‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales. Tome 2Chapitre 50 sur 130 · DE L’IATRO-MÉCANISME — BAGLIVI · texte numérisé non relu

DE L’IATRO-MÉCANISME — BAGLIVI

ne ressemble en rien aux méthodes nosographiques récentes, qui ne plairait par conséquent point à un élève habitué au cadre monotone de la scholastique médicale, mais qui doit satisfaire le médecin en raison des hautes questions de pronostic qui s’y trouvent indiquées. Sans doute, le diagnostic laisse à désirer, mais même avec celte incertitude, l’immensité des réflexions cliniques importantes donne un grand intérêt à ce tableau où se mêlent alternativement toutes les formes de la pleurésie, et tout ce qui a trait à leur diagnostic, au pronostic et au traitement.

Ici, l’influence des doctrines se fait un peu sentir, mais avec discrétion. Il* est superficiellement question des moyens d’atténuer l’éréthisme ou le relâchement de la fibre, puis, chose incroyable, après une attaque indignée contre les moyens chimiques, lui-même donne une théorie chimiâtrique incroyable de la pleurésie. Il est impossible de se démentir d’une façon plus fâcheuse et d’oublier plus vite les principes d’une méthode d’observation que l’on considérait comme étant ennemie de toute hypothèse. On va en juger :

« Après tout ce que nous avons dit jusqu’ici, appuyé sur l’autorité des plus grands hommes, on peut voir avec certitude de combien de précautions doit s entourer le médecin prudent quand il veut combattre une pleurésie par la purgation ou la saignée, et avec quelle exactitude il doit fixer dans sa mémoire les préceptes que nous venons de passer en revue.

« Mais si l’on ignore ces principes, ou si I on én fait à la pratique une application vicieuse, on a guère le droit de s’étonner quand on voit, après l’emploi d’une saignée ou après l’imprudente administration d’un purgatif, les malades tombertout à coup dans un état plus grave ou même s’éteindre.

« Pour éviter désormais d’aussi tristes inconvénients, je prie les médecins, au nom du vieux père de la médecine, au nom de cette vieille et noble école de Cos, je les conjure d’apporter dans le traitement de là pleurésie, à Rome, une défiance sans bornes contre ces misérables charlatans de chimie, fourbes effrontés qui, sans s’arrêter nulle part, s’en vont éternellement d’une ville à l’autre et qu’un mauvais destin semble s’obstiner chaque jour à rassembler dans nos murs, où les pauvres malades se laissent bercer par eux d un vain espoir de remèdes infaillibles. Ce sont là les hommes dont j’ai parlé si souvent dans mes livres; je le rappelle ici à ce chimiste hollandais qui ne cesse d insulter chaque jour les disciples d’Hippocrate. Ce n’est pas contre les bons chimistes, au nombre desquels, peut-être, il faut le compter lui-même, mais c’est contre cette espèce d’hommes que je m’élève sans cesse, c’est contre leurs dia-

phorétiques puissants, leurs sels volatils, leurs secrets astrologiques, toutes leurs poudres enfin qu’ils vendent avec bruit à la sottise, et que des médecins sans crédit et sans nom viennent ensuite, aux risques 'et périls des malades , administrer indifféremment dans toute espèce de pleurésie et à quelque période que ce puisse être.

« Au lieu donc de s’abandonner à une funeste confiance dans ces sortes de gens et de remèdes, examinons d’abord si la pleurésie est sous la dépendance d’une cause vraiment inflammatoire ou si elle provient de l’altération des humeurs amassées dans les premières voies, ou bien enfin si elle est produite par l’écoulement d’une humeur âcre venant de la tête, comme le croyait l’antiquité, ou plutôt comme nous le pensons nous-même, par des sels âcres, ténus, brûlants, scorbutiques, hypocbondriaques, hémorrhoïdaux, herpétiques, par les sels enfin de toute nature qui peuvent être la cause ou l’expression de quelque maladie principale.

« Ces sels dissolvent les humeurs altérées, ils les enflamment, les mêlent aux autres liquides, et quand celles-ci sont arrivées au poumon, elles y donnent naissance à des pleurésies, à des péripneumonies, à des douleurs de côté, avec tout l’appareil de la. fièvre et des autres symptômes caractéristiques de ces maladies.

« Or, tout cela doit être considéré comme un résultat de l'irritation produite par l’action mordicante des sels, bien plutôt que comme une affection véritablement inflammatoire ; et ce sont là les pleurésies que j ai l’habitude d’appeler lymphatiques ou fausses, parce que c’est la lymphe, ce premier dissolvant des sels, qui, une fois chargée de ces principes morbides, allume et entretient cette sorte de pleurésie.

« Ainsi donc, dans la pleurésie vraiment inflammatoire, l’inflammation elle-même exige que l’on saigne Sur-le-champ. De cette manière, les vaisseaux se dégonflent et rien ne s’oppose plus au libre passage des fluides que l’éréthisme des fibres pulmonaires retenait dans le tissu des poumons; la saignée relâche tout à coup la tension des solides et l’énorme pression peut se faire avec facilité par les crachats ou toute autre voie qu’il plaît à la nature de choisir.

« Si enfin c’est un sel. âcre, scorbutique, dissolvant qui occasionne la pleurésie, il ne faut recourir aux émissions sanguines qu’avec des précautions infinies, à moins qu’une excessive inflammation des poumons, allumée par l’âcreté même de cés sels, ne rende cette évacuation absolument indispensable.

« Quant à l’appréciation des cas qui indiquent la purgation, il faut s’en tenir aux préceptes des maîtres de l’art, que nous avons re-

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cueillis il n’y a qu’un instant, il ne faut point oùblier ensuite que lorsqu’il s’agit de cette espèce de pleurésie produite par l’acrimonie et la dissolution dès humeurs, le traitement doit nécessairement se compléter par les tisanes de mauve. »

« Voici maintenant, selon mes propres observations à Rome, les symptômes qui dénotent cette acrimonie des humeurs chez l’homme. Je passe sous silertcè tout le reste des symptômes qui caractérisent l’acrimonie des humeurs, et que l’on peut facilement rechercher et apprendre dans tous les livres de médecine. »

Je tenais :à préciser dès faits et à 'bien montrer au lecteur qüe mon jugement sur la philosophie médicale mixte de Baglivi est bien motivé. Ce qu’il a écrit sur les fièvres le prouve d’une façon bien plus éclatante.

« Puisque mous en sommes à parler des fièvres, je ne puis m’empêcher d’exprimer ici mon étonnement de voir que la plus grande partie des médecins d’aujourd’hui veulent absolument trouver la source de toutes les maladies, et spécialement Celle dès fièvres, dans la seule action dés acides; ce qui les amène nécessairement à les combattre toutes, sans distinction et au grand détriment dés malades par l’usage des anti-acides. Or, pour quiconque examinera la eho'se sans préjugé, l’action des alcalis, au contraire, altérables de tant de façdhs, pourra devenir bien plus souvent le büt dés méfiances de la médecine. Examinons, éh effet, comment se passent au milieu de l’économie animale, tous les phénomènes qui ont lieu dans le sang; c’est au moyen de fermentations diverses que tout cela s’exécute, fie cessant ici que pour 'recommencer là ; tantôt elles prennent trop d’activité, tantôt l’altération est plus profonde qu’elle ne devrait être; niais le résultat définitif de ces fermentations est bien moins un produit acide qu’un sel alcalin, lixiviel, âcre, calciné, ou quelque autre chose de même nature. »

« C’est ce que l’on observe principalement dans les fièvres, où l’on voit généralement dés signes manifestés qui décèlent la présence de ces sels âcres, alcalins, lixiviels, calcinés et autres; aussi, beaucoup d’entre ellés se guérissent- elles simplement au moyen des seuls délayants, aiguisés avec quelque doux acide; comme on le voit chaque jour dans les fièvres ardentes. Voilà ce qui fait qu’on ne peut trop exalter les propriétés singulières de l’àcide sulfureux dont la vertu subacide suffit souvent pour étouffer dans leur germe la plupart des fièvres qui dépendent des variations de l’atmosphère, et d’autres fièvres même plus ardentes.

« Ici, à Rome, les fièvres d’été qui sont dues à des variations de

l’atmosphère ne sont point produites par des sels alcalino-âcres. Or, il est bien entendu que je ne parle pas ici de ces funestes erreurs de régime que la soif du plaisir fait commettre à la campagne et qui deviennent la source d’un certain nombre de fièvres dont on ne peut accuser l’atmosphère. Quant aux autres, voici comment nous entendons leur production. La chaleur active du soleil détache et élève dans l’air une infinité de molécules terreuses ou minérales; une fois répandues dans l’atmosphère, de nouveaux torrents de chaleur viennent chaque jour les diviser davantage, les cohober, les disséminer; elles acquièrent ainsi en peu de temps une volatilité suprême et un caractère alcalino-âcre, bien plutôt encore que de l’acidité.

«Dans cet état de ténuité infinie, l’activité respiratoire les fait pénétrer dans le torrent de la circulation ; elles y dissolvent la masse de sang, et cette dissolution y engendre bientôt tous les effets de la coagulation. Ceci d’ailleurs est évidemment conforme à l’expérience; car si nous considérons les acides, même les plus puissants, quand ils ont subi une fermentation quelconque, soit par la réaction intime et lente des éléments, soit par la chaleur, nous trouverons qu’ils deviennent doux ou bien insipides et alcalins; la fermentation a émoussé les pointes de l’acide et lui a donné tous les caractères de l’alcali.

« Voilà comment il se fait que l’eàu thériacale, d’abord acide, devient douce au bout d’un an ou deux. Il n’y a pas jusqu’aux esprits acides eux- mêmes qui ne se dulcifient avec le temps, et il en est de même de tout le reste. Je ne prétends pas nier d’ailleurs que des productions acides développées dans l’appareil des premières voies puissent pénétrer dans la masse du sang et y exciter des fermentations malheureuses : mais on doit avouer aussi qu’il faut pour cela que ces acides soient bien puissants, car, autrement, un certain temps de fermentation de ces acides avec le sang aurait bientôt fait d’émousser leurs pointes et de les transformer ainsi nécessairement en alcalins. De cette façon, ils ne seraient plus en état de faire du mal, ou bien, prenant les propriétés alcalines, ils agiraient sur les organes à la manière des alcalis, et c’est à ce titre qu’ils deviendraient une source de maladies ; or, c’est ce qu’il fallait prouver. Mais cette question doit être examinée plus au long dans un traité spécial sur l’innocuité des acides (1) .

Après les fièvres viennent différents chapitres sur les lombrics

(1) Voyez Baglivi, page 93.

DE L’iATRO -MÉCANISME — BAGL1VI dans l'enfance; — sur la variole , la rougeole, et la scarlatine ; — sur F observation des hypocondres daus les maladies aiguës, et là on trouve deux observations sur les altérations de la fibre motrice lorsque l’éréthisme des fibres intestinales ou le relâchement de leur ton produit le météorisme; sur les tumeurs et suppurations aux parois abdominales , et ici la théorie chimiâtrique suivante :

« Les hommes qui sont pleins1 d’humeurs acrimonieuses et salines sont généralement tourmentés de douleurs qui se jettent tantôt d’un côté tantôt de l’autre. Or, s’il arrive que des humeurs de cette nature viennent à se glisser entre les muscles de l’hypocondre droit ou gauche, ou vers la région ombilicale, elles y portent avec elles des douleurs trompeuses qu’on serait tenté de rapporter à la rate, au foie ou à l’intestin, tandis qu’elles n’ont réellement rien de commun avec ces organes et qu’elles ne sont autre chose que des douleurs musculaires purement externes, produites simplement par la présence d’un ichor âcre et corrosif. Quand on a affaire à ces sortes d’affections, les médications qu’on a coutume d’opposer aux maladies douloureuses internes n’ont plus aucune e spèce d’utilité, tandis qu’au contraire les émulsions légères de semences, les fomentations émollientes externes, les purgatifs doux, tels que les tamarins ou les décoctions apéritives, obtiennent alors beaucoup de succès. Si c’est le vice scorbutique qui amène dans l’économie les humeurs âcres dont nous parlons, vous le verrez aux gencives et à la nature du goût perçu par la bouche. »

Sur les crises et les jours critiques qu’il admet entièrement d’après les doctrines d’Hippocrate et pour lesquelles il recommande non l’abstention mais une grande circonspection thérapeutique, car « la nature qui se connaît, fait un peu mieux avec ses crises que les médecins avec leurs remèdes » (p. 129); — sur les sueurs dans les maladies aigues ; — sur les parotides et la surdité dans les maladies aigües ; — sur les urines dans les maladies aiguës ; — sur le pouls; — sur Y inappétence, — sur les douleurs de têtey chapitre qui renferme une singulière hypothèse d’iatro-mécanisme, car si dans les affections cérébrales l’urine est claire c’est que le malade doit mourir; les sels morbides qui devraient la colorer et qui sont *a véritable cause du mal se trouvant retenus dans le cerveau pour y rallumer sans cesse le foyer de la maladie ; — sur Y observation des yeux dans les maladies aiguës ; — sur le décubitus; — sur la voix; — sur le frisson; — sur Yhydropisie sèche ou météorisme phénomène produit « par l’irritation portée sur les fibres solides par

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l’effervescence de l’âcreté des humeurs; l’énergie contractile des fibres se trouve ainsi prodigieusement augmentée et les petits arcs fibrillaires se tendent avec violence, ce qui entraîne une intumescence avide etnonpas, comme on le croyait autrefois, un gonflement par les gaz; — sur Yictère; — mv Y hémorrhagie; — sur les maladies du foie, — des reins; — des 'poumons ; — sur la colique ; — sur le délire; — sur Y asthme ; — sur la dysenterie, etc.

Après cette exposition sentencieuse d’un certain nombre de maladies rassemblées sans aucune classification, Baglivi reprend le cours de ses dissertations générales et, pensant avoir signalé les principaux obstacles qui ont entravé la pratique médicale, il indique d’abord les époques de la médecine et ses progrès. Là il commence par témoigner de son admiration pour la médecine de la Grèce qui touche presque à la perfection, puis il s’élève violemment contre la médecine Arabe, qu’il qualifie de peste arabique; contre la Chimiâtrie de Paracelse et de Yan Helmont accompagné « de tout un cortège d’erreurs, » et même contre les systèmes de ces innombrables écoles de philosophie que son siècle avait vues naître : « l’école de Descartes, celles de Gassendi, l’école mécanique, l’école physico- mécanique et mille autres encore dont les fondateurs et les disciples sans s’être même donné la peine de jeter les yeux sur les médecines, ne craignirent point cependant de s’en faire les juges, et d’arranger à leur manière une histoire des maladies dont leurs vaines spéculations avaient fait tous les frais » (p. 232).

Il parle ensuite, dans un chapitre qui est tout entier à lire, des sources de la théorie et de la pratique.

Dans sa pensée, l’observation est la base de la pratique et la dissection, c’est-à-dire l’analyse, celle de toute théorie. Selon la source où puise la médecine, elle prend des aspects différents; de là, toutes les sectes rivales qui se partagent l’empire de la science, les unes futiles, confuses ou rétrogrades, et les autres sérieuses et précises. Il n’y a pas à rechercher quelle est l’importance relative de la théorie et de la pratique, car cette distinction ne devrait pas exister; le seul moyen de progrès c’est la pratique de la philosophie naturelle et expérimentale à laquelle il attribue tous les progrès réalisés de son temps, c’est où se trouve le résumé de sa physiologie mécanique.

ce Les médecins se mirent donc enfin à examiner la structure du corps et les phénomènes de l’organisme, en appliquant à cet examen les principes de la géométrie mécanique, les expériences physico-mécaniques et celles de la chimie. A peine furent-ils entrés dans cette voie salutaire qu’ils se trouvèrent tout à coup en face

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d’une foule de choses inconnues aux siècles passés, et l’on put reconnaître alors que le corps humain, considéré sous le point de vue des actes physiques, n’était au fond qu’un ensemble de mouvements empruntés à la mécanique ou à la chimie, quoique déterminés par des lois d’un ordre purement mathématique.

« Examinez en effet avec quelque attention l’économie physique de l’homme : qu’y trouvez-vous? Ces mâchoires armées de dents qu’est-ce autre chose que des tenailles? l’estomac, c’est une cornue; les veines, les artères, le système entier des vaisseaux, ce sont des tubes hydrauliques; le cœur, c’est un ressort, les viscères ne sont que des cribles, des filtres ; le poumon n’est qu’un soufflet ; qu’est-ce que les muscles, sinon des cordes? qu’est-ce que l’angle oculaire, si ce n’est une poulie? et ainsi de suite. Laissons les chimistes avec leurs grands mots de fusion, de sublimation, de précipitation, vouloir expliquer la nature et chercher ainsi à établir une philosophie à part; ce n’en est pas moins une chose incontestable que tous ces phénomènes doivent se rapporter aux lois de l’équilibre, à celle du coin, de la corde, du ressort et des autres éléments de la mécanique.

« Ainsi donc, les phénomènes de l’économie physique de l’hommé ne pouvant s’expliquer d’une manière un peu claire, un peu facile, qu’au moyen des principes de mathématique expérimentale, ce qui est au fond le langage même de la nature, nous pensons également qu’il n’y a pas de manière plus simple, plus naturelle, et que par conséquent toute théorie basée sur ces principes doit offrir nécessairement beaucoup plus de certitude que les autres.

Si les maladies n’étaient jamais qu’un résultat de quelques lésions des solides de l’économie, rien ne serait facile comme la recherche et l’examen des causes morbides au moyen des principes dont nous venons de parler : mais il est loin d’en être ainsi ; presque toutes au contraire ont leur source dans quelque modification des fluides, et par conséquent c’est une chose toute naturelle, si des principes théor rético-philosophiques sont impuissants à nous éclairer jamais sur la cause véritable et essentielle des maladies. Prenez, en effet, l’homme le plus versé dans la connaissance d’une hypothèse ou d’une philosophie quelconques ; supposez que cet homme ait consacré les plus longues méditations, les travaux les plus opiniâtres sur l’étude des éléments, dans l’état naturel comme dans l’état pathologique, ils échapperont toujours à la science et ne se laisseront pénétrer par aucun effort de l’esprit humain. Les médecins auront beau faire, tout ce qu’ils pourront dire à cet égard ne sera jamais qu’une sorte de feu

follet, une flamme légère qui effleure à peine la peau qu’elle semble

dévorer. »

<c Si, du reste, nous ignorons tout ce qui regarde la forme et la texture intime des molécules qui constituent les liquides animaux, il faut avouer qu’il n’est pas absolument indispensable de la connaître ; il suffit pour guérir de savoir distinguer par expériences les phases diverses des mouvements morbides, dans les fluides animaux, les périodes de progrès, de déclin ou de terminaison. Gomme c’est la nature qui produit ces mouvements et qui les dirige, c’est à eux qu’il faut demander la source véritable des indications, l’opportunité des remèdes et les modifications du traitement. Ceci une fois convenu, il faut bien avouer que l’art de guérir est une chose qu’on ne peut acquérir jamais qu’à force d’usage et d’exercice, et que, par conséquent, sous le rapport du traitement des maladies, la théorie, comme nous le disions plus haut, ne peut se comparer à la pratique » (p. 242).

Le chapitre suivant est consacré à la méthode qu’il propose aux jeunes médecins pour faire la théorie d’une maladie, méthode qui consiste à vérifier toute hypothèse et à ne s’en fier qu’à l’expérience et à l’observation. — Il cite à ce sujet la faute de Césalpin qui, par une intuition de génie, découvrit la circulation sans la démontrer et qui laissa à Harvey le soin d’éclairer la question par les lumières de l’expérience. — Puis, par opposition, il indique toutes les hypothèses de Sylvius de le Boë, de "Van Helmont, de Descartes, etc., qui ne sont restées que des hypothèses.

« La fourmi ramasse des provisions et s’en sert, c’est l’image des empiriques, qui s’en vont çà et là, recueillant des faits, et qui bientôt, sans les soumettre à la pierre de touche de l’expérience et au creuset du raisonnement, se servent sans distinction de tout ce qu’ils ont pu recueillir. L’araignée, au contraire, tire d’elle-même tous les fils de sa toile; elle n’emprunte rien au dehors. C'est ce que font les médecins de la théorie, les purs dialecticiens de la science. L’abeille enfin agit bien mieux que l’une et l’autre : elle va chercher au fond des fleurs un miel brut ; elle l’introduit dans ses organes, elle l’y travaille, elle l’y mûrit, pour ainsi dire, et l’amène ainsi à force de soins, au point de perfection qui lui est nécessaire. "Voilà ce que fait l’abeille; mais si vous cherchez des médecins qui fassent comme elle, vous n’en trouverez pas : les uns prennent la nature, ils en font une abstraction, une chose sans forme, sans réalité; les autres, au contraire, ne voulant accepter que ce qui touche leurs sens, et rien de ce qui vient de la raison, finissent souvent par

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tomber dans une telle confusion d’idées qu’on les voit à la fois dédaigner certaines choses comme trop basses, et baisser les yeux devant certaines autres comme trop élevées » (p. 251).

« Le principe fondamental de la méthode doit être l’examen des phénomènes afin de permettre à l’intelligence de s’élever aux lois qui les dominent et qui les dirigent. — En ce qui touche la médecine, c’est surtout à l’expérience qu’il faut s’adresser pour avoir des lois, des règles certaines et invariables qui guident le jugement et lèvent les doutes qui font naître les cas difficiles.

Dans le chapitre suivant, il s’occupe des maladies de l’âme, de l’influence réciproque du moral sur le physique et du physique sur le moral, et enfin de V influence spéciale du climat de Rome sur les maladies.

La seconde partie du livre de Baglivi est encore de faire ressortir l’énorme importance de l’observation médicale dans la pratique médicale pour l’histoire et la thérapeutique des maladies. Ainsi il divise la science médicale en médecine première et en médecine seconde.

« Ce que j’appelle médecine première, dit-il, c’est l’histoire pure et simple des maladies, c’est le résultat nu de l’observation, puisé au lit du malade, ou recueilli de là bouche du malade lui-même. Pour faire ainsi l’histoire d’une maladie, il n’est besoin d’aucune science étrangère, ni de la connaissance des livres, c’est ce qu’on appelle une science pure, une science propre ; et comme elle n’a d’autres éléments que l’observation et les renseignements fournis par le malade, tout ce qui vient du dehors ne peut jamais être pour elle qu’une source de confusion et de trouble, la triste source de toutes ces erreurs qu’on nous a si souvent reprochées. Le devoir du médecin, dans cette première partie de la science, se borne à jouer le rôle d’un témoin, qui raconte mais n’apprécie pas ; il doit, comme celui-ci, noter avec un soin scrupuleux les circonstances des faits les plus minutieux; car les unes n’ont besoin que de se produire pour mettre aussitôt sur la voie du véritable traitement , et les autres ne sont qu’un flambeau pour marcher sans crainte et sonder la nature des phénomènes les plus mystérieux.

« Or, cela permet de reconnaître deux sortes d’observations, les unes qui éclairent, les autres qui portent des fruits. Ainsi donc, quand il s’agit d’une question aussi grave, quand il s’agit d’établir l’histoire des maladies, gardons-nous bien de faire comme les poètes, dont l’esprit impatient du joug échappe sans cesse au sujet de leurs chants, pour aller s’égarer dans les espaces sans fin de l’imagination; quant à nous, sachons, tout au contraire, nous faire les

esclaves des choses, vaincre la nature à force d’obéissance, et lui

dérober son langage à force de savoir l’écouter.

« Voilà pour la médecine première : J’appelle maintenant médecine seconde tout le reste de la médecine : or, celle-là peut s’appuyer sur les autres sciences, sur la connaissance des auteurs, et enfin sur tout ce que, dans l’école , on appelle, d’une manière générale, la science, la méthode, et la raison » (p. 313).

Puis, il montre que cette médecine première a été retardée dans sa marche par la philosophie spiritualiste qui regardait un peu trop le témoignage des sens comme un guide infidèle, par le mépris que l’école rationaliste fait de l’empirisme, enfin par le défaut d’un maître capable « de tenir le flambeau, et de montrer à nos yeux la méthode expérimentale cachée parmi les mille détours du flambeau sans fin des maladies. » Vient ensuite l’exposé des règles d’une bonne observation pour tracer l’histoire des maladies, pour favoriser ses progrès et pour en déduire les principes de traitement. Tout cela très-bien pensé est à lire et à méditer. — On ne parlerait guère autrement aujourd’hui.

La fin de l’ouvrage est consacrée à des sujets plus divers ; à la création d’une académie qu’il a la faiblesse de croire utile aux progrès de la science, mais il est vrai qu’il lui suppose un but et un programme que nous ne connaissons guère aujourd’hui; — à un spécimen d’histoire première de la goutte ; — aux lacunes à combler en médecine, — à l’étude des causes prochaines et disposantes — et enfin aux moyens d’établir de bonnes indications thérapeutiques.

Ici, Baglivi semble avoir tout à fait oublié le doctrinaire, l’influence prépondérante des solides, l’acrimonie des humeurs, l’Iatromécanisme, et il n’est que praticien et naturiste.

Il montre qu’il faut avant tout déterminer les indications, qui sont la base véritable de la pratique, qu’en général elles sont fondées sur de trompeuses hypothèses et qu’elles ne sont plus guère que la vaine image des théories les plus vaines. — Puis, comme exemple, il cite : le quaternaire humoral des galénistes aboutissant à la recherche de l’humeur peccante et à son évacuation ; l 'acrimonie dans laquelle on demande la cause des maladies et leur remède « un triste fantôme de l’acide et de l’alcali, » les quatre principes des Méthodistes , l’ amer, l’âcre, le relâchant et l’astringent ou, si l’on veut, les principes coagulant, dissolvant, austère et salé ; Y action réciproque des solides sur les fluides, et il dit que souvent tout cela importe bien peu à la guérison des maladies. 11 a vu la même maladie céder à des médicaments chauds et froids, alcalins ou acides, doués de vertus semblables ou de vertus contraires, et en présence

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de faits semblables, il s’écrie qu’il lui est impossible de ne pas croire de plus en plus à la nature médicatrice. — C’est en effet là où conduisent l’expérience des médications internes et l’observation attentive de la plupart des maladies.

La seule chose qui puisse faire avancer la pratique médicale c’est la pratique elle-même, et perdus comme nous le sommes au milieu d’une théorie d’incertitudes et de ténèbres , tâchons de nous faire une théorié fixe et fidèle qui nous fournisse naturellement les indications les plus solides. — Voilà tout Baglivi. Il demande ses indications à la raison et à l’expérience. Il ne faudrait pas exiger de lui trop de précision, car il vous dirait que les indications les plus sûres sont tirées de la nature de la cause , des symptômes et de la violence du mal (p. 419). Evidemment c’est vrai, mais tous ceux dont il blâme les théories n’ont pas fait autre chose que de courir après la découverte de la nature des causes et de la nature des maladies. — Il ne suffit pas de dire en général : Les causes de toutes les maladies consistent dans le relâchement ou dans la tension des fibres primitives de nos tissus. Au lit du malade, devant des élèves qui cherchent à reconnaître les symptômes de cette lésion, et devant des médecins compétents capables de juger les choses, toutes ces théories s’évanouissent, et il ne reste plus qu’un praticien téméraire ou prudent, expert ou fantaisiste, soucieux ou indifférent pour les souffrances du prochain.

C’est bien là l’honnête et vrai médecin instruit autant que personne parmi ses contemporains, prenant l’observation pour règle et l’expérience pour guide, préférant chez les malades s’abstenir et tout attendre de là nature que d’agir en aveugle, mais acceptant et utilisant tous les spécifiques que l’usage a consacrés.

En résumé, Baglivi n’est pas un doctrinaire systématique, et bien que tous les érudits non médecins en aient fait légèrement un Iatro-mécanicien, d’après quelques-unes de ses opinions médicales, ou à cause de sa haute estime pour Borelli, on aurait tort de le considérer comme un pur Iatro-mécanicien. — A ce compte-là, tous les médecins un peu instruits, qui. acceptent le rôle de la mécanique et de l’hydraulique et du calcul dans la physiologie, seraient des iatro-mathématiciens. — Il suffirait de croire que le coeur est une pompe aspirante et foulante, que le larynx est une anche, que l’œil est une chambre noire, etc., pour être rangé parmi les sectaires de llatro mécanisme. Evidemment c’est là une erreur d’appréciation contre laquelle la critique historique doit réagir. Le vrai médecin est à la fois empirique , c’est-à-dire observateur, mécanicien et chimiste, solidiste et humoriste, naturiste, etc., et il n’y a que celui

qui, laissant dans l’ombre la plupart des éléments de la nature humaine, n’en voit qu’un seul, dont il exagère l’influence pour bâtir un système pathologique, qui doit être regardé comme appartenant à une école spéciale : or ce n’est point le cas de Baglivi. La lecture attentive de ses œuvres en fournit largement des preuves.

Toute l’école iatro-mathématique et mécanique d’Italie nous offre des types semblables à celui que je viens de décrire, c’est-à-dire des hommes instruits, cherchant à séparer la théorie, avec ses recherches mathématiques , physiques et mécaniques, d’avec la pratique « qui ne vit que d’observations et d’expérience. » C’est un point de vue essentiel à ne pas oublier pour comprendre l’importance scientifique de cette doctrine. — Elle a eu de nombreux partisans et parmi eux je citerai seulement les plüs distingués : De Sandris, 1696, à Bologne; — Gulielmini, à Venise, 1665-1719 ; — Donzellini, à Venise, 1719; — Bazzicaluve, de Lucques, 1701 ; — Jean Bernouilli, 1667-1748, à Baie; — Michelotti, à Venise, 1721 ; — Mazini, à Padoue, 1748 ; etc.

L’analyse de leurs hypothèses aujourd’hui délaissées n’aurait aucun avantage pour le lecteur et ne pourrait que le fatiguer par une répétition d’erreurs déjà jugées jointes à des variantes iatro-mécaniques personnelles qui n’ont plus d’intérêt. — Cela m’entraînerait d’ailleurs beaucoup trop loin, jetterait la confusion dans mon exposé et masquerait la pensée générale qui me guide pour arriver à bien faire connaître toutes les filiations du système. — Je préfère donc, laissant là les iatro-mécauiciens d’Italie, de second ordre, . montrer ceux de l’Angleterre et faire voir sous quels rapports ils diffèrent de leurs maîtres.

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