UISTOIRB DE LA UÈOHOiSK ARABE. — LIVRE DJkUXlÊyE
SOUS celui (leHaroun, secoudépar les Barmécides, et prit tout son développement sous El Mâmoun.
Ses instincts le poussaient dans cette voie, mais ce qui excita, dit-on, le zèle d*El Màmoun ce fut surtout qu'il vit Aristote en songe. Il se mit aussitôt en relations avec l'empereur grec et lui demanda la communication d^ tous les livres qui restaient des anciens. On résista d'abord, puis on se rendit, et sur Tordre du Khalife, Hedjadj ben Mater, Ebu Batliriq et Salma s'en allèrent dans le pays grec faire un choix de livres qui furent livrés à la traduction. Les fils de Chaker, Mohammed, Hassen et Ahmed en recrutaient aussi. D'autres furent livrés par Costa ben Luca, et divers personnages. Enfin Honein se rendit en Grèce pour y apprendre le grec. On dit qu'un choix fut fait parmi ces livres, et que ceux qui ne furent pas agréés furent livrés aux flammes.
Le travail de traduction se continua avec la même ferveur sous les règnes d'El Ouatseq et de Moutaouakkel.
Un homme dont nous respectons le caractère et la saine érudition, M. Munk, a dit que le besoin plutôt que le goilt avait entraîné les Arabes. Nous ne saurions être de cet avis. Nous accordons aux Abbassides de plus larges idées. Et puis ce ne furent pas seulement les Khalifes et leurs ministres qui propagèrent le mouvement scientifique : un entraînement général saisit même les simples particuliers dont uii grand nombre remplirent généreusement à l'égard des traducteurs le rôle de Mécènes. Enfin les traductions ne portèrent pas seulement sur des ouvrages de médecine ou d'agriculture, mais de bonne heure, on s'attaque résolument aux parties purement théoriques de la science.
Avant d'entrer dans le détail des traductions et de leurs auteurs, nous donnerons le nom des particuliers qui favorisèrent ces travaux. C'est d'abord une justice à leur rendre ; c'estensuite une preuve à l'appui de ce que nous venons dédire sur le caractère du mouvement scientifique chez les Arabes. Ebn Abi Ossaïbiah consacre la fin de son neuvième livre à la liste des particuliers qui favorisèrent les traductions en dehors de l'action officielle des Khalifes. Nous la reproduirons intégralement :
LE8 TEADUCTtONâ.
« Chipchou beii Kothrob» de Djoodisabour. Il ne cessa de protéger et de favoriser les traducteurs, leur procurant des livres de ses deniers. Il pQussait aux traductions eu syriaque plutôt qu'en arabe.
« Mohammed beri Moussa rastronome. il était un des fils de Moussa ben Chaker, bien connus pour leur mérita et leur science ainsi que leurs écrits sur les mathématiques. Mohammed fut un des amis de Honein, qui traduisit pour lui plusieurs ouvragées de médecine.
« Ali ben lâhys, surnommé Tastronome. C'était un des secrétaires et un intime d'El Màmoun, liomme de mérite et qui avait du ^oùt pour la médecine. Plusieurs ouvrages fu~ rent traduits h son intention.
Tsadrj (Théodore) TEvêque. Il était évèque de Kharkh, h Bagdad, (1) s'occupait à rechercher des livres et h les faire traduire. Les médecins chrétiens composèrent beaucoup de livres qui lui furent dédiés.
■ Mohammed ben Moussa ben Abd el Malek. On traduisit pour lui plusieurs livres de médecine. C'était un savant éminent, qui s'occupait de corriger les livres et d'en rétablir les textes.
» Issa benlounes récrivain* C'était un savant éminent de riraq» très occupé k la recherche des livres anciens et aux sciences grecques.
< Ali, surnommé El Fayoumy, du nom de sa ville natale» entretenait des traducteurs.
« Ahmed ben Mohammed, Técrivain. Il dépensait beaucoup pour les traducteurs.
« Ibrahim ben Mohammed ben Moussa. Il s'appliquait à faire traduire les grecs en arabe et protégeait les savants et surtout les traducteurs.
« Abdallah ben Ishaq s'occupait de la recherche des livres et de leurs traductions.
€ Mohammed ben Abd ei Malek Ezzeyat. Il dépensait pour les savants» les copistes et les traducteurs près de deux mille pièces d'or chaque mois. Plusieurs traductions d'ouvrages
(1) Kharkh était un faubourg de Bagdad*
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de médecine lui furent dédiées par les grandsi médecins, tels que Jean fils de Mésué, Gabriel fils de Bakhtichou, Baklitichou iiLs de Gabriel, David ÛU de Sérapioa» Eliso, Israïl lils de Zacharya, Ebn el Bathriq» Ilobeïch ben el Haèssau. »
Ce qui prouve encore rinteosité du m*ouvement scientiHque, c'est queron ne s'adressa pas seulement aux Grecs îoai^ encore aux Persans; aux Indiens et aux Nabatliéens dont ou traduisit les livres en arabe.
Nous trouvons dans le Filirist une douzaine de traducteurs du persan parmi lesquels nous nou^ bornerons à citer les fils de Noubakbtj et Ebn el Mocatfa, le traducteur de Oulila et Dimna.
Parmi les Indiens, on cite surtout Manka qui traduisit un livre indien sur les poisons.
Parmi les traducteurs du Nabatliéen, nous citerons Ebu Ouachcbya particulièrement connu par sa traduction de Tagriculture nabathéenne.
Cet appel aux anciennes littératures de TAsie datait déjà du temps d'El Mansour et de Haroun Errachid*
Ce qui prouve que ces médecins de la Perse et de Tlnde avaient quelque mérite» c'est qu'ils sont fréquemment invoqués dans le Continent de Ra^èsà coté des médecins de lu Grèce,
Haroun avait à son service un médecin indien, Saieli ben Babla, qui acquit une certaine célébrité pour avoir guéri ronde du Kbalife, Ibrahim, tombé en létbargrie.
Les Syriens ayant été les principaux initiateurs des Arabes, on s'est demandé souvent si toutes les traductions avaient passé par le syriaque* De nos jours quelques médecins et même des orientalistes croient encore que la plupart^ sinon la totalité des traductions, ont passé du syriaque en arabe. Cette manière de voir nous paraît le résultat d'une étude incomplète et superficielle de ia question* Nous sommes d'un avis contraire et nous apporterons h Tappui des faits et des considérations de diverse nature*
Les premières traductions faites en syriaque par les Nesto riens étaient à F usagée du clerg^é et des écoles. Nous avons déjà dit que reusei*;^nement devait se faire dans cette
LE:» TIlAUUCTlONb. 129
Inngfue. Quand le.i Khalifes prirent à leur service des médecins chrétiens, quand surtout ils se proposèrent d'instruire les Arabes, les Nestoriensn'en continuèrent pas moins à former des élèves, et alors même que des traductions commencèrent à se faire en arabe, il s'en lit parallèlement en syriaque.
Mais quand on eut apporté à Uagdad les livres de la Grèce, quand on eut des traducteurs connaissant le gfrec et devant travailler non plus pour les Syriens, mais pour les Arabes, c'eût été un non sens de passer encore à travers le syriaque. Les grands traducteurs d'alors connaissaient le grec : ainsi Tsabet ben Corra, Honein, son fils Ishaq et son neveu Hobeïch^ dont plusieurs traductions passèrent sous le couvert de son oncle. Dans la liste de leurs traductions, nous trouvons les unes en syriaque, les autres en arabe. Chez Honein (1) et chez Ishaq, les traductions en arabe dépassent de beaucoup celles en syriaque. Chez Hobeïch nous les trouvons toutes en arabe. Chacune de ces traductions sans doute avait sa destination, mais celles qui se firent alors en arabe durent g*énéralement être directes. L'un des grands traducteurs de l'époque, l'émule de Honein, auquel il dispute la palme de traducteur, Costa ben Luca, versé dans la langue grecque, fit de nombreuses traductions du grec et toutes en arabe. (2)
H est encore un fait auquel n'ont pas songé les partisans du syriaque. Ce n'est guère qu'en m3decine que les Syriens furent, h proprement parler, les initiateurs des Arabes. Dès l'époque des traductions, nous voyons les Arabes cultiver avec ardeur, outre la philosophie, les mathématiques et l'astronomie, demander des lumières, non pas seulement aux Grecs, mais encore aux Indiens et aux Persans. Tandis que les Nestoriens cultivent peu ce côté de la science, nous voyons
(1) Cependant on lit dans le Fihrisl que Honein traduisit surtout de Galien en syriaque et revisa beaucoup de traductions arabes.
(2) Nous pensons qu'au début on utilisa des versions syriaques et qu'on les fit passer en arabe, sauf à y revenir, afin de livrer aux Arabes, le plus prompteinent possible et le plus abondamment, les monuments scientifiques de la Grèce.
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les Arabes produire des hommes cminents de très-bonne heure. Déjà, sous le rè^ne d'El Màmoun, nous voyons des astronomes mesurer un degré du méridien terrestre. El Kendy, le grand philosophe arabe, était aussi profondément versé dans les mathématiques et l'astronomie : plusieurs le considèrent comme connaissant le grec : Abou Machar le compte parmi les quatre g'rands traducteurs. C'est en vain que, dans la liste des traductions établie par Wenrich, nous avons cherché des traductions syriaques relatives aux sciences mathématiques, elles sont toutes en arabe, ce qui sigmifie pour nous qu'elles furent directes et faites pour les Arabes. Sur ce terrain donc les Arabes ne doivent rien aux Syriens.
Pour nous résumer, les grands traducteurs datant de l'époque où les livres grecs affluaient à Bagdad pour être mis entre les mains des Arabes, il est probable que la grande majorité des traductions qui nous sont parvenues, ont été faites directement; et l'on ne saurait admettre le passage b travers le syriaque que dans les cas particuliers où l'on pourrait en fournir des preuves positives, coque nous aurons à constater.
Quant aux traductions qui nous sont passées entre les mains, notamment celles de Dioscorides et de Galien, les noms techniques, en très-grande quantité, y sont reproduits avec assez d'exactitude, à part les points diacritiques, et il nous semble qu'un passage par le syriaque eût apporté plus de trouble dans leur transcription.
Notre manière de voir est d'ailleurs celle de plusieurs orientalistes éminents, et nous croyons devoir consigner ici leurs témoignages.
A propos des traductions d'Hippocrate, Casiri prend chaudement la défense des traducteurs contre Renaudot. Dans une lettre h Dacier, Renaudot prétend que les traductions arabes d'Hippocrate et des Grecs en général sont peu soignées, infidèles et sans utilité pour l'épuration des textes originaux.
Casiri lui oppose l'opinion d'érudits, tels que Saumaise, Golius, Erpénius, Pococke et Gravius, et il lui fait le repro-
UL^ llUbUUTXaXé*
clie de u'avoir pas le droit d'èlre ttUBsi truuchaut. Uepreuant la question x^our ainsi dire ab ovo^ Uadirl e\[iose leâ effork inouïs des Abbassides pour se procurer les ouvragres des Grecs et les faire passer dans leur laiig-ue, leurs libéralités envers les savants et leur entkou*^iasme jiour la science. Il conclut que les traductions arabes ne reposent pas sur les traductions syriaques» ainsi que Tinsinue Renaudot, mais qu'elles découlent des sources grecques et sont l'œuvre de E^aTants, connaissant parfaitement les deux langues. Ou ne saurait nier, dit-il, que ces traductions ont été faites alors que le grec était en quelque sorte nue lang:ue vulgaire pour les savants qui possédaient encore d'anciens manuscrits da* tant d'une époque voiaioe de celle des originaust. Quant ii Eoneiu, dont Renaudot lui-même reconnaît le rare mérite, il réunit, au dire de tous, toutes les qualités d*un éminent traducteur. Dans son introduction aux Aphorismes, il dit Ès'ètre abstenu de toute témérité, de tout changement, de toute addition* Pour les passagres obscurs, il a cousulté plusieurs manuscrits grecs et plusieurs savants. Certainement, conclut Casiri, Renaudot aurait triomphé, il aurait imposé son opinion sur les Arabes au monde des lettres, si dans les traductions d'Hippocrate et des autres médecins, collationnant avec les originaux, il avait reconnu et corrigé des fautes. C'est la ce qu'il aurait dû faire. L 339,
Il est un ouvrage que nous ne saurions passer sous silence, qui est une sorte de traité ex professa sur la matière^ et qui pourrait en imposer en raison du grand nom qu1l porte. Nous voulons parler du Traité De Interpretatione de Huet,
Les documents arabes^ entrés dans le domaine public, n*é* taîent pas alors bien nombreux ; d'autre part, Huet n'avait qu'une connaissance très-bornée de la littérature arabe* Il Tavoue lui-même, afin, ditr-il, que Ton n'attende pas trop de lui, ce qui ne Tempêche pas de trancher des questions dont les éléments lui faisaient défaut.
Huet ignore combien le grec était familier aux Nestorîens. Il croit que les Avabes eux-mêmes furent traducteurs» Il dit leurs traductions lâches, diffuses, infidèles* Il accuse ces étrangers d'aToir enlevé, ajouté^ bouleversé. Il ajoute
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qu'ils ne furent pas plus heureux pour la litté rature latine ! Il cite quelques auteurs, tels que Galien, Aristote et autres, qui ne leur seraient pas venus des Grecs, mais altérés en passant par les Latins ! On souffre à reproduire de telles assertions.
Mêmes erreurs dans les détails.
Déjà M. Renan a sig'nalé les erreurs dont fourmille le traité de Huet sur le chapitre des versions orientales.
Dédoublant Constantin et le Viatique, il fait de l'un deux personnages, et de l'autre deux livres, dont il attribue l'un au juif Isaac et l'autre à Ebn Eddjezzar.
Il cite une foule d'ouvrages que nous avons eu traductions latines et dont il dit les originaux arabes perdus !
Il juge aussi sévèrement et souvent avec raison les traductions latines, qui se produisirent en des circonstances moins favorables, et sur lesquelles nous aurons à revenir.
En somme, à l'époque où fut écrit le traité de l'Interprétation, les éléments de la question n'étaient pas suffisants, et l'auteur manquait de compétence pour la traiter.
« La Bibliothèque du Roi, à Paris, dit Schmolders, possède des traductions d' Aristote, comparables en fidélité et en correction aux meilleures traductions latines, et tellement distinguées par la critique circonspecte qu'on y remarque, qu'elles vont presque de pair avec les travaux modernes. » Ecoles pliilosophiques des Arabes, 92.
Nous lisons enfin dans les Mélanges de philosophie d« Munk : « Les ouvrages d' Aristote furent traduits en grande partie sur des traductions syriaques. On voit, du reste, par les nombreuses notes interlinéaires et marginales que porte le Ms. n* 882 (de la Bibliothèque de Paris) qu'il existait dès le X® siècle plusieurs traductions de différents ouvrages d' Aristote, et que les travaux faits à la hâte sous les Khalifes El Mîimoun et Moutaouakkel furent revus plus tard, corrigés sur le texte syriaque ou grec, ou même entièrement refaits.
« Le livre des Réfutations des Sophistes se présente dans notre Ms. dans quatre traductions différentes. La seule vue
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de Tappareil critique que présente ce précieux Ms. peut nous convaincre que les Arabes possédèrent des traductions faites avec la plus scrupuleuse exactitude, et que les auteurs, qui, sans les connaître, les ont traitées de barbares et d'absurdes, étaient dans une profonde erreur. Ces auteurs ont basé leur jugement sur de mauvaises versions latines, dérivées non de l'arabe mais de versions hébraïques. »
Nous ne saurions donc admettre d'une façon générale ce qu'on lit dans l'Averroës de M. Renan : « Quant à la barbarie du langage d'Averroës, peut-on s'en étonner quand on songe queles éditions imprimées de ses œuvres n'offrent qu'une traduction latine d'une traduction hébraïque d'un commentaire fait sur une traduction arabe d'une traduction syriaque d'un texte grec » p. 52. Du reste, nous reviendrons Ik-dessus à propos d'Aristote, et nous verrons ce que l'assertion de M. Munk a de trop absolu.