LIVRE SEPTIÈME
DU SOLIDISME
Sommaire: Du solidisme ancien. — Asclepiades. — Themison. — Thessalus. -
Philon. — Moschion. — Prosper Alpin.
Solidisme moderne. — Pierre Brissot. — Pierre Paw, — Bonnet, — Morgaçni,
et les analomo-pai;hologistes ou solidisme anatomiquc, — Borelli ; — Baglivi ;
— Boerrhnave et riatro-mécanisme. — Fr. Hoffmann, — Brown, — Cullen, —
Broussais et le Méthodisme, — De l'organiclsme de Rostan. — Appréciation
critique du solidisme.
Si la science doit à l'anatomisme une partie de ses plus belles et de ses plus utiles découvertes, elle lui doit aussi dans l'applicaliou quelques-unes de ses plus graves erreurs. Le solidisme est de ce nombre.
On sait en effet que pour les solidistes, la maladie est considérée comme étant la conséquence de toutes les altérations fonctionnelles ou matérielles primitives des solides du corps humain.
Irritabilité ou asthénie des éléments anatomiques corpusculaires, cellulaires, fibrillaires ou autres; contraction ou relâchement primitif des tissus; lésions matérielles primitives des organes, telles sont les bases de la pathogénie solidiste. Méthodistes, sensitistes, nervosistes, anatomo-palhologistes et histologistes, tous relèvent .de cette philosophie médicale étroite et bornée qui ne représente qu'un des côtés de la pathologie et de la science de l'homme. Si l'anatomisme devait fatalement aboutir à la création de pareils systèmes il devrait être abandonné sans retour. Il n'en est heureusement pas ainsi et les esprits droits peuvent très-bien tout en tenant compte des progrès et découvertes de l'école anatomique, se défendre contre ces conclusions systématiques et nécessairement erronées.
Le solidisme présente deux époques dans son évolulion à travers les siècles ; Vépoque ancienne et Vépoque moderne.
SOLIDISME ANCIEN
Dans les temps anciens, le Solidisme semble se confondre avec le Méthodisme. Il paraît avoir pris naissance comme doctrine d'opposition au naturisme humoral d'Hippocrate, ou si I on préfère aux
DU SOLIDISME — SOLIDISME ANCIEN
abus de l'humorisme et de la théorie des quatre humeurs, le sang, la pituite, la bile et l'atrabile. En effet, si le fond de la doctrine hippocratique relève de l'idée d'une nature constamment active et paribis providentielle dirigeant l'évolution des maladies vers la coction et la crise, dans l'application, c'était vraiment aux altérations humorales primitives qu'était attribué le principal rôle pathogénique.
En face de celte idée, juste quand elle n'a rien d'absolu ni de systématique , s'est élevé le dogme contraire sur le rôle primitif de l'altération des solides. Disons cependant qu'il est peu de médecins qui aient cru que dans la maladie, les solides senties seuls éléments qui soient primitivement altérés, de même qu'il n'y a jamais eu un médecin qui ait fait jouer un semblable rôle aux altérations humorales.
Depuis 300 ans, la médecine vivait des idées générales de la nosologie d'Hippocrale et de l'école d'Alexandrie. Le dogmatisme hippocratique sur le rôle associé de la nature et des humeurs avait régné sur la Grèce, en Égypte et était venu jusqu'à Rome où il se trouva très-vivement attaqué par un fougueux réformateur. L'hippocralisme un peu modifié par l'École d'Alexandrie, mais jusque-là vénéré, si ce n'est par les Empiriques, fut alors vivement combattu par Asclepiades de Bilhynie dont je parlerai à propos du Méthodisme (voir ce chapitre), et une nouvelle philosophie médicale ne larda pas à s'élever en face du dogmatisme grec.
De cette époque, date la naissance du solidisme ancien, celui des méthodistes, qui, à travers bien des vicissitudes, est arrivé jusqu'à nous, et semble vouloir renaître de l'anatomo-pathologisme, de la physiologie mécanique, de l'iatro-mécanisme et de l'histologie pathologique.
Comme on le verra plus loin, à l'occasion du Méthodisme, Asclepiades parut à Rome au moment où la république romaine allait disparaître. C'était sous Marins et sous Sylla, 400 ans avant J.-C. D'abord professeur de rhétorique, sa parole élégante et facile lui valut une immense réputation, mais il se fatigua vite de ce genre de succès et il s'adonna à l'élude de la médecine. Bientôt célèbre, son succès fut très-jalousé, notamment par Pline et Galien qui ne lui ménagèrent pas la critique. Novateur hardi, philosophe inspiré des doctrines philosophiques de Leucippe, de Démocrile el d'Épicure, il se fil le promoteur d'idées médicales nouvelles, sur la constitution des corps, sur la cause de leurs phénomènes et sur la pathologie. Cesl lui qui transporta Votomisme en physiologie el en médecine.
Convaincu comme Épicure que la matière n'est pas divisible à 1 infini, ce qui est vrai et généralement admis de tous les physiciens
et chimistes de notre époque, il pensait qu'au delà d'un certain degré la division n'était plus possible, et que le résultat de celte division extrême était un point appelé corpuscule ou atome. Avec les philosophes grecs, il admettait que ces corpuscules n'étaient pas tous semblables, qu'ils différaient de forme et dé propriétés, et qu'ils avaient la iacullé de se mouvoir par eux-mêmes, activité propre, que d'après Thaïes j'ai appelé V aulocinésie (l). Sous ce rapport, son alomisme se distinguait de celui d'Empédocle et d'Anaxagore qui, tout en reconnaissant l'existence des atomes, admettaient en dehors d'eux des forces destinées à les mouvoir pour les réunir ou les séparer selon les nécessités de la constitution des corps.
Acceptant la cosmogonie des philosophes atomistes qui expliquaient la formation de l'univers par la réunion fortuite des atomes, il pensait que ces atomes dispersés dans le vide, réunis par hasard, combinés de différentes manières, selon leur configuration, avaient créé les différentes formes sous lesquelles la matière se présente à nous et, par conséquent, que la matière et ses atomes renferment en eux-mêmes les éléments de leur activité.
En ce qui concerne l'homme, Asclepiades expliquait sa formation comme celle de l'univers, par la réunion fortuite de ces mêmes atomes, combinés d'une façon particulière et ayant eux aussi les éléments de leur activité. Diversement associés, laissant entre, eux des espaces ou pores infiniment petits, ils constituaient les différents tissus des organes dont l'ensemble fait le corps (2). * Pour Asclepiades, les mouvements de ces atomes dans les vides qu'ils occupent sont la cause de la santé et peuvent devenir l'origine de la maladie. Il fallait tenir compte du rapport des atomes avec leurs vides ou pores, car ces atomes différant entre eux de forme et de volume aussi bien que les pores eux-mêmes, il en résultait que le défaut de proportion des pores et des atomes engendrait des obstructions (3), c'est-à-dire des maladies. Pour lui la sauté résultait de la proportion exacte des pores et des atomes dont le mouvement ne devait en rien être gêné.
L'obstruction pouvait résulter du trop grand nombre d'atomes en mouvement dans les pores, de leur mouvement trop rapide ou ralenti, enfin de leur changement de forme.
Si l'obstruction tient aux pores c'est parce qu'ils sont mal dispn-
(1) E. liouchut, De la vie et de ses atlribuls dans leurs rapports nrec la médecine, la philosophie ctl'hisloire 7iaturcUe, page 110.
(2) Andral, Leçons sur l'histoire de la médecine; Union médicale, iSô2 el 1853.
(3) Ketlc Ihéorie, modifiée par l'analomisme, n été renouvelée par Bocrrhaave (V. lalro-mécanisnie).
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ses, trop petits ou trop grands, ou parce qu'ils se ferment et s'ouvrent plus qu'ils ne doivent normalement se fermer et s'ouvrir.
Comme l'a fait remarquer M. Andral, il y a dans cette manière de voir le germe de la doctrine précédemment exposée du strictum et du laxum de Théinison. Mais, j'ajouterai que ce disciple d'Asclepiades n'élève pas ses prétentions si haut que son maître, et que sans faire de cosmogonie, ni d'étude générale de la matière, il reste en dehors de la doctrine philosophique pour ne s'occuper que de l'organisation humaine. C'est à cette idée qu'il faut rattacher également le solidisme moderne personnifié par les théories du resserrement des fibres, par celle de l'obstruction de Boerrhaave, ou de l'excitabilité de Brown et par toutes les doctrines solidistes qui ont depuis occupé la science.
Si l'on ajoute à cela qu'à l'appui de celte doctrine atomislique de la nature de l'homme et de ses maladies, Asclepiades, professant l'activité de la matière, niait la nature médicatrice, la tendance des maladies à la guérisou et l'inutilité de suivre la direction de la nature dans le traitement des maladies; qu'il niait la coction, les crises et les jours critiques, on voit combien le mot de solidisme lui est justement appliqué.
Aussi Galien accable-t-il Asclepiades de reproches sur son matérialisme et sur son immoralité. Il lui reproche de nier les notions du juste et de l'injuste, du bien et du mal, de la vertu, du dévouement, de la générosité et de toutes les vérités morales, car, dit-il, dans cette manière de voir, l'homme n'est pas maître de ses actions et il agit fatalement selon les tendances de son organisation.
On croirait entendre une. de nos discussions modernes entre les catholiques et les matérialistes. Ce sont, à 1800 ans de distance, les mêmes arguments, les mêmes idées contradictoires et presque les mêmes accusations.
Au Solidisme atomique d'Asclepiades, succéda sous Néron, 63 ans après J.-C, le Méthodisme de Thémison sur le relâchement et le resserrement des pores intra-organiques, qui n'est qu'une autre espèce de Solidisme.
Puis, sousTrajan, vinrent Thessalus, Philon, Moschion, Julien et les autres disciples de Thémison qui pendant quelques années défendirent la même idée contre le galénisme, doctrine naturiste et humorale. Mais vint un moment où, comme je l'ai indiqué plus haut, a l'occasion du méthodisme , les doctrines de Galien restèrent seules maîtresses de la pensée médicale. Ce temps qui fut assez long comprend la période arabistc, le moyen âge et s'étend jusqu'à la renaissance de l'analomie au xv et au xvi» siècle. Alors en 1664,
SOUS l'influence des découvertes anatomiques ou physiologiques et du rôle attribué aux tissus et aux organes, le solidisme reprit naissance et s'affirma contre le galénisme. Les excès de l'Humorisme en furent la cause et l'on fit alors jouer de nouveau aux solides un rôle prépondérant dans la production des maladies. Ce fut d'abord Prosper Alpin au début du xyii^ siècle qui essaya de fondre en un seul tout les idées solidistes, dogmatiques et humorales; ensuite Baglivi, connu par ses travaux sur la tension et sur le relâchement des fibres {De medicina methodica), puis l'école iatro-mécanique de Borelli; enfin Frédéric Hoffmann en 1671; CuUen, Brown, Tommasini, Rasori, Broussais, Virchow, etc.
Ce sont ces novateurs que j'ai considérés comme inspirés du Méthodisme ancien et que je ferai connaître en parlant du Méthodisme moderne (voir ce chapitre). Il n'y a pas autre chose dans leurs doctrines qu'un Solidisme modifié parle temps et par les connaissances de l'époque, et c'est dans les chapitres consacrés aux œuvres de ces auteurs qu'on trouvera le complément de ce qui concerne le Solidisme.
SOLIDISME MODBRNE
Le Solidisme ancien eut peu de représentants chez les Arabes el à Rome au moyen âge ou dans l'époque de la renaissance, lorsque régnaient les doctrines naturistes et humorales de Galien. Le galénisme avait tout absorbé et dominait toute la science médicale. ^
Il fallut la renaissance de l'anatomie normale et le commencement des découvertes anatomo-pathologiques et physiologiques pour favoriser une révolution dans les idées courantes sur la pathogénie. Quelques recherches avaient été déjà publiées sur les lésions organiques d'où résultent la plupait des maladies. Et c'est évidemment de ces publications que s'inspira Pierre Brissot au commencement du XVI* siècle pour essayer un premier retour à la doctrine du solidisme.
Depuis lors, la doctrine ne put que grandir sous l'influence des études prépondérantes d'anatomie pathologique. Prenant le pas sur l'étude naissante des altérations chimiques des humeurs, elb; fil de rapides progrès et elle ne perdit son terrain qu'à l'époque où la chimie et la physiologie purent connaître un peu mieux la nature, les altérations et le rôle des humeurs disséminées dans le corps. Il n'en pouvait pas être autrement. La chimie en enfance n'avait] encore rien donné à la science que des hypothèses. Comment se défendre après la lecture de Pierre Paw, de Jean Daniel Hoff"niann,. de Bonnet, de Morgagni, etc., sur les lésions matérielles organiques-
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qui accompagnent la plupart de nos maladies de faire jouer un rôle prépondérant à ces lésions, et de ne pas y voir un rapport de causalité évidente. Il n'y a vraiment que des esprits méditatifs et très-instruits en médecine qui puissent ne pas s'y laisser prendre, car ils savent que ces lésions sont souvent secondaires, et ils peuvent démontrer que souvent des maladies mortelles peuvent exister sans lésion appréciable.
Le Solidisme, devenant l'anatomo-pathologisrae, le broM^nisme, l'organicisme et le cellularisme, a donc eu sa raison d'être. Du moment où l'on n'avait plus à choisir étiologiquement qu'entre une putridité hypothétique des humeurs cardinales, telles que le sang, la pitnile, la bile et l'atrabile, et l'altération des solides démontrée par de nombreuses autopsies, je comprends qu'on soit devenu solidiste. C'était une conversion presque inévitable à cette époque.
Tout d'abord, ce ne fut, à la réapparition de la doctrine, qu'une affirmation du fait de l'altération primitive des solides, et des différents tissus organiques dans les maladies. Pour qui ne réfléchit guère, et pour les médecins d'un esprit superficiel, la chose semble incontestable. En effet, laissant de côté les blessures, et ne parlant que des choses médicales, une méningite, une pneumonie, une entérite, une tumeur cancéreuse ou tuberculeuse, enfin toutes les inflammations et toutes les dégénérescences organiques, sont assurément la cause du trouble fonctionnel qui constitue la maladie. De ces lésions dépendent le délire, la toux, la diarrhée, la consomption, la fièvre etc., qui mettent le malade en danger et il semble bien que ce soit à leur développement qu'on doive attribuer la maladie et la mort. Cependant on sait :
4° Qu'il y a des cas où les mêmes troubles fonctionnels existent sans lésion appréciable ;
2" Qu'il y a des malades chez lesquels une lésion humorale accidentelle ou diathésique, précède l'apparition de ces lésions qui n'est que secondaire ;
3" Que l'état de force ou de faiblesse des tissus ou de leurs éléments favorise le développement des lésions organiques n'étant encore ici que secondaires;
i" Que les flux et les névroses existent quelquefois très-longtemps sans lésion organique;
Enfin que dans certaines hémorrhagies la sortie du sang lient moins à la rupture des capillaires qu'à une forte impulsion cardiaque ou à une lésion humorale scorbutique et primitive du sang, ou même à une diapédèse lorsque les globules rouges s'insinuent dans les interstices des parois capillaires.
Le SolicUsme qui se sentait compromis dès celle époque par ces olijections, que pouvaient se faire les médecins expériiiienlés, retrouva dans l'hisioire l'expédient qui pouvait encore une fois le sauver. Il parvint à prendre un certain regain de jeunesse dans l'exhumation des idées de Théniison, qu'il lui suflit de métamorphoser et d'agrandir en les simplifiant. Prosper Alpin, CuUen etbrown puis Broussais firent ce miracle. En réunissant les idées antiques de la force et de la faiblesse primitives des tissus, pour leur faire jouer parallèlement un rôle à côté de celui des lésions organiques de la maladie, on échappait à l'objection des maladies sans lésion appréciable, ils purent soutenir que toujours les maladies résultent d'une altération primitive des solides. C'est ainsi que prirent naissance les théories du spasme et de Yatonie de CuUen; de l'état s(/îénique et asthénique de Brown; de Virritation de Broussais. Alors, avec peu de souci des lésions organiques produites, l'altération du solide pouvait exister sans être matérielle. Les solides ou leurs éléments en état de spasme, d'hyperslhénie et dïrritalion, devenaient le point de départ des maladies, sans que les humeurs y fussent pour rien. Tout se simplifiait ainsi, et les esprits qui acceptent aisément l'ontologie, purent à l'aide de ces qualités normales des solides, reconstituer sur des bases en apparence très -sérieuses, l'édifice ébranlé du Solidisme.
Cette révolution eut un grand succès. Sans être générale, elle eut de nombreux adeptes et il ne fallut pas moins que les sérieuses découvertes de la chimie moderne, substituées aux hypothèses de la Chimiàtrie, pour miner peu à peu le nouveau Solidisme qui compte encore un certain nombre de partisans.
Mais je ne veux pas anticiper. En faisant entrevoir comment est né le Solidisme moderne je vais le montrer dans ses représentante qui sont les méthodistes et je vais faire connaître en abrégé ce qu'ont fait pour lui Frédéric Hoffmann, Cullen, Brown et Broussais, car entrer dans de longs détails ce serait répéter ce que j'ai à d'ire de ces médecins à l'occasion du Méthodisme qui n'est qu'une secte du solidisme (1). Ici j'expose seulement l'ensemble général de la doctrine de ce nom en montrant les iniluences qui ont réagi sur elle pour l'amoindrir ou pour la mettre en faveur, mais je renvoie à l'étude des hommes qui la représentent dans le Méthodisme pour faire connaître plus complètement leurs travaux.
Frédéric Hoffmann n'est pas un véritable solidisie. Il appartient
(1) Tous les Méthodistes apparliennenl au Solidisme, mais on ne peut dire que tous les solidis'.es soient des méthodistes.
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plutôt aux méthodiques car il attribuait aux mouvements exagérés ou aftiiiblis de l'organisme, constituant le spasme et Vatonie, l'altération des solides, et des humeurs ainsi que la distension des nerfs. Cependant par le rôle qu'il attribue à l'état spasmodique ou alonique des organes il peut être compris dans les soutiens du solidisme moderne.
Avec la même idée, plus clairement formulée, bien qu'elle soit encore un peu confuse, Cullen, professeur à l'Université de Glascow, eut plus de succès. A part ses travaux particuliers sur la médecine, ce médecin se distingua surtout par la lutte victorieuse qu'il soutint contre les théories humorales en faveur du Solidisme. Sans prétendre à l'institution d'une philosophie médicale particulière (V. Dict. des se. méd., Cullen), le rôle qu'il attribue à l'irritabilité Hall érienne dans la formation des maladies lui donne une place à part dans l'histoire de la science. Conformément à cette idée fort juste d'ailleurs que toutes les fibres de nos tissus sont irritables, il admit qu'en médecine celte irritablité mise en jeu produisait un état de spasme ou d'atonie dont les conséquences produisaient un grand nombre de maladies. Cela est vrai, mais il ne s'ensuit pas que toutes les maladies naissent de celte disposition plus facile à comprendre et à croire qu'à démontrer. L'absolu du système le condamne, et s'il fallait entrer dans cette voie, je préférerais de beaucoup l'opinion antérieure moins exclusive de Gaubius qui, acceptant en partie le système de Frédéric Hoffmann, le modifia pour y introduire la participation des humeurs. Reconnaissant une force vitale propre aux solides du corps humain, il prétendit qu'une portion de celle force était départie aux humeurs, parce qu'elles résultent des solides. De celte façon, il échappait à la qualification de solidisle et il donnait à la doctrine humorale une garantie dont il crut qu'on lui tiendrait compte. 11 n'en fut rien, son Éclectisme n'a pu le préserver de l'oubli. Nulle part, chose extraordinaire, les hommes n'aiment l'alliage; on dirait qu'ils croient que les doctrines philosophiques sont comme les métaux précieux qui ne valent que par leur état de pureté.
Brown, élève de Cullen, fut bien plus explicite que son maître. Avec foule l'exagération que donne en général l'inexpérience, il composa de toutes pièces cette doctrine du Méthodo- solidisme qui eut auprès de la foule tout le succès des choses simples, que le vulgaire apprend assez vite pour croire devenir l'égal de ceux qui ont passé toute leur vie à l'étude. Comme Thémison et comme Cullen, dont il reprit les idées en les appropriant au goût moderne il prétendit enfermer loutesles maladies dans les deux modes uniques^
toujours les mêmes, de l'étal sthénique ou asthénique ; les maladies asthéniques prédominant beaucoup sur les autres et exigeant le traitement tonique et stimulant. Le triomphe fut grand, mais de courte durée. Au Solidisme de Brown ou Brownisme, succède le Solidisme anatomique de Cabanis, de Pinel, de Corvisart, de Hallé, de Prost, de Rostan et enfin le solidisme ontologique de Broussais.
Broussais, tout en rapportant l'origine des maladies à l'altération primitive des solides, avait cru en même temps les attribuer à un excès d'irritation locale dont les sympathies produisaient les symptômes. Au rebours de Brown qui ne trouvait que des maladies asthéniques à combattre par les stimulants, Broussais ne voyait que des maladies sthéniques , irritatives, inflammatoires qu'il fallait traiter par les anliphlogistiques, tels que la diète, la saignée et les sangsues. Alors il n'y avait plus de maladies humorales , ni de diathèses, ni de maladies virulentes, et la syphilis elle-même était considérée comme une inflammation locale des organes génitaux, tout comme les affections cutanées qui n'étaient plus que des phlegmasies de la peau Toute une génération au début du xix' siècle adopta ces idées avec fanatisme. C'était si simple, et la médecine devenait si facile, qu'il n'y a pas lieu d'être étonné de ce succès. Je ne suis surpris que d'une chose, c'est que le triomphe ait été si court et que, du vivant même de l'auteur, sa doctrine ait pu être délaissée.
^ Elle n'a d'ailleurs succombé qu'au point de vue de la théorie, car en même temps que régnait l'hypothèse de l'irritation, partout et toujours, comme cause de maladie, existait ce Solidisme anatomique sur lequel Rostan, pour se faire chef d'école, a appliqué le nom à'Organicisme.
Chomel, Louis, Cruveilhier, Bouillaud, Rostan, Biett, Villan, et avec eux toute l'école anatomo -pathologique professaient, avec réserve toutefois , que les maladies avaient pour cause une altération matérielle des organes troublés dans leurs fonctions. C'est de celte manière de voir que date une nouvelle anatomie pathologique, faite avec une précision jusque-là inconnue, et la connaissance de toutes les lésions visibles de nos difi'érenis organes. Toutes les anciennes classifications des maladies par Sauvages, Pinel, etc., disparurent pour faire place à des classifications nouvelles basées sur l'analomie pathologique, et la nomenclature même se ressentit de cette révolulution, car on délaissa autant qu'on put les anciennes dénominations vagues pour adopter toutes celles qui représentaient les lésions du solide vivant. On alla même à l'excès si l'on en juge par les efi'orU
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de M. Piorry pour subsliluer toute une nomenclature nouvelle à l'ancienne. La révolution se fit même sentir jusques dans les maladies de la peau qualifiées du nom de dartres , car l'idée de nature du mal disparut pour faire place aux nomenclatures purement anatomiques de Bateman, de Willan et de Biett, classifications qui ne tardèrent pas à disparaître sous la réaction opérée en sens contraire par Bazin et Hardy. Ce fut un instant, dans toute l'école de Paris, sauf de rares exceptions , une idée exclusive et l'impulsion fut si forte qu'elle irradia de France sur le monde entier. Jamais l'anatomie pathologique ne fut cultivée avec plus d'ardeur, ni de succès et, à part l'abus doctrinal qu'on en crut faire, c'est là une belle et utile époque de la science médicale moderne.
Ce fut Rostan qui insista le plus sur l'importance de cette manière de voir et, pour bien accentuer ses efforts, il publia sous le litre d'Organicisme [i] un livre qui repose tout entier sur cette idée que les fonctions troublées supposent des organes matériellement malades, et qu'avec des fonctions régulières les organes sont sains. — C'était une double erreur. En effet, à côté des maladies causées par une lésion organique, il y a des névroses sans lésion matérielle, et d'autre part, il y a les dialhèses et les maladies organiques latentes qui ne donnent lieu à aucun trouble de la santé.
Ce Solidisme anatomique distinct du Méthodo-solidisme et des dichotomies de Cullen, de Brown et de Broussais, ne dura que quelques années. Il reçut son coup de mort de la chimie dont les analyses de plus en plus satisfaisantes permirent de découvrir dans les humeurs des altérations définies bien nettement déterminées et différentes de ces banales altérations d'acescence, d'alcalinité et de pulridité sur lesquelles avaient vécu l'Humorisme moderne et la Chimiâtrie.
L'hématologie à peine effleurée par Schwenke se constitua définitivement par les travaux de Nysten, de Dumas, de Lecanu, de Denis, d'Andral (2), de Becquerel, etc., et il se fit ensuite une véritable chimie pathologique révélant à la science une partie des altérations que peuvent subir les humeurs. — En présence de ces travaux dont je reparlerai à propos de la Chimiâtrie, le Solidisme, en tant (jue doctrine, devait disparaître et en effet il a disparu. — Il n'y a plus à en tenir compte que pour l'histoire, et à titre d'élément morbide dans la constitution de la maladie.
(I) De î'organicisme, 1 vol, in-8; Paris. Troisième édition, 1864. {■2) Andral, Hématologie 'pathologique . Paris, 18'i2.
BOUCUUT.
Il, — 8