‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales (volume 3)Chapitre 12 sur 124 · ET MENTALES · texte numérisé non relu

ET MENTALES

Ce n'est pas, ainsi qu'on est généralement disposé à le croire, le christianisme qui a imaginé l'influence démoniaque ou la présence d« démon, pour expliquer les mauvaises actions de l'homme et la production de ses maux ou de ses infirmités. Non. C'est là une idée aussi ancienne que la civilisation.

En raison de leur cosmogonie, qui multipliait les esprits et les dieux à l'infini, les anciens furent conduits à expliquer les maladies et la mort par l'intervention surnaturelle de leurs divinités irritées. Sous ce rapport, les dieux de l'Olympe et ceux de Tenfer avaient un pouvoir égal. La mort était le coup porté par un être invisible ; les épidémies étaient le résultat de la vengeance des dieux ; et comme, dans la guerre, on avait vu les dieux répandre autour d'eux la désolation et la mort, on attribuait les maladies nerveuses, mentales et Convulsives, à des êtres invisibles qui s'étaient introduits dans le corps : de là l'idée de la possesBwn et de l'influence des esprits infernaux ou des démons sur l'homme. — Pytbagore pensait que les maladies qui attaquent l'homme et les animaux étaient dues à des démons répandus dans rair(Diogène Laerce, VIII, i, § 32). C'était alors la croyance générale.

D*dprès la plapart des philosophes grecs, chaque homme avait son démon particulier personnifiant son individualité morale ; et si le dÀBOB était en fureur, il en résultait une sorte de folie, état de démoniaques ou des possédés de dieu. Les dieux ou les démons, telles étaient les causes premières des désordres intellectuels et des antres troubles locaux de l'organisation.

Aussi chassait-on déjà les démons par des purifications, des sacrifices et certaines formules sacramentelles, des ablutions et des fnmigatioas. Une fois guéri, le malade consacrait une ofirande aux dienx (Hipp,y Littré, VIU, p. 468).

Ken que ces croyances fussent très-générales en Grèce, elles n'étaient pas universelles. Déjà Hippocrate, à propos de Tépilepsie, appelée le mal sacré, déclare que cette maladie, comme toutes les antres, n'a pas un caractère surnaturel. Plutarque» tout en admettant l'inspiration des fous, dit qu'il n'y a que les eniants, les vieilles femmes et les gens d'esprit faible qui croient être obsédés par un méchant démon (Plut., Dion., § 2). Plotin, en possession de notions phis justes sur la physique que beaucoup de sages de son temps, comprit tout ce qu'il y avait de diimérique dans l'idée de la possession^ et l'un des chapitres de ses Ennéades^ dirigé contre les gnostiques, a pour but de les réfuter. Il n'est pas inutile de rappeler ici ses paroles, elles achèveront de mettre en lumière la manière dont les anciens se représentaient l'introduction des démons dans le corps de l'homme. — Us se glorifient encore, écrit le philosophe néo-platonicien, de chasser les maladies. Si c'était par la tempérance, par une vie bien réglée, comme les sages, ils auraient une prétention raisonnable; mais il affirment que les maladies sont des démons, qu'ils peuvent les chasser par leurs paroles, et ils s'en vantent, afin de passer pour des hommes vénérables auprès du vulgaire, toujours porté à admirer la puissance de la magie. Ils ne sauraient persuader à des hommes raisonnables que nos maladies n'ont pas de causes appréciables, comme la fatigue, la plénitude, la vacuité, la corruption, en un mot, une altération qui a un principe intérieur ou extérieur. On le voit par la nature même des remèdes. Souvent on chasse la maladie en dégageant les intestins ou en donnant une potion ; souvent aussi on a recours à la diète et à une saignée. Est-ce parce que le démon a faim ou parce que la potion le fiût dépérir? Quand une personne est guérie immédiatement, le déaon reste ou sort. S'il reste, comment sa présence n*empèchel-eUepasla guérison? S'il sort, pourquoi ? Que lui est-il arrivé? Est-ce qu'il était nourri par la maladie? En ce cas, la maladie était antre chose que la démon. S'il entre sans qu'il y ait de cause de

maladie, pourquoi celui dans le corps duquel il pénètre n'est-il pas toujours malade ? S*il entre dans un corps quand il y a déjà une cause naturelle de maladie, en quoi conthbue-t-il à cette maladie ? Cette cause suffît pour produire la fîèvre. Il est ridicule d'admettre que la maladie ait une cause, et que, dès que cette cause agit, il y ait un démon tout prêt à venir la seconder. » (A. Haury, Magie^ p. 271.)

La doctrine de la possession avait également cours en Egypte, et parmi beaucoup de preuves, on peut citer celle que fournit une thèse égyptienne de la bibliothèque impériale de Paris, relative à une princesse vivant au xiii* siècle avant Jésus-Christ, et guérie de sa possession par l'opération du dieu Khons :

€ Le pharaon Rhamsès Héri-Amoun [s'était transporté jusque dans la Mésopotamie pour recevoir les tributs des princes soumis à son empire. Parmi eux, se trouvait le chef de Bakhtan ; celui-ci profîta de la circonstance pour présenter sa fille au pharaon. Sa beauté attira les regards du monarque, qui la choisit pour épouse, et la ramena en Egypte, où elle reçut le nom de Néférou-Ra, c'està-dire beauté du soleil. Cette princesse avait une jeune sœur, Binl- Reschit, qui était atteinte d'un mal terrible. Le chef de Bakhtan envoya consulter sur l'état de la pauvre enfant ces médecins égyptiens dont l'antiquité a vanté la science profonde. Le pharaon, auquel le prince d'Asie avait adressé un messager, choisit un membre du collège sacré, qui consentit à aller au pays de Bakhtan. C'était Thot-Em-Hévi ; il trouva Bint-Reschit obsédée par un esprit.

« Le délire était si persistant, que ses efforts furent vains pour expulser le démon. Le chef de Bakhtan eut alors la pensée de recourir à quelque divinité. Il dépécha un nouveau message à son royal gendre pour connaître le dieu à implorer.

€ Rhamsès consulta le dieu Khons, surnommé dieu tranquille dans sa perfection; il le supplia de tourner sa face vers Khons, le conseiller de Thèbes, le grand dieu qui chasse les rebelles, afin de lui communiquer sa vertu divine, et pour qu'il pût guérir la fille du prince de Bakhtan. »

Sans doute qu'il est ici question d'une image du même dieu Khons, adoré à Thèbes sous un attribut particulier, et qui, invoqué comme un pur esprit, recevait le nom de tranquille dans sa perfection, car la prière du pharaon ayant été exaucée, le texte égyptien nous dit que Khons communiqua par quatre fois sa vertu divine à l'idole révérée de Thèbes, laquelle fut envoyée en grande pompe au pays de Bakhtan, et placée dans une de ces chapelles portatives usitées en Egypte, et que les Grecs appelaient naos^ suivie de barques

sacrées portatives ou haris^ et d'une nombreuse escorte, ce Le chef de Bakhtan se prosterna respectueusement à l'arrivée de l'idole, en rinvoquant; elle fut portée à la demeure de Bint-Reschit, qui se trouva aussitôt guérie, et par reconnaissance, son père fit célébrer en rhonneur du dieu de Tbèbes une fête solennelle, sur le conseil mèaie de Tesprit dont la princesse était possédée, car le démon s'avoua lui-même vaincu. On fit, pour l'apaiser, une riche offrande à l'esprit, sur l'ordre du prophète qu'inspirait le dieu. Khons ordonna au démon de partir et d'aller où il voudrait. Saisi d'une vive dévotion pour une divinité puissante, le chef de Bakhlan retint près de quatre années l'idole bienfaisante.

» Mais, sur Tavis d'un songe dans lequel il avait vu Khons sortir de son naos sous la figure d'un épervier d'or, et s*é1ever au ciel dans la direction de l'Egypte, il consentit qu'on la ramenât dans sa patrie. La précieuse idole fut renvoyée à Thèbes, dans son temple, avec une nombreuse escorte et accompagnée de riches présents. > A. llaury, MagiCj p. !274.)

Les Assyriens et les Perses partageaient les mêmes idées. A Ceylan, an Tibet, en Chine, il en était de même, et ces idées sont encore aujourd'hui en faveur.

Il y a peu de peuples, écrit le missionnaire Hue {Voyage au Jtbetj t. II, p. 140), qui soient plus crédules que les Chinois en matière de revenants et d'exorcismes. La moindre altération de la santé, le plus simple mal de tête, sont regardés comme un effet de rinflaence démoniaque. C'est chez eux que les Tao-ssé (Stanislas Julien, Recompenses et peines) prétendent avoir le don de chasser les Tchoug-snée du corps des personnes possédées.

Partout, chez tous les peuples sauvages ou peu civilisés, chez les Mongols, les Samoyèdes, les Kirghises, les Tchouvaches, les tribus indiennes de l'Amérique, les Patagons; en Océanie, en Australie, à la Caroline; chez les peuples noirs d'Ëlhiopie et d'Abyssiuie, chez les musulmans et les Arabes, a existé ou existe encore la même superstition (A. Maury, De la Magie^ p. ^77). Partout aussi ce sont les prières, les exorcismes, les incantations, les fumigati .ms, les amulettes^ les corrections, la musique, etc., qui sont mis en œuvre pour guérir les démoniaques.

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