‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales. Tome 2Chapitre 49 sur 130 · DE L’IATRO-MÉCANISME — BAGLIVI · texte numérisé non relu

DE L’IATRO-MÉCANISME — BAGLIVI

Toutefois, ie fond de sa doctrine est principalement iatro-mécanique et mathématique. C’est de sa part un hommage à Borelli qu’il célèbre tout particulièrement, et un tribut à la méthode expérimentale qui paraît être le tempérament de son esprit supérieur. — Il y a en lui beaucoup du libre chercheur qui, ne subissant le joug d’aucun système, leur emprunte ce qu’ils ont de vrai et d’utile. — Aussi est-il vraiment difficile de le caractériser philosophiquement. — ■ Il reconnaît au dehors de lui trop d’autorités doctrinales différentes pour être lui-même une autorité doctrinale réelle.

Afin de justifier ce que je viens de dire, je vais donner une courte analyse de ses Préceptes de médecine pratique, qui ont été fort élégamment traduits en français par le Dr Boucher et que chacun pourrait lire' avec plus d’intérêt que n’en inspirent bien des productions récentes.

Ce livre révèle à la fois le philosophe et le clinicien consommé dans l’art du Pronostic. Il se compose de deux parties écrites l’une et l’autre avec concision, sous forme aphoristique.

Dans la première qui débute par une profession de foi naturiste, « ministre de la nature et son interprète, le médecin doit se rappeler que le seul moyen de commander à la nature c’est de savoir d’abord lui obéir soi-même >■>.... il s’occupe de la nécessité des observations en médecine afin de garantir l’esprit des écueils où entraînent l’imagination et l’hypothèse. «... Les hommes prudents et réfléchis regardent généralement comme étrangère à la science cette partie de la médecine qui s’abandonne aux: spéculations. La science, en effet, ne se compose que de choses parfaitement connues et pénétrées, ses préceptes sont en dehors des caprices de l’opinion ; les raisons qu’elle donne ont de la méthode et de la certitude ; et si elle nous montre un chemin nous y pouvons diriger nos pas, sàns crainte de tomber dans quelque erreur pratique. Mais toutes ces hypothèses ou semble se complaire la vanité de notre siècle, peut-on trouver rien de plus vague et de plus incertain qu’elles? Voyez-les : qu’orit-elles à nous offrir pour la plupart, si ce n’est de simples conjectures, dont l’analogie 's’empare ensuite pour nous traîner de tous côtés, et quelquefois de côtés tous contraires?

« Ce n’est donc point dans la pénétration de l’esprit humain qu’il faut aller chercher le berceau de cet art sublime : c’est l’observation fine, délicate, incessante, c’est une sorte d’espionnage de la nature qui a créé la médecine ; on pourrait la regarder comme un monument de la science générale, agrandi chaque jour, par les travaux des hommes de génie de tous les siècles ; ou enfin comme l’esprit d’une foule d’hommes réuni dans un seul: »

„ Si la nécessité inventa la médecine, c’est l’expérience qui la perfectionna : inculte et grossière dans les premiers âges chaque jour lui apporta des observations nouvelles, qui, s’éclairant les unes les autres, et éclairées toutes ensemble par le flambeau de la raison, ne tardèrent point à faire de la médecine une science libérale et profonde.»

« Suivant un vieux proverbe, ce n’est point le fil-à-plomb qui s’accommode aux pierres, mais bien les pierres qui s’accommodent au fil-à-plomb. C’est exactement le cas de la médecine : ses plus beaux raisonnements ne sont autre chose que les pierres apportées par chacun à l’édifice de la science ; ils doivent par conséquent se ranger au fil de la nature ; et puisque ce fil éternel, immuablement suspendu par la main de Dieu dans l’univers, ne peut fléchir jamais de l’épaisseur d’un cheveu, pour s’accommoder aux erreurs de nos imaginations, il faut bien que les raisonnements de l’homme aillent eux-mêmes se fléchir et s’accommoder à lui. »

«Il y a deux pivots principaux sur lesquels roule toute la médecine : le raisonnement, et l’observation ; mais l’observation est en outre le fil qui doit régler les raisonnements de l’homme. Chaque maladie a sa nature particulière et certaine, à l’abri du caprice des théories; il n’en est pas une aussi qui n’ait, de la même façon, son mode d’invasion, ses progrès, sa période d’état et sa terminaison propre ; et comme tout cela se passe sans le secours de l’esprit, en dehors même de ses opérations, celui qui veut en pénétrer la nature ne trouvera jamais dans les subtiles et obscures discussions de la dialectique l’ombre même de l’utilité qu’il puiserait à pleines mains dans l’opiniâtre observation de tous les phénomènes morbides et dans l’habile imitation, je dirais presque dans l’imitation servile des méthodes de la nature.

« Il arrive tous les jours en médecine de voir démentir par l’évènement les prévisions les mieux fondées sur le raisonnement et l’expérience. Faut-il en accuser l’insuffisance des préceptes d’un art sublime ou n’est-il pas beaucoup plus naturel encore d’en accuser l’incroyable multiplicité des causes morbides de toutes espèces, et surtout la négligence ou les erreurs du malade, celle des personnes qui l’entourent, et celle du médecin lui-même, dans la détermination et l’application des divers agents thérapeutiques?

« Les uns donnent trop au raisonnement et rien à l’expérience ; les autres font tout le contraire. Tous sont également aveugles, et voilà la source malheureuse de ' ces disputes sans fin qui déchirent la médecine et rejettent dans deux camps opposés la pratique et la théorie. »

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« Il y a sans doute un système que nous n’avons point pénétré encore et que nous ne pénétrerons jamais : c’est celte délicate et admirable texture des tissus de l’organisme, que Dieu a mise au-dessus des sens de l’homme, et même au-dessus de son intelligence. Mais prenons-y garde, l’expérience peut aussi nous égarer, si elle veut marcher seule, sans l’appui de la raison ; laissons donc chacune d’elles prêter à l’autre sa propre lumière ; toutes deux sans cela peuvent également nous mener à l’erreur. » ( Baglivi , traduction de Boucher, pages 4, 5 et suiv.)

Il parle ensuite des obstacles qui ont empêché les médecins d'apporter dans leurs observations le soin nécessaire et qui sont :

Le mépris des médecins anciens qui méritent tel respect et que Paracelse et Van-Helmont ont eu si grand tort d’attaquer.

« Ce sont des éloges qu’ils me semblent mériter plutôt que des dédains ou des calomnies (p. 19); — non-seulement c’est une chose indigne « d’un honnête homme et d’un homme docte, mais c’est encore un dommage causé à l’état et au progrès des sciences ellesmêmes » (p. 17). Puis après avoir montré les services rendus à la science par les principes de diagnostic, de pronostic et le traitement tirés d’Hippocrate et de Galien, il ajoute (p. 20) :

« Tout cela, cependant, n’a point suffi pour mettre à l’abri des envieuses calomnies de la médecine moderne les grands hommes des siècles passés : on crut pouvoir sans rougir exposer aux risées du monde leur pratique et leur théorie ; et, comme l’habitude endurcit, on aima mieux, à la fin, se jeter dans la nuit de l’erreur avec des hommes entourés d’une admiration ridicule, plutôt que de raisonner juste avec des hommes de sagesse et de science, qu’on ne pouvait se résoudre à estimer. Refuser obstinément à Galien la justice qu’il mérite, le poursuivre de malédictions impudentes, comme s’il ri’ était véritablement que le dernier, le plus méchant de tous les hommes ; décerner au contraire aux médecins modernes ces titres superbes de dieux ou de princes de la science ; c’est, je crois, faire preuve de peu de sagesse, et se montrer absolument dépourvu de respect pour ceux qui nous ont tout appris » (p. 20).

Les idoles médicales aux pieds desquelles se prosternent les courtisans de chaque époque qui demandent un avenir à leur maître et attendent l’expression de sa pensée pour penser comme lui, ou bien les esprits faciles et routiniers qui n’ont raison d’agir d’une certaine manière que de celle dé savoir que les autres font ce qu’il va faire. — Et à ce sujet il passe en revue les erreurs dominantes de son temps sur une médication à la mode, sur la doctrine patho-

génique d’un principe acide qu’il faut combattre par les alcalins, sur les prétentions vaines des sciences théoriques sur la science pratique, sur le néant des bibliomanes qui « réunissent à grands frais des bibliothèques sur lesquelles ils ne jettent pas les yeux, qui se font agréger à une foule de sociétés savantes pour voir tous les jours la gloire de leur nom dans les recueils littéraires et scientifiques. » .

Les fausses, analogies et les comparaisons fausses de ceux qui tirent des inductions de faits non comparables, entre végétaux et animaux, entre réactions vivantes et réactions de laboratoire, puis il montre sa préférence, pour riatro-mécanisme (p. 32) :

« D’un autre côté, les iatro-mécaniciens, qui partent de divers principes mathématiques, ceux de la statique, de l’hydraulique, de la pesanteur, et qui veulent les appliquer à la structure du corps vivant, ceux-là ont philosophiquement raison de le faire, car le corps de l’homme, en tout ce qui regarde la structure animale, est soumis au nombre,- au poids, à la mesure, et subit dès lors toutes les conséquences qui en dépendent. Telle fut sans doute la volonté de Dieu, le père souverain des choses, lorsque, pour rendre cette machine animale plus propre à exécuter les ordres de l’âme, il n’employa, ce semble, que le compas et la craie du mathématicien , pour tracer dans l’économie du corps de l’homme l’arrangement harmonieux des proportions et (les mouvements. »

« Si donc les inductions analogiques tirées de la mécanique et de de l’anatomie offrent des rapports si étroits avec la thérapeutique, et beaucoup plus de certitude que toutes les autres hypothèses, on comprendra sans difficulté comment il s’est fait que deux hommes illustres, Borelli à Rome et Bellini à Florence, voulant raffermir sur des fondements l’édifice ébranlé de la science, ne trouvèrent pas de moyen qui leur semblât aussi puissant que l’application des règles anatomieo-mécaniques à l'explication des effets morbides ; aussi , rien n’est plus digne d’être médité que leurs savants ouvrages également glorieux pour la science et la patrie, et utiles pour l’humanité. Mais ceux qui cherchent au fond des cornues chimiques les résultats de réactions minérales pour en déduire analogiquement des résultats semblables dans les corps animés par la vie, ceux-là ne se contentent pas d’arriver à des conclusions fausses, ils fournissent encore aux fatales erreurs qui inondent la médecine de nos jours un appui et une force incroyables.

« Il y aurait cependant pour eux un moyeu d’arriver à des résultats bien plus beaux, ce serait d’appeler à leur aide une sorte d’anatomie par infusion, en cherchant à opérer sur les êtres vivants le

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mélange des liquides animaux avec les liquides végétaux ou chimiques, et en s’attachant ensuite à examiner avec soin le résultat de ces mélanges » (p, 3 2}$y '

Les lectures mal faites par ceux qui ne contrôlent pas ce qu’ils lisent pour en vérifier l’exactitude ou qui lisent tout indifféremment au lieu de s’en tenir à des livres de choix et surtout « — que la jeunesse le sache, au premier de tous les livres, qui est le malade» (p. 47).

De là, à une condamnation de ces médecins érudits qui ont passé leur vie à mourir sur les. livres sans juger par eux-mêmes des choses de pratique, il n’y avait qu’un pas et Baglivi ne les épargne guère. Qu’y a-t-il en effet de plus triste que ces médecins érudits, chimistes ou mathématiciens, qui, théoriquement proposent des médications que de. nombreuses expériences n’ont pas encore permis d’admettre , ou qui écrivent des appréciations médicales pour lesquelles ils sont d’une incompétence absolue.

La mauvaise interprétation des livres et la manie de faire des systèmes. — Voici comment il s’exprime (p. 5) : « Quand il s’agit de plaider, contre les mauvais interprètes en général, la cause de l’interprétation vraie, il y aurait deux plaidoyers à faire : le premier contre ceux qui interprètent mal les maladies, le second contre ceux qui interprètent mal les livres.

« Mais la première partie de cet ouvrage n’est, pour ainsi dire, d’un bout à l’autre qu’une, longue recherche des moyens de rendre à l’interprétation des maladies la précision et la force que cette partie de la science a perdues de nos jours. Nous n’avons donc à nous occuper dans ce chapitre que des moyens de mettre à nu l’abîme d’erreurs où tombent tous ceux qui, dans l’interprétation des livres, se laissent aller à leur imagination ou à leurs sentiments particuliers.

Jour lugubre, jour malheureux que celui où la médecine et toutes les sciences, à peine échappées aux fureurs des barbares, se virent tout à coup la proie des Arabes ! Est-il possible d’y penser sans que l’âme soit saisie d’une inexprimable douleur ! Les livres grecs étaient à peine arrivés dans leurs écoles : ils s’en emparent, et, au lieu de reproduire simplement, avec scrupule et pureté, le sens de ces précieux ouvrages, ils en fontune source inépuisable d’inutiles et ridicules théories. Or, si cette funeste manière d’interpréter les livres de l’antiquité grecque fut pour ceux qui l’employèrent un titre à la confiance et à l’admiration de leurs contemporains, elle fut malheureusement entre leurs mains un instrument non moins puissant pour éteindre et anéantir toute espèce d’observation médicale. »

« Une grande preuve de cetle vérité, c’est l’état où se trouva la médecine pendant tout le temps que domina dans le monde l’influence des écoles arabes. Ce fut alors un triste spectacle de voir les médecins comme fascinés par quelque opération magique, tourner sans cesse autour du cercle mystérieux des interprétations arabiques, dépénser en stériles commentaires sur les ouvrages de quelques hommes tout le temps d’une vie longue et laborieuse et arriver ainsi jusqu’à oublier même l’usage de leur intelligence. Voilà certainement la source de tant de sophismes, de tant de fictions et d’erreurs qui ont inondé la médecine. Voilà ce qui déshonora cette science sublime et lui arracha le noble et antique patronage de la santé, pour la réduire à n’être plus que la vile esclave des factions philosophiques >> (p. 5).

Enfin, Y abandon des méthodes aphoristiques dans les livres de médecine, ce qui lui semble nuire à la précision ou à la clarté et permettre dans l’histoire des maladies « ces malheureuses et éternelles digressions dans le domaine de la philologie, les superfluités oratoires, les questions vides et creuses et mille autres bagatelles qui lui ont fait perdre toute sa force et presque toute sa vie. »

Toute cette première partie qui sert d’introduction à l’histoire des maladies, est presque un exposé philosophique de la méthode médicale et un jugement sur les différentes directions à suivre. — Il n’y a rien à en retrancher. Cela n’a pas vieilli et peut encore être lu avec autant de profit que de plaisir — c’est l’œuvre d’un esprit sérieux et distingué, ennemi des abus de la raison et de l’hypothèse, respectueux des belles traditions du passé , mais adversaire du fétichisme scientifique, partisan convaincu de l’observation et de l’expérimentation. — On y trouve la censure de la Chimiâtrie mais non de la chimie, et l’apologie fort discrète d’aillieurs de Tiatro-mécanisme.

Dans les descriptions aphoristiques des maladies et de quelques symptômes, considérés comme ayant une importance exceptionnelle qu’il donne sans suivre aucune classification, Baglivi se montre plutôt praticien que doctrinaire, et tournant toute son attention sur le pronostic. C’est à peine en thérapeutique si on retrouve quelques applications de sa théorie physiologique sur la fibre motrice et morbide, ou sur l’iatro-mécanicisme, mais en revanche on y voit régner une Chimiâtrie sage et raisonnable qui paraît être inhérente à l’époque et qui devait s’imposer à tous. Néanmoins, chez un médecin qui à tout propos condamne les hypothèses chimiâtriques, celte remarque n’est pas sans avoir quelque importance.

Il commence très-longuement par la pleurésie , d’une façon qui

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