Tome IV. n
98 Section douzième ^ chapitre premier.
Fabrice d'Acquapendente, mais indigne d'un aussi grand maître. Riolanj qui j)ariout laisse percer son profond mépris pour cet écrivain, lui avait fait le reproche de ne point connaître l'analomie, et en ouvrant son livre on se persuade en effet que cette imputation est fondée , car on trouve dès les premières pages que Parisanus confond la valvule mitrale avec les valvules sigmoïdes de l'aorte (i). Il cherche à re'futer l'opinion d'Harvey, que les poumons ne peuvent point envoyer d'air au cœur, en disant que la veine pulmonaire ne se gonfle pas lorsqu'on insuffle la trache'e artère, et en admettant que l'expiration est le dernier acte de la vie , que par conséquent on ne saurait observer après la mort la transition du fluide atmosphérique de la trachée artère dans les poumons. De même, après la cessation de la vie, on ne trouve plus les pores de la peau perméables, quoique pendant la vie ils laissent transsuder d'abondantes humeurs (2). Si le ventricule gauche envoie le sang chargé de nourrir tout le corps, il est inconcevable que cette cavité soit plus petite que la droite , dont l'usage est d'alimenter un organe infiniment moins volumineux , le poumon (3). Il est en cuire évident que la systole du cœur et celle de tout le système artériel s'exécutent dans le même temps. Parisanus a si peu saisi l'opinion de son adversaire, qu'il suppose qu'Harvey admettait le flux et le reflux du sang dans le même vaisseau, dans l'aorte: ce qu'il ne peut concevoir. 11 veut de plus avoir fait des observations constatant que le cœur privé de sang pal-
(i j Parisan. lapis 7/ydiuj de motu cordis et sanguim's. in-Jbl. Venet. i635 : in nobil. exercit. vol. II. Réimprimé avec l'ouvrage d'Harvey, à Leyde, en 1689 , et dans les Receniior. disceptal. in'!^°. Lugd. Bat. i647- Je cite cette dernière édition , qui est plus commune que les autres.
(a) Ib. p. 33.
Ddcolwerte de la circulation du sang, gg pîte réellement (i). Ensuite il répète les objections de Primirose à l'ëgard du gonflement des veines ligaturées, et pense entre autres que les artères se lume'fient entre le coeur et l'obstacle, parce que l'irritation causée par ce dernier attire trop d'esprit aérien. Enfin, il ne peut comprendre non plus comment les matières impures qui existent souvent dans le sang, traversent librement le cœur (2).
Vers la même époque , Gaspard Hoffmann , professeur à Altorf (5) y fit connaître son opinion sur la circulation du sang. Ce médecin , l'un des plus instruits de son temps, avait secoué le joug G.e certains préjugés. Il opposa la raison à l'autorité de Galien, prouva l'imperme'abilité de la cloison du cœur, et admit la circulation pulmonaire (4), mais .refusa de croire à celle qui a lieu dans tout le corps, même lorsque Harvej eut fait en sa présence, à Altorf, les expériences les plus démonstratives (5). Il se figurait le mouvement du sang comme celui, non pas d'un torrent, mais d'une mer agitée par les vents : aussi rejetait-il avec opiniâtreté le cours régulier du fluide dans les artères, et son retour continuel par les veines. Les veines pulmonaires seules conduisent le sang mêlé avec l'air dans le ventricule aortique , pour rafraîchir celui qui s'y trouve contenu. C'est donc une loi de la nature que le ventricule pulmonaire envoie dans toutes les parties du corps le sang destiné à les nourrir, et que le ventricule aortique distribue l'esprit vivifiant par le mojen des artères. Le cœur n'e'tend point non plus sa domination sur les vaisseaux capillaires , oii le sang est attiré et chassé en vertu de
^i^ Ej. nobil. exercit. Ub. VI. c. 6. p. 3oi. {ùi-fol. Veiiet. iGiS. )
(2) Ej. lap. lyd. p. 207.
(3) Ho^pann naquit à Gollia ea iS^a , et mourut en 1642.
(4) Hoffin. comment, in Galen. de usu partium , lih. VI. c. 11. §. 3So. p. m. — Ej. apol. pro Galcno, lib. Ij. s. \. c. 55. p. 117.
(5) Voyez la préface de Slegd à soa Uyre D« motu corJis. in-/\". 'Juamo. io5o-
1 00 Section douzième , chapitre premier. lois tout-k-fait différentes (i). Quoique Hoffmann eût soutenu ces principes avec une véhémence sans e'gale, cependant vers la fin de sa vie il jugeait plus favorablement la découverte d'Harvey. Siegel nous donne ce fait pourjCertain, mais nous n'en trouvons pas une seule preuve dans les écrits d'Hoffmann luimême.
Jean Vesling, l'un des meilleurs naturalistes et anatomistes du temps (3) , éleva aussi quelques doutes contre la doctrine de la circulation, et les fit connaître dans une lettre qu'il écrivit en i636 au grand Harvey. Loin d'approuver le ton de Primirose et de Parisanus, il affectait du mépris pour leurs libelles ; mais il trouvait une différence trop considérable entre le sang artériel et le sang veineux, pour pouvoir admettre une transition immédiate. D'après les observations faites sur les fours usités en Egypte pour l'incubation artificielle des œufs, il conclut que les artères ombilicales se terminent dans le blanc de l'œuf, et les veines dans le jaune, que les premières,,
f>ar conséquent, servent à la formation du poulet, et. es secondes à sa nutrition (3). En cela Vesling se trompe beaucoup. Harvey avait déjà émis sur la structure de l'œuf des idées beaucoup plus exactes,, qui ont été confirmées par les observations des modernes (4)-
Werner Rolfink, le plus habile de tous les anata-mistes allemands à l'époque o\x il vivait, fut un desj premiers partisans de la nouvelle doctrine (5). Deux:
(1) Hoffinan. apolog.pro Galeno , lib. 11. s. 4. c. 84- T- 'o^-
(2) Vesling était professeur à Padoue. Il naquit en iSyS kJMinden , .Weslphalie, et mourut en 1C49.
(3) Vesling. oiserv. anat. epist. I. 8. p. 97.
(4) Harv. exercit. de générât, animal, p. 70. — ' Haller. opp.. mtnor. roi,'. II. p. 35o.
(5) Rolfink était professeur de médecine, de botanique, d'anaiomiw el de chimie à léna : il naquit en 1699 à Hambourg , et mourut en 1637;
Décolwerte âe la circulation du sang, loi'
ans après la publication de l'ouvrage d'Harvey, il enli'eprit de défendre les principes du savant anglais. La célébrité' dont jouissait cet illustre professeur de l'école d'Iéna, ne contribua pas peu à répandre le système d'Harvey en Allemagne. Rolfink trouva un. nouvel argument en faveur du passage du sang des artères dans les veines : c'est celui du nombre et du volume plus considérables de ces derniers vaisseaux (i).
Un autre défenseur des idées d'Harvey les propagea beaucoup par l'autorité de son nom, mais concourut très-peu au développement de la nouvelle doctrine, parce que lui-même, et principalement ses disciples, la combinèrent avec une foule de suppositions arbitraires, et lui firent perdre ainsi sa forme primitive. Le célèbre réformateur de la philosophie, Réué Descartes, adopta la nouvelle théorie dès l'année 1637, dans une lettre écrite à Jean de Béverwyk. Il se servit des tourbillons de la matière subtile pour ex-
fliquer comment le sang sort du cœur en vertu de accroissement de sa force expansive. L'effervescence du sang dans le cœur est donc la raison de son mouvement, et les pulsations des artères résultent de cette même effervescence. Cette cause du mouvement du sang , qui est accidentelle dans tous les cas, avait déjà été admise au quatrième siècle par l'auteur de V Introduction à Vanatomie (2). Descartes , qui cherchait à lui donner une nouvelle vraisemblance en l'appuyant de raisons empruntées à son système de physique, trouva un antagoniste dans Vopisque Fortuné Plempius (3) , dont la réfutation parut la
(1) Rolfinli. dits, anatom. lib. v^. c. 12. p. 845. lib. VX. c. iL p. 108g. ' ^ ^
(2) Anonymi introduct. anatom. ed. Bernard. in-S°. Lugd. Bat. 1744. c. 39. p. 54.
(3) Plempius était professeur à Louvain. D fut disciple d' Adrien Spieel, naquit en 1601 a Amsterdam, el mourut en 1671.
Ï03 Section douzième ^ chapitre 'premier. même année, sous forme de lettre (i). Plempius se fonde sur l'expérience de Galien, déjà citée plusieurs fois, pour prouver que la force en vertu de laquelle les artères se contractent, est une force radicale communiquée par le cœur à leurs membranes. Le cœur palpite encore , quoique mort et vide de sang. En outre, si le sang coulait toujours des artères dans les yeines, après la ligature d'un de ces derniers vaisseaux, le membre devrait se gonfler prodigieusement au-dessous de l'obstacle, parce que la partie inférieure des veines, d'après cette the'orie, ne cesse jamais de recevoir du sang envoyé par les artères. Enfin, Plempius trouve trop de diffe'rence entre le sang arte'riel et veineux ,. pour qu'on puisse admettre la re'alite' d'une transition immédiate.
Descartes re'pondit à ces objections, qu'il avait luimême répété l'expérience de Galien sur un lapin , et reconnu que le sang s'écoule au-dehors pendant la diastole de l'artère ; mais il ajouta que , lorsqu'on serre les parois des artères suivant le précepte de Galien , le pouls cesse au-dessous de la ligature. Ses recherches, continuait-il, lui avaient appris que les ventricules se dilatent réellement dans la systole , et que le cœur est rempli par le sang en effervescence. Cette effervescence du sang survient instantanément par l'effet du haut degré de chaleurintégrante que le cœur possède. La différence du sang artériel et du sang veineux dérive aussi de celle de la température du fluide : le premier a plus de chaleur intégrante que l'autre. Le cœur ne palpite après la mort que tant qu'il renferme encore quelques gouttes de sang, ce que Descartes cherche à prouver par une expé-
(i) Plemp. fundam. meiic. în-fol. Locan. 1682. lib. II. c. 5. p. 180. — Rcgius ( Dûs. de moCu cordis , thes. 8. p. 21) ) se plaint de ce que Plem-
Ïiius a fait imprimer tronquée sa correspondance avec Descartes. — Les eltres se trouvent dans les JSpùt. Cartesii. m-40. ^mstel. 1668. ep. 177 — 180. p.
Découverte de la circulation du sang. io5 rience qu'il a faite sur le cœur d'une anguille. La ligaiure d'une yeine produit bien un gonflement entre elle et la périphérie du corps, mais la tumeur ne peut jamais acque'rir un volume e'norme , tant parce que le sang continue sa maixhe dans les veines collatérales, que parce qu'il s'en perd beaucoup par l'évaporation. Descartes re'pond parfaitement à Primirose, qui avait tire' de l'impureté' du sang une preuve contre la circulation , en disant qu'il est très-peu vraisemblable que les principes morbifiques nagent dans ce fluide (i). .
Quelques années après, en i643, Descartes développa encore davantage ses idées sur la circulation , et déclara qu'on n'avait jamais fait en médecine une découverte plus utile que celle-là. Cependant son apologie, et plusieurs autres écrits postérieurs , ne firent point changer d'avis à Plempius , ainsi que nous le verrons par la suite.
La doctrine des anciens, qui voulaient que le sang traversât la cloison du cœur, fut presque démontrée en 1639 P^'' deux écrivains dont les prétendues observations firent perdre aux idées d'Harvej une partie du crédit dont elles commençaient à jouir. Mais ces nuages ne devaient obscurcir que fort peu de temps la lumière pure de la vérité, qui reparut bientôt plus brillante que jamais. Un médecin de Venise , Cécile Folius (2) , avait trouvé par hasard le trou ovale en ouvrant le cadavre d'un homme adulte, cas extraordinaire, qui néanmoins s'est représenté plusieurs fois depuis lui (3). Folius se crut autorisé à regarder cette disposition comme naturelle et générale, et à ouvrir ainsi une nouvelle route au
(1) Cartes, epist. ^8. p. 258. ep.' %o. p. aS;.
(2) Folius naquit à Udine en i6i5.
P ^■^P''^"ê^^^ , Handèucfi elc. , c'est-à-dire, Mannel de pailiologje^
ï o4 Section douzième j chapitre premier, sang (i). Plusieurs Italiens, profitant de la circonstance pour abandonner la doctrine d'Harvey , accueillirent favorablement l'écrit de Folius, et Dominique de iViarchellis (2) fut le seul qui démontra que cet auteur avait confondu une variété fort rare avec l'e'tat ordinaire.
Vers la même e'poque, un certain Payan fit aussi voir au philosophe Pierre Gassendi le trou ovale du cœur, qui lui parut être la véritable route que le sang suit pour passer du ventricule pulmonaire dans l'aoriique (3). Gassendi ne se contenta pas de publier cette observation : il chercha encore , dans la suite, à renverser par différentes autres objections la doctrine d'Harvey et de Descartes à l'égard de la circulation du sang ; mais toutes ses raisons sont de nature à ne point mériter qu'on s'y arrête. Ainsi, par exemple, l'expérience de Galien lui paraît encore être décisive : le mouvement des oreillettes et celui des ventricules ont lieu simultanément; la chaleur intégrante n'est pas la cause du mouvement du cœur> car, au contraire, ce mouvement la produit; on ne saurait démontrer l'anastomose des veines avec les artères , et les petites branches des veines semblent seules s'aboucher ensemble ; à chaque systole le cœur chasse à peine la millièmepartie d'une drachme de sang dans les artères , de sorte que le calcul d'Harvey est complètement faux; les phénomènes qui surviennent lorsqu'on lie une veine, et l'usage des valvules , lui semblent devoir être expliqués d'une tout autre
(i) Fol. sangiiinis a dextro in sinistntm coriis ventriculum Jacilis reperta via : réimprimé dans Opiisc. anat.Jascic. ed. Verbeck. in-H<>. Leid. i^aS.
(i) Marchett. anatom. m-^°. Pata», i654. c, lo. p. — Dominique naquit en i6î6àPadoue, où son père était professeur: il lui succéda, et mourut en ir>S8.
(3) Severin. Pinœits , De not. virginit, in-i'î. Francqf.- 1690. p. 3o4. Gassendi, Ep, in 0pp. tom. VI. p\iol\. ed. Liigd. )658. in-Jbl. — Payaa était né en 1698 à Chantersier, bourg de Provence, dans le diocèse de Digne. Il fut professeur à Aix, puis à Paris, et mourut ea i65i.
Décoiwerte de la clrculalion du sang. io5 manière (i). On voit que Gassendi aurait mieux fait, pour la gloire de son nom, de garder le silence sur une chose dont il n était point en état de juger. Cependant je ne dois pas négliger de citer une objection mieux fondée qu'il tire de l'écoulement contre nature du sang que renferment les veines , comme , par exemple, dans les cas d'hémorroïdes j mais il s'empresse trop d'en conclure que, même dans l'état naturel , le sang se porte des troncs veineux vers les branches qui s'en détachent.
Jusqu'en l'année 1640, la doctrine d'Harvej n'avait point encore reçu d'autres développemens que ceux qui lui furent donnés par l'anatomiste anglais j mais h cette époque , elle trouva en Hollande des défenseurs qui la présentèrent sous un nouveau jour, et publièrent ensuite des expériences très-intéressantes, dont toutes eurent pour effet de la confirmer. Sous la présidence de Jean Walœus (2) , Roger Drake soutint, en 1640, sur la circulation naturelle du sang, une dissertation dans laquelle il chercha d'abord à prouver que les impuretés admises jusqu'alors au milieu du fluide ne s'y trouvent réellement pas, et ne circulent point avec lui, mais que le sang, ainsi altéré, donne naissance à des congestions, ou que ces matières impures sont contenues , hors du torrent de la circulation , dans les organes sécrétoires. C'est le même sang qui nourrit toutes les parties du corps. On se trompe beaucoup, quand on croit que le sang se prépare dans la rate, puisque souvent son mélange n'éprouve pas la plus légère altération, malgré la désorganisation presque totale de ce viscère. Le gonflement déterminé par la liga- -
(1) Gassendi phjsic. sect. III. membr. poster, lil. V. o. 3. p. 3ii.
(2) Walœus naquit à Koudekerke dans la Zélande , en 1604 , fut protesseur h Levde ,ei mourut en 1649. — Cette disserlaliftn , dont Drake luimfime «st 1 auleur , se trouve dans les Recintiontm disceptat.
io6 Section douzième, chapitre premier.
ture des veines n'est pas dû aux douleurs que la compression excite. Cette tuméfaction, toujours indolente, s'observe entre la ligature et la përiphe'rie du corps, phénomène qui ne serait pas aussi constant, si le gonflement tenait à la douleur. On peut empêcher le sang de couler dans l'opération de la saignée, lorsque l'on comprime la veine au-dessous de la plaie. Les valvules enfin sont construites de manière qu'elles s'opposent absolument à ce que le sang passe des troncs dans les branches, mais favorisent au contraire sa marche en sens inverse.
Henri Regius(i), qui soutint dans la même année, à Utrecht, des propositions favorables à la doctrine d'Harvey, mérite moins d'attention. Il avait appris de Henri Renerius, professeur à Utrecht , les principes de la philosophie de Descartes ,mais il montra si peu de circonspection et de jugement dans la manière dont il admit et propagea ces dogmes, qu'il s'attira même le mépris du philosophe français (2). D'ailleurs, quelques années plus tard, en i645, il réfuta tout ce qu'il avait écrit précédemment en faveur de la philosophie cartésienne, dont il fit abjuration en public. Dans la thèse que je viens de citer, il défend la théorie de l'effervescence du sang , et pense que ce fluide n'a besoin que de parvenir goutte à goutte dans le ventricule aortique pour y éprouver, de la part de la chaleur, une expansion telle qu'il remplit l'aorte entière. Il ne veut point admettre d'attraction exercée par le cœur et les artères sur le sang, puisque l'effervescence du fluide suffit pour expliquer l'action de ces parties.
Primirose, dont personne n'avait jugé le premier
(1) Retins naquit à Utrecht en iSgS, fut professeur dans cette m«nie ville, et mourut en 1679. — Sa thèse' se trouve aussi dans les RMiUror.
diseept.
(2) Cartes, epist. lib. II. 22. p> ;|7.
Découverte de la circulation du sang. 107
ouvrage cligne d'une réponse , s'e'leva de nouveau contre ces deux défenseurs de la circulation harvëyenne; mais une seconde fois aussi il eut recours au bavardage, aux inconséquences , et même aux invectives, pour tourner en ridicule les argumens de Drake et de Regius. II estime si faible la quantité' de sang qui sort du cœur, que, suivant lui, un grain de lait pèse davantage que tout le fluide sanguin qui franchit les valvules; mais la raison pour laquelle le sang se distribue avec tant de rapiaite', c'est que la chaleur intégrante le dilate et le fait entrer en effervescence (i). Si les artères chassaient toujours le sang, elles donneraient plus qu'elles ne reçoivent , et ne tarderaient pas à se vider. Primirose ne voit pas non plus pourquoi la force attractive des veines serait plus grande que la force expulsive des artères (2). Il prétend avoir fait la remarque que le doigt applique' au-dessus de la plaie dans l'ope'ration de la saigne'e , suspend le cours de l'he'morragie ; mais il ne s'aperçut pas que, dans le même temps, il comprimait l'artère (3). Du reste, il répète toutes les objections faites déjà depuis long-temps, la différence du sang artériel et veineux, la nécessité d'un gonflement énorme du membre à la suite de la ligature de la veine, etc.
Primirose, dans l'espace de six heures , écrivit aussi, contre Regius, une réfutation par laquelle il a lui-même à jamais flétri sa mémoire. Les anciens, dit-il, savaient si bien guérir les maladies, sans connaître la circulation ! A quoi donc peut servir cette nouvelle doctrine ? Il n'avait point jusqu'alors, ajoutet-il ensuite, entendu parler de Descartes et de PJempius : ce sont donc des hommes d'une importance
r,) Frîmiros. ammadv. in dùp. 1Valœi,-p. Si; in Récent, discept. (•2) Ib. p. 90. ^ (3} Ib. p. 96.
ïo8 Section douzième , chapitre premier.
trop mince pour qu'il faille se donner la peine de
prendre part à leurs disputes.
Cet e'crit polémique fut suivi d'une re'ponse dans laquelle Régius (i) traite sans ménagement son grossier et ignorant adversaire, mais se borne du reste à répéter tout ce que Descartes avait déjà dit de la circulation harvejenne. Primirose, qui precise'ment à cette époque se trouvait en Hollande, retourna de suite en Angleterre, et aussitôt après son arrivée il e'crivit contre Regius. Il voulait faire imprimer son livre en Hollande , mais le bâtiment au capitaine duquel il avait confié son manuscrit fut capturé par un corsaire de Dunkerque , et la précieuse production se trouva perdue. L'auteur se consola de ce fâcheux contre-temps en composant un nouveau libelle, qui parut en i644> ^[ui est parvenu jusqu'à nous. On n'j trouve autre chose que des invectives et la répétition de tous les argumens déjà tant de fois employés. Primirose regrette aussi que l'innovation d'Harvey ait fait totalement tomber dans l'oubli l'excellente doctrine des anciens sur la révulsion et la dérivation.
Tous ces écrits polémiques ne furent pas, à beaucoup près, aussi utiles à la cause de la vérité que les deux lettres publiées en 1640 par Jean Walœus. Ces lettres sont adressées à Thomas Bartholin , et renferment d'importantes recherches qui confirment la nouvelle doctrine (2). Walœus s'occupe d'abord de la formation du sang par le chyle que , d'après Aselli,il fait parvenir, à l'aide de vaisseaux particuliers, du mésentère dans le foie , oii il se convertit en fluide sanguin (3). Il prouve la circulation pulmo-
(1) Elle se trouve , de même que les écrits pole'miqnes prc'ce'dens et guivans, dans les Recentior, discept.
(2) On les trouve dans Bartholin. anatom- reform. , dans fT alœuf , l nu-, med. , et dans les Récent, discept. — Je cilc celle dernière réimpression-
Découverte de la circulation du sang. \ 09 naire par le gonflement qu'une ligature applique'e à la veine pulmonaire fait naître entre elle et les branches du vaisseau. La cloison du cœur n'est certainement pas perméable chez l'adulte : les exceptions se rencontrent fort rarement , mais les cas observés par Gassendi et par Folius sont de ce nombre (i). Walaeus rapporte des expériences très-instructives qui constatent le passage du sang du cœur dans les artères, et son retour par les veines (2). La révulsion que la saignée du bras opère dans la pleurésie, dépend non pas de ce que le sang passe de la veine azjgos dans celles du bras , mais de ce que l'artère intercostale communique avec la brachiale par l'intermède de l'aorte. En supposant que chaque systole du cœur lance un scrupule de sang dans les artères, trois mille pulsations font sortir de l'organe dix livres de sang , et jamais il ne se reproduit une quantité aussi considérable du fluide (3). Walœusdépeintavec beaucoup de soin et d'exactitude la distribution des artères et des veines dans tout le corps, et accorde entre autres des vaisseaux à la plèvre, que les anciens croyaient en être dépourvue. Il admet que les branches de Tarière vertébrale communiquent avec les sinus de la dure-mère (4). La circulation du sang dans tout le corps s'opère en moins d'un quart d'heure (5). !l cherche à démontrer que le sang n'est pas chassé par son expansion , ni pendant la diastole du cœur et des artères , mais que son mouvement a lieu dans la systole, et par l'effet de la force dont les fibres musculaires sont douées. Tous les écrivains qui croient que le sang est lancé pendant la diastole, confondent
I lo Section douzième ^ chapitre premier. celte dernière avec la systole ( i ). L'expérience de Galien ne lui a presque jamais re'ussi , car le sang jaillit avec trop de force par la plaie de l'artère, pour qu'on ait le temps d'introduire un tuyau et d'appliquer une ligature (2). Il a fait l'importante observation que la veine cave est garnie de fibres musculaires au voisinage du cœur, et il admet aussi que dans l'e'tat morbide les troncs veineux, peuvent envoyer le sang à leurs branches (3). Le sang artériel n'est pas, à beaucoup près, aussi éthéré que l'ont prétendu les anciens, et il ne diffère point non plus autant du sang veineux. La ligature des veines produit si peu une tuméfaction extraordinaire du membre , qu'elle détermine au contraire la gangrène. La cloison du cœur n'éprouve pas. le moindre mouvement pendant la diastole et la systole. Haller a prouvé , au contraire , qu'elle se raccourcit en se courbant (4).
Cette même année, le grand polyhistor, Hermann Conring , adopta la nouvelle doctrine (5). Dans une lettre adressée à Slegel, et dont la préface du livre de ce dernier fait mention , il avoue porter un grand respect aux principes des anciens , mais se voir contraint par l'expérience d'adopter , pour ainsi dire involontairement , la théorie d'Harvey. L'année suivante , Conring publia , l'une après l'autre , huit dissertations dans lesquelles il examine et discute la circulation , mais principalement l'idée que le sang doit retourner sans cesse au cœur pour prendre part à la chaleur intégrante de cet organe. La rapidité avec laquelle s'exécute la circulation est
{JS L. c. p. 73.
(4) Haller. élément, physîol. lib. JV. p. Sgo.
(5) Conring nnqiiit à Norden , dans l'Ost-Frise , en 1606 , fut professeur à Helmsteedt , cl mourut en i6ai.
Dccolwerte de la circulalion du sang. 1 1 1 tellement considérable , qu'on pourrait admettre qu'elle a lieu trois et quatre fois par heure. Conring tire cette conclusion de l'influence extrêmement rapide que les boissons exercent sur l'urine.
S'il e'tait encore ne'cessaire de prouver combien peu la the'orie est en ëtat de de'cider sur l'exactitude des faits , et des résultats qu'on en tire , Fortuné Licet (i) nous en donnerait un exemple frappant. 11 s'était figure' que les parties similaires ou simples ne peuvent être nourries que par le sang arte'riel , et que le sang veineux seul est susceptible de servir à la nutrition des parties grossières. C'est pourquoi il ci'oyait qu'une portion du sang passe de la veine cave dans le ventricule pulmonaire pour retourner ensuite dans cette même veine , et que l'autre est portée par la veine coronaire au ventricule aortique, d'oii, après avoir e'té élabore'e et mèlange'e avec les esprits vitaux , elle se trouve chasse'e dans l'aorte. Le résidu du sang qui a nourri les organes revient au cœur, en partie par la veine cave, et en partie par l'aorte. C'est pourquoi il est nécessaire que l'abouchement dfes gros vaisseaux dans le cœur soit garni de valvules ; mais celles-ci ne ferment point complètement l'orifice. Licet confond aussi la valvule mitrale avec les valvules sigmoïdes de l'aorte. Il exposa d'abord cette hypothèse avec les plus grands détails dans une lettre à Thomas Bartholin (2), et ensuite il lui consacra un traité particulier (3). Bartholin éleva des doutes très -fondés contre elle , car il objecta que les valvules s'opposent à ce mouvement de flux et de reflux , et qu'il est fort peu vraisemblable que le même vaisseau serve à porter le
(1) Licel naquit, en x577 , à Eapallo dans le territoire de Gènes , fut prolesseur a Pise, k Padoue et à Bologne , et mourut en 1657 à Padoue.
(2) Bartholin. epistol. in-S". Hafn. iG53. lin. /. ep, 37. p. i^g— 17a.
(3) Licet. de motu càrdis. in-\°. 1647.
H2 Section douzième , chapitre premier.
sang au cœur et à l'en e'conduire (i). Rioïan laîmême trouva cette the'orie complètement ridicule* Les veines coronaires du cœur naissent de la veine cave, et ne peuvent par conse'quent pas, comme il le reraarc|ue fort bien , pomper le sang de l'oreillette droite. D ailleurs, la systole et la diastole alternatives du cœur s'opposent à ce qu'on puisse admettre les idées de Licet (2).
Qlaùs Wormius (5) e'ieva un autre doute , celui que le sang artériel diffère trop du veineux, pour qu'on puisse admettre la continuité' de la circulation ; maisBartholin de'truisit cette objection en expliquant la diffe'rence du sang par celle de la structure que pre'sentent les artères et les veines (4).
Enfin, parut en i645 le plus violent et le plus célèbre de tous les antagonistes de la circulation du sang, le seul aussi qui ait pu se glorifier d'avoir ëië honoré d'une re'ponse par Harvej.G'estJeanRiolan (6), homme grossier, querelleur et sans modestie, que tous les me'decins et anatomistes du temps craignaient et de'lestaient , malgré son érudition , parce qu'il déclarait une guerre interminable à quiconque refusait de croire à l'infaillibilité de ses assertions. En i645, il résolut de combattre la nouvelle doctrine de la circulation du sang, et fit soutenir publiquement des thèses 011 il défendait l'autorité de Galien contre les modernes (-6). Nous trouvons dans ses écrits une théorie fort singulière de la marche du sang. La partie du fluide contenue dans les gros vaisseaux de la
(1) Barthol. epist. lih. I. ep. 36. p. i43.
(a) Riolan. opiisc, nop. anatom. in-fol. Lutet. iG^g. p. ^'}0.
(3) Bartholin. cent. I. ep. 38. p. i^B. — Wormius naquit, en i588 , à ^aihusen dans le Jiitland : il était professeur à Copenhague ,: et mourut en ib5''|.
(4) Barthol. 1. c. ep. 3g. p. 176.
\b) Riolan e'tait iils île Jean Riolan l'ancien. Il naquit à Paris e9 i577 , y devint professeur , el mourut en iGS;?. (6) Riolan. 0pp. p. 54»,
Découverte âe la circulation du sang. i 1 3 veine cave et de l'aorte , depuis le cou jusqu'aux membres, est la seule qui circule. Le sang passe, sans se rendre au poumon , de roreillclie droite dans le ventricule aortique en traversant la cloison. Ce passage a lieu deux ou trois fois par jour ,, et le sang , tant veineux qu'arlëriel , sert à la nutrition de tous les organes. La partie la plus e'paisse , ramene'e par la veine cave, se rend au travers de l'artère pulmonaire dans le poumon pour le nourrir : la portion la plus te'nue traverse la cloison du cœur, s'insinue de cette manière dans l'aorte, passe, au moyen des anastomoses des grosses branches de l'artère avec les rameaux des veines, dans ces dernières, pour reyenir ensuite au cœur. Telle est la marche que la circulation observe après les longs jeûnes. Le sang qui parcourt la veine porte est excepté de ce mouvement général, aussi peut-il s'engendrer des impuretés dans son intérieur , sans que le cœur en soit affecté.
Au nombre des grosses veines qui reçoivent le sang des artères, et le reportent au cœur, Riolan ne place ni l'azygos , ni les veines spermatiquès , qui , par conséquent, le conduisent au?, parties. Voici comment il explique son passage au travers de la cloison du cœur : le fluide que la veine cave renferme est reçu dans le ventricule pulmonaire pendant la diastole de cette cavité j au même instant, le ventricule aor- •tiquese dilate, et l'air y est apporté par les veines pulmonaires; les pores déliés de la cloison acquièrent plus d'amplitude, le fluide les traverse, et à la systole suivante il est lancé du ventricule gauche dans l'aorte. Le sang ne peut pas traverser le poumon, parce qu'il s'y échapperait trop facilement des vaisseaux , parce que son afflux , qui devient plus considérable dans toutes les fièvres, provoquerait constamment alors une péripneumonie, et enfin parce Tome IV. 8
Ii4 ■ Section douzième , chapitre premier. que la respiration continue toujours de s'exécuter,, quoiqu'on empêche le sang de passer dans le poumon ( I ).
Riolan objecte encore contre la ihe'orie harveyenne, que la nutrition des parties et l'accomplissement de leurs fonctions exigent un certain séjour du sang dans les organes , et que cette stagnation ne saurait s'accorder avec la rapidité de la circulation. Les impurete's que la masse du sang renferme évidemment dans certaines maladies, entraîneraient la mort si elles parvenaient jusqu'au cœur. D'ailleurs, les pulsations des artères ne sont pas isochrones dans toutes les parties du corps (2). 11 est à remarquer que Riolan indique expressément l'insufflation des vaisseaux comme un moyen dont on peut se servir pour se convaincre de la vérité du mouvement circulatoire (5).
Bientôt après parut la réponse d'Harvey lui-même à ces différentes objections. Harvej cherche d'abord à faire sentir combien son adversaire est inconséquent lorsqu'il admet la circulation dans les gros vaisseaux, €t la refuse au sang de la veine porte, de la tête et du poumon. Il s'étonne à juste titre de la légèreté avec laquelle le célèbre anatomiste suppose des anastomoses entre les gros troncs veineux et artériels, sans pouvoir en démontrer l'existence réelle. Harvey n'en connaît de semblables qu'entre les deux carotides, les vaisseaux spermatiques et les vaisseaux ombilicaux (4)'
Peu de temps après, l'illustre Anglais publia encore une apologie de sa doctrine, et l'envoya également à Riolan. il y discute d'une manière particulière
(1) Riolan. l. 0. p. 56o,
(2) Ib. p. 574.
(3) Riolan.de anatom. pneiimat. p. i3i.
Hari>. exereit. anat, prima ad Rtohn, pi laj.
Décolwerte de la circulaiion du sang. 1 1 5 l'expérience de Galien, et montre que le mouvement de l'artère diminue au-dessous de la ligature, parce que le sang qu'elle retient s'accumule au-dessus, et ne peut par conse'quent pas affluer assez librement dans la partie inférieure du vaisseau pour y donner naissance au pouls. Il ne faut pourtant pas croire que les pulsations cessent dans l'artère. L'expérience elle-même est difficile à exécuter, et réussit fort rarement à cause de la force avec laquelle le sang s'échappe de la plaie (x). Harvej prouve que la force pulsative ne réside pas uniquement dans les tuniques artérielles, par différens cas dans lesquels le tronc de l'artère était ossifié sans que les branches cessassent néanmoins de faire sentir des pulsations (2). La différence n'est pas aussi considérable qu'on l'a prétendu , entre le sang veineux et artériel , et des ex-
f)ériences incontestables empêchent d'admettre que e dernier ait des qualités plus éthérées. Harvej examine la nature de l'esprit qui passe des poumons dans le cœur, et qu'on dit être la cause de la chaleur du sang : il trouve que c'est une simple vapeur ou de l'air ordinaire qui ne saurait communiquer aucune chaleur (3).
Ces développemens du nouveau système furent mis à profit par Jacques de Back , qui, en 1649, publia , sur le cœur , un ouvrage écrit entièrement d'après les idées d'Harvej, mais qui du reste ne contient aucune opinion particulière à son auteur (4). Paul-Marquard Slével s'est acquis une plus grande
(i) lîar». axercit. anat. secmda , p. lao, (2} li. p. i3i.
^^l^^'r- ^'•^i^ médecin à Amsterdam. Je ne connais Soh ounara due par 1 édition de Rotterdam. zVi-ia. ï6oo. Dans la même année iG-jg. Lazare Rivière défendit à Montpellier la doctrine d'Harvey ; et son collègue Louis de Solignac s'écria que Rivière devait abandonner la cliaire. ( Sachs de Lemnheimb , Océan, rnacro-fiicreeem, wi-8. FmUl. 1064. p. 8.
ii6 Section douzième f chapitre premier.
célébrité par son apologie de la circulation harvéjenne (i). Il discute avec calme et profondeur toutes les propositions de l'anatomisle anglais , dont il appuie la doctrine de quelques idées nouvelles qui lui sont propres. Il montre surtout que le sang qui traverse les organes du bas-ventre , a nécessairement besoin d'être renouvelé , que les artères abdominales se contractent dans le même temps que celles des autres parties du corps, mais qu'il est difficile de démontrer la connexion de la veine cave avec la veine porte (2). Son calcul de la quantité du sang lancé par le cœur diffère de celui qu'avait établi Harvey. Le muscle exécute quatre mille battemens dans l'espace d'une heure , et à chaque pulsation il chasse au moins un scrupule de sang , en sorte que pendant ce même laps de temps, il est traversé par treize livres dix onces et cinq drachmes de fluide ; or , comme l'homme adulte a ordinairement de quinze à vingt livres de sang , toute cette masse traversé le cœur en une heure et demie (3). Du reste, Slével prétend encore , avec Valeeus et Riolan , que la circulation était déjà connue des anciens.
L'année suivante, en i65r, les partisans de la doctrine d'Harvej devinrent de plus en plus puissans. Le nouveau système fut défendu pour la première fois en Italie par un médecin romain , Jean Trullius, dont les expériences convainquirent beaucoup de personnes jusqu'alors incrédules (4)- Jean Pecquet, sur les découvertes duquel nous reviendrons plus amplement par la suite , fit connaître aussi des
(1) Slével naquit en i6o5 à Hambourg, et fut professeur à léna , puis premier médecin de la ville dans sa patrie , où il mourut en i653. — Son livre a pour titre : De sangitinis motii commentarius. ih-^°. Homh. i.65o.
(3) 2>. c. p. io3-.
(4) Sinibald, geneanthrop. p, 523.
Découverte de la cîrculalion da sang. 1 17 recherches exlrêmemeiit instructives. Il prouva en effet, par la ligature de la veine porte et des veines pulmonaires, que le sang circule réellement dans ces vaisseaux, et ht voir que la progression du fluide a pour cause la contraction des artères ( i ). Thomas Bartholiu , dans son anatomie, qui parut en i65i y essaya de de'montrer que la partie tenue et spiritueuse du sang que le ventricule pulmonaire renferme, coule re'ellement dans l'aorlique par les canaux sinueux de la cloison. La cloison est mobile : pendant la systole elle se contracte, et les pores de sa partie inférieure qui viennent à s'ouvrir, permettent au sang de passer ; mais pendant la diastole elle s'allonge, et les trous disparaissent (2). Bartholin admit aussi que les veines pulmonaires rapportent de l'air au cœur avecle sang, ce que prouvent les exemples de ceux qui meurent suffoque's par les vapeurs du mercure, du charbon et de la chaux (3). Mais, du reste , il démontra par les raisons et les expériences connues, que les veines ramènent le sang de toutes les parties du corps (4), et attribua le mouvement des artères, non-seulement à l'irritation du sang qui s'y insinue , mais encore à l'actioji de leurs propres parois (5).
Georges Ent (6) , qui dirigea principalem^ent son ouvrage contre Parisanus , fut un défenseur zélé de la doctrine d'Harvey. Il faut avouer qu'il a parfaitement réussi dans sa réfutation du sophiste italien. Pour nous borner à quelques exemples, Harvey avait dit que si les artères ne charriaient que de l'air ou
(1) Pecquet. experiment. nov. anatom. in-i-x, Amst. 1661./J. 5g.
(2) Barlholin. anat. rejorm. lib. II. p. 266.
(3) Ib. p. 270.
(4) Ib. p. 4o3.
(r>) Ib. p. 439.
(6) Ent naquit , en i6o4 , à Sandwiàh dans le Kentsbire , exerça la médecine à Londres, et mourut en 1689, — Ses œuvres complètes ont ele publie'es à Leyde. in-^°. 1687.
Ti8 Section douzième 3 chapitre premier. du sang ëthëré, on ne pourrait concevoir la vie despoissons au fond de la mer, oii ils sont prives d'air ■ atmosphérique. Parisanus soutint, avec sa grossière ignorance, que les poissons n'ont pas besoin d'air, parce qu'ils ne respirent point. Ent dit que l'atmosphère se rapproche beaucoup de l'eau, et que les deux fluides contiennent le principe nitreux , ou ce que no us appelons aujourd'hui oxigène, lequel est la cause de la TÎe des animaux(T). Il donne une explication fort juste du pouls : l'artère ne se vide point pendant la systole, et ne se remplit point ensuite dans la diastole; mais comme le système arte'riel est constamment plein, le pouls n'est qu'une propagation du mouvement oscillatoire et ondulatoire depuis le cœur jusqu'aux plus petites branches artérielles (2). 11 réfute la force attractive des vaisseaux et l'horreur du vide, dont on s'était servi autrefois pour expliquer l'afflux du sang dans te système vasculaire, et on remarque avec plaisir combien la physique avait fait alors de progrès (3). Plus loin il combat la théorie de la formation du sang dans la rate, que François Ulmus avait développée fort longuement au seizième siècle (4), et il examine la position ainsi que la forme de la rate chez les différens animaux, pour déterminer l'usage auquel sert cet organe (5). Il émet une opinion qui lui est particulière, celle que les veinules, après leur abouchement avec les artérioles, se prolongent encore en une pointe déliée , qui , dans les plaies légères , empêchele sang artériel de couler(6). Il vit clai-
(5^ Ent. 0pp. pi 33.
(a) Ih. p. yg.
(3) Ib. p. 5o.
(4) U. p. 91.— Il applique à Ulmus ces vers de Viigile {^n. FI, a85) ••
Ulmus opaca , ingens ^ qiiam sedem somnia vulgo. Vana ienere J'eruntjolikqui sub omnibus hcsrei'J,
(6) lù. p. 148.
Bécolwerte de la circulation du sang, i ' 9 rement qu'un fluide injecté par l'artère passe bientôt dans la veine, mais fut assez prudent pour avouer qu'on ne saurait démontrer ni la communication immédiate des deux ordres de vaisseaux, ni l'existence d'un parenchyme intermédiaire. Ensuite il se perdit en liypoihèses arbitraires sur une flamme vitale que le mélange des sels produit dans le cœur (i), et défendit ce point de doctrine contre Lower et Mayow. Enfin, il discuta longuement toutes les preuves eu laveur de la circulation, et convint de leur validité.
Harvej obtint le plus beau triomphe en lôSa , époque oii l'ennemi déclaré de sa théorie , Plempius de Louvain, cédant à l'ascendant de la vérité, passa, de son plein gré et publiquement, au nombre des défenseurs de la nouvelle doctrine. Il est extrêmement intéressant et agréable de lire dans son ouvrage (2) le récit noble et modeste des circonstances qui l'engagèrent peu à peu à changer d'avis. Son exemple eut des suites heureuses, et bientôt presque tous les adversaires d'Harvey gardèrent lé silence, jusqu'à Jean Nardi (3) qui, sans avoir une connaissance suffisante du sujet, embrassa encore le parti des anciens. Harvey mourut en lôSy (4); niais il laissa un nom immortel , que la postérité la plus reculée même ne prononcera jamais sans éprouver un sentiment de vénération et de reconnaissance. Son nom brillera toujours de la plus vive lumière dans l'histoire de l'anatomie à côte de ceux d'Aristote, de Fallope et d'Haller. Sa prudence et sa rare modestie seront éternellement le plus beau modèle
M Ent. l, c. p. 200.
(2^ Flemp. Jitndam. medic. tn-Jo'i. Lopan. iGSa. lil>. II. c. 7. p. laS.
(3) Nardi naquit à Montepulciano , et pratiqua la tnc'rtcciiu; à Florenco- Ses iVoc/ej genza/ef parurent à Bologne, in-f^''. i656. — Dans la Jixii^me irait , p. 700 — 7^3 , on trouve quelques faibles objections coulro la Aocfrine d'Harvey.
(4) Harvey e'tait ne' en 1678. II mourut me'decin du roi , et prt'sideoï du coUc'gc de me'decinc de Londres.
130 Section douzième , chapitre premier.
à suivre pour tous les naturalistes et pour tous les '
e'crivains.
Dans colle même anne'e lôSy, on entreprit, sur la proposition de Christophe Wren, fondateur de la sociiiie' des sciences de Londres , une opération qui confirma irrévocablement la doctrine d'Harvey , et oui fut, pendant' un certain laps de temps, conside're'e comme un moyen excellent et assuré pour guérir les maladies. Je veux parler de l'infusion des médicamens dans les veines, et de la transfusion du sang d'un animal dans le corps d'un autre. Déjà plusieurs anciens écrivains , entre autres Marsile Ficin, avaient conçu l'idée de rajeunir l'homme par la transfusion du sang , et André Libavius , au commencement du dix-septième siècle , avait décrit fort au long la manière dont on doit s'y prendre pour pratiquer celte opération j mais le ton qu'il affecte indiquait bien qu'il ne la recommandait pas sérieusement. Elle fut ensuite conseillée par un fanatique qui ne voulait point être rangé dans^la secte des paracelsistes, mais qui était véritable Rose-croix : Sed <c çLwmodo , dii-il (i), il/e robustus {qui sanguinem « suwn transfundendum exhibuerit) non langues-
c( cat? Danda sunt ei bona confortantia , et
{( cïbi; medicQ vero helleborus. n De même, Colle, professeur de Padoue , décrivit cette méthode en 1628 (2). On parle aussi de l'essai que fit, en 1642, le chasseur d'un gentilhomme de la Lusace, nommé Wahrendorf, pour injecter du vin dans les veines d'un chien (3). Mais il est certain que c'est la théorie
(i) Ziihaf. defens. syntagm. arcalior. chymicor. in-fal. Franc of. i6i p. 8. — ' La transfusion était peut-être un des moyens secrets des Rosecroix et des autres fanatiques qui les précédèrent. Sans doute alors Christoplie Wren le leur aura emprunté , ainsi que plusieurs autres da leurs institutions.
(3) Method. parandi mcdicain. c. 7. p. 170.
(3) JEltmuJler, De cJihurg. injus. p. 480. ( 0pp. T. II. P. JI.
Decoiwerte de la circulation du sang. 121 harveyenne de la circulation qui a suggéré en Angleterre, comme dans plusieurs autres endroits, l'idée de l'infusion et de la transfusion. D'après les insiances de Christophe Wren , en 1657, Timothée ( larke , RobertBojleetHenshaw, tentèrent d'injecter des niédicamens dans les veines du corps, et leur exemple iie tarda pas à être imité par Richard Lower ( 1 ). On s'aperçut qu'administrés de cette manière, les médicamens proauisaientles mêmes effets que si on les eût fait prendre par les voies ordinaires. Dès-lors ils parurent ne point être exposés à des changcmens aussi nombreux, et on crut, surtout dans les cas oh le malade ne saurait avaler, avoir découvert un excellent moyen de porter les remèdes dans le corps, et d'en assurer davantage l'efficacité. En 1661, Jean-Sigismond Elsholz fit des essais analogues avec l'infusion, à laquelle il paraît avoir été conduit par ses propres méditations (2).
Un écrivain fort ami des paradoxes, Jean-Daniel Major (3), parut après toutes ces tentatives, et soutint qu'il était l'inventeur de la nouvelle méthode. Il prétendit aussi, dans un second écrit, s'attribuer l'honneur d'avoir découvert la transfusion, quoique deux années auparavant, en i665 , Richard Lower l'eût essayée pour la première fois à Oxford, et eût entretenu à cet égard une correspondance avec Bojle (4). Lower fit ses expériences sur des chiens, et avec un plein succès. Il faisait passer le sang de l'artère vertébrale d'un de ces animaux dans la veine jugulaire d'un autre, et employait de longs tuyaux qui étaient
(0 Sprat , History elc, c'est-à-dire, Histoire <1« la Société royale de Londres ,0-40. Londres , ,667. p. Siy. «Christophe Wren fut l^nven-
leur ae 1 expérience anatomique qui consiste à injecter des liqueurs « dans les veines des ^animaux. »
-E/j/io/z, Clysmatica nova. in-^°. Berol. i665.
y>) Ma.ior naquit en i634, fut professeur à Kiel ,' et mourut en i6o3. — rrodromiis a se inpentas chinirgiœ iufiiscriœ. in-^o. Hamburg. iQôL -,
(4; Lower, De corde. in-V,o. Amst. 1669. 4- P- '«'(-
Ï32 Section douzième, chapitre premier.
assujettis ensemble au moyen d'un morceau de l'artère vertébrale d'un cheval. La Société' de Londres décida que l'opération était surtout utile pour rappeler la vie après les grandes hémorragies, qu'on ne pouvait pas la comparer avec la greffe des arbres, et qu'il n'y avait pas à craindre qu'un sange'tranger changeât la nature et le caractère de l'animal dans les veines duquel on l'injecterait (i). Bientôt après Edmond King la re'pe'ta au sein même de la Société , avec cette différence qu'il fit passer le sang de la veine d'un animal dans celle d'un autre (2). En i665, parurent aussi les lettres de Fracassati à Malpighi, oLi il fait connaître les expériences qu'il a tentées en injectant différentes substances âcres qui ont causé la mort de la plupart des animaux sur lesquels il opérait (3). Les essais de Major ne furent connus qu'en 1667. S'ils ont été faits par lui, incontestablement il est le premier qui ait pratiqué la transfusion sur l'homme. Il fit tirer à un homme très-débile trois à quatre onces de sang par la veine du bras , délia ensuite la ligature, et la réappliqua au-dessous de la plaie, afin que le sang de la personne saine pénétrât sans se mêler avec celui que contenait la partie inférieure du vaisseau. Alors il piqua la veine de l'individu bien portant, et couvrit la plaie de peur que le contact de l'air ne décomposât le sang. A cet effet, il se servit d'un vase semblable à une ventouse , et duquel le fluide pouvait s'écouler : il avait soin d'y répandre auparavant du sel ammoniac, afin de prévenir la coagulation du sang.
En 1666, Jean -Baptiste Denys , professeur de philosophie et de mathématiques à Paris , et ensuite
(1) Philosophical etc., cest-à-dire , Transactions philosophiques, vol.