CHIRURGIE DU MOYKN AGE
La chirurgie grecque, qui est le point de départ de la chirurgie Alexandrine et de la chirurgie Romaine, anéantie subitement par la destruction de l'Empire romain d'Occident, se reconstitua peu à peu en Orient sous l'influence de la civilisation Arabe. Elle revient ensuite dans le midi de l'Europe, surtout en Espagne avec Albucasis, puis en Italie dans l'Ecole de Salerne.
Mais, tandis que les Sarrazins avaient profité de leurs conquêtes pour s'approprier les lettres, les sciences et les arts des pays soumis à leur domination, les barbares du Nord, qui au même moment
avaient envahi l'Empire romain, ne surent en rien profiter de leur triomphe. La France et l'Allemagne restèrent dans les ténèbres d'une ignorance et d'un mysticisme medico-chirurgical presque absolu. Pendant que les Arabes s'avançaient à grands pas dans le domaine des sciences qu'ils surent accaparer au grand profit du genre humain, les peuples du Nord livrés à l'influence rnonaslisque n'avaient en fait de médecine et de chirurgie que les pratiques de l'Empirisme le plus répugnant et du Supernaturalisme le plus grossier.
Pour les uns, livrés aux frères Antoine, aux Alexiens, aux Cellites, aux Béguines, aux sœurs noires (tome II, 345, Sprengel), c'était l'influence des prières, des reliques, des martyrs, de l'eau bénite et de la communion ou des pèlerinages sacrés de sainte Ida, de saint Martin, etc., qui remplaçaient l'usage des médicaments.
Pour d'autres au contraire, c'étaient des moines ou bien des clercs, instruits superficiellement par la lecture de Celse, d'Aurelianus, de Sexlus Placitus et d'Apuleius qui faisaient la médecine, ou bien des opérateurs ambulants espèce de périodenles barbares qui se chargeaient de la chirurgie, sous la loi d'une responsabilité trèssévère édictée par Théodoric, roi des Yisigoths.
La chirurgie était alors assez méprisée, et comme elle resta ainsi pendant longtemps par le fait même des ordonnances ecclésiastiques ^ui en interdisaient la pratique à ceux qui par leur connaissance des livres grecs et arabes auraient pu la faire progresser, elle ne put que dégénérer chaque jour davantage.
Il fallut un événement considérable dans l'histoire pour changer cette situation. La prise du Saint-Sépulcre par les Tartares ou Turcs qui vint exciter le fanatisme religieux des peuples du Nord, leur fit entreprendre les croisades et, dans ces migrations de l'Occident en terre sainte, les croisés rapportèrent des pays qu'ils traversèrent les notions médicales et chirurgicales qui furent le germe du développement de la science en Allemagne, en Angleterre et en France.
Dans ces incursions en Orient, et dans leur passage en Italie et à Conslantinople, ils trouvèrent la vieille chirurgie grecque restaurée par les Arabes, altérée par les moines et conservée tant bien que mal par les moines de Monte- Cassino et par les bénédictins fondateurs de l'Ecole de Salerne. Depuis le viii* siècle, cette école fonctionnait sans bruit à quelque distance de Naples. Ils en rajiporlèrent quelques copies des ouvrages d'Aristote et des médecins Arabes, et ce fut le point de départ des nouvelles études qui se firent dans le nord de l'Europe, en luttant contre l'Empirisme et le Mysticisme de l'époque.
La science de l'Ecole de Salerne plus médicale que chirurgicale
est donc le point dedépart des premiers progrès chirurgicaux de l'Italie et des peuples de l'Occident à partir du xi* siècle. Tous les historiens en rapportent le plus grand honneur à Constantin l'Africain, Ce savant avait longtemps étudié à Bagdad et en Egypte. Il fit de nombreuses traductions des livres Arabes, et ses ouvrages publiés à Bâle en 1537 sont, d'après Dezeimeris, les premiers qui, en Occident d'Europe, depuis l'invasion des Barbares, présentent un tableau régulier des connaissances chirurgicales. Ce sont des reproductions plus ou moins exactes des idées de Galien, de Paul d'Egine et des médecins Arabes. Il n'y a là aucun progrès à signaler.
De Salerne, au xi^ siècle, sont également sorties les œuvres chirurgicales de Gariopontus, œuvres perdues, à ce qu'il paraît, et qui n'étaient, ditSprengel, qu'une reproduction d'Oribase, d'Aétius ou de Galien plutôt qu'un résumé des écrits Arabes; — un traité des maladies des femmes d'Eros ou Trotula qui semble tiré d'Ali-Abbas, et différentes compilations chirurgicales qui n'ont plus d'intérêt pour nous.
Au xii^ siècle, on cite Gérard de Crémone dont Malgaigne croit avoir découvert l'existence, car il dit : « Vainement vous chercherez le nom de Gérard dans les dictionnaires historiques consacrés à la médecine. » {Introduction aux œuvres d'Ami). Paré, p. xxvii.) Il est cependant cité par Sprengel comme ayant traduit Galien et la plupart des auteurs Arabes (tora. II, p. 38). D'après Malgaigne, c'est à son influence que sont dus le déplacement de la littérature médicale en Lombardie et le délaissement progressif de Salerne.
Viennent ensuite au xiii^ siècle, Pierre d'Abano, né en 1250 à Padoue, plus médecin que chirurgien et qui écrivit : sur la cautérisation avec le fer, de préférence à l'or; sur la paracentèse, sur la bronchotomie, etc.; — Roger de Parme, auteur d'un traité de chirurgie appelé Rogérine qui longtemps fit loi dans toute l'Italie, et auquel on attribue l'usage de l'éponge de mer dans la scrofule; — Roland, disciple et commentateur de Roger, qui recommande l'ablation des chancres, l'extirpation des tumeurs scrofuleuses et du goître de préférence aux moyens internes; — Hugues deLucques qui a signalé les avantages de la compression dans les anévrysmes, et qui était fort partisan des pratiques de Galien et d'Avicenne ; — Bruno qui suivit presque pas à pas les doctrines de Galien, d'Avicenne et d'Albucasis auquel on rapporte très à tort (1) l'idée du traitement de la fistule à l'anus par incision, car elle se trouve dans Albucasis; — Théodoric, frère prêcheur, devenu évêque tout en restant chirurgien, et
(I) Dezeimeris, p. liO.
auquel on doit aussi un traité de chirurgie; — Guillaume de Salicet de Plaisance, professeur à Bologne et à Vérone, mort en 1280, qui a laissé un grand nombre d'observations intéressantes de chirurgie, dont la nature atteste chez leur auteur une véritable expérience personnelle; — enfin, Lanfranc de Milan, son disciple, qui importa la chirurgie italienne en France, et, sous ce rapport, qui contribua singulièrement à ses progrès dans le xiv« siècle.
Chassé de son pays par la discorde civile des Guelfes et des Gibelins, il choisit avec quelques-uns de ses compatriotes la France comme terre d'exil. Il s'arrêta à Lyon où il publia une petite chirurgie, puis il vint à Paris où il acquit une grande célébrité par ses cours publics et où il publia sa grande chirurgie en 1295. Malgaigne (page XLiv) le considère comme le véritable créateur de la chirurgie en France — Ce n'est pas tout à fait exact. Il n'en a été que l'importateur en reproduisant les principes chirurgicaux d'Hippocrate, de Gelse, de Galien, d'Avicenne, d'Albucasis, de Constantin, de Roger, de Roland et de son maître Salicet dont il connaissait parfaitement les œuvres. Malgré cela, moins par sa faute que par celle de son siècle, la chirurgie ne prospéra guère. Elle resta entre les mains des barbiers qui faisaient aussi les scarifications de la saignée, qui appliquaient les sangsues et les cautères en concurrence avec les chirurgiennes. Lanfranc lui-même avoue qu'il n'opérait ni l'ouverture du ventre dans l'ascite, ni la cataracte, ni les hernies, ni la pierre. (Chirurgia magna, folio 245, c.) Que lui restait-il donc à faire?
Au xiy= siècle, la chirurgie est surtout représentée par Jean Pitard, qui a fait avec saint Louis les expéditions de la terre sainte. Ce chirurgien dont parle beaucoup Malgaigne n'a rien écrit. On lui attribue la fondation du collège chirurgical de Saint-Corne qui eut une très grande influence sur les progrès de la chirurgie autant par le décret de saint Louis qui interdisait les opérations à ceux qui n'avaient pas l'approbation de cette société (Malgaigne, p. xliv) que par ses luttes avec la faculté de médecine et les chirurgiens barbiers. C'est là où vinrent étudier Henri de Mondaville, élève de Pilard qui fut aussi à Paris chirurgien ilu roi; — les Anglais Gilbert (1300), Jean de Gaddesden (1320), Jean de Ardern (1349), Richare, etc., — Guy de Chauliac (1300 à 1303) avant d'être professeur à Montpellier (Malgaigne, p. lxi), etc.
Malgré tous ces travaux, la chirurgie restait une science traditionnelle reproduisant de génération en génération, mais en s'affaiblissant toujours, la chirurgie de l aiitiquité. Gouvernée par l Enipirisme comme base principale d'action, l'insuffisance analomique
des chirurgiens ne pouvait leur rien permettre d'entreprendre, et une timidité bien naturelle retenait leur main indécise. Cela se comprend et n'a pas besoin d'explication. Comment oser porter l'instrument, plonger des instruments au sein d'organes et de parties dont on ignore la situation respective et la configuration ! Cette ignorance anatomique cause de l'arrêt des connaissances chirurgicales pendant plusieurs siècles, comme de leur routine dans les errements des Grecs et des Arabes, pèse encore sur le quatorzième siècle, même sur Guy de Chauliac, dont l'histoire vante beaucoup les œuvres.
Guy savait plus d'anatomie que ses devanciers, car il avait pu l'étudier dans le manuel anatomique de Mondini qui avait été publié en 1320, et à Bologne, dans les dissections de Bertruccius. De plus, dans toutes les universités, une ou deux fois par an, on ouvrait des cadavres humains, mais l'usage ne s'en établit à Montpellier qu'en 1376 (Astruc, Morh. Midier., lib. IV, p. 113), c'est-à-dire treize ans après la publication de la grande chirurgie ou inventaire. Quoi qu'il en soit, il paraît que plus familiarisé avec l'anatomie que les chirurgiens du siècle précédent, Guy avait une chirurgie plus active que celle de Lanfranc, et n était pas moins érudit. Assez indépendant, moins routinier, plus libre dans ses appréciations, il offre une certaine originalité de pensée et d'action qui a illustré son nom. Cependant la partie anatomique de son livre ne contient rien de neuf et laisse beaucoup à désirer, car il est évident qu'elle n'est pas faite d'après la dissection de cadavres humains.
Sa chirurgie est extraite de Galien, d'Oribase, de Paul d'Egine, de Rhazès, d'Avicenne, d'Albucasis, de Roger, de Roland, etc.; elle ne renferme pas de choses neuves, mais on y admire un discernement et un choix dans l'appréciation des méthodes qui en font encore un ouvrage utile à consulter. Pour Malgaigne « c'est un véritable chef-d'œuvre. » En tout cas, ce livre, publié en 1363 et réédité en 1632 par Laurent Joubert qui y a joint un volume d'annotations, a été le guide de la chirurgie française pendant le siècle suivant, et une grande partie du treizième.
Il se compose de sept livres et d'une préface, capitum singulare ou chapitre singulier « auquel ^sont promises certaines choses fort nécessaires, à quiconque veut profiter en Vart de chirurgie. » Là il montre que la, chirurgie est une science et un art; science quand elle enseigne et « tel la peut auoir qui n'en aura iamais travaillé, » ou art » que nul la peut scauoir qui n'en ait veu opérer, la quelle est nombrée d'Aristote enlre les arts méchaniques. » Puis il expose les progrès de la chirurgie depuis
HISTOIRE DE LA MÉDECINE Hippocrate en nommant tous les autres Grecs, Latins et Arabes qu'il a consultés sauf Celse et Aëlius,en indiquant qu'il n est pas toujours au pouvoir du médecin de guérir les malades; les uns sont guéris par l'art, les autres préservés ou soulagés de leur mal, les derniers enfin, guéris par la nature « quand le mal de soy est guérissable l Il parle ensuite des moyens à employer, « les uns sont médecinaux, les autres ferrements, » des conditions, des opérations des sectes rationnelles, empiriques, mystiques de son temps' C'est à l'occasion de ces dernières qu'il dit : La 5* est celle des femmes et de plusieurs idiots qui remettent les malades de toutes les maladies aux S. S. tant seulement : se fondant sur cela. Le Seigneur me Va donné ainsi qu'il luy a pieu. Le Seigneur me Vostera quand il luy plaira, le nom du Seigneur soit Unit. Amen. Et pour ce que telles sectes seront réfutées de ce hvre soyons obmises pour le présent. Mais où j'esbahis d'une chose quels se soulèvent comme les grues. Car Vun ne dit que ce que l'autre a dit, etc. Puis il parle des qualités du chirurgien presque dans les mêmes termes que Galien, Celse, Albucasis, qui tous, se répètent presque textuellement à cet égard.
Des sept livres de l'ouvrage, le premier est relatif à l'analomie que l'on commençait à faire à Montpellier sur le cadavre des suppliciés, mais il ne paraît pas qu'il ait fait de recherches spéciales, car ^lle ne renferme rien, sauf les planches de Henri de Mondaville, qui mérite d'être signalé. C'est encore l'ancienne anatomie de Galien.
Le second livre comprend les apostèmes, c'est-à-dire les tumeurs, excroissances et enflures partielles ou générales. Il y a les grands apostèmes qui se développent dans les parties charnues, les petits qui ne sont que les éminences, les pustules et les boutons de la peau. Il y a les apostèmes chauds qui viennent soit du sang comme le phlegmon, l'anthrax, la gangrène, etc., soit de la bile comme l'érysipèle, les vésicules et les -apostèmes froids, tels que l'œdème, la tympanite, les hydropisies, le squirre, le cancer, etc.
Le troisième livre est consacré aux playes, en général des playes ou la chair quand elles sont simples contuses ou vénimeuses; des playes avec flux de sang des veines et artère aux hémorrhagies, traitées par cousture, mesches, tostale incision de la veine, ligature et adustion; des playes, des nerfs et de leur section; des os, et carlillages, enfin de la curation des playes en particulier dans toutes les régions du corps.
Le quatrième livre comprend les ulcères en général dont la définition est tirée de Galien ; les ulcères virulents et corrosifs ; les ul-
cères sordides et pourris; les ulcères profonds et cancéreux, les fistules, les chancres et enfin les ulcères en particulier dans chaque région du corps.
Le cinquième livre traite des fractures et dislocations et de la rebilleure des os rompus et desnoiiez.
Dans le sixième se trouvent les maladies qui ne sont niapostèmes ni ulcères ni passions des os pour lesquelles on a recours aux chirurgiens. On y trouve : la goutte « ou artélique douleur des jointures engendrée de la fluxion des humeurs aux jointures, et les eunuques ne sont podagres qu'icelle passion est faite quelque humeur deffiuant aux jointures ; — la ladrerie et sa thérapeutique où se trouve l'emploi des serpents ; — le morphée (je ne sais ce à quoi s'applique la description), la dartre, impétigo rongue et demangement, des pous cyi-ans et le\irs semblables ; — de l'extemation et engrossissement des corps et des membres; — de lacheute, olîenscou ou heurt, extension et submension; — de la brusleure ; — des porreaux, verrues et cornées; — des membres superflus qu'il faut amputer et des corps morts qu'on veut garder, mais dans ce cas si l'on n'ampute pas dans l'article ou près de la jointure, d'après le procédé d'amputation qui est décrit par Guy de Chauliac, la mortification s'étend : « Et si elle vient aux gros os de la cuisse ou du bras, il n'y a aucun engin qui le puisse guérir, comme dit Albucasis, ainsi c'est la mort du malade ; parquoi il faut le laisser à Dieu et ses saints » de la teigne, pelade, chauveté et
cheute des cheveux, enfin des epilatoires ; des embellissements de la face contre les ravages de la rousseur , des ecchymoses, de la petite verolle, de la couperose, etc. ; — des maladies des yeux qui sont longuement décrites ; des maladies des oreilles ; des maladies de la bouche et des dents ainsi que de leur arrachement ; — des maladies du col, du dos, de la poitrine, des parois du ventre et des hanches ; de la rompure didymale ou hernie simple ou étranglée : « On iuge que qui est rompu ne vit pas sans danger car s'il aduenoit que les boyaux cheussent dans la bourse avec fiente endurcie, jamais ils ne s'en retournctoyent et ainsi le patient mourroit comme i'ay
veu et Albucasis le tesmoigne j> ; de la pierre des rognons et
de la vessie; du priapisme, eschaufl'ement et saleté en la verge pour avoir couché avec une femme mal nette, du prépuce bouché, de la
■ circoncision, du chaslrement ; - des passions de l'amary, sa clos-
iture, son tentige, sa chute ou yssue, etc.
Dans le septième livre enfin se trouve avec l'antidotaire ou for-
! mulaire des médicaments, l'exposé de la phlébotomie, des ventouses des sangsues et des cautères. '
Comme je l'ai dit, c'est une excellente compilation d'Hippocrate, de Galien, d'Oribase, de Paul d'Egine, de Rhazès, d'Albucasis, de Roger, de Roland, etc., faite par un observateur sage, éclectique, jugeant bien les opinions et les méthodes, et pour un chirurgien bibliomane ou pour l'historien ce livre est très-intéressant à lire.
DE LA CHIRURGIE A LA RENAISSANCE, AUX XV* f.T XVl' SIÈCLES.
La chirurgie n'avait que très-médiocrement profité des premiers essais de retour aux études anatomiques de Mondinus. Elle resta encore très-languissante en Italie , en France, et dans le reste de l'Europe pendant plus d'un siècle, et c'est en Italie qu'elle reprit de nouveau à la fin du xv° pour se répandre ensuite sur toutes les autres nations, florissante sur un point , routinière sur les aulres.
Avec la restauration définitive de l'anatoraie, un événement politique considérable, la prise de Constanlinople par les Turcs en 1493, devait favoriser cet essor. En effet, à la chute de l'Empire romain d'Orient il reflua sur l'Italie sous la protection des Médicis, à Naples sous Alphonse d'Aragon, à Rome sous Léon X et en Allemagne ou en France, un grand nombre de savants, de lettrés et de médecins qui apportèrent avec eux les plus importants de leurs livres grecs et * romains et qui se sauvaient du despotisme intronisé par le Coran. Par eux, la philosophie, les lettres, les sciences et les arts vinrent par degrés s'implanter en Occident. Des controverses prirent naissance. Platon était opposé à Aristote ; l'architecture grecque à l'art gothique; Hippocrale et Galien à Avicenne, Rhazès et Albucasis; enfin par la découverte de l'imprimerie en 1435 qui venait multiplier à l'infini les manifestations de la pensée, on vit se précipiter le développement de toutes les connaissances humaines.
La chirurgie, en retard comme la médecine, ne suivit que de loin le commencement de renaissance. L'invention des armes à feii ot leur usage en 1340 était cependant pour la première une granihoccasion de manifester son initiative. Il n'en fut rien.
Après Guy de Chauliac, elle déclina en France d'une façon frr sensible et elle ne fut guère représentée qu'à Montpellier par le professeur Balescau de Tarente, aussi appelé Valescus. Ce chirurgien a laissé en 1418 un traité de médecine et de chirurgie intitulé : P/' lonium pharmaeenticum et chirurgimm et un traité séparé ( chirurgie qui n'offre que peu d'intérêt. D'après Malgaigne , il sen.il le premier qui eût conseillé l'onguent mercuriel contre les poux (page Lxxii). — La chirurgieredevint alors en grande partie le domaint' d'empiriques ignorants, des barbiers, des rebouleurs, des éluvisles,
cet des opérateurs ambulants. Elle ne conserva d'asile scientifique ;;que dans la confrérie de Saint-Come qui plus tard sera la vraie i pépinière des chirurgiens.
Cela ne saurait surprendre ceux qui ont étudié les mœurs et cout tûmes de ces temps de privilège en toute chose. ~ La chirurgie tétait considérée comme « un mestier » (1) et la médecine une sscience plus noble dépendante de l'université et de la faculté. — JJusqu'à Charles VII, la médecine fut pratiquée par des clercs voués îau célibat qui ne devaient pas verser le sang sous peine d'excomrraunication, et alors les médecins, autant pour obéir à la loi reli- .gieuse que par ignorance de l'anatomie, abandonnaient la plupart ;des opérations chirurgicales à des laïques barbiers ou autres ayant toutes les témérités de l'inexpérience et de l'irresponsabilité. — Les juns ouvraient les abcès, les inciseurs ; les barbiers pratiquaient la «saignée, les ventouses et les petites opérations; d'autres se spécialisaient dans la cataracte, dans les luxations , dans les hernies, dans la taille, etc., comme chez les Arabes.
Ce ne fut qu'aux xiv' et xv^ siècles, l'anatomie aidant, que la timi- I ;lité des médecins pour les opérations commença à se dissiper. Les "lercs médecins émancipés du célibat en 1452, firent quelques opé- .■ations; mais peu à peu aussi les chirurgiens laïques aspirèrent à î'élever au niveau des médecins, à faire des élèves et à donner des ! liplômes en dehors de la faculté; de là un antagonisme prolongé, lui devint le plus sérieux obstacle aux progrès de la chirurgie.
La confrérie de Saint-Come prenait des élèves et faisait des chi- ■urgiens ; en dehors d'elle existait la corporation des barbiers chi- "urgiens, et la faculté était entre les deux, repoussant les premiers au profit des autres qui étaient à sa complète discrétion et dont elle 'ie servait pour sa pratique opératoire. — Un privilège faisait sa force i!l elle s'en servait par jalousie dans un intérêt privé ne voyant pas tu'elle encourageait l'ignorance et empêchait le progrès de la chilurgie. — Au lieu d'appeler les chirurgiens à leur aide pour les jpérations qu'ils ne savaient pas faire, les médecins de la faculté ppelaient au contraire les barbiers qui par reconnaissance tracasaient les chirurgiens de tout leur pouvoir.
Crj fut une lutte de trois siècles entremêlée d'une infinité de rêves toujours rompues et dans cette querelle honteuse parurent les rrdonnaiices du roi, des prévôts de Paris, de l'Université, tantôt à ■avantage des chirurgiens, tantôt à leur détriment, fixant leurs atlri- 'Uliuns .spéciales et celles de la corporation des barbiers, détermi-
(1) Ordonnance du Prévôt de Paria en 1301.
nant pour les uns et pour les autres la nature des diplômes à obtenir et n'aboutissant en définitive qu'à un réel amoindrissement de la science.
En un mot, les chirurgiens voulaient faire partie de la faculté parce qu'en réalité la chirurgie fait partie de la médecine. Ils avaient raison. De son côté, la faculté s'y opposait en élevant une sorte de barrière de mépris entre les deux professions. — Jamais l'individualisme médical ne s'est révélé avec autant de cynisme et d'opiniâtreté, et, maintenant que la chirurgie a pris la place qu'elle méritait d'obtenir, on peut apprécier tout le tort fait à la science et à l'humanité par la lutte de cette faculté ignorante, confinée dans ses privilèges et hostile au progrès.
En repoussant la chirurgie de son sein pendant plusieurs siècles, elle a arrêté l'essor d'une des plus utiles parties de la science. — Il a fallu toute la résistance qu'inspire le sentiment delà force réelle pour ne pas succomber sous cette tyrannie. — La chirurgie s'est constituée à part; puis est venue la révolution de 1789 quia tout emporté, et dont les conséquences ont été la fusion définitive de ces deux branches de la science médicale et leur constitution sur le pied d'une parfaite égalité. Je ne mentirai cependant pas en disant que dans cette égalité de fait, il y a des médecins qui verbalement, par une manifestation impuissante, croient encore que la médecine est supérieure à la chirurgie.
On ne peut que gémir de ces entraves apportées à l'essor de la chirurgie française aux xv^ et xvi' siècles par la faculté toujours en lutte contre les cbirurgiens de celte époque, mais il n'y a pas à espérer qu'un pareil exemple corrige dans l'avenir les corps savants privilégiés et les empêche de commettre des méfaits analogues — Ce que nous voyons tous les jours est la preuve du contraire. Les abus de ce genre ne se préviennent que par la liberté et on peut affirmer que si la liberté d'enseignement eût existé au xv siècle on n'aurait pas vu tomber la chirurgie au point où elle tomba après Guy de Chauliac, ni où elle retombera après Ambroise Paré.
A demi morte en France elle se réveille en Italie et c'est là qu'il faut la suivre pour en observer les progrès.
Nicolas Falcucci de Florence, mort en est le premier en
date. — On lui doit une volumineuse compilation medico-chirurgicale de Rbazès et d'Avicenne qui n'a aucun intérêt.
Pierre d'Argeiata, disciple de Guy de Cliauliac auteur d'une chirurgie dans laquelle se trouve à côté d'idées personnelles de quelque importance une copie effrontément faite sans citation, dit Malgaigne, du texte môme de la plupart des chapitres de l'auteur français. —
C'était un opérateur hardi qui pratiqua le trépan, opéra les hernies et la pierre, trépana les os pour enlever des séguestres, faisait les embaumements, dirigeait les sages-femmes dans les accouchements difficiles, pratiquait l'opération césarienne, etc. (p. lxxix).
Léonard Bertapaglia de Bologne, mort en 1460, auquel on doit un énorme commentaire du quatrième canon d'Avicenne.
Marcellus Cumanus, chirurgien, disciple d'Argelata; — Galeatius de Sainte-Sophie auquel Peyrilhe attribue à tort l'opération de la cataracte par succion au moyen d'une aiguille creuse, car ce procédé est signalé dans Albucasis ; — Arculanus, professeur à Bologne, à Padoue et àFerrare, que Malgaigne considère comme chirurgien trèsingénieux, ce qu'on peut apprécier par les nombreux extraits qu'il publie à l'appui de ce jugement ; — Barthélemi de Montegnana, qui a laissé dans ses consultations différentes idées cliniques importantes sur les hernies et sur leur traitement; — Gatenaria, qui a laissé un long commentaire du neuvième livre d'Avicenne imprimé seize fois au xvie siècle. — C'est toute la chirurgie et le livre a une réelle importance — Malgaigne dit y avoir trouvé comme chose neuve, la seringue à clystère et, bien que Gatenaria en attribue l'honneur à Avicenne, il déclare que c'est lui qui doit en être considéré comme l'inventeur. Pourquoi faire d'un homme un inventeur malgré lui et cela à plusieurs siècles de distance? Cette manière de refaire l'histoire ne peut aboutir qu'à l'erreur. En effet, la seringue n'est pas de Gatenaria, elle n'est pas non plus d'Avicenne, mais elle est d' Albucasis. On la trouve figurée au n° 97 des planches qui accompagnent la traduction de Lucien Leclerc.
Les Branca père et fils, chirurgiens ambulants de Sicile (144'2) auxquels on doit la pratique des procédés autoplastiques pour refaire le nez détruit avec un lambeau de la peau du visage ou du bras, ou Rhinoplastie, et la restauration des lèvres et des oreilles mutilées; leur élève Balthazar Pavane; les Bajano en Calabre, qui continuèrent cette spécialité d'opération, à peu près oubliée lorsqu'elle fut réinventée par Tagliacozzi qui, vers la fin du xvi* siècle, eut l'honneur d'attacher son nom à la découverte.
Pierre de Norsia, autre chirurgien ambulant, qui en était encore à amputer le testicule pour guérir l'hydrocèle et à traiter les hernies par le feu, et les caustiques connus dans la chirurgie arabe.
Antoine Benivieni de Florence, qui mourut en 1503 et qui a laissé un recueil important d'observations mis en ordre par son frère. Sa chirurgie est plutôt inspirée des Grecs que de celle des Arabes et elle est très-personnelle. On y trouve une véritable opération de lithotritie faite sur une femme, une appréciation du mal
français et une quantité de faits chirurgicaux très-curieux. On doit le considérer comme l'un des premiers fondateurs de l'anatomie pathologique.
Alexandre Benedetti, de Legnano en Lombardie, professait à Padoue en 1493 et fut le chirurgien militaire de l'Expédition des Vénitiens contre Charles YIII en 1495. — On lui doit un traité d'analomie, un grand recueil d'observations de chirurgie qui est trèsutile à consulter, et un livre de pathologie publiée après sa mort où on voit qu'il avait observé tout en suivant les anciens Grecs plus que les Arabes. C'est .de lui qu'Haller a dit : // est retourné des compilations à la nature.
Jean de Vigo à Gênes, qui vécut à Rome où il publia en 1514 son livre de chirurgie intitulé Practica copieusa, divisé en neuf livres principaux. Comprenant 1° l'anatomie; 2° les apostèraes; 3" les playes ; 4° les ulcères; 5° la maladie française ou mal vénérien; 6° les fractures et luxations ; 7° la matière médicale ; 8» un anlidotaire ; 9° un supplément relatif à l'hygiène des enfants ; à la saignée; au purgatif; au moyen de faciliter le coït et d'augmenter la jouissance ; à l'extraction du fœtus mort ; à la teinture des cheveux, etc.
Ce livre eut un grand succès et fut réimprimé bien des fois, mais ce n'est encore qu'une compilation de la chirurgie arabiste et de Lanfranc ou de Guy de Chauliac de façon à répondre aux besoins de * la science contemporaine. — C'est l'œuvre d'un homme instruit e( habile appartenant encore à la catégorie des chirurgiens de cette époque, que l'inexpérience anatomique rendait timides, qui laissaient aux opérateurs ambulants le soin de pratiquer la taille, le trépan, la cataracte ou les opérations les plus difficiles et qui revenaient avec empressement à l'emploi des cautères, des pommades et des onguents. Il n'y a eu alors de chirurgiens hardis que les ignorants et tous les érudits restaient d'une prudence excessive.
Au même moment, un peu après, en 1514, Angiolo Bolagnini, professeur de chirurgie à Bologne, publiait quelques opuscules de chirurgie sur le traitement des ulcères et sur l'application des onguents, mais ces publications faites dans le but de soutenir la concurrence avec la chirurgie de Vigo à Rome sont sans importance. C'est encore un représentant des arabistes usant peu de l'instrument tranchant et plus fort sur les emplâtres que sur le bistouri.
Bérenger de Carpi, professeur à Bologne, en 1502, a une autre importance. Ce fut un vrai anatomiste, ayant disséqué beaucoup de cadavres humains, et par conséquent un chirurgien plus expérimenté que ses prédécesseurs. Il commença l'École des chirurgiens anatomistes en dehors de laquelle on peut dire qu'il n'y a pas do
bonne chirurgie. On l'accuse d'avoir fait la vivisection de deux Espagnols vivants pour étudier les battements du cœur, et Malgaigne I qui rapporte le fait dit que « s'il n'est pas prouvé, il n'est nullement invraisemblable» (p. clxxxv). L'ardente curiosité scientifique du temps, établie par l'expérience sur l'archer de Bagnolet, par l'empoisonnement d'un condamné à mort par Fallope et les essais > d'A. Paré peut faire croire à son affreuse réalité. Ce Bérenger de I Carpi a publié plusieurs livres d'anatomie, et un traité des fracitures du crâne assez estimé. Il prétend avoir extirpé avec succès la matrice descendue hors du vagin, et l'avoir vu extirper de même ' deux fois par son père et par son neveu. Une des malades trois ans ; après revit ses règles, et Malgaigne dit avec raison qu'on a peut-être I enlevé un polype utérin au lieu de la matrice. Il est difficile ce- ! pendant d'admettre qu'un anatomiste ayant dans la main un polype utérin le considère comme étant l'utérus lui-même. A part cela, lie fait n'en est pas moins extraordinaire, avoir vu trois fois l'extiripation heureuse de la matrice! Ce sont des choses que nous ne 'Voyons plus aujourd'hui. Son livre sur les fractures du crâne où se ' trouve sa théorie des plaies d'armes à feu est assez estimé, mais
I dans tout ce qui reste de lui, on trouve encore, comme dans Vigo, l'empreinte de la chirurgie Arabe avec ses onguents et un peu celle ide la chirurgie Romaine de Celse.
Jean de Romani, praticien peu connu de Crémone qui, en 1525, rcommença à mettre le grand appareil en usage pour la taille.
Marianus Sanctus de Barletta, élève de Vigo, pratiquait à Naples. iOn lui doit un Compendium, en lôlé, un traité de capite et des ' Commentaires intéressants sur Avicenne, imprimés à Rome en 1 526.
II apprit une nouvelle méthode de la taille, de Jean de Romani, qui îest le grand appareil, et devint un lithotomiste très-renommé, ce
qu'on voit par son livre du secret d'or sur l'extraction de la pierre. 'Si l'on joint à ces travaux un ensemble d'idées ridicules d'astrologie
et de supernaturalisme médical, on aura l'idée complète de ce que
fut ce chirurgien.
Il introduisait une sonde courbe dans l'urètre en faisant saillir la •courbure à gauche ou il incisait le périné, puis après avoir passé les conducteurs, un gorgeret mousse, il introduisait les lenettes pour îenlever les pierres.
Blondos ou Biondo, élève de Naples et de Rome, sous Marianus, 'fut encore un chirurgien soumis aux inspirations de Celse, de Galien et d' Avicenne. S'il eut de temps à autre quelques éclairs de libre pensée, il revenait bien vite à ses autorités professionnelles; car, dit-il, dans un livre do chirurgie publié en 1542 : Il est plus louable
de se tromper avec Galien et Avicenne, que d'acquérir de la gloire avec les autres, ou bien : Mieux vaut mourir par un médecin méthodique que de vivre par un empirique.
Que seraient devenus les malades confiés à de pareils chirurgiens, s'il n'y avait pas une nature plus forte qu'eux tous pour leur arracher quelques victimes?
Manardi de Ferrare, en 1536, Massa de Venise, en 1542, auquel on doit un livre sur la vérole; Brassavola de Ferrare, 1546, qui a publié des commentaires sur Hippocrate et Galien, et qui, dans sa chirurgie, a plusieurs fois pratiqué la branchotomie dans la suffocation que produisent certaines angines.
Ingrassias de Païenne (1554), directeur des écoles du royaume des Deux-Siciles, anatomiste peu habile en chirurgie, qu'il faisait rentrer dans le domaine médical.
En Allemagne, la chirurgie se faisait alors par l'intermédiaire des baigneurs et des barbiers, mais il n'y eut aucune individualité recomraandable. — En Suisse au contraire, il y eut un grand nom, celui de Paracelse, que l'on regarde trop aisément comme un insensé et dont j'ai parlé au point de vue médical, dans le chapitre du naturisme.
Paracelse a aussi sa place dans l'histoire de la chirurgie du XVI* siècle. Né en 1493, il fut professeur de médecine et de chirurgie à l'Université de Bâle, où il publia sa Berthéonée ou Petite chirurgie. Du premier coup en révolte avec l'autorité des médecins Grecs et Arabes, qu'il insulte de la façon la plus grossière, il déclare ne reconnaître d'autres règles que l'expérience et la raison. Celui qui ne se laisse pas prendre aux grands mots à effets de la science et de la philosophie, sait ce que cela veut dire. L'histoire le lui a appris. Tous ceux qui, au nom de l'expérience, ont cru de bonne foi combattre des faits reconnus jusques-là comme des vérités n'ont fait eux-mêmes que des hypothèses acceptées comme vérités du jour, renversées par les vérités du lendemain. Qui a fait plus d'hypothèses que Bacon auquel on fait l'honneur immérité d'avoir découvert la méthode expérimentale qu'on trouve avant lui comme étant toujours, plus ou moins selon les temps, le guide de tous les savants quels qu'ils soient? Est-ce que les hypothèses matérialistes ne sont pas toutes expérimentales et sensualistes ? De nos jours, en médecine le Positivisme n'est qu'un amas d'hypothèses, microscopiques il est vrai, mais ce ne sont pas moins des hypothèses qui sont renversées par d'autres hypothèses, tirées d'observations directes qu'on croit vraies. On s'imagine avoir mieux vu que les autres et voilà tout. C'est toujours l'histoire de ceux qui passent dans un
ANÂTOMISME ET ÉCOLE ANATOMIQUE — DE LA CHIRURGIE 5l3 chemin où le dernier venu ramasse un objet que n'ont pas vu les autres, et où d'autres promeneurs trouvent encore quelque chose à prendre. Il en a été ainsi de Paracelse, Au nom de l'expérience il a combattu les vérités de la veille, et les vérités qu'il voulait leur substituer ont à leur tour succombé devant l'expérience de ses successeurs.
Naturiste, respectueux d'Hippocrate autant qu'il était ennemi de Gahen et des Arabes; mystique et rêveur, il intronisa en médecine l'usage des agents chimiques dont on faisait peu d'usage, et c'est à lui qu'on doit l'emploi du mercure dans la syphilis. On lui doit un traité important sur cette affection nouvelle, une Petite et une Grande chirurgie dans laquelle il se montre infmiment trop partisan des remèdes internes au détriment des opérations nécessaires.
Il traite successivement des ulcères, des tumeurs, des plaies que la nature guérit aidée par les médicaments, de l'esquinancie, des plaies lorsqu'elles sont recouvertes par une fausse membrane, ce qui représente bien ce qu'on appelle aujourd'hui la pourriture d'hôpital; des fractures pour lesquels il rejette les appareils contentifs qu'il remplace par des cercles de fer attachés à une tige et à des vis (Malgaigne, Introd. d'A. Paré, p. ccxx, etc.).
C'est une chirurgie qui n'a rien de remarquable, mais l'homme qui en est l'auteur, a une telle renommée sous tant d'autres rapports, que je devais la mentionner ici. Avec lui on doit mentionner Conrad Gessner, 1554; Franco de Berne; Félix Wurter de Eâle (Malgaigne, ccxxii; — Sprengel, 40-2.)
En France, outre les chirurgiens barbiers qui sans titre scientifique faisaient les opérations ordinaires, sauf la taille, la hernie et la cataracte, les rebouteurs qui traitaient fractures et luxations il v avait les chirurgiens jurés et les chirurgiens de la confrérie de Saint- Côme, dont les luttes pour entrer à la faculté ont fait si grand bruit Cette corporation gardait les traditions de la chirurgie en formant des élèves non diplômés, mais elle ne produisit aucun chirurgien de renom, sauf Braunschweig, qui traitait toutes les plaies d'armes a feu comme si elles étaient envenimées; Gersdoff, Roeslin à Slras- ! bourg, qui sont assez estimés. La chirurgie n'a pas eu de célébrité mentee. Un cite cependant à celte époque Jean Tagault, d'Amiens ne en loi'i, qui publia, en 1549, des institutions chirurgicales qui ■ne sont qu'une reproduction affaiblie et abrégée de la chirurgie de Guy de Chauliac.
Vidus Vidius, Florentin, qui en 1540 publia un livre sur la chirurgie grecque avec des commentaires sur Hippocrale et sur Galien qu 11 dedia à François I-r. I| fui appelé de Florence à Paris et fut.
aussitôt nommé lecteur royal en chirurgie au collège de France et médecin du roi. C'est ainsi qu'on traite les étrangers en France au détriment des nationaux.
Un Germain Colot de Paris, qui sous Louis XI serait l'inventeur de la taille par le haut appareil ou taille hypogastrique. Il l'aurait pratiquée sur un archer de Bagnolet, condamné à mort en 1475, et qui lui aurait été livré avec grâce promise s'il guérissait de Topération, ce qui eut lieu. Mais le fait est incertain, et Malgaigne qui le critique judicieusement a montré qu'il est presque impossible de rien conclure de scientifique d'après le récit donné par la chronique scandaleuse d'où on l'a tiré.
Laurent Colot, qui en 1556, sous Henri H, pratiquait la taille telle qu'il l'avait apprise d'Octavien Yille, élève de Marianus.
Severin Pineau (1578-1619), lithotomiste et chirurgien assez habile de Paris, maître du collège Saint-Côme, auquel on doit un mémoire sur l'extraction des calculs de la vessie et deux autres opuscules.
Le plus célèbre des chirurgiens du XVP siècle est A. Paré, né à Laval en 1510. D'abord chirurgien-militaire dans la campagne de François I" en Italie, il fut plus tard chirurgien de François II et de Charles IX. Ses œuvres chirurgicales ont été publiées avec un ; , grand luxe d'érudition par Malgaigne. Elles renferment surtout un ;j traitement plus rationnel des plaies d'armes à feu qu'il ne croyait pas envenimées ni brûlées, il les traitait en les dilatant pour enlever le projectile, les pansait avec l'huile de rose, ne voulait pas qu'on arrachât toutes les esquilles, et n'arrivait à l'ampulalion que s'il y avait gangrène par lésion des artères. C'était toute une révolution thérapeutique, car l'idée que les plaies d'armes à feu faites par la poudre et la balle étaient empoisonnées avait amené les chirurgiens à les cautériser au fer rouge ou à l'huile bouillante, pour détruire le poison, et à panser ensuite au beurre ou avec les digestifs pour amener la chute de l'escharre.
Il substitua la ligature à la cautérisation dans la section des artères et c'est lui le premier qui, au siège de Damvilliers, en 1551 et 1552, lia les artères au moment des amputations.
La chirurgie et l'humanité lui doivent la suppression des cautérisations dans les plaies d'armes à feu et la ligature artérielle dans les amputations. Ce sont là ses vrais titres de gloire.
On lui doit aussi le diagnostic plus exact des fractures du col du fémur, jusque-là toujours confondue avec la luxation de la hanche ; — l'interdiction de faire le trépan sur Jes sutures du crâne ; un traité sur les abcès du foie à la suite des plaies de tète; sur les plaies du cou
intéressant les \-eines jugulaires et la trachée ; sur la bronchotomie qu'il pratiqua avec succès ; sur le traitement de l'hydrocèle par le séton de préférence à l'incision ; sur les plaies du nerf médian, sur les abcès du pharynx qu'il ouvrait avec un pliaryngotome spécial, etc.
Le livre de Paré est peut-être un peu long et diffus, mais ce qu'il renferme de vues neuves et originales en fait une œuvre à part et justiûe bien le jugement de la plupart des historiens, qui regardent son auteur comme le père de la chirurgie moderne. Ils diffèrent en cela de la vieille faculté du xvi" siècle qui censura, et interdit le livre de YIgnare. En effet, Ambroise Paré ayant publié un gros volume de médecine et de chirurgie, la Faculté de médecine de Paris s'en indigne, déclarant que ce livre ne peut être d'un homme aussi « notoirement ignare, et qui ne connaît pas même les premiers éléments de la grammaire, et des langues latine et grecque (1), » enfin qu'elle poursuivra le téméraire devant le Parlement.
Ambroise Parér eçut, en effet, cet affront. Leprévôt et les échevins de Paris demandèrent que son livre soit brûlé « comme contenant plusieurs choses impudiques et contraires à la morale publique. » André Malaisé, chirurgien de Paris, déclara que, dans le susdit livre, il y avait des chapitres entiers de lui, et que Paré était un plagiaire'
Un arrêt du Parlement (U juillet 1575) fit défense à tous libraires et imprimeurs de vendre et d'imprimer aucun livre de médecine ou de chirurgie sans l'approbation de la Faculté.
Pour finir. Paré fut obligé (5 avril 1578) de passer sous les ciseaux de la Compagnie de la rue de la Biicherie et son livre fut examiné, châtié par une commission composée de Liebault, Marescot, Duval, Lamer, Hautain, Lusson, Rebours Héron.
De nos jours, il y a encore des historiens qui ont les mêmes sentiments restrictifs pour ce chirurgien, car dans son Histoire des sciences médicales, Daremberg, qui consacre 84 pages à Paracelse qu'il considère comme un fou, n'accorde que trois lignes à Ambroise Paré et il ne mentionne même pas sa théorie des plaies d'armes à feu.
Barlhélemi Maggi, médecin de Bologne, adopta toute la thérapeutique de Paré sur les plaies d'armes à feu sans en nommer l'auteur, et il la répandit ainsi en Italie dans un livre publié en 1552, sept ans après la publication du chirurgien français. — L'énoncé des dates suffit pour empêcher toute erreur. La doctrine de Paré fut également adoptée par Léonard Botal de Turin qui n'en indique
(1) Union médicale du 28 mai 1573.
pas davantage l'auteur , par Jean Lange en Allemagne dans des lettres publiées en 1554 où il est question des plaies d'armes à feu à un même point de vue, et enfin un peu plus tard par tous les chirurgiens sans exception .-
Parmi les autres chirurgiens du xvi^ siècle, contemporains, successeurs ou élèves d'Ambroise Paré — il faut citer :
Son disciple- Jacques Guillemeau d'Orléans, chirurgien de Henri lY, qui a laissé un livre sur les opérations de chirurgie (1602) où se trouvent quelques modifications du trépan dans ses indications et dans l'instrumentation ; il a repris dans l'hydrocèle l'incision du scrotum qui avait été bannie par A. Paré ; il opérait les anévrysmes par ligature en suivant les anciens procédés et les varices par les caustiques minéraux, son caustique de velours, qui n'est autre que la lessive des savonniers. C'est un livre qui ne manque pas d'intérêt.
Il s'occupa beaucoup d'ophthalm ologie et c'est un des principaux réformateurs de l'art des accouchements. — On lui doit le précepte de faire l'accouchement dans les hémorrhagies qui surviennent avant la délivrance, et, dans la délivrance, de ne pas arracher violemment le placenta, plus cinq observations malheureuses d'opération césarienne.
Pigray est aussi un autre disciple de Paré qui n'a rien laissa d^'iraportant, mais parmi les contemporains il faut mentionner :
Barthélemi Cabrol, professeur à Montpellier, où il porta les doctrines chirurgicales d'Amb. Paré, etc.
Pierre Franco, qui exerça à Berne, à Lausanne et à Orange. Ce chirurgien a publié en 1558 ou 1568 un traité des hernies dont Paré ne parle pas, bien qu'il ait été publié à Paris, et où, comme perfectionnement capital, il y a le débridement de l'anneau pour faire cesser l'étranglement, et rendre la réduction plus facile. — C'est lui l'auteur du procédé de la taille par le haut appareil. En 1560, il opérait à Lausanne un enfant de deux ans, et il avait commencé à agir par le petit appareil lorsqu'il s'aperçut qu'il avait affaire à un calcul gros comme un œuf de poule qui ne pourrait pas sortir par en bas. — Cliangeant alors d'opération, et voyant la vessie faire saillie au-dessus du pubis, il incisa la région hypogaslrique, tira le calcul et obtint la guérison du malade. — Cette opération plus facile chez les enfants en raison du peu de profondeur du bassin a moins de chances de réussir chez l'adi^lte, mais, dans certains cas, on est encore obligé d'y recourir.
Chez les femmes, Franco conseille seulement de dilater l'urètre et de saisir le calcul avec des teuelles sans rien inciser. — 11 in-
ANATOMISME ET ÉCOLE ANATOMIQUE — DE LA CfllRURGIE 517
venta aussi un lithotome caché et des tenettes dont on ne se sert plus aujourd'hui.
Yésale (1514-1555), le grand anatomiste auquel on doit une chirurgie assez médiocre, publiée après sa mort par Pierre Borgarucci.
Gabriel Fallope (1525 à 4563), le célèbre anatomiste, fut en même temps un habile chirurgien. On lui doit un commentaire sur Hippocrate à propos des plaies de tête, dans lequel il conseille les réfrigérants, les styptiques et les médicaments internes; ailleurs il prescrit pour les fractures du crâne d'appliquer le trépan avant le quatrième jour, et l'usage prudent du ciseau pour enlever les esquilles. Il dit avoir enlevé de grandes portions de la substance corticale du cerveau sans qu'il en soit résulté d'inconvénient.
Dans les amputations, il se servait d'un couteau rougi à blanc et brûlait une seconde fois les vaisseaux. Quelle barbarie ! {De tumor. praeter. natur., p. 665.) Cependant, à propos des blessures^ (de vulnerih. particul., p. 211) en cas d'hémorrhagie, il se servait de la ligature. La cautérisation au fer rouge sur l'anneau inguinal était aussi son remède contre la hernie. — Contre les ulcères, il employait l'alun, et, s'il y avait au-dessous une carie osseuse, il recourait au fer rouge; quand il s'agissait d'une ulcération cancéreuse, il enlevait le mal et cautérisait les racines. Sa chirurgie ne vaut pas son anatomie.
César Aranziou Arantius(1580), professeur d'anatomie à Bologne, a laissé un livre sur les tumeurs, imprimé à Venise en 1595, et dans lequel se trouve la description d'une pince particulière pour l'extirpation des polypes du nez, — Il fut assez célèbre par ses opérations de la fistule à l'anus ; — dans les anévrysmes, il se contentait de recourir aux astringents sans songer à l'opération, comme dans le cancer, il se contentait d'application de remèdes à la guimauve et à l'huile d'amandes douces. — On lui doit aussi le traitement des taies de la cornée par la cautérisation d'acide oxalique, — de l'hydrocéphale par la transpiration de la tête que produit l'application d'un grand emplâtre diapalme.
Piousset (1581), médecin du duc de Savone, lithotomiste auquel on doit un travail original sur l'opération césarienne restaurée au comniencement de xvi" siècle par un ignorant, Nufer de Turgan, charcutier, qui la pratiqua sur sa propre femme. (Bauliin, in appendice ad Rousseti hysteromotok.) Adrien et Jacques d'Amboise.
Thevenin, oculiste, opérateur du roi (1645), auquel on doit un recueil d'opération de chirurgie et un traité des tumeurs qui ne reproduisent que les connaissances du temps.
Nicolas Habicot, né en 1598, mort en 1G24, chirurgien'anatomiste célèbre par ses succès dans la bronchotomie et son enseignement àl'Hôtel-Dieu de Paris. '
François d'Arcéus, chirurgien Espagnol, qui vivait vers 1580, publia un livre sur la méthode de guérir les plaies de tête et des autres parties du corps. Pour lui, le trépan est très-utile, si ce n'est chez les enfants et chez ceux qui ont des fractures très-étendues; son traitement des fistules à l'anus par le gaïac, l'huile et le baume qui porte son nom a été si célèbre que Ton venait, dit Sprengel, de toutes les parties de la France et de l'Espagne se faire soigner par lui.
Dans toute cette période, le mouvement chirurgical a été fort actif, mais encore dominé en très-grande partie par l'autorité des chirurgiens grecs et arabes. — On y retrouve toute îa chirurgie du passé, mais, çà et là, des tentatives pour en secouer le joug. Paracelse et surtout Amb. Paré furent les plus audacieux sous ce rapport, mais les découvertes ne sont pas très-nombreuses. En voici le résumé :