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CHAPITRE SEPTIÈME

Coup d'œil s\ir les circonstances qui favorisèrent Vanatomie et la physiologie dans ce période.

Nous avons porté nos regards sur les progrès que l'anatomie fit dans chacune des branches dont elle se compose. Après cet aperçu, on se demande naturellement quelles sont les principales circonstances qui dirigèrent l'attention des savans vers l'ëtude de certaines parties du corps , et donnèrent lieu à tant de découvertes utiles. Je vais essayer de répondre à cette question importante de l'histoire dfe la médecine.

Une science telle que l'histoire naturelle du corps humain, ne peut faire de progrès que par des recherches libres et soignées, par la réunion de plusieurs savans pour atteindre un but commun , et par l'attention de se communiquer réciproquement les nouvelles découvertes, afin de les soumettre au creuset de l'expérience et de l'observation. L'institution des Universités, telles qu'elles étaient organisées dans le moyen âge, et qu'elles le sont même encore en partie de nos jours, suscite trop d'obstacles pour que les professeurs puissent y porter l'histoire de la nature à un haut point de perfection. Si Fallope, Fabrice d'Acquapendente, Varole, et les autres grands anatomistes du seizième siècle, donnent des exemples glorieux du contraire, on doit attribuer ce phénomène à la passion passagère des princes italiens, qui, pendant un certain temps, mirent tout en usage pour faire fleurir l'anatomie j mais cet enthousiasme se dissipa, et la république de Venise elle-même, dirigée

352 Seôtlon douzième y chapitre septième. par des vues d'économie mercantile, restreignit tellement les fonds nécessaires à l'entretien du théâtre anatomique de Padoue , dont Fallope et Fabrice avaient été les premiers ornemens, que Vesling, dégoûté de cette lésinerie, passa en Egypte (i). Jamais, dans les Universités d'Allemagne, on n'eut un goût aussi décidé pour l'anaiomie : cette science y était même si complètement ignorée vers le milieu du dix-septième siècle, qu'il s'éleva une vive contestalion entre deux professeurs d'Heidelberg et le médecin du Margrave de Bade-Durlach , pour savoir si le cœur se trouve au milieu de la poitrine ou du côté gauche. On ne crut pouvoir décider cette question qu'en égorgeant un cochon, et alors on fit l'importante découverte que le cœur occupe réellement la partie gauche du thorax (2). Ajoutons encore à ce peu d'intérêt que l'anatomie inspirait, la guerre de trente ans, qui empêcha les princes de favoriser les progrès des lumières, et qui fut si funeste, à tant d'autres égards, pour les sciences (5). En France, le despotisme de Richelieu ne leur fut pas moins défavorable que la guerre des Huguenots, qui dura jus-

(1) Haller, Bill. anat. vol. J. p. 362.

(2) Augustin. Thonèr , Observât, med. in-^". Ulm, i65l. lih. II. p. toi. — Les médecins de la faculté d'Heidelberg triomphèrent lorsqu'ils purent faire voir dans l'appartement du prince malade , que le cœur du cochon était à gauche. Ne doutant pas que le cœur de son Altesse Sc'rénissime n'eût la même position , ils continuèrent d'appliquer des epithemata cordialia sur le côté gauche du Margrave , pour le guérir de ses palpitations. L'infortuné médecin qui avait eu l'audace de soutenir que le cœur de son maître n'était point placé comme celui d'un cochon , fut disgracié et congédié. , • •

(3) Les princes paraissaient n'avoir de goût alors que pour l'alchimie. Ainsi Gustave Adolphe, dans son expédition en Allemagne, fit frapper dos ducats avec de l'or ciiimique. ( Gmelin , Geschichte etc. , c'est-àdire , Histoire delà chimie, P. L p- 497-) Les empereurs Ferdinand III et Léopold 1«', et môme presque tous les princes allemands du disscplième siècle , entretenaient des alchimiste.s. ( Gnielm , l. c. p. 616. ) On explique ainsi la ruine de leurs finances , en môme temps qu on iiige combien peu ils étaient éclaires. L'exemple du Margrave de Badc- Dtulich ( Thoner, l. c. ) nous prouve que, même dans leurs maladios, ils invoquaient l'assislapce des alchimistes.

Coup dœil sur les circonstances , etc. 353 qu'en 162Q, pour être suivie de l'alliance non moins désastreuse àvec le duc Bernard de Weimar contre l'Autriche , et de la part que prit la France à la guerre de trente ans. Au commencement de ce pe'riode, l'Angleterre était en proie aux dissensions sur la pree'minence des e'glises et sur la liturgie. La nation, revolte'e contre le roi Charles P', était tellement occupe'e de ses troubles intestins, que l'histoire naturelle et toutes les sciences qui s'y rattachent durent ne'cessairement faire des pas rétrogrades.

Au milieu de ces tristes circonstances, on devait regarder comme un bonheur de voir l'Italie donner le prernier exemple d'une société de savans réunis pour étudier librement la nature, exemple que plusieurs autres pays imitèrent ensuite au grand avantage des sciences. En i6o5, le prince Frédéric Cési institua, dans la ville de Rome, une société de naturalistes qui portait le nom d'Académie des Lincées , et parmi les travaux de laquelle on distingue surtout l'édition publiée à Rome de l'histoire naturelle du Mexique par Hernandez. Le botaniste du Pape, JeanFaber, de Bamberg , enrichit cet ouvrage de remarques renfermant plusieurs documens iraporlans pour l'anatomie et la physiologie : Nardi , Antoine Recchi, Fâbius Columna, le prince Cési lui-même, y joignirent diverses notes relatives à l'histoire naturelle, et ce dernier la fit imprimer à ses frais (i).

La Société des sciences de Londres eut aussi , à dater du milieu du dix-septième siècle, le mérite d'introduire la méthode expérimentale dans la théorie de la médecine. Elle avait été fondée par des amis de la vérité, du repos et de la nature, à une époque oii les trois royaumes étaient plongés dans le,

r (•"'.-^^'■"™'^««' ^er. Mexican. histor. p. 904. 459. — Comparez T/mioscht Stona etc., c'est-k- dire , Histoire de la lilteralure itaiienuc , Toi. III, p. 243.

354 Section douzième , chapitre septième, plus grand désordre par le fanatisme, les haines religieuses , et la 'tyrannie de Cromwell. Un grand riombre de savans et plusieurs personnages de distinction , fatigues des troubles politiques, se retirèrent à Oxford , afin de s'y de'dommager par l'e'tude des sciences des disgrâces qu'ils avaient éprouvées. Les premiers fondateurs de la société', Christophe Wren , Willis , Wallis , Balhurst , Goddard et autres (i), se rassemblèrent, jusqu'en i658, dans la maison de Wilkins, à Oxford; mais alors plusieurs membres se dispersèrent, et Christophe Wren rétablit à Londres une association semblable, qui fut sanctionnée, en i66o, par le roi Charles II (2).

Les Allemands sentirent aussi le besoin de ces institutions. En 1663, quatre médecins de Schweinfurt, Jean-Laurent Bausch, Jean-Michel Fehr, Georges- Balthasar Metzger et Georges-Balthasar Wohlfarlh, en e'tablirent une , d'après le modèle des Italiens, sous le nom d'Académie des curieux de la nature (5) : elle fut approuvée en 1677 par l'Empereur, à la sollicitation des médecinsPhilippe- Jacques SachsetPaulduSorbait(4).

De toutes les sociétés savantes, celle qui rendit les pluséminens services à l'anatomie, fut l'Académie de Paris, fondée en i665 par Colbert, et dont les membres s'occupaient principalement de l'histoire naturelle. Les premiers anatomistes qui en firent partie sont, Claude Perrault, JeanPecquet, Joseph-Guisçhard Duverney, Jean Méry, et quelques autres encore. Comblés des bienfaits du roi , ces savans s'adonnèrent avec le plus grand succès à l'anatomie

(t) Sprat, Historj elc, c'est-à-dire, Histoire de la socie'tè royale, p. 55.

(2) II. p. 57.

(3) Buchner, Acad. nature curios. hùtor. tn-!i°. Haï. lyoS. p. a5. 3o.

Couj) d'œil sur les circonstances j etc. 555 comparée (i). Claude Perrault et Duverney eurent occasion de disséquer les animaux les plus rares de la ménagerie du jardin royal , et ils en profitèrent au grand avantage de la science, bien au'on regrette toutefois qu'ils aient examiné les nerfs d'une manière trop superficielle (2).

L'anatomie comparée était un puissant moyen pour perfectionner celle du corps humain. Dès le seizième siècle , Ulysse Aldrovande (5j) s'y adonna avec une habileté et un succès extraordinaires ) mais elle était alors d'autant plus nécessaire, qu'on avait des occasions moins fréquentes de disséquer des cadavres humains. Marc-Aurèle Sévérin (4) lui donna presque la préférence sur l'anatomie humaine, et publia différentes notices intéressantes sur les variétés de structure qui s'observent chez divers animaux. François Rédi (5) rendit aussi quelques services à la science; mais Jean Swammerdam l'enrichit surtout par son excellente anatomie des insectes (6). Martin Lister

(i) Duhamel, Hist. acad. scient. Paris. »n-4°. Itèp^. 1700. p. 5. 126. 192. 2o3. 226. 242. 259. 264. 269. 299.

(3) Leurs travaux se trouvent en partie dans l'ouvraf^e de Duhamel , en partie dans T^alentini , Amphiih. zootom. in -fol. Francof. 1742. — Duverney fui envoyé , en 1679 et i6So , sur les côtes de la Basse-Bretagne et de Bayonne, pour y disséquer des poissons. Ce naturaliste était teliement infatigable , qu'au rapport de Fonlenelle, à l'âge de soixante et seize ans, il passa encore des nuits entières sur le soi humide d'un jardin pour observer les limaçons.

(3) Aldrovande naquit à Boloj^ne en iSaS, fut professeur dans cette ville, et mourut en ]6o5. — Ses Historiœ de avibus. in- fol. Francof, 1610, son Hisioria quadmpedum. in-fol. Francof. iGaS et 1647 , son ow- Vrage De piscibits. in ^l. Francof. 16^0, et De animalibiis insectis. in-fol. Francof, 169.3, sont des mouumens éternels de sa science et de son application.

(4) Séverin naquit en i58o, devint professeur à Naples, et mourut en i656. — Volkamer publia sa Zootomia Democritea. in-l^°, Nori/j. lô^.'i» — Je range encore ici ses -Antiperipatias , s. adversiis Aristotelicos da respiratione piscium diatriba. in-Jol. Neap. iGSg,

(5) Osservazwni etc. , c'esl-à-dire, Observations sur les animaux vivanS dans les animaux lisans : dans les OEuvres complètes. in-S". Naples, 1778. vol. II. et Lettres , vol. V.

f6) Swammerdam, A llgemeene etc. , c'est-à-dire , Histoire générale des animaux privés de sang. \n-^°, Utrecht, 1669. — Id. Bjbel etc. , c'està-dire, Bible de la nature, in-fol. Lcyd. 1737.

S36 Section douzième, chapitre septième.

choisit une carrière jusqu'alors inconnue, en travail-* lant à faire connaître la structure des testacés (i). L'ami de Ste'non , Oliger Jacobœus , professeur à Copenhague, me'rite e'galement d'être nomme' à cause de plusieurs bonnes remarques que nous lui devons sur l'organisation de divers animaux (2). Gérard Blaes recueillit toutes les observations faites avant lui (3). Dans la suite, Jean-Jacques Harder publia quelques me'moires d'anatomie compare'e(4), etSâmuel Collins, me'decin de la reine d'Angleterre, en donna un système complet et excellent, avec le secours d'un habile anatomiste, Edouard Tjnson (6).

L'anatomie pathologique conduit aussi à des re'sultats très- utiles. Après les observations de Pierre Paaw (6) et de Jean-Daniel Hoffmann (7), les Actes de l'Académie des curieux de la nature sont l'ouvrage qui nous fournit les données les plus précieuses à cet égard. Théophile Bonnet (8) les rassembla toutes, et les publia conjointement avec les siennes dans plusieurs ouvrages encore aujourd'hui fort utiles (g). Mais Jean-Baptiste Morgagni contribua surtout aux

(i) Lister, Exereitatio de cochleis et îimacibiis. zn-8o. Lond. 169^. — Exercitatio altéra de huccinis. in-^°. Lond. 1695. — Exercitatio iertia d* tonchyliis bivalfibus. ïn-8°. Lond. 1696.

(a) Act. Hafh. vol. II. ois. 3g. 98. 9g. 124.

(3) Blasii anatome animal. in-l^°. Amst. ï6Bi.

(4) Harder , Examen anatom. cochleœ terrestris. in-S". Basil. 1679. "~" Apiarium ohserpationibiis refertiim. in-l^°. Bas. 1687.

(5) A System etc. , c'est-à-dire, Système d'anatomie. in-fol. Cambridge , 1685. 1 ■ 11»

(6) Paaw naquit à Amsterdam en i564, fut disciple de Fabrice d Acquapendente , et professeur d analomte et de botanique à Lcyde. Linné a immortalisé son nom en le donnant k une espèce de marronnier , JEsciiliis Paawia. Paaw mourut en 1617. Il a laissé de très-bonnes observations d'anatomie pathologique qu'on trouve dans Barthohn , Hist. anatom. in-S°. Hqfn. 1 65']. > , j •

(7) Jean-Daniel Hoffmann était professeur a Altorf , et hls de Maurice

Hoffmann. Sa Disquisitio corporis hnmani anatomico-pathologica. in-^".

Altorf. 1713, est moins connue qu'elle ne mériterait de rêirc.

(8) Bonnet naquit en 1620 à Genève, et mourut en i6f'9.

(t,) Bonnet, Sepiilcretiim , s. anatomià practica.jn-Jol. Gen. i^oo.—MSciiSina .septentrionalis coHectifa, in;fol. Gcnti'. i685..

'Coup dœîl sur les cîrco?istances ^ etc. Z^f progrès de k science, et sous ce rapport , son livre est un des plus beaux ornemens de la littérature médicale du dix-huitième siècle(i). On en a trouve l'usage peu commode , parce que chaque autopsie cadavérique est précédée d'un long récit de la maladie; mais cette marche me paraît être le plus grand avantage de l'ouvrage de Morgagni, dont le jugement toujours juste et l'immense érudition satisfont également tous les lecteurs.

Parmi les causes qui concoururent aux progrès de l'anatomie et de la physiologie dans le cours de ce période, une des principales est l'emploi qu'on fit du microscope pour scruter l'organisation des parties les plus délicates du. corps. Depuis l'invention de l'art de polir le verre, on faisait bien usage des simples loupes lorsqu'il s'agissait d'observer de petits objets; mais les premiers microscopes furent fabriqués en 1620, par Corneille Drebbel et Zacharie Jansen (2). Cependant ils étaient très-incommodes, et méritaient plutôt le nom de mégaloscopes. Les premiers anatomistes qui étudièrent les organes délicats du corps humain se servirent donc de simples lentilles. Je conjecture que Malpighi, le premier qui se soit servi des verres convexes pour atteindre ce but, n'employa que les loupes; mais son exemple prouve que l'usage ae pareils instrumens peut conduire à de grandes erreurs, lorsqu'on n'agit pas avec la plus grande circonspection. En effet, Malpighi croyait avoir découvert que toutes les parties du corps ont une structure glanduleuse, fait arbitraire sur lequel il établit sa théorie des fonctions. Nous avons déjà vu quelles fausses idées il avait de la texture du cerveau. Cependant ses observations microscopiques ne méritent

(1) Morgagni, De sedllus et causis morîontm. in-^°. Lugd. Bat 1767. {■x)Pnestlej, Geschiahte etc., cest-à-dire , Histoire de l'opiique', p. 64.

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