V. — Les Bibliothèques
Nous ne voulons pas refaire, après Etienne Quatremère, riiistoire des bibliothèques et du goût des livres chez les Arabes. Nous nous bornerons à quelques emprunts et nous ajouterons des faits nouveaux tirés de notre histoire de la médecine arabe.
Avant même la grande initiation des Arabes à la science grecque, le goût des livres .s’était déjà répandu chez eux. Nous en avons la preuve dans ce que nous savons de Khaled ben lézid, qui dès le VIE siècle de notre ère faisait traduire du grec en arabe, de Djafar Essadiq et surtout de Géber. .Jusqu’alors les Arabes n’embrassèrent de la science que le côté merveilleux. Cependant Géber ne resta pas exclusivement sur ce terrain qui est en quelque sorte resté son domaine. Nous trouvons dans leFihrist une liste nombreuse de plus de deux cents ouvrages de Géber et l’auteur nous avoue qu’il n’a consigné que ceux qu’il avait vus ou qui lui ont été signalés par des personnes dignes de foi. Il en donne cependant quelques-uns d’après les écrits de Géber, luimême. Dans cette foule d’ouvrages il n’est pas seulement question du Grand Art, mais aussi d’histoire naturelle, de médecine, de philosophie, etc. Tant d’écrits accusent des lectures étendues et variées, et partant une riche bibliothèque.
Toutefois le goût des livres ne devint général qu’avec le IX“ siècle qui laissa chez les Arabes un ferment scientifique d’une incomparable activité. Dans toutes les parties du vaste empire musulman, nous voyons apparaître des bibliothèques publiques et privées.
Dans la seconde moitié du IX° siècle, Mostancer faisait construire un collège qui porta son nom et qui possédait une bibliothèque de 80,000 volumes.
Les Fathmides construirent au Caire une bibliothèque où ' 18 chambres étaient remplies de livres. Celle du Palais en contenait 2,000,000.
La Bibliothèque de Tripoli, qui fut brûlée par les Francs, ne contenait pas moins, dit-on, de trois millions de volumes.
Au milieu du XIP siècle, dans une émeute, cinq bibliothèques brillèrent à Nichabour.
Un siècle plus tard le Hafside Abou Zacharya laissait à Tunis une bibliothèque de 36,000 volumes.
Nous savons par Léon l’Africain que les livres abondaient jadis à Maroc et à Fez.
L’Espag-ne fut aussi passionnée pour les livres. Casiri mentionne soixante-dix villes pourvues de Bibliothèques. Celle de Cordoue comptait 600,000 volumes et son catalogue seul 40.
Ces renseignements, que nous aurions pu multiplier, sont presque tous empruntés au travail de Quatremère.
Nous allons parler des bibliothèques privées des médecins, d’après les documents qui nous ont servi à composer leur histoire. A part ceux relatifs à Rachid eddin et à l’auteur du Kitab el hokama, ils sont tirés d’Ebn Abi Ossaïbiah c’est-à-dire qu’ils sont inédits et inconnus à Quatremère.
Ebn Djezzàr, l’auteur du Viatique, laissa à sa mort à Caïrouan une bibliothèque du poids de vingt-cinq quintaux.
Amin Eddoula ebn Ettalmid, chef des médecins à Bagdad, en laissa une considérable, que l’on nous a de même estimée par son poids.
Le goût des livres fut trè.s-vif en Égypte, cette patrie du papyrus.
Dans le courant du XI“ siècle, l’émir Mobacher ben Fateq versé dans toutes les sciences et même dans la médecine, était un grand amateur de livres. Il vivait presque constamment au milieu d’eux, mais on ne nous en a pas donné le chiffre. A la mort de l’émir, sa veuve qui avait sur le cœur les moments que ces livres lui avaient fait perdre, les jeta dans un grand bassin, d’où quelques-uns furent retirés mais endommagés : c’était à ces mouillures que l’on reconnaissait leur provenance.
A la même époque le médecin juif Afratsim entretenait chez lui des ateliers de copistes et de relieurs. Il vendit un jour dix mille volumes h un habitant de l’Irak, vente qui
INSTITUTIONS MÉDIOALES CUhZ LES AIl.VBES. i 8 I
fut rétrocédée au bénéfice de l’Etat, et n’en laissa pas moins ving-t mille à sa mort.
Un autre médecin juif, Omran el Israïly, recueillit une bibliothèque qui passait pour une merveille.
Ebn Mathran avait la passion des livres. Il entretenait trois copistes, continuellement occupés. Le nom de l’un d’eux nous a été conservé, Djemal eddin.
Aboul Modliaffer ben Mouarref ne se contentait pas d’avoir une riche bibliothèque et d’y passer la plus grande partie de son existence ; tous ses ouvrages portaient des épigraphes écrits de sa main et relatifs aux matières dont ils traitaient.
L’homme qui dépensa le plus pour les livres fut Rachid eddin, l’historien des Mongols, attaché à la personne de Gazan Khan en qualité de médecin et de ministre. Il ne dépensa pas moins de 60,000 dinars (900,000 francs) pour la transcriiition des ouvrages qu’il composa, pour les vignettes et les cartes qui les accompagnaient. Il déposa un exemplaire en grand format de ses ouvrages dans l’édifice affecté à sa sépulture. Avec les revenus attachés à la fondation, on devait en faire des copies sur grand papier de Bagdad et en envoyer aux grandes villes de l’Asie.
Un vrai bibliomane fut l’auteur du Kitab el hokama, Djemal eddin el Kofty, auquel nous devons tant et de si précieux renseignements sur les savants tant anciens que modernes. Les livres étaient sou unique passion et il vivait au milieu d’eux dans le célibat. Il en recrutait de tous les pays. A sa mort il légua au prince de Haleb (M. Quatremère dit de Damas) sa bibliothèque, estimée cinquante mille dinars, c’est-à-dire six cent mille francs. On raconte de Djemal eddin des choses extraordinaires.
Il lui tomba un jour entre les mains une excellente copie du livre des Généalogies d’Essafady, mais il y manquait un volume. Il courut aussitôt à sa recherche. Quelqu’un lui dit en avoir vu quelques pages sur le marché de.s bonnetiers. Il s’y rendit. L’ouvrier lui avoua qu’il en avait pos.sédé quelques feuilles, mais qu’il en avait fait des formes. Djemal eddin fut attéré. Pendant plusieurs jours il cessa de se rendre au palais comme il en avait l’habitude, et il prit le
deuil de ce livre, comme on le fait pour un homme décédé, et les principaux habitants de la ville vinrent lui faire des visites de condoléance.
Les Arabes n’eurent pas seulement des bibliothèques, ils eurent aussi des bibliographes, ainsi pour ne citer que les plus éminents: Mohammed ben Ishaq Ennedim, Fauteur du Fihrist, etHadji Khalfa, récemment édité par Fluegel.
Bien que les historiens ne parlent pas de la bibliothèque de Mohammed ben Ishaq, il faut qu’elle ait été bien riche, tant son livre abonde en documents bibliographiques aussi sûrs que variés. Le Fihrist, écrit au X® siècle, atteste deux choses : la connaissance intime que les Arabes avaient déjà faite avec les savants de la Grèce et le grand nombre d’écrivains qui avaient déjà marché sur leurs traces.
Quant au Dictionnaire encyclopédique de Hadji Khalfa, nous nous bornerons à rappeler qu’il ne contient pas moins do vingt mille articles.
C’est ainsi que l’Orient précéda de plusieurs siècles l’Europe dans la voie de la bibliographie.
Nous avons encore d’autres preuves de l’abondance des livres en Orient, ce sont malgré les désastres que subirent les bibliothèques par le fait des guerres et du fanatisme, la grande quantité qui s’en est exporté en Europe et la quantité remarquable aussi qui en reste dans les grandes villes musulmanes. V. H. Khalfa, éd. Fluegel, VIP Tome.
Aux faits que nous avons déjà produits nous en ajouterons quel(j[Ues autres.
Une horde de Berbères Louata surprit en Égypte un convoi de livres, le pilla pour ses riches reliures et jeta le reste en si g-rande quantité qu’il s’en forma deux buttes qui furent dites les Collines des Livres.
Il y eut aussi des auto-darfé de livres, mais du moins on respecta les auteurs. lousef Essebty raconte que vers la fin du XII® siècle de notre ère, il vit à Bagdad brûler en place publique les livres d’Abdessalem par les soins d’Ebn el Marestanya. On jeta dans le feu des ouvrages d’astronomie d’Ebn el Heitam. Et cependant, dit Essebty, l’astronomie loin de conduire à l’impiété conduit à la foi.