‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales (volume 3)Chapitre 15 sur 124 · I«*. — DES SONGES · texte numérisé non relu

I«*. — DES SONGES

Toute l'antiquité, dit H. Renouard {Histoire de la médecine^ 1 1, p. 90), a eu foi dans les songes, et chacun pensait que la Divinité osait de ce moyen pour se mettre en rapport avec les mortels. Les prêtres y croyaient comme les philosophes ou comme les esprits les plus vulgaires, et ils voyaient là, outre la manifestation des vokmtés du ciel, des indications qu'ils ont exagérées, mais qui ont une certaine importance.

Le livre des songes qui se trouve dans la collection hippocratique, sans être d'Hippocrate^ en est la preuve.

On pensait alors que, pendant le sommeil, l'âme, n'étant point

distraite par les besoins du corps, qui partage son activité, pouvait avoir une pénétration plus grande, qu'elle voyait les choses de Tétat physiologique et pathologique, qu'elle entendait celles qui sont du ressort de Touïe, qu'elle touchait, marchait, s'affligeait et s'irritait. De là ridée d'ajouter foi aux songes, le soin de les expliquer, pour reconnaître ceux que les dieux envoient pour annoncer d'avance les biens et les maux dont sont menacés les villes et les particuliers; de là, enfin, la nécessité de recourir à la prière, aux sacriGces ou au régime, pour se défendre et échapper au danger en implorant la clémence du ciel.

C*est ainsi qu'on étudiait les rêves naturels ; ou bien on les faisait naître par des impressions provoquées dans la veille, par les lieux, les sensations, les vapeurs, substances et pommades narcotiques.

C'était souvent dans des grottes ténébreuses, des antres profonds remplis de vapeurs d'acide carbonique, d'hydrogène sulfuré, que l'on allait consulter les oracles. On y ajoutait l'influence d'un jeûne prolongé. Tout cela constituait ce qu'on appelait V incubation.

Les malades avaient des visions représentant les divinités médicales, preuve évidente de la divinité des oracles, corroborée par les guérisons miraculeuses qu'on y voyait se réaliser. De là les pèlerinages aux temples d'Esculape, d'Isis, de Sérapis, qui se montraient quelquefois en songe à leurs adorateurs. On v^^nait dormir dans le temple pour voir en songe le dieu qui devait vous guérir. € Ceux qui vont consulter en songe la déesse Isis, dit Diodore de Sicile (I, 25), recouvrent la santé contre toute attente. »

Plusieurs, dont la guérison était regardée par les médecins comme désespérée, à cause de la difficulté du traitement de la maladie, ont été sauvés de la sorte; et d'autres qui étaient privés tout«à fait de l'usage de la vue ou de quelque autre partie du corps, en se réfugiant, pour ainsi dire, dans les bras de la déesse, furent rendus à la jouissance de leurs facultés (A. Hauiy, p. 237). Des inscriptions font foi de ces guérisons, et Ton en retrouve de pareilles en l'honneur d'Esculape et de Sérapis.

En Egypte, en Grèce, partout se faisait l'incubation, et l'on allait à d'immenses distances implorer les faveurs des dieux, soit de ceux que je viens de citer, soit des dieux Solères, soit de la déesse Ino à Thalames, ou Demithée dans la Chersonèse.

En arrivant au temps d'Hippocrate, on peut voir, par le passage suivant, extrait de la collection hippocratique, toute l'importance qu'on ajoutait aux songes à cette époque :

(( Voir les morts purs et vêtus de blanc est favorable, ainsi que recevoir d'eux quelque chose de pur; car cela dénote la santé du

corps et la salubrité de ce qui y est introduit. En effet, c'est des morts que viennent les nourritures, les croissances et les semences; or, que cela entre pur dans le corps, c'est une idée de santé.

» Voir le contraire, c'est-à-dire les morts nus ou vêtus de noir, ou non purs, ou recevant quelque chose, ou emportant quelque diose de la maison, est défavorable ; car c'est annonce de maladie : oe qui entre impur dans le corps est nuisible. Il faut déterger par les courses au cerceau et les promenades, par le vomissement, et, à il suite, par une nourriture molle et légère qu'on accroîtra graduellement.

> Voir dans le sommeil des corps de forme étrange et être saisi de frayeur, indique une plénitude d'aliments inaccoutumés, une sécrétion, un flux bilieux et une maladie dangereuse. Dans ce cas on vomira, après quoi on suivra une progression graduelle pendant cinq jours par des aliments aussi légers que possible, qui ne seront ni abondants, ni acres, ni desséchants, ni échauffants; quant aux exercices, on usera surtout des exercices naturels, si ce n'est des promenades après le dîner. On prendra des bains chauds; on se reposera; on se gardera du soleil et du froid. Si pendant le sommeil on croit prendre la nourriture ou la boisson habituelle, cela dénote le besoin d'aliments et l'appétit de l'âme : des viandes dont OD rêve les plus fortes indiquent Texcès de besoin; des viandes plus faibles, indiquent un besoin moindre. Manger en rêve est bon coaune manger en réalité. Il ne convient donc pas de diminuer les aliments ; car ce signe témoigne qu'il y a grand besoin de nourriture. La signification est la même quand on s'imagine, en dormant, manger dés pains où entrent du fromage et du miel. Boire de l'eau limpide est bon signe; tout le reste est nuisible. Tous les objets habituels que l'on croit voir indiquent le désir de l'âme. Tout ce que l'on fait effrayé indique Tarrêt du sang par la sécheresse; il convient alors de refroidir et d*huinecter le corps.

» Toutes les fois que l'on se bat, que l'on est piqué ou enchaîné par un autre, cela indique qu'il s'est fait dans le corps une sécrétion contrariant le mouvement circulatoire; il convient de vomir, d'atténuer et de se promener, d'user d'aliments légers, de vomir, et après le vomissement de se nourrir par progression, pendant cinq jours. S'égarer ou monter péniblement a la même signification. Passages de rivières, hoplites, ennemis, monstres à forme étrange, tout cela indique maladie ou délire. Il convient d'user d'aliments légers, mous, en petite quantité, de vomir, et après d'accroître doucement la nourriture pendant cinq jours. Exercices naturels et beaucoup, si ce n'est après le dîner; bains chauds; repas; se gar-

der da froid, du solei). En suivant les indications que j'ai tracées, on demeurera en santé pendant sa vie. Et par moi a été découvert le régime autant qu*un homme peut découvrir avec l'aide des dieux. » (Hippocrate, Du régime, livre IV, ou Des songes, traduction de Litlré. t. VI, p. 661.)

Tout ce livre des songes repose sur Tidée que le rêve est l'indice de la bienveillance ou de la menace des dieux, qui donnent la santé ou la maladie, et si ce n'est plus la pensée des médecins, c'est encore,«à peu de chose près, celle d'un grand nombre de personnes de notre temps. Dans l'envoi des rêves, Dieu est remplacé par la providence, le destin ou le hasard. Mais c'est toujours un phénomène réputé surnaturel dans lequel on cherche à trouver une signification.

Quand on avait, par l'incubation dans un temple (ce qui est de nos jours remplacé par des pèlerinages ou par les neuvaines) et par la prière accompagnée d'offrandes, interrogé les dieux par l'intermédiaire des prêtres et cherché à se les rendre favorables, il ft'y avait plus qu'à attendre la voix de l'oracle.

Des pénitences, des sacrifices et des offrandes, accompagnés de prescriptions hygiéniques et médicamentetises, étaient ordonnés anz malades, et quelques-uns se trouvaient guéris. Plus tard, la sorcellerie, la superstition et le charlatanisme aidant, vinrent les philtres, les charmes, les amulettes, les talismans, les arcanes, les eaux minérales, la musique, les attouchements, les corrections corporelles, etc. Alors, ce furent des grimoires, des paroles magiques, des exorcismes, la torture et le bûcher.

Quand, ainsi que cela s'observe souvent, l'épilepsie ou la folie venait à se transmettre par imitation, par une sorte de contagion morale, on supposait que le démon passait du corps des possédés dans celui des nouveaux malades. C'est de la sorte qu'on tenta de gnèrir le malheureux roi Charles VI, tenu pour possédé.

Juvénal des Ursins nous apprend qu'un prêtre, nommé Yves Gilemme, et trois autres personnes, accomplirent de vains efforts pour faire passer le démon dont était tourmenté le monarque dans le corps de douze hommes qu'on avait cru devoir enchaîner, par mesure de précaution. N'ayant pu y réussir, les exorcistes alléguèrent pour excuse que ces hommes s'étaient couverts du signe de la croix. D'autres moyens n'eurent pas plus d'effet, et chacun sait qu'on en fut réduit à user pour Charles VI d'un remède moins chrétien, celui d'Odette de Champdivers (A. Maury).

Il y eut aussi des saints qui avaient la vertu de guérir la possession. On institua des pèlerinages en leur honneur, et là l'acte de

foi était associé à des pratiques médicales, telles que le jeûne et les purgations. On y entendait de la musique d'église. Ce moyen était ce qa*on recherchait au pèlerinage de saint Guy pour obtenir la guérisoa de la chorée.

La rage était guérie par Paltouchement de Tétole de saint Hubert, aidée d^une forte cautérisation.

Des immersions froides étaient ordonnées aux pèlerins atteints 4*aliénaiion mentale et de folie.

Enfin, de nos jours, dans l'homceopathie, ce sont des vertus miraculeuses de la matière, et son énergie en raison inverse de sa quantité, c'est-à-dire de véritables propriétés occultes, qui sont considérées par quelques mystiques comme devant guérir toutes les maladies.

Ce n'est pas assez d'avoir fait connaître toutes les pratiques de la tbénipe, de la démonomanie et du mysticisme médical, depuis les temps les plus reculés de l'histoire jusqu'au temps où nous vivons.

Leur persistance est un fait qui ne saurait exister sans cause, et dès qu'on y réfléchit, on voit qu'il y a ici un élément moral à découvrir, dont Texistence explique pourquoi les doctrines théurgiques et les causes occultes ont pris une si profonde racine dans la pensée de l'homme, pourquoi elles trouvent et trouveront toujours de nomfareox disciples.

Dans cet assemblage de choses sacrées et profanes, respectables eu ridicoles, innocentes ou cruelles, honorables ou deshonnêtes, dont le tableau constitue en quelque sorte l'histoire du merveilleux et du surnaturel en médecine, l'esprit Immain trouve une leçon dont il doit savoir tirer parti.

Pour mon compte, je me reprocherais de passer sous silence cet enseignement de l'histoire, et je veux m'en servir pour démontrer les rapports de ce mysticisme avec la civilisation, avec la politique, avec kn croyances religieuses, et plus encore, avec ces facultés personnelles de l'homme qu'on appelle la religiosité et l'imagination.

Je l'ai déjà dit, la magie des Chaldéens et des Égyptiens, la Ibéargie de la Grèce et de Rome, la théurgie chrétienne, la démo- Bomaiiie et la sorcellerie du moyen âge, les puissances occultes du magnétisme, le somnambulisme médical, l'homoeopathie, le spiritisme moderne, etc., représentent, avec le polythéisme antique, le christianisme devenu superstitieux, et la physique moderne, linflœnce multiple de la théocratie, de la superstition païenne, du mysticisme scientifique, de l'ignorance populaire et de la science.

Mais la théocratie n'est possible, et le mysticisme religieux ou proluie ne penvent exister que par suite de cette disposition innée

qu'on appelle Vimagination, et qui, en tous lieux, chez tous les peuples, est partout la source des créations poétiques. La forme et l'objet du merveilleux varient, mais non le merveilleux ; et, en médecine, si la théocratie favorise le développement de la théurgie et de la démonomanie, le merveilleux se retrouve sous forme de sorcellerie, de magie ou de magnétisme, dans les gouvernements libres de quelques républiques. Il existe même chez ceux qui, en dehors des influences religieuses ou sceptiques, n'en croient pas moins aux esprits et aux propriétés occultes de la matière, ainsi qu à leur influence sur la santé.

A côté des premiers mages et des prêtres médecins, il y a le magicien, Toracle, le sorcier, le devin, le somnambule, le magnétiseur, avec celte différence que la foi pure et désintéressée des premiers disparait chez les autres, et est remplacée par le plus avide et le plus effronté charlatanisme. Partout c'est l'imagination et l'amour du merveilleux qui font les frais du culte et qui servent de base à la doctrine : sans elle, point de prosélytisme, point d'adeptes et point de succès; par elle, au contraire, des fervents sectaires et des miracles pour entraîner la conviction des incrédules.

Qu'est-ce donc que l imagination ? Quels sont ses rapports avec la religiosité innée de rhomme? Comment peut-elle servir de base à certaines pratiques médicales ? Quelle est donc son influence sur la santé et la guérison des maladies? Je vais le dire, et c'est là l'enseignement que fournit au médecin Thistoire de la théurgie et du mys* ticisme médical.

§ II. — DE l'imagination.

L*imagination (de imago^ image) est cette admirable faculté de Tesprit humain en vertu de laquelle l'homme découvre dans sa pensée des images particulières étrangères aux sensations présentes.

L'animal raisonne, l'homme seul peut imaginer. Ce sont, chez les uns, des images coordonnées, réelles, comme elles le sont dans la nature ; chez les autres, des images abstraites ; ailleurs, enfin, des images bizarres et sans ordre, comme dans le délire et dans les songes. Mais partout c'est une réminiscence ou une création de l'esprit. Chose singulière, c'est par celte faculté que se révèlent à la fois le génie et la folie. Par elle, se soutient l'espérance, cette grande consolation des malheureux ; et sans elle, on peut dire sans rien exagérer, la vie n'est que la plus amère des déceptions. C'est elle qui dirige les premières pensées de l'enfant dans ses jeux, qui

crée les plus nobles passions de l'homme, et qui, en même temps qu'elle lui ouvre la porte des maladies, lui fournit aussi le plus surprenant des moyens de guérison.

Llmaginaiion, qui varie avec Tâge, est très-vive dans Tenfance. C'est à ce point que les anciens Grecs supposaient que les reg9rds d'une personne étrangère avaient le funeste pouvoir de faire maigrir €t dépérir les enfants à la mamelle, et qu'ils soustrayaient ceux ci à tcM de Venvie et à l'haleine des personnes qu'ils supposaient capbles de les infecter. Ils essayaient même de prévenir ces dangers en mettant au cou des enfants une balle d'or ou d'argent pourattirer les regards et les détourner de la (igure. (Virez, Imagination, p. i4. Dictionnaire des sciences médicales.)

Sa vivacité est différente selon le sexe, selon le climat et selon le régime. Tout le monde sait que dans les pays de FOrienl, où règne une température élevée, où la nourriture est peu abondante et où le jeûne est facile, l'imagination s'exalte au plus haut degré, favorise les extases poétiques et engendre ces illusions sensoriales dont l'histoire nous conserve le souvenir.

LHmagination a un pouvoir immense, non-seulement sur la conservation de la santé, mais encore sur l'apparition des maladies et sur leur guérison. Charron l'a dit {De la sagesse, XVIII) : € L'imagination est une puissante chose... Ses effets sont merveilleux et étranges...; elle fait perdre le sens, la cognoissance, le jugement, (ait devenir fol et insensé..., fait deviner les choses secrètes et à venir, et cause les enthousiasmes, les prédictions et men'eilleuses intentions, et ravit en extase, réellement tue et fait mourir. Bref, c*est d'elle que viennent la plupart des choses que le vulgaire appelle miradeSy visions^ enchantements. Ce n'est pas le diable, ni Fesprit, comme il le pense, mais c'est l'effet de l'imagination, ou de celle de l'agent qui fait de telles choses, ou du patient et spectateur qui peut voir ce qu'il ne voit pas. >

On sait, en effet, que la frayeur des épidémies dispose tout particulièrement à l'apparition du mal ceux qui en redoutent vivement les atteintes, et que les médecins ne traversent si impunément les roQtagions que parce qu'ils n'en ont pas peur. L'appréhension d'une maladie la fait quelquefois apparaître par suite des effets de la concentration de la pensée sur l'organe qu'on suppose malade et qui ae Test pas encore.

De cette disposition d'esprit résulte, dans cet organe, un afflux de sang suivi de la maladie analogue ou semblable à celle qu'on redoutait. Cest ainsi que les étudiants en médecine, qui craignent one maladie de cœur ou une carie vertébrale, ont des palpitations

BOL'CaUT. 4

fort incommodes ou un notable affaiblissement des membres inférieurs, avec des fourmillements paraplégiques.

On cite le fait d'un Esquimau qui, ayant perdu sa femme, éprouva un si ferme désir d'allaiter son enfant, que du lait se forma dans ses mamelles et qu'il essaya de nourrir au sein {Revue Britannique y ^ série, t. XVI, p. 52). Ce fait, qu'il ne faut accepter qu'avec réserve, a été réellement observé chez la femme encore vierge. Il a été plusieurs fois constaté chez les jeunes filles qui ont essayé de se substituer à une mère qui venait de mourir. En donnant leur sein vide, la succion de l'enfant y faisait venir du lait.

Le mysticisme religieux produit des phénomènes analogues, sinon semblables, et parmi eux, les plus étranges sont ceux qui sont connus sous le nom de stigrncUiaations .

L'exemple le plus frappant est celui de saint François d'Assise. « Ce religieux était arrivé à la fin de sa carrière, après avoir vu réussir tous ses projets. Il avait obtenu du pape Ilonorius III la confirmation de Tordre fondé par lui, pour les deux sexes; il avait inauguré une règle nouvelle, qui était regardée comme la concep* tion la plus parfaite qu'on eût jamais eue de la vie monastique. SatisCut d'une tâche si glorieuse, il s'était démis du généralat entre les mains de Pierre de Gatane, pour ne plus songer qu'à son salut. Il se retira, en conséquence, dans une solitude de l'Apennin, entre l'Arno et le Tibre, non loin de Camaldoli et de Vallombrosa, et fixa sa retraite sur une montagne appelée l'Alverne, que lui avait abandonnée le propriétaire, un seigneur du pays, nommé Orlando Cataneo : là, dégagé de tous les devoirs et de toutes les préoccupations de la vie pratique, il se livrait sans mesure aux rigueurs de l'ascétisme le plus sévère et méditait incessamment en Dieu.

Des extases s'emparaient de temps à autre de son esprit, et le rendaient de plus en plus indifférents aux objets de la terre. Les macérulioiis, les abstinences se succédaient chez lui sans relâche. Parmi les carêmes surérogatoires qu'il s'était imposés, se trouvaient les quarante jours qui séparent la fête de l'Assomption de celle de saint Michel. Exténué par le jeûne et s'abfmant une fois dans les élans de la prière la plus ardente, il crut entendre Dieu qui lui ordonnait d'ouvrir l'Évangile, afin que ses yeux pussent y lire ce qui serait le plus agréable à son créateur. Frappé de cet avertissement divin, saint François remercia Dieu dans une nouvelle prière qui dépassait encore en ferveur celles auxquelles il se livrait depuis le commencement de ce carême. « Ouvre-moi le livre sacré », dit-il au frère Léon, qui l'avait suivi dans sa retraite. Trois fois cette épreuve fut faite, et trois fois le volume s'ouvrit à la passion

de JésQs-Qirist Le saint crut reconnaître là un ordre de pousseï son innitatîon de laTie du Sauveur plus loin qu'il ne l'avait encore fiiit. Sans doute, il avait imposé silence à la chair, par la mortification, et crucifié son esprit et ses désirs, mais il n'avait point encore soumis son corps au supplice de la passion, et c'était le supplice que Dieu lui prescrivait en loi montrant du doigt le récit de l'Evangile. Après cette épreuve, le solitaire n'eut plus qu'une pensée • le crucifiement de son divin Maître. Il en passa et repassa en esprit les douloureuses phases, exaltant davantage son imagination à chaque raison. En même temps qu'il exténuait son corps par un jeûne prolongé, il travailla à évoquer en lui le tableau émouvant du Sauveur sur la croii.

Dans ses visions, il était tellement absorbé par la contemplation du Dieu soufih^uit, qu'il perdait conscience de lui-même, et se troufiit transporté dans un monde surhumain. Le jour de l'Exaltation de la croix, se livrant plus encore que de coutume, en raison de la solennité, à une de ces contemplations extatiques, il crut voir un séraphin ayant six ailes ardentes et lumineuses descendre rapidement de la voûte des cieux et s'approcher de lui. L'esprit évangélique soutenait entre ses ailes la figure d'un hon^me, les pieds et les mains attachés à une croix. Lorsque le saint assistait à ce spectacle DÎrmcuIeux avec une onction et un étonnement profonds, la vision s'évanoubsait tout à coup. Mais le pieux anachorète en avait ressenti iB rontre-coup étrange, et toute son économie était demeurée profondément troublée. Il éprouva surtout aux pieds et aux mains des sensations douloureuses qui firent bientôt place à des ulcérations, à des espèces de plaies qu'il considéra comme les stigmates de la passion du Christ.

Ce miracle eut un immense retentissement. Rien n'était plus fait pour frapper des imaginations avides du merveilleux, et fortifier la vénération profonde que ce saint personnage excitait par ses travaux et ses vertus. Le pape proclama les stigmates de saint François un don miraculeux de la grâce, et les chrétiens tinrent le prodige pour une démonstration péremptoire du mystère de la Rédemption, î raison surtout de cette circonstance que les stigmates avaient été imprimés au saint jour de TExaltation de la croix.

L'allégresse que causa le miracle fut surtout grande chez les firanciscains. C'était le triomphe de leur ordre; ce prodige donnait une preuve éclatante de l'amour infini de Jésus-Christ pour leur fondateur, puisqu'il l'avait choisi pour uflrir sur la terre une image visible de sa divinité. Il y eut donc désormais pour les religieux mendiants deux passions, celle de Jésus-Christ et celle de sain

François. Oa vit un gardien des cordeliers de Reims, le père Lanfranc, faire inscrire au fronton de son couvent : Dec homini et heato Francisco^ utrique crucifixo : a A rHomme-Dieu et à saint François, tous deux crucifiés. > (Maury, Magie^ p. 349.)

D'autres moines, Philippe d'Acqueria, Benott de Reggio, Charles de Saeta; Dodo, de Tordre des Prémontrés; Angèle del Paz, de Perpignan ; Nicolas de Ravenne, sainte Catherine de Sienne, etc., eurent le même avantage, et rêvant sans cesse aux souffrances de la passion, en virent les stigmates se montrer sur leurs corps. Une fois répandue, la nouvelle de ces stigmatisations en fit paraître d'autres dans les cloîtres du xv* siècle. Mais des variations se produisirent. Sainte Catherine de Raconisio et quelques autres eurent sur le front les stigmates de la couronne d'épines. D'autres éprouvèrent les douleurs de la flagellation et en conservèrent les marques, complétant ainsi dans leurs extases toutes les douloureuses circonstances de la passion. Ce fut une véritable épidémie, et pendant près d*un siècle on ne parlait que de semblables miracles. Ils se reproduisirent jusqu'au siècle dernier.

Des phénomènes semblables à ceux de la stigmatisation ont été obtenus en d'autres circonstances. Ainsi on a vu desindividus s'imaginer en rêves recevoir des blessures, des coups, être frappés de maladies, et avoir au réveil, ou quelques jours après, les stigmates de ces contusions sur les parties qu'ils supposaient atteintes, ou les symptômes de la maladie rêvée. L'histoire nous apprend que les solitaires de la Thébaîde et quelques visionnaires faisaient voir sur leur peau les marques rougeàtres laissées par le fouet du démon ou de range qui les avait châtiés. On sait aussi que les malades lutines dans le sommeil par le succube montrent sur le corps des taches violacées que les auteurs de démonologie ont appelées sugillationea, stigmates qui, dans les procès de sorcellerie, servaient à établir le fait de la pression démoniaque.

Burdach dit qu'on a vu une tache bleue sur le corps d'un homme qui venait de rêver avoir reçu une contusion.

Le docteur Marmisse, de Bordeaux, rapportait, dans V Union médicale de 1862, le fait curieux que voici : Une dame, souffrante déjà depuis quelque temps, eut besoin d'être saignée. Sa femme de chauibre, qui lui était très-attachée et (|ui la soignait très-assidûment, assista à cette petite opération; elle en ressentit une émotion si profonde, qu'au moment où le praticien enfonçait sa lancette dans le bras de la malade, la servante éprouva au pli du coude le sentiment d'une pi({ûre, et vit, peu de tcinps après, apparaître une petite plaie dans cet endroit.

Le doccear Elliotson a recueilli un assez grand nombre de faits, dans lesquels l'attention concentrée sur une partie du corps y a fait naître de la douleur. Ainsi, les hystériques, dont les fonctions périodiques sont supprimées, ont souvent des hémorrhagies par les divers organes sur lesquels elles portent leur attention.

Un travail matériel dans l'économie peut donc s'opérer sous l'influence des préoccupations de Tâme, et, selon, le degré de cette influence, la chair en garde les traces apparentes. Ces faits sont de la plus haute importance, et ils justifient parfaitement la croyance populaire sur le rapport des préoccupations de la femme enceinte et des taches qui se produisent quelquefois sur le corps de l'enfant.

Si la pensée agit sur la matière, elle agit encore plus sur la sen • sation; delà les hallucinations de la vue, deTouîe, de l'odorat des extatiques dans leurs rapports avec Dieu, les sensations du toucher qui leur fait croire qu'elles sont enlevées de terre, et les ravissements qu'elles éprouvent de leur commerce avec Jésus-Christ. Cette influence de ^'imagination sur la vitalité des organes, sur leurs fonctions et sur les sensations, est telle^ qu'on a vu le trouble de cette fociilté être suivi d'une mort immédiate. En voici un exemple. En 4784, dans un rapport de Bailly sur le magnétisme, ce philosophe attribue les crises nerveuses magnétiques à l'imagination. A ce sujet, il rapporte l'anedocte suivante. En 1750, à Copenhague, voulant éprouver les effets de l'imagination sur le corps, quelques médecins obtinrent qu'un criminel, condamné au supplice de la roue, périrait par un moyen plus doux, tel que l'hémorrhagie. Après l'avoir conduit, les yeux bandés, dans la pièce où il devait mourir, on piqua le patient aux bras et aux jambes et Ton simula un bruit d'écoulement de liquide. Bientôt le condamné fut pris de syncopes, de sueurs froides, de convulsions, et il mourut au bout de deux heures et demie... Or, il n'y avait pas eu de saignée; de simples piqûres, sans hémorrhagie, avaient été faites aux bras et aux jambes, et l'eau s'écoulant de quatre robinets ouverts simulait le bruit du sang tombant dans un vase. La mort de ce malheureux fut donc l'effet des troubles de son imagination. (L. Figuier, Histoire du merveilleux, t. III, p. 841.)

Les maux enfantés par les troubles de l'imagination ne sont rien en comparaison des bienfaits qu'elle procure ; ses guérisons sont innombrables, et là où elle ne peut guérir, elle apporte du moins le bonheur, la joie et la douce espérance d'une amélioration prochaine.

Contentement passe richesse^ dit avec raison le proverbe, el cela est bien vrai, car il suffit souvent d'avoir confiance en celui qui

peut guérir, pour être soulagé ou guéri. Eu médacina, comme ailleurs, la foi est une force dont la puissance est sans limites et fait des miracles. Les incubations dans les temples, les paroles magiques, les charmes, les grimoires, les philtres, les arcanes^ les talismans, les nombres, les amulettes, les terreurs morales, les attouchements royaux, ceux d'un prêtre, d'un oracle ou d*un médecin en sont la preuve; et les malades qui croient fermement à ces influences sont, dans beaucoup de cas, bien près d'être guéris.

Profanes ou sacrés, tous les pèlerinages et toutes les pratiques du mysticisme médical produisirent des merveilles.

C'est ainsi que le simple toucher du roi guérissait les scrofuleux; que les exorcismes faisaient disparaître les attaques convulsîves chez les malheureux qui en étaient atteints.

C'est pour la même raison que la main d'un mort appliquée sur des écrouelles les a fait guérir (Yan Uehnont et Bayle) ; que Pyrrhus, roi des Épirotes, avec son pied, obtenait des guérisons miraculeuses (Tacite).

Hertwig (Obs. wédic.) rapporte qu'un médecin ayant donné à un paysan une ordonnance écrite pour avoir une purgation, lui dil : Vous prendrez cela. Notre homme, rentré chez lui, se met au lii, avale le papier, qui le purge fortement, et peu après il revient dire au médecin que sa purgation i'a guéri.

Des guérisons ont même été obtenues par le simulacre des exorcismes.

Une prétendue possédée faisait beaucoup de dupes au temps d'Henri ni. Amenée devant l'évêque d'Amiens, celui-ci ordonna à un laïque de se vêtir d'habits sacerdotaux, et de feindre de l'exorciser sur les Évangiles; mais on lut en place les épttres de Cicéron. Ce diable, qui ne se doutait pas de la ruse et ne connaissait pas le latin, s'agita avec violence, comme s'il eût déjà ressenti les tourments de l'enfer. Le voilà donc conjuré par l'incrédule Cicéron, comme par les plus saints apôtres.

Les pèlerinages produisirent aussi des merveilles, et cela dans toutes les religions. Ainsi, à Cachemire, on conserve précieusement trois poils de la barbe de Mahomet qui accomplissent des cures miraculeuses chez les nombreux pèlerins qui viennent chaque année implorer la relique du grand prophète.

Moi-même, qui n'ai guère de prétention à passer pour sorcier, ni pour un envoyé céleste ou pour un prophète, j'ai fait des miracles, et il m'est arrivé de guérir des malades qui ont eu l'immense avantage d'avoir en moi une confiance illimitée. En 1849, lorsque j'étais chef de clinique à l'Uôtel -Dieu, on m'ap-

MYSTIG18MB MÉDICAL BT THÉURGIE 55

porta une petite fille de oiise ans^ nommée Louise Parquin, qu'une £nyeur excessive, causée par une tentative de viol, avait rendue muette et paralytique des quatre membres. Cette enfant venait de la province. Pendant deux mois, tout avait été mis en œuvre par les médecins de la localité et des environs, mais tout était resté infructueux. Désespéré, le père voulut amener son enfant à Paris. Celle-ci, qui n'entendait parler de la grande ville, de ses grands médecins et de l'Hôtel -Dieu que d'une façon pompeuse, pour elle plus saisis-* santé en raison de son âge, arriva pleine de foi à THètel-Dieu pour f chercher la guérison. Le soir, je la vis muette et paralytique, et Aché de trouver une infirme dans un hôpital, je ne fis aucune prescription. Elle était encore dans le même état le lendemain ma* tin. J'ajournai tout traitement. Dans la journée, elle commença à parler ; le jour d* après, elle commençait à remuer les jambes ; et le (roisième jour, elle marchait dans les salles, complètement guérie : sa foi Tavait sauvée. Une impression morale vive, de nature différeole, loi avait, à quelques mois de distance, enlevé et rendu Tusage de la langue et des membres.

J'ai TU une fille hystérique et frappée depuis quelques mois d'une paralysie des membres inférieurs* qui avait résisté à tout traitements On lui annonça qu'on allait la guérir par la cautérisation du dos avec le fer rouge. Au jour fixé, assise nue devant le brasier où chauffaient les fers, on prit un cautère froid dont on se servit pour toncher la colonne vertébrale. Aussitôt la jeune fille, qui n'avait rien vu, pousse des cris de douleur comme si on Tavait brûlée, et, faisant des eflbrts pour échapper à cette cautérisation imaginaire, se lève, se sauve comme si elle avait du feu dans les reins.

A ces récits je veux en joindre un autre, non moins curieux, et dans lequel un simple efiort d'imagination, l'espérance de guérir, a bit le miracle de la disparition subite d'une paralysie.

On le trouve dans la Revue britannique et dans le charmant livre da baron Feuchtersleben {Hygiène de Vâme^ 1854, p. 33).

Un médecin anglais, le docteur Beddoés, croyait que l'oxyde ni- • treux était un spécifique certain contre la paralysie. Davy, Coleridge et lui se déterminèrent à tenter une expérience sur un paralytique de bonne maison, abandonné par les médecins. Le patient ne fut point averti du traitement auquel on allait le soumettre. Davy cornoiença par placer sous la langue de ce malade un petit thermomètre de poche, dont il se servait dans ces occasions pour connaître le dei^de chaleur du sang, degré que l'oxyde nitreux devait augnenter. A fieine le paralytique eut-il senti le thermomètre entre ses dents, qu'il fut persuadé que la cure s'opérait et que rinstru-

ment merveilleux qui devait le guérir n'était autre que le thermomètre : € Ah! s*écria-t-il, je me sens mieux. > Davy adressa un regard expressif à Beddoës et à Coleridge. Au lieu du spécifique, on se contenta du thermomètre, qui, pendant quinze jours consécutifs, fut placé avec toute la solennité convenable sous la langue de ce pauvre homme, dont les membres se délièrent, et dont la santé renaquit, dont la cure fut complète, et auquel on ne fit subir aucun autre traitement. Si Davy n*eût pas entouré d'un certain mystère son expérience, s'il avait négligé la partie dramatique de son art, s'il avait dit au patient : Voici un thermomètre qui doit servir à tel usage, le malade serait resté paralytique, et le traitement par l'oxyde nitreux aurait peut-être entraîné la mort.

§ III. — DE l'imitation DANS SES RAPPORTS AVEC LA PRODUCTION ET

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