Tome IV. ,o
1^6 Section douzième , chapitre premier.
Laurent Bellini (i) essaya dans le même temps de donner une explication nouvelle du mouvement alternatif des oreillettes et des ventricules du cœur. Lorsque le sang remplit les ventricules, il comprime les nerfs des oreillettes, empêche ainsi l'influence des esprits vitaux, et plonge les oreillettes dans l'engourdissement (2). Bellini contribua aussi à répandre l'opinion que le sang parcourant des canaux qui se re'tre'cissent toujours, éprouve d'autantplusdere'sistance qu'il avance davantage, et que, par conséquent, les obstructions et les congestions prennent constamment naissance dans les vaisseaux capillaires (3). Tous les écrivains de la première moitié du dix -huitième siècle profitèrent de cette idée pour établir sur elle leur théorie de l'inflammation. Suivant l'opinion de Bellini, les vaisseaux capillaires forment de nombreux réseaux qui diminuent la vélocité du sang, mais augmentent le frottement, et favorisent ainsi la séparation des globules sanguins (4). Il cherchait à réunir l'ancienne doctrine de la révulsion et de la dérivation avec la circulation harvéjenne, en y appliquant ses idées sur l'accroissement et la diminution de la vitesse du sang (5).
Vers la fin du dix -septième siècle, Raymond Vieussens (6) , professeur à Montpellier , fit connaître des découveites et des opinions très-remarquables sur la structure du cœur, le mouvement de cet organe et la circulation dans les vaisseaux capillaires.
D'abord il décrivit avec plus d'exactitude l'oreil-
fi) Bellini laquit, en i643, à Florence^ fut professeur dans cette m3me ville, et mourut en 1713.
(a) Bellini, De motu cordis. in-^°. Lugd. Bat. 1696. /?rop. --p. 3. /3) Ibid. prop. yG. p. i ^o.
Id. de Jei-ment. prop. 37. 38. p. i()0 — iQi.
(5) Id. de sanguinis missione. in-^°. f'rancof. i685. p. 116.
(6) Vieu«sens naquit, en i6i>, à Rouergue , et mourut en l'jio.
Découiferte de la circulation du sang. i/^y lette droite, dans laquelle il signala le premier une partie que presque tous ses pre'aecesseurs avaient négligée , la fosse ovale, à l'endroit de laquelle la cloison, du cœur est presque transparente , et qui paraît n'être formée que par l'accolement de la membrane interne des deux oreillettes. Il donna aussi , sous le nom d'isthme, la première description pre'cise da rebord fibreux qui entoure cette fosse, mais presque toujours incomplètement (i). Il l'appelait prolongement charnu de la veine cave , et croyait qu'on peut le considérer comme une valvule musculeuse de ce vaisseau (2). Quelquefois même il avait trouvé dans son intérieur un vaisseau sanguin qui dépendait des artères coronaires du cœur, et qui, en se remplissant de sang, portait l'isthme à se contracter. Il donnial donc pour usage à cette partie, de chasser le sang de l'oreillette dans le ventricule pulmonaire (3).
Vieussens a fait d'autres remarques intéressantes sur les causes du mouvement du cœur. Suivant lui, les fibres spirales de cet organe sont la continuation des rameaux capillair<.'s des artères , ou des artères nei^ro -lymphatiques qui n'admettent plus de sang rouge, et se terminent en s'abouchant les uns avec les veines, les autres avec les vaisseaux charnus. Lors donc que le sang pénètre dans les vaisseaux
Î)ropres du cœur, il s'insinue en même temps dans es vaisseaux névro-lymphatiques qui renferment le véhicule des esprits vitaux, les faisceaux charnus se gonflent, et le cœur entre en coniraction (4). La dilatation est le premier mouvement du cœur, car il faut chercher la cause du mouvement du sang dans le ferment qui lui communique sa force expansive.
(i) Vieussens, Traité nouveau de la structure du cœur. in-4°. Toulouse, 1715. ch. V. p. 37. ch. VIII. p. 37.
^2^ Id. de mixti principiis. in-'\o. Lugd. 17 (5. h. I, c. i3. P. ia8. 120.
(3) Vieussens , Du cœur, ch. VllI. p. 35. pl. XII. KK. L.
(4) Ej. neurograph. imifers; in-l^°, Toltisot , 1775. Uh. l. c. 4. j>. ig.
i48 Section douzième , chapitre premier.
Cette fermentation , qui explique le premier acte de la vie , est la suite ^e la CQmbinaison qui a lieu dans le cœur entre le soufre sâlin et les parties nitreuses des esprits vitaux, que les nerfs conduisent aux muscles de l'organe (i). Les artères coronaires portent les esprits vitaux au cœur : aussi le ventricule aortique est-il dénué' de veines , parce que toutes les humeurs que les branches névro-ljmpaihiques des artères coronaires y e'panchent sont employe'es à la formation des colonnes charnues (2). Les colonnes charnues tiennent aux valvules tricuspides par leurs tendons : lorsqu'elles se contractent , ces valvules se déploient et s'opposent à l'abord du sang qui vient de la veine cave et de la veine pulmonaire. Vieussens prouva le premier que les oreillettes sont entièrement distinctes des ventricules , avec les fibres desquels les leurs n'ont point de connexion. Il repéta aussi avec le plus grand soin la célèbre expérience de Galien , et trouva que le résultat en est tout-à-fait différent des conclusions que le médecin de Pergame avait tirées. Le sang est pour lui la principale cause du mouvement des artères (5).
La découverte des artères névro-lymphatiques avait été occasionée par les observations microscopiques de Leeuwenhoek sur les vaisseaux auxquels leur ténuité ne permet plus de recevoir le sang rouge. Vieussens admit aussi , comme le célèbre naturaliste hollandais , la continuation non interrompue de ces vaisseaux névro-lymphatiques avec les veines ; seulement il les considéra comme des canaux vésiculeux, et les fit dégénérer soit en vaisseaux charnus , soit en veines, soit enfin en vaisseaux lymphatiques (4)'
(1) Vieussens, Du cœur, ch. XVII. p. i23. ia8.
(2) ^i' neurograph. imifers. lib, I. c, ^.f' I7«
(3) Ib. p. IQ.
(4) S), novum vasorum systema. in-%°. Amst. lyoS. p. lia. — £]■ Traité des liq^ueurs. in-4°- Toulouse, ijiS, P. II. ch. 3. p. 129.
Décolwerte de la circulation du sang. i^g En 1700, il découvrit très-clairement ces vaisseaux, dans la choroïde (i), honneur qu'Antoine Ferrein s'attribua faussement quarante ans plus tard. Vieussens croyait encore avec Leeuwenhoek, que lorsque les humeurs se'reuses et te'nues qui renferment ces globules simples du sang passent des vaisseaux ne'vro-lymphatiques dans les veines , plusieurs se re'unissent ensemble , et donnent naissance aux globules rouges, que, par conse'quent aussi, une foule de maladies tiennent à ce que le violent afflux du sang pousse les globules rouges dans les artères nëvro-lyraphatiques (2). C'est ainsi que l'erreur des humeurs à laquelle Erasistrate avait le premier assigné une place dans la pathologie , et que Boerhaave avait reintroduite depuis peu (5) , tira de nouvelles preuves des observations anatomiques. Cependant Vieussens abusa de l'inte'ressante et utile de'couverte des vaisseaux ne'vro-lymphatiques , en pensant que les membranes en e'taient presque entièrement formées, de même qu'il conside'rait toutes les fibres musculaires comme le produit de la de'géne'rescence des artères en vaisseaux charnus (4).
Pierre Chirac (5) et Jean-Claude- Adrien Helve'r tius (6) défendirent vivement ses opinions. Le premier , habitué à lui disputer le premier rang dans l'empire des hypothèses nouvelles , publia sur le mouvement du cœur un traité très-médiocre, dans lequel il donne au mouvement du sang la fermenr tation ou l'effervescence pour cause , admet des fibres transversales dans le cœur , dont elles déter-
(0 Jf^ilé des liqueurs, P. I. ch. i5. p. 211.
>?\ r. , ■ ^' P' — *'<"■'"■• System, p. loq. iio. f J) Boerhaave, Aphorism. 118. 378.
f/}) Vieuss. noi>. vasor. System, p. 21a.
(5) Chirac naquit ,'en i65o, à Rouergue , fut professeur à Montpellier, puis a Pans , et mourut en l'jSiJ. '
(6) Helvétius naquit en 1683 , devint me'decin du roi , et mourut en
ï5o Section douzième ^ chapitre premier. minent la clilalalion, et expose toutes les autres ide'es de Vieussens, comme si elles lui appartenaient réellement en propre(i). Helve'tius milau jour un peu plus tard des remarques sur les vaisseaux nëvro-lymphatiques, prouva leur existence par des injections, et les fit servir de base à sa ihe'orie de l'inflammation (2). Un certain Jean Bessè , de Rouergue, me'decin de la reine d'Espagne, l'ailaqua vivement sous ce dernier rapport, et pre'tendil que l'obstruction des vaisseaux capillaires constitue seule l'essence de l'inflammation. Les e'crits pole'miques qui sortirent de la plume des deux partners ne font honneur ni à l'un , rii à l'autre (5),
Les observations microscopiques que Leeuwenhoek avait faites avec tant de succès sur les animaux à sang froid, pour constater la circulation dans les vaisseaux capillaires, furent, vers la fin du dix-septième siècle, repe'tées chez les animaux à sang chaud par Guillaume Cowper, chirurgien de Londres, qui obtint les mêmes résultais. En 1697, il vit très-clairement, dans le mésentère d'un chat, les artères se convertir en veines. Ensuite il essaya l'excellente méthode de Ruysch pour les injections , et parvint à injecter plusieurs veines en poussant le fluide dans les artères (4). Il croyait même avoir injecte par les artères ute'rines la partie du placenta qui appartient au fœtus; mais cette expérience ne fut certainement pas faite avec la circonspection et le soin ne'cessaires , car la matière de l'injectiori ne pouvait passer que par dë-
(1) Chirac, De motu cordis adcersaria. in-i-î. Monsp. 1698.
(3) Helvétius, Idée générale de l'écononiie animale. in-8°. Paris, 172a.
(3) Besse,. Lettre critique contre Tldéc générale, in-ia. Paris, i^îS. •—Helvétius, Lettre au sujet de la critique de M. Besse. in-ia. Paris, 1723, — Besse, Réplique aiis. lettres de M. Helvétius. iu- 12. Amsterdam ,
(4) Fhilosophkal etc., c'est-à-dire, Transaciiaas philosophiques , T. 311. p. 33«,
découverte de la circulation du sang. 1 5 1 chirement de la pariie du placenta qui appartient à la mère dans celle qui est destinée au fœtus.
Je ne puis entièrement passer sous silence une opinion que Daniel Tauvry e'mit dans le même temps sur la cause du mouvement du cœur (i). Voici comment s'exprime cet écrivain : le sang donnant la pre-mlère impulsion au mouvement du cœur, ce fluide doit pouvoir s'acciimuler dans le viscère , et pour cela il faut que les filets nerveux, qui se gonflent par l'afflux du fluide nerveux, froncent les vaisseaux et les fibres musculaires, afin de retenir le liquide circulatoire. Cette idée nous prouve qu'on sentait généralement la nécessité d'une cause première de ce mou- .vement étonnant du cœur j mais on devait parcourir un bien grand cercle d'erreurs avant d'arriver à la vérité. Du reste, le livre oii Tauvrj expose celte théorie est un manuel des plus maigres, accompagné de figures horribles.
Au' commencement du dix-huitième siècle, la circulation du sang dans le fœtus devint l'objet de nombreuses recherches, dont le résultat parut d'a- Jwrd très -défavorable à l'opinion qu'Harvey luimême avait défendue. Cependant des expériences plus certaines finirent par ramener les esprits à l'ancienne doctrine..
Jean Mérj, bon anatomiste et premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu (;2), fut conduit à des idées tout-àfait différentes de celles qu'on adoptait généralement par la dissection d'une tortue de terre , dans le ventricule gauche de laquelle il ne vit point d'artère mais oii les veines pulmonaires seules venaient aboutir . Il crut de plus avoir trouvé que l'artère pulmonaire de l'embrjon humain est beaucoup plus grosse
(1) Tauery , Noe. anatom. mtiocimis illustrata. jh-S". Ulm^ iGnL e, & p. 8i. . ;
(2) Mérynigoit, en 1645, à Vaïan dans le Berry, tt mourut en 1733.
iSa Section douzième 3 cliapitre premier. que l'aorte , tandis que chez l'adulte elle offre un volume bien moins considérable (i). Comme, en outre , le ventricule droit et l'oreillette correspondante sont plus vastes que les deux cavités gauches du cœur, Me'ry se forma l'ide'e suivante delà circulation du sang chez le fœtus humain : le sang de tout le corps coule dans l'oreillette droite, puis dans le ventricule du même côté: celui-ci envoie la majeure partie du fluide qu'il reçoit au cœur par l'artère pulmonaire , maiis une partie aussi à l'aorte par le canal artériel ; ainsi , chez l'embrjon , le sang circule dans le poumon , d'oii il est ramené par les veines pulmonaires dans le ventricule aortique, et passe ensuite par le trou ovale dans le ventricule droit, qui le renvoie une autre fois au cœur (2). Méry pensait, par celte explication, avoir abrégé la roule du sang de l'embryon. En effet, chez l'adulte, la marche trèslongue qu'il suit au travers de l'aorte est accélérée par l'air que Méry croyait se joindre au liquide dans le
f)oumon. Or, comme ce mélange n'a point lieu chez e fœtus, le sang ne peut pas avoir un cours aussi étendu : il prena donc une marche plus raccourcie, se contente de passer par le poumon, et une faible partie seulement s'engage dans l'aorte. L'auteur cherche à lever la principale objection que la position et la structure de la valvule du trou ovale pouvaient fournir contre celte hypothèse , en rejetant presque entièrement la valvule , ou prétendant au moins qu'elle est disposée de manière à ne pouvoir pas empêcher le sang de passer du ventricule aortique dans le droit (5). Mais l'ouverture des veines pulmonaires se trouve en face du trou ovale , et le sang doit par
(1) Méry, Nouveau système de la circulation, in-ie. Paris, 1700. 9. 10. 49. 43.
2) Ib p. 49, lo. p. ao. a|
Décolwerte de la circulation du sang. i53 conséquent passer immédiatement de ce vaisseau dans le trou (i). D'ailleurs, la cavité' et le vaisseau oii le sang s'e'panche en plus grande quantité, sont toujours plus conside'rables : il n'est donc point étonnant que l'artère pulmonaire offre un si grand diamètre chez l'embryon, puisqu'elle y est le réservoir de la majeure partie du sang contenu dans le corps (2). Le ventricule gauche n'a pas non plus reçu en vain une force extrême et une petite capacité : elles lui servent à chasser le sang avec plus d'e'nergie dans le ventricule pulmonaire. La cloison même est , chez l'embryon comme chez l'adulte , creuse'e du côté gauche et relevée du côté droit.
Telles étaient les raisons que Méry alléguait en faveur de son opinion , qui fut adoptée par la plupart des académiciens de Paris. Liltre, Dudart, Morin, Bourdelin , Rouhault et autres avouèrent publiquement être convaincus, et le dernier (3) tenta même de rapporter de nouvelles preuves en faveur delà théorie de Méry. Tous ces argumens reposaient ou sur de fausses suppositions, ou sur une appréciation incertaine du rapport des parties. On ne pouvait rien décider que d'après aes expériences soignées et des observations attentives , faites sans partialité' ; mais tous ceux qui combattaient la nouvelle doctrine n'étaient point assez instruits , ou employaient des armes aussi faibles que Méry et ses partisans, ou enfin se fondaient sur des calculs mathématiques , dans une occasion oii l'autopsie pou-^ vait seule trancher la difficulté (4).
fO Mcry /. c. p. 40.
(a) Ib. p. 4g.
(3; Pierre-Simon Rouhault devint par la suite professeur à Turin , et mourut en 1740. Dans ses Osserpasioni ttlc. , c est-à-dirc , Observations
la%'héorîeae McV;r''°"''- ' '^'^^ ' " ^" ^•^"«î
(4) Sénac a tracé un excellent tableau de cette dispute, r Traité de la structure du ceeur, liv. II, ch. 6. p. 3G9— 4oo- )
154 Section douzième , chapitre premier.
Joseph-Guichard Diiverney (i) , excellent anatomiste, ne se conduisit pas dans celte dispute d'une manière propre à augmenter sa gloire. A la ve'rité , on le vit objecter à Me'ry la position de la valvule qui s'ouvre dans le ventricule aorlique , et sert à couvrir le trou j mais il s'empressa de conclure ", comme si l'expe'rience le lui eût appris, que le sang ne peut en aucune façon passer du ventricule gauche dans le droit (2). C était en effet être un peu trop précipite, car Me'rj avait prouvé, par des injections au moins , la possibilité de ce passage dans l'état de relâchement complet du cœur. Duvernej insista en outre sur ce que le poumon ne commence à être utile que chez l'adulte, oii le sang doit nécessairement passer tout entier dans cet organe. Il se servit des calculs d'un mathématicien de l'académie, pour indiquer un autre rapport de proportion entre la vélocité du sang et le diamètre des vaisseaux. Mérj l'imita dans sa réponse, et s'aida des lumières du mathématicien Varignon. En adoptant cette nouvelle marche , on s'éloigna encore davantage du terme de la dispute.
Daniel Tauvry se déclara aussi contre Mérj, mais sans plus de succès. Il prétendait que le diamètre de l'artère pulmonaire est parfaitement semblable à celui de l'aorte (3), que le sang coule plus volontiers d'un grand réservoir dans un petit, que le ventricule gauche est assez fort pour pouvoir, même chez l'embryon, chasser le fluide dans toutes les
fi) Duverney était professeur d'anatomie au Jardin royal de Paris il naquit à Fleurs , en 1648 , et mourut en i-jîo.
(2) Duverney, OEuvres posthumes, vol. II. p. /fi^. — Voyez surtout ses Observations sur la circulation du san^ dans le fœtus: dans les Mémoires de l'acad. des sciences de Paris , année 1699. p. 383—343.
(3) Tauvry , Réflexions sur la circulation , p. ly ^ dans son Traité de la génération, in-12. Paris, 1700. — Histoire de l'acad. des sciences de Paris , année 1699. p. 33. 35.
Décolwerte de la circulation du sang. ï55 branches de l'aorte (i), que la valvule ferme complètement le trou ovale , et que par conséquent le sang ne saurait passer du ventricule gauche dans le droit (2).
Silvestre , autre antagoniste de la nouvelle opinion , n'employa pour la renverser que des conséquences, des raisonnemens et des calculs. Quand bien même l'aorte serait moins volumineuse que l'artère pulmonaire , cependant le sang y coulerait avec la même vélocité. Si le canal artériel est nécessaire chez l'embryon pour porter le reste du sang de l'artère pulmonaire dans l'aorte, on ne conçoit pas pourquoi l'adulte en serait privé, etc. (3). Il n'était pas difficile à Méry d'anéantir tous ces argumens.
Mais un chirurgien français qui pratiquait à Londres, Paul Bussière , opposa à la nouvelle hypothèse des expériences qui méritaient qu'on y eût plus d'égard que ne le firent Méry et ses partisans. Comme ces derniers se fondaient toujours sur la structure du cœur de la tortue pour donner plus de poids à leur sentiment, Bussière se procura un de ces animaux , et le disséqua en présence du célèbre Sloane et de plusieurs membres de la société de Londi-es. On trouva tout autre chose que ce qui •avait été indiqué par Méry (4). Au lieu des trois ventricules dont celui-ci parlait , on rencontra un seul ventricule et > deux oreillettes : ces deux dernières étaient complètement séparées par une cloison musculeuse, de sorte que rien ne semblait pou-
I2I Ib. p. 100.
(3) Lettre Je Silvestre , où l'on examine le sentiment de M. Mcry fw «."""""""fi o*^" ^^"g P'-"- "-^o" «■^alc : dans les Progri'S de la mo-
To ^lU % '''"^■^-'^^^ ' Transactions philosophiques.
i5ô Section douzième j chapitre premier. voir passer de l'une dans l'autre. Le sang, chez la tortue, se rend de tout le corps dans l'oreillette de la veine cave, pais au ventricule unique, de là dans les poumons par l'artère pulmonaire ; il est ramené par la veine à la seconde oreillette , et rentre dans le ventricule, qui le distribue par tout le corps à l'aide des deux aortes fixées sur sa base. Il ne faut donc pas s'e'tonner si l'oreillette pulmonaire de la tortue , que Me'rj regarde comme le ventricule poste'rieur, n'est unie qu'avec la seule veine pulmonaire ; mais il est faux que le sang passe de cette cavité dans l'autre oreillette en traversant la cloison. Du reste , Bussière répète ailleurs toutes les objections faites déjà tant de fois à la nouvelle hypothèse (i).
Verhéjen se comporta de même (2) ; cependant il fit voir qu'on avait trouvé l'artère pulmonaire plus volumineuse, parce qu'elle est plus faible, et que les poumons de l'enfant opposent davantage de résistance. Il veut aussi avoir remarqué que le trou ovale s'oblitère plutôt du côté gauche que du côté droit , d'oii il conclut que le sang coule du ventricule pulmonaire dans l'aortique.
Parla suite, l'opinion de Méry acquit encore un autre défenseur fort instruit, Alexis Littre (5), qui s'est fait connaître par plusieurs découvertes anatomiques. Ayant eu occasion de disséquer deux adultes chez lesquels le trou ovale était demeuré ouvert jusqu'à l'égede quarante ans, il trouva le diamètre du ventricule , de l'oreillette et des vaisseaux pulmonaires
(i) Lettre «Je Bussière, écrite à M- Bourdelin : dans les Progrès de la médecine , p. 3o. — Il est fort remarquable que dans le même temps Cberaineau fit voir à l'académie de Pans un cœur monstrueux , conforme en tout à la description que Bussière avait donnée de celui de la tortue. ( Histoire de l'acad. des sciences de Paris , année 1699. p. 4^; ),
(a) Lettre écrite à un chirurgien de Gand. in-ia. Pans , 1698 : insères aussi dans les Progrès delà médecine, p. k- , „
(3) Littre naquit à Cordes dans le Languedoc , en i653 , fut elu membre de l'académie des sciences de Paris , et mourut en i^aS.
Découverte de la circulation du sang, 1 57 droits, plus considérable que celui des parties gauches correspondantes , et le trou ovale formait même un entonnoir, car il avait neuf lignes de diamètre du côte' gauche , et trois seulement du côte' droit. De cette observation, il crut pouvoir conclure en toute sûreté que, chez l'embrjon aussi, le sang s'e'panche du ventricule aortique dans le pulmonaire (i). Cependant Se'nac rappelle avec raison que Littre s'empressa trop de prononcer, et que la plus grande capacité de l'artère pulmonaire de'pend évidemment du relâchement plus considérable de ses tuniques (2).
Une nouvelle hypothèse que Jean-Godefroi de Berger (5) fit connaître à la même époque sur le mouvement du cœur, n'eut pas un grand succès. Elle démontre combien on était alors disposé à comparer le corps humain avec les machines. Les muscles des organes de la vie ont, d'après Berger, des fibres spirales , ou géniculées et enchaînées à la suite l'une de l'autre, et peuvent être assimilées aux machines dont les roues s'engrènent dans le pignon , de sorte qu'elles exécutent un mouvement,continuel (4). Chacun entrevoit de suite combien la comparaison est inexacte, et combien peu aussi cette structure peut s'appliquer à certains muscles des organes respiratoires. Au reste , la physiologie de Berger offre quelques observations microscopiques intéressantes, prouvant la circulation dans les vaisseaux capillaires.
Adam-Chrétien Thébésius , médecin à Hirschberg, fut conduit à des remarques curieuses sur les vaisseaux du cœur et la manière dont le sang y cir-
f t) Histoire de Tacacléinie des sciences de Paris an. 1700. p in (2) Se'nac, Du cœur, vol. I. p, 382.
<J) Berger naciuit à Halle, ea 1639, devint professeur à Léipsick , fut jnedecin du roi de Pologne , et mourut en 1736. (4) Berger, phynol, med. in-^°. Vitteh. 1701. p. 3oi.
i58 Section douzième , chapitre premier^. cule, par l'examen attentif qu'il fit de l'opinion de ' Vieussens, c'est-à-dire de celle suivant laquelle les artères coronaires s'ouvrent en partie dans les ventricules, et en partie aussi se convertissent en la substance musculaire des parois du cœur lui-même (i). Il fil voir d'abord que les dernières branches des veines coronaires s'ouvrent dans les ventricules , qu'on peut les distinguer facilement au moyen des injections, que le snng en Iranssude aussi-bien que des artères, mais que Vieussens et ses partisans les ont regardées comme des artères (3). Il décrivit la distribution des grandes et des petites veines coronaires, avec la valvule qui garnit l'orifice de la première , et qui porte à tort son nom , puisqu'elle a e'te' de'couverte par Eustache (3). Ces veines n'ont de valvules qu'aux endroits oU elles fournissent des branches, et on peut les injecter facilement en sens inverse. Thëbësius chercha aussi à de'terminer plus pre'cise'ment la position des artères coronaires, en disatit qu'elles naissent de l'aorte au-dessous des trois aspe'rite's qui sont borne'es in fe'rieu rement par le contour des valvules sigmoïdes (4). Cependant il croyait que ces artères se remplissent pendant la diastole et non pendant la systole, parce que dans ce dernier moment le cœur paraît blanc, et ne renferme point de sang.
En 1711, Jacques-Bénigne Winslow (5) fit, sur la structure et la forme des fibres du cœur, différentes recherches peu importantes, malgré l'exacti-
(i) Thelesii diss. de sangidnis circulo in corde. in-8°. Leii. 1708. hi) Ih. p. l'j.
(3) Eitstach. de venâ sine pari , p. a63. 264- (i) Thehes. l. c. p. rii.
(5) Winslow naquit, en 1669, à Odensée dans l'île de Funen , fut professeur d'anatomie au Jardin du Roi , et mourut en 1760. — La lecture àe V E xposition de la doctrine de l'Eglise, p:ir Bossuet, le convainquit, comme son ^rand-oncle Sténon , de la vérité de la religion catholique 5 aussi l'atlopta-l-il publiquement , comme aYai,t lail ce dernier.
Découverte de la circulation du sang. iSg tilde qui règne d'ailleurs dans ses descriptions analoraiques. Il distingua totalement les deux ventricules l'un de l'autre, et iiiontra que les fibres musculaires de l'un n'ont point de connexion avec celles de l'autre : il pre'tendit aussi que la cloison n'appartient pas au seul ventricule aorticjue, mais qu'elle resuite de l'adossement des parois des deux cavite's. En outre , il admit encore une troisième couche de fibres musculaires qui entourent le cœur extérieurement, et qu'il crojaitàtort être toutes re'unies ensemble(i). Il rejeta la comparaison ordinaire des fibres du cœur avec un huit de chiffres, et en reconnut deuK ordres diffërens, les courbes et les anguleuses (2). Une ide'e nouvelle et tout-à-fait propre à Winslow, mais qui ne me'rite point notre assentiment, c'est l'analogie qu'il trouvait entre les oreillettes et les ventricules : il accordait aux premières les mêmes plans de fibres et la même cloison qu'aux seconds (3). Il donna une description obscure et inexacte même de la distribution des vaisseaux coronaires, et il admit comme un fait certain que les dernières ramifications des veines de ce nom s'abouchent dans le ventricule aortique (4).
En 1 7 1 7 , il décrivit de nouveau la valvule de l'oreillette droite , et lui donna le nom d'Eustache , qu'elle ne mérite cependant |)as. A cette occasion , il examma la dispute alors encore indécise qui partageait les, anatomistes à l'égard de la circulation du sang dans le cœur du fœtus, et chercha à la terminer en soutenant que le fluide passe réellement du ventricule pulmonaire dans l'aortique , mais accordant toutefois qu'une petite portion peut refluer de celui-ci dans l'autre. En
(i) Observations sur les fibres du cœur: dans les Mémoires de l'aca- ,Cutr f'^T P"!^'^"- P- 5<a. - Winslow , Exposition
M Ibid ' °- 46-57. !>■ 9'l-
Ib ru 65. Tp. 99.
i^t() ib. n. 70—73. /}. ïQu
i6o Section douzième , chapitre premier, effel , 11 croyait nécessaire d'abréger le chemin quele sang doit parcourir chez le fœtus : la valvule du trou ovale ne lui semblait nullement faire l'office de valvule ; il la regardait plutôt comme une membrane valvuliforme, parce que, de quelque côté que le sang se dirige en traversant le trou ovale, elle ne lui oppose jamais le moindre obstacle. Les deux oreillettes, à cause de ce trou, et les deux ventricules, à raison du canal artériel , lui paraissaient ne former absolument qu'une seule cavité, dans laquelle le sang, rapporté par les veines caves et pulmonaires, se mêle intimement, et coule sans distinction d'un côté du cœur dans l'autre (i). Cette lentalive, faite dans la vue de concilier deux théories directement opposées , ne pouvait plaire à aucun des partis, et elle reposait sur des suppositions fort arbitraires (2).
La manière dont Jean-Baptiste Gasialdy (5) essaya d'expliquer la cause du mouvement du cœur, est fort remarquable. Il fit sur un chien vivant la section du nerf intercostal et de la paire vague, sans que les palpitations cessassent. De là il conclut avec raison, comme son maître Chirac , que la force du cœur est indépendante de l'influence des nerfs (4). avait tenté plusieurs fois la même expérience avant lui avec une issue différente, parce qu'elle est difficile à pratiquer ; mais le résultat auquel il parvint parut être décisif.
(1) Description d'une valvule singulière dans la veine cave inférieure : dans les Meuioires de l'acad. des sciences de Paris , an. 1717. p. 2i4'
(•2) Comparez l'excellenie critique de cette opinion par Sénac ( /. e. p. 382. ) — Henri-Albert Nicolaï la défendit. ( Diss. de directione vaso- Tum : in Haller. diss, anatom. vol. II. p. 5 16.)
(3) Gastaldy était professeur de botanique à Avignon , et disciple da Chirac.
(4) Gastaldy, Institut, medicinœ phjsico-anat.p. o65. {in-\o.. .^renion, l'jiZ.) — Compareï Behrends , Diss. cor nerpis carere. Mogunt. J792.
B^'cowerte de la circulation du Sang. iCi Quoique l'ouvrage de Jean-Marie Lancisi (i) , sur la structure et le mouvement du cœur, dont la première édition parut en 1728, ait mis en vogue une foule d'idées inexactes et paradoxales, cependant il mérite la réputation dont il jouit, à cause d'un grand nombre de recherches nouyelles et utiles qu'on y trouve. Parcourons les principales, afin d'indiquer les progrès que l'on a faits graduellement dans celte partie de l'anatomie. Lancisi rectifia ce que Leeuwenhoek avait dit des diffe'rentes formes des globules sanguins, qu'il assura avoir toujours trouve's sphe'riques (2). Il accorda au péricarde une tunique musculaire très-ëvidente, surtout chez les personnes hydropiques , et dont l'usage est de mettre le cœur à l'abri de toutes les le'sions extérieures dans les mouvemens violens ( 3 ). Il trouva dans l'inte'rieur de celte membrane une foule de glandes qui lui paru^ rent servir à se'cre'ter l'humeur perspiratoire, quoique ce ne fussent autre chose que des ganglions lymphatiques (4). Sa description des fibres musculaires du cœur est assez exacte : le plan externe se, contourne en spirale autour de la pointe de l'organe , et l'interne est compose de fibres circulaires se'pare'es par des bandelettes cartilagineuses. Ces fibres se continuent dans les oreillettes, et forment l'origine des val-* vules, membranes que Lancisi croyait être de nature musculeuse (5). Il admettait à tort dans les petites ramifications des artères coronaires, des valvules destine'es à modérer l'afflux du sang, et qui sont au contraire fort peu nombreuses dans les grosses branches (6).
(i) Lancisi naquit à Rome en 1654, fut médecin du Pape j et mourut en 1720.
(1) Lancisi, De motu cordis etaneurysmaU in-^o, Lugd, .Bat. l'j^o, p, 24»
(4) P- 70. 76. , • (5) 16. p. iq3— ii5.
f6) li. p. i33. 145.