PREMIÈRE PARTIE
L’ÉCOLE DE DJOÎsDISABOUR ET LES PREJ^IIERS MÉDECINS.
La famille des Bakhtichou.
Nous donnerons à cette famille le nom de Bakliticlion, qui fut le plus anciennement et le plus fréquemment porté par ses membres.
Elle était sans doute établie depuis longtemps à Djondisabour, attendu que dès son apparition dans l’iiistoire, son chef se présente à nous comme le directeur de la célèbre école et de l’iiôpital de cette ville, où il formait des élèves par l’enseignement et la clinique. Cet hôpital avait sans doute de l’importance, pour que Georges, interrogé par le Khalife de Bagdad pourquoi il n’avait pas amené son fils avec lui, ait répondu que l’hôpital ne pouvait se passer de sa présence.
Cette famille exerça l’influence la plus puissante sur la révolution scientifique dont nous allons nous occuper. Ce n’est pas qu’elle ait produit des médecins de premier ordre, de la taille de Razès ou d’Avicenne ; mais ses titres sont ailleurs.
Sa présence à Bagdad fut un événement. Au lieu des empiriques auxquels les Khalifes avaient jusqu’alors confié leur santé, c’étaient des savants qui leur arrivaient avec un corps de doctrines, et ils arrivaient à temps. Les horizons Vaguement entrevus par les Abbassides se dévoilèrent, et un monde nouveau leur apparut. Ils comprirent ce qui manquait à la grandeur de leur empire, et certainement la présence de Georges à Bagdad fut en partie ce qui provoqua le travail des traductions. Georges lui-même prit sa part dans ce travail. Ses descendants, sans y contribuer beaucoup person-^
ÜO HISTOIRE DE LA. MÉDECIS’E ARALE. — LIVRE DIODXIÈMÉ.
nellement le favorisèrent, en prenant à leur solde des traducteurs. Plusieurs générations se succédèrent à la cour de Bagdad, avec des alternatives où la fortune l’emporta suites revers, et ces hautes positions, faites à des savants chrétiens, ne purent que mettre la science en faveur chez les Arabes et les entraîner à son étude. Pendant quatre siècles cette famille produisit des hommes dignes de sa vieille renommée.
DJORDJIS BEN DJABRIL BEN BAKHTICHOÜ, AUTREMENT GEORGES EILS DE GABRIEL.
Depuis longtemps l’histoire de la médecine n’avait enregistré une existence aussi complète et aussi remarquable que celle de Georges ou Djordjis. Sa vie est une date, nonseulement parce que nous trouvons chez lui un médecin cwnplet, attaché à un hôpital et formant des élèves, mais aussi parce qu’il peut être considéré comme le promoteur du mouvement scientifique en Orient.
Il va paraître à la cour de Bagdad, et désormais les Abbassides s’attacheront des médecins éminents issus de sa famille et de son école, mais aussi favoriseront les études et les traductions, afin que les Arabes puissent eux-mêmes former des savants. La présence de Djordjis à Bagdad fut l’étincelle qui devait y allumer le feu sacré.
Chrétien nestorien, il était chargé de l’hôpital de Djondisahour quand en l’année 148 de l’hégire, 765 de Père chrétienne, il fut appelé à Bagdad par le Khalife El Mansour. Forcé de partir subitement, il confia la gestion de l’hôpital à son fils Bakhtichou (dont le nom signifie la fortune du Christ) et à un de ses élèves Sergis, et en emmena deux autres Ibrahim et Issa ben Chahlata. Il fut accueilli généreusement et g'uérit le Khalife atteint de dyspepsie. El Mansour voulait aussi qu’on fit venir Bakhtichou, fils de Georg-es, mais celui-ci fit observer que son fils était nécessaire àDjondisahour, et lui proposa son élève Issa, qui resta attaché à la personne du Khalife.
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Cependant Georges tomba malade, et voulnt s'en retourner dans son pays, voulant, disait-il à Mansour, être enterré avec ses pères. Crains Dieu, lui dit le Khalife, et je te promets le paradis. Je veux mourir dans la religion de mes pères, lui répondit Georges, et me trouver avec eux en paradis ou en enfer.
Le Khalife .se mit à sourire, et le laissa partir après lui avoir adressé dix mille pièces d’or.
Georges n’eut pas à se louer de son élève Issa, qui abusa de sa position pour intimider les évêques et leur extorquer de l’argent. Ayant écrit ces mots à l’évêque de Nisibe auquel il demandait des vases de prix appartenant à l’église ;
« C’est moi qui tiens la santé du Khalife entre mes mains, » l’évêque montra la lettre au Khalife; Issa fut chassé et ses biens confisqués.
Mansour voulut que Georges revint à Bagdad, mais Georges avait fait une chute, et envoya à sa place son élève Ibrahim. Georges mourut en l’année 771 de notre ère.
Ebn Abi Ossaïbiah place Georges en tête des traducteurs, et dit qu’il fut le premier qui, -sur l’invitation d’El Mansour, commença des traductions d’ouvrages de médecine en arabe. Malheureusement, on ne dit pas quels furent ces ouvrages. On ne dit pas non plus, fait observer Wenrich, si ces livres furent traduits directement des originaùx grecs ou d’après le syriaque. Pour notre part, nous croyons que ces traductions furent directes et nous en donnerons plus tard la raison.
Bien que nous ayons à revenir sur cette question des traductions. nous croyons cependant devoir en dire un mot ici. La question des traductions n’a jamais été bien posée. Il y en eut de deux sortes ; celles que les Syriens firent pour euxmêmes et celles qu’ils firent pour les Arabes. Ces dernières nous paraissent avoir dù être directes, toutes les fois que les traducteurs connnaissaient le grec, et c’est la règle, ainsi que nous le verrons plus tard pour le grand travail des traductions : on comprend en effet que dans ce dernier cas le passage par le syriaque n’a pas de raison d’être.
Quoi qu’il en soit, les traductions de Georges se firent en
arabe. Il connaissait cette langue ainsi que le persan. Quand il fut présenté au Khalife, il le salua en arabe et en persan, et Mansour admira non-seulement sa belle physionomie, mais aussi l’élégance de son discours. Dans le cas où Georges n’aurait pas connu le grec, ce qui est invraisemblable, nous devrions admettre que ses travaux portèrent sur des traductions déjà faites en syriaque. En tout cas, il ne paraît pas qu’ils portèrent sur ses propres ouvrages, du moins sur les Pandectes ou Kounnach dont il nous est donné comme l’auteur, et qui acquirent de la célébrité, attendu que Hoiiein les fit passer plus tard du syriaque en arabe. Georges est cité fréquemment dans le Continent de Razès.