LES TRADUCTIONS
1. — Des Traductions en général et de la culture du grec dans l’Asie centrale.
C’est aux Nestoriens que les lettres grecques durent de s’établir et de se perpétuer dans l’Asie moyenne.
La connaissance du grec n’était pas seulement nécessaire pour la connaissance et la traduction des livres sacrés, mais aussi pour entretenir des relations avec la Grèce, relations particulièrement établies dans les Conciles. Outre la Bible, on traduisit les Pères. Des offices de traducteurs furent institués, et les noms de plusieurs docteurs nous sont parvenus avec la qualification d’interprètes. Ces interprètes avaient un rang élevé. Nous les voyons figurer, ainsi que les médecins, dans les assemblées où se discutaient les dogmes, les rites et les intérêts de la communauté nestorienne.
Il en fut ici comme ailleurs. Le dogme religieux, tout en fermant son domaine à la discussion, n’en cherche pas moins à faire usage pour sa défense des armes que peut lui fournir le raisonnement, et il emprunte ces armes à la philosophie.
Dès le milieu du V“ siècle, Aristote fut traduit en syriaque par des savants de l’école d’Edesse, Ibas, Cumas et Probus, dont le premier gouverna cette église de 435 à 457. Avant son épiscopat, Ibas avait déjà traduit des commentaires de Théodore sur Aristote.
A la mort d’Ibas, l’école d’Edesse fut détruite. Ses savants se réfugièrent en Perse, à Nisibe, et probablement aussi à
les traductions.
Djondisabour. dont l’école comptait déjà plus d’un siècle d’existence.
Un siècle plus tard, Serg-ius de Ras el Aïn, contemporain (le Justinien, traduisait des ouvrages de médecine et deplülosopliie.
Ce fut le premier, dit Ebn Abi üssaïbiah, qui traduisit des livres grecs en syriaque. Nous croyons Sergius ou Sergis des auteurs arabes, identique avec celui qu’Agathias nous dit avoir traduit du grec sur l’invitation de Chosroës dit le Grand, et qu’il nous donne comme un éminent interprète. Malgré les réserves d’Agatbias on ne saurait refuser à Chosroës un certain goût pour la science. On sait qu’il accorda une courte hospitalité aux philosophes proscrits d’Athènes.
Dans une trêve conclue avec les Byzantins, il mit pour condition qu’on lui enverrait le médecin Tribunus.
Wüstenfeld n’a fait qu’un seul personnage de Sergius de Ras el Aïn, et de Sergius fils d’Hélia, qui traduisit du grec en arabe l’agriculture de Costus. A l’époque de Chosroës et de Justinien nous avouons ne pas comprendre une traduction du grec en arabe, et nous repoussons la confusion de Wüstenfeld, ainsi que la traduction d’Ahroun par Serdjis.
Les traductions de Sergius durent pénétrer àDjondisabour. Vers les premières années du VII“ siècle, Harets ben Kaladad y fut étudier la médecine, et Mahomet dut à Harets une partie de ses connaissances médicales. Or, chez L’un et chez l’autre, on reconnaît facilement des réminiscences grecques.
L’arabe se parlait-il h Djondisabour ? Il est permis de le croire vu la proximité des Arabes de Hira qui mêlèrent si souvent leurs armes à celles des Perses.
Georges fils de Gabriel, le premier qui illustra l’école, quand il fut présenté au Khalife El Mansour, le complimenta en arabe et en persan.
II est probable que l’enseignement officiel se faisait en syriaque. En effet, cette pléiade de médecins que nous voyons apparaître sous les Abbassides sortait de Djoudisabour et ne comptait que des Nestoriens. Ensuite nous devons le croire aussi d’après la multiplicité des traductions syria-
ques et leur persistance après que l’on eut entrepris les traductions arabes.
Des traductions commandées en Eg-ypte par Khaled ben Yézid tout ce que nous savons, c’est que dans le nombre quelques-unes eurent trait à la médecine. Elles pénétrèrent sans doute dans l’Irak, et Géber leur dut probablement ses connaissances, tant en médecine qu’en alchimie. La multiplicité de ses écrits ne prouve pas seulement l’étendue de ses connaissances, mais aussi la diffusion des livres où il les a puisées.
La première traduction sur laquelle nous ayons des renseignements positifs, est celle des Pandectes d’Aliroun.
Primitivement écrit eu grec, ce livre futtraduit en syriaque par un certain Gosius, dit Assemani. Ce Gosius ne peut être que le Djasious d’Ebn Abi Ossaïbiali.
En tout cas, il n’a rien à voir avec le Gésius de Suidas.
La traduction syriaque fut elle-même traduite en arabe par Masserdjouili. On a placé l’époque de cette traduction en 683 sous Mérouan; mais nous préférons nous en rapporter au Kitab el liokama qui la recule jusqu’au règne d’Omar ben Abd el Aziz, lequel l’aurait lui-même commandée.
Le caractère d’Omar nous autorise à croire qu’il favorisa les sciences. Quant il parvint au Khalifat, dit Ebn Abi Ossaïbiali, l’enseignement fut transféré à Antioche et à Harran, d’où il se répandit dans les autres contrées musulmanes. C’est ainsi que déjà un Ommiade préludait au rôle dévolu bientôt aux Abbassides.
En l’année 765 le Khalife El Mansour tomba malade et on lui indiqua comme le plus habile médecin de son temps Djordjis, chef des médecins de Djondisabour.
Georges vint à Bagdad, et sa présence fut l’étincelle qui devait embraser le monde musulman du feu de la science. Ajoutons que Georges laissait deux de ses disciples à l’hôpital de Djondisabour, et qu’il en emmenait un autre avec lui ; les acteurs étaient prêts pour le rôle d’initiateurs qui allait leur être confié.
Georges traduisit pour El Mansour de nombreux ouvrages grecs en arabe, dit Ebn Abi Ossaïbiali dans sa biogra-
LES TRAUUCÏlOKS.
pliie. Wenricli fait observer que rhistorion de la medecme arabe iie dit pas si Georges traduisit d’après les originaux, mais il nous semble ne s’être ici souvenu de Georges que d’après sa mention en tête du chapitre des traducteurs. Dans ce chapitre Ebn Abi Ossaïbiah dit seulement qu’il traduisit des ouvrages de médecine en arabe, mais ailleurs, dans l’article biographique, il s’exprime ainsi que nous l’ayons dit plus haut. Or, comme évidemment ces traductions devaient être au bénéfice des Arabes et non pas à l’usage des éleves de Djondisabour, nous ne voyons pas pourquoi ces traductions auraient passé par le syriaque.
Si Georges fit plusieurs traductions, on ne nous signale qu’un seul ouvrage de son crCi, et il ne paraît pas que sou travail de traducteur portât sur cet ouvrage, attendu que Honein le traduisit plus tard du syriaque en arabe. Gaorps I devait connaître le grec, dont la connaissance était necessaire aux médecins de son importance, qui assistaient, aussi bien que les interprètes, aux assemblées du clergé nestorien. a connaissance du grec dut se maintenir pendant longtemps. Nous en avons pour preuve la persistance des traductions en langue syriaque, même au XIID siècle. (1)
Si l’on en croit Hadji Khalfa, le Khalife El Mansour envoya des ambassadeurs à Constantinople, qui en rapportèrent les œuvres d’Euclide et des ouvrages de physique, ün les traduisit en arabe et ils furent lus avec empressement.
Suivant Ebn Djoldjol, Haroun Errachid fit traduire à Jean, fils de Mésué, les livres grecs trouvés danslesvilles d xVngora et d’Amouriaet le nomma chef des traducteurs.
Aboulfarage rapporte aussi que Jean fut chargé de traductions par le Khalife Haroun Errachid. •
D’après le Fihrist et Hadji Khalfa, Jean serait même aile en Grèce à la recherche de manuscrits, mais seulement sous le règne d’El Mâmoun.
Quoi qu’il en soit, ce qui reste acquis c’est que le mouvement commencé sous le règne d’El Mansour se continua
(1) Ajoutons qu’il y avait un autre centre d’hellénisme chez les Sabiens de Harran, d’où sortit Thabet beu Coira.
1^0 HISTOIRE DE LA. MÊOECIiNE ARABE. - LIVRE DEDXIÈ.ME.
SOUS celui de Haroun, secondé par les Barmécides, et prit tout son développement sous El Màmoun.
bes instincts le poussaient dans cette voie, mais ce qui excita, dit-on, le ■zèle d’El Màmoun ce fut surtout qu’il vit Aristote en sonp. Il se mit aussitôt en relations avec l’empereur grec et lui demanda la communication de tous les livres qui restaient des anciens. On résista d’abord, puis on se rendit, et sur l’ordre du Khalife. Hedjadj ben Mater, Ebn Bathriq et Salma s’en allèrent dans le pays grec faire un choix de livres qui furent livrés à la traduction. Les fils de Chaker, Mohammed, Hassen et Ahmed en recrutaient aussi. D autres furent livrés par Costa ben Luca, et divers personnages. Enfin Honein se rendit en Grèce pour y apprendre le grec. On dit qu’un choix fut fait parmi ces livres, et que ceux qui ne furent pas agréés furent livrés aux flammes.
Le travail de traduction se continua avec la même ferveur sous les règnes d’El Ouatseq et de Mo.utaouakkel.
Un homme dont nous respectons le caractère et la saine érudition, M. Munk, a dit que le besoin plutôt que le goût avait entraîné les Arabes. Nous ne saurions être de cet avis. Nous accordons aux Abbassides de plus larges idées. Et puis ce ne furent pas seulement les Khalifes et leurs ministres qui propagèrent le mouvement scientifique ; un entraînement général saisit même les simples particuliers dont un grand nombre remplirent généreusement à l’égard des traducteurs le rôle de Mécènes. Enfin les traductions ne portèrent pas seulement sur des ouvrages de médecine ou d’ao-riculture, mais de bonne heure, on s’attaque résolument aux parties purement théoriques de la science.
Avant d’entrer dans le détail des traductions et de leurs auteurs, nous donnerons le nom des particuliers qui favorisèrent ces travaux. C’est d’abord une justice à leur rendre • c est ensuite une preuve à l’appui de ce que nous venons de dire sur le caractère du mouvement scientifique chez les Arabes.
Ebn Abi Ossaïbiah consacre la fin de son neuvième livre à la liste des particuliers qui favorisèrent les traductions en dehors de l’action officielle des Khalifes. Nous la reproduirons intégralement :