‹ Histoire de la médecine. Étude sur nos traditions (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DES ORIG-INES.

On ne connaît guère plus les commencements de la médecine que ceux des autres sciences, et l’on en peut dire ce qu’on peut dire des autres : Dieu en donna les principes, qui ont été développés lentement et avec le temps.

Cependant on aime cette recberche des orig’ines : c’est toujours pour l’homme une des plus intéressantes questions, et il semble qu’il s’inquiète plus sur chaque chose, de l’origine que de la fin. On veut percer les ténèbres qui nous dérobent l’antiquité ; on se plaît à méditer sur les premiers travaux de l’activité humaine, quelque imparfaits qu’ils fussent ; on veut voir le point de départ^ ce qu’il a été, et s’il est loin.

Dieu et l’homme sont au début : c’est le sentiment qui nous a été conservé à travers les temps. « Toute l’antiquité payenne, dit D. Leclerc, a été dans la croyance que les dieux étaient les auteurs de la médecine. \lart de la médecine^ dit Cicéron, a été consacré à ïinvention des dieux immortels, c’est-à-dire qu’on a regardé cet art comme quelque chose d’assez sacré pour avoir été inventé par les dieux. L’auteur du livre intitulé XIntroduction.^ que l’on retrouve dans les œuvres de Galien, nous apprend sur le même sujet que les Grecs attribuaient linvention des arts aux fils des dieux ou à quelques-uns de leurs proches parents qui avaient été instruits par eux. Et Hippocrate fait Dieu auteur de la médecine : Ceux^ dit-il, qui ont les premiers trouvé la manière de guérir les maladies ont jugé que c était un art qui méritait quon en attribuât ï invention à Dieu., ce qui est le sentiment commun. » (D. Leclerc, Hist. de la Méd.., i'‘® partie, livre i®*’, chap. 2.)

Il est certain que c’est bien un art divin celui qui donne à l’homme les moyens de se soulager dans ses maladies; et Dieu seul peut le lui avoir enseigné. Mais faut-il entendre par là que Dieu ait révélé un corps de science médicale complet aux premiers hommes? On a dit que Dieu avait enseigné Adam, le remplissant de toute science et de science parfaite ; que le péché originel lui avait fait perdre toutes ses connaissances, dont il n’a fait que léguer les germes à ses descendants, et que

ceux-ci doivent, par leur travail, féconder ces g’ermes et faire épanouir la science à nouveau. Mais d autres auteurs pensent que Dieu n’avait donné à Adam que les principes sur lesquels toutes les sciences dcA^aient être fondées; que, voyant ensuite les hommes sujets à la maladie, il a enseig’né à quelques-uns des moyens de g’uérir leurs semblables pour entretenir l’amour du prochain, et qu’enfin, pour récompenser nos travaux, prenant en pitié nos misères, il enrichit chaque génération de nouvelles découvertes qu’il insinue et de nouveaux médicaments dont il nous donne l’idée de nous servir.

Quelle que soit l’opinion qu’on adopte dans ce point difficile, il est, en tout cas, certain que l’homme est un être enseigné, et qu’il ne peut arriver à rien s’il n’y est d’abord amené par une insinuation supérieure. Dieu seul a pu donner à l’homme cette insinuation supérieure ; à lui seul peut être rapportée l’invention d’un art aussi divin que la médecine : tout homme sage rend grâces à la Providence créatrice du bien dont il jouit.

Mais, sur l’histoire même des temps primitifs, nous n’en pouvons savoir que ce que les traditions nous apprennent, et nous nous contenterons d’examiner quelles sont les traditions primitives sur l’origine de la médecine chez les différents peuples. En second lieu, nous étudierons comment l’art s’est constitué dans une science écrite avec Hippocrate.

S I- — traditions primitives chez les différents peuples.

1 Tr.aditions des Indes. — On sait que la civilisation des Indes est aujourd’hui considérée par la science historique comme moins ancienne qu’on ne le pensait na-

gnère, et qu’en tout cas, ses périodes manquent absolument de chronolog'ie.

Les renseig’nements sur la médecine de ce pays ne remontent génère qu’à Strabon, qui n’en connaissait luimême que ce qui se faisait de son temps, cinquante ans avant l’ère chrétienne. A cette époque, il existait une classe de médecins que l’on nommait hylobiens , et qui était tout à fait distincte de celle des sorciers et des mag-iciens, lesquels rentraient dans la classe des g'ymnosophites.

Les hylobiens g-uérissaient surtout par le rég’ime, les ong*uents et les applications externes, n’attribuant que peu d’efficacité aux médicaments internes. Leurs connaissances n’étaient pas écrites ; elles ne se conservaient que par la tradition orale.

2° Traditions des Chinois. —Voici ce qu’en rapportent de Blainville et Maupied, qui les ont très-bien analysées : « A entendre les Chinois, ils auraient toujours été aussi avancés qu’ils le sont aujourd’hui. Si l’on prenait à la rig*ueur les termes de leurs anciennes chroniques, il faudrait rapporter aux premiers siècles de la monarchie la composition des ouvrag’es qui traitent de la médecine et des diverses branches de l’histoire naturelle. Un prince dont le nom désig'ne le souverain de la terre, Hoang-ti (1), passe pour avoir écrit un livre intitulé : Simples questions sur les maladies et les moyens d’y remédier; et un autre empereur, qui a conservé le nom de divin - laboureur ( Chin-noung ), est reg*ardé comme l’auteur d’un petit Traité d’histoire naturelle qui a servi de modèle à tous les ouvrag’es du même g'enre. Suivant les anciennes traditions, ce livre était en trois parties, mais il n’a jamais été vu. Vers l’an o de J.-C., la cin-

(i) H est remarquable que, selon le chevalier Paravey, ce nom Hoang-ti, comme celui d’Adam, veut dire Terre-rouge.

quième année Youan-chi du règ’ne de Ping*-ti, on fît ramasser dans les provinces et apporter dans de petits chars, à la capitale, tout ce qu’on put trouver de livres historiques et de traités sur les sciences et les arts. Il se trouva dans le nombre un Pen-thsao-fang’-chou, c’est-àdire un recueil d’observations sur les propriétés des plantes en plus de mille caractères. Sous les Ghang* (du vif au IX® siècle de notre ère), Li-Ghitsi et les autres naturalistes ses collaborateurs prirent pour base et placèrent à la tête de leur collection un Pen-thsao en trois livres, qui passait pour être celui du divin-laboureur, quoique la chose leur parût très-douteuse. Ils n’ont point été en cela imités par Tchang-ki, Hoa-tho et les autres médecins, leurs successeurs. Un philosophe chinois des premiers siècles de notre ère, Hoaï-man-tseu, dit que le divin laboureur avait fait l’essai des propriétés de cent espèces de plantes, et qu’en un jour il éprouva soixantedix poisons. G’est delà, ajoute-t-il, qu’est née la médecine, qui demeura traditionnelle jusqu’aux deux dynasties des Han (200 ans avant et 200 ans après J.-G.), sous lesquels les médecins recueillirent les traditions que leur avaient lég’uées les anciens, y ajoutèrent les nouvelles observ’'ations et en composèrent les divers ouvragées que nous avons sous le titre Pen-thsao , qui renferme tout ce qui tient aux sciences naturelles et médicales. Ge Traité forme habituellement quarante à cinquante volumes chinois, répondant à neuf ou dix de nos volumes in-4° ordinaires. Il remplit à peu près autant d’espace que l’ouvrag-e de Buffon. Le mérite de cet ouvragée est incontestable, quoiqu’il soit loin d’approcher des traités de ce g*enre que l’Europe a produits. » {JEList. des scienc. de V or g, ^ tome II, pag“e 101 et suiv.)

Dans l’état actuel, ils connaissent à peine l’anatomie. Leur médecine est mélang“ée d’astrolog’ie et de supersti-

tions. On a vanté leur empirisme dans la connaissance du pouls, la richesse de leur pharmacopée, leur habileté dans l’emploi des moxas et de l’acupuncture qu'ils ont inventée. Ils connaissent la circulation du san^ depuis longtemps. Du reste, .comme le rapporte Sprengel, d’après Staunton, « les personnes attachées à l’ambassade de lord Macartney assurent que les Chinois n’ont pas la plus légère idée de ce que nous appelons un système scientifique ou corps de doctrine. » C’est dire qu’ils en sont encore à l’empirisme, et que, pour eux, la médecine n’est pas encore constituée scientifiquement (1).

3® Traditions des Scythes. — Les Scythes ne furent connus des Grecs que peu de temps après la guerre de Troie. Alors leur médecine, unie à la magie et à la sorcellerie , était exercée par une sorte de jongleurs. Un nommé Yhyperboréen^ vécut dans un temps qu’il

est très-difficile de préciser, après la guerre de Troie. 11 vint en Grèce et y fit, dit-on, cesser une épidémie, ce qui explique comment on lui construisit un temple à Lacédémone. Toxaris^ qui vint en Grèce avec Anacharsis, s’y fit recevoir au nombre des Asclépiades et devint célèbre ; il arrêta une peste désastreuse, et les Athéniens lui élevèrent par reconnaissance un autel où l’on sacrifiait tous les ans un cheval blanc. Zamolxis^ esclave scythe, devint disciple de Pythagore et s’adonna à la médecine ; il disait qu on ne peut guérir les yeux sans guérir la tête, ni la tête sans tout le reste du corps, ni le corps sans ïâme, ce qui attestait la doctrine de l’unité de l’homme.

4® Traditions des Chaldéens, Assyriens et Phéni-

(1) Nous sommes assez mal instruits des divers moyens qu’ils emploient journellement. Plusieurs des médicaments qui m’ont été envoyés sont inconnus ici, et d’autres nous sont habituels, comme la gommegutte, le sulfure d’arsenic, le mercure, l’étain. Un Père des Missions étrangères prépare en ce moment un livre qui doit renfermer sur ce sujet des renseignements fort intéressants.

12 HlSTOrRE DE LA MEDECINE.

ciENS. — On n’en sait que peu de choses. Diodore de Sicile rapporte que c’était l’usag’C en AssjTie d’exposer les malades à la vuie des passants pour que chacun pût indiquer s’il connaissait des remèdes ayant guéri dans un cas semhlahle. Quand le malade* guérissait, on suspendait dans le temple une tahle votive où l’on indiquait sommairement ce dont le malade avait été atteint et (^e qu’il avait fait. Une coutume semblable exista depuis en Grèce et à Rome.

5° Traditions des Égyptiens. — La médecine fut en trèsgrand honneur chez ce peuple, et les premiers médecins paraissent avoir été les premiers rois. Malheureusement elle y était mêlée assez confusément à la magie et à la sorcellerie. Les noms les plus honorés furent ceux d’O^fm, appelé aussi Apis ou Sérapis ; Isis^ sa femme; Orus, son fils; Thôth, Touth ou 7Aow?A,son ami et son confident, ou peut-être même aussi son fils, appelé Hermès par les Grecs, Mercure par les Latins, Esmun ou Schemin^cpie l’on nommeencorerEsculape des Égyptiens, et qui était adoré à Chypre par une colonie égyptienne.

Hermès^ le véritable grand médecin de l’Égypte, avait laissé ses connaissances inscrites sur des colonnes. On les rassembla aussitôt qu’on eut trouvé le moyen de faire du papier avec le papyrus, et on en forma le livre d’Hermès ou Mercure trismégiste (trois fois grand), qui fut appelé Embre ou Scienüa causalitatis^ et que les médecins devaient suivre avec exactitude. On ne sait au juste ce qu’il renfermait (1). Du reste, on a attribué une multitude de livres à cet Hermès, et il est prouvé que .ceux qu’on possède actuellement ne sont pas antérieurs aux premiers siècles de notre ère. Jamhlique rapporte

(1) Les livres qui nous restent aujourd’hui sous le nom à’Hermès sont des livres d initiation spiritualiste, et ne contiennent aucun traité de science expérimentale. On les a réédités récemment.

éti;d7. sur nos traditions. 13

que, de son temps, les prêtres ég*yptiens attribuaient à Hermès quarante-deux livres fort peu authentiques, dont trente-six contenaient Thistoire de toutes les connaissances humaines, et dont les six derniers traitaient de l’anatomie, des maladies, surtout de celles des femmes, des affections des yeux, des instruments de chirurgie et des médicaments. Ce n’étaient probablement que des compilations d’auteurs grecs faites à l’école d’Alexandrie, et dans lesquelles on avait dissimulé l’origine. L’historien doit toujours avoir présent à l’esprit, quand il s’occupe des Égyptiens, que ce fut un peuple menteur et vaniteux autant qu’habile et industrieux, ayant des prétentions outrées à une antiquité ridicule et à un savoir surfait. Saint Augustin a très-bien percé à jour ces défauts, dont les Grecs parurent dupes et furent peutêtre complices par intérêt, ressemblant en cela à certaines familles qui allongent la liste de leurs aïeux.

« En Égypte, au rapport d’Hérodote, il y avait un médecin pour chaque maladie, ce qui pourrait faire croire que déjà la médecine se partageait en différentes branches. Le régime hygiénique des Égyptiens suppose chez eux l’art plus av^ancé que partout ailleurs; ils prévenaient les maladies, au rapport de Diodore, par les vomitifs, les purgatifs, les bains intérieurs et extérieurs et les diètes. Chaque mois, on usait de ces remèdes, fondés sur la croyance que toute nourriture contient un superflu dont s’engendrent les maladies, et, qu’en conséquence, tout ce qui tend à évacuer détruit le principe du mal. Les médecins étaient payés par l’État, et il yen avait à la suite des armées. Mais l’obligation de suivre dans l’exercice de leur art leurs devanciers et les règdes tracées dans les li\Tes sacrés, la peine de mort infligée, selon Diodore, au téméraire qui, en s’écartant de ces règles, voyait périr un malade entre ses mains, durent

arrêter tout prog’rès. Néanmoins, l’art des embaumements, tels que les Ég’vptiens le pratiquaient, peut conduire à une connaissance au moins grossière de cerf taines parties du corps humain, aussi bien qu’à celle de la propriété des aromates et des simples. » (De Blainville et Maupied, loc. cit.^ tome I, page 11.) Mais il n’y avait encore là qu’un empirisme plus ou moins élémentaire et se transmettant dans les temples par tradition orale.

6” Traditions des Hébreux. —Ce peuple, sorti d’Égypte, dut emporter avec lui la plupart des connaissances égyptiennes, et entre autres les connaissances médicales. Sprengel remarque, dans les livres mosaïques, une tendance à insister sur les conseils hygiéniques plutôt que sur les conseils thérapeutiques, et il opine que, pour tenir la nation sous la loi religieuse, il fallait la détourner des sciences naturelles, de sorte que les lévites devaient être seuls chargés de la médecine, et que le peuple ne cultivait aucune science. La première remarque est juste, et l’on comprend, de reste, que chez une nation sainte, les conseils hygiéniques durent tenir une grande place. Mais la seconde remarque est évidemment outrée, et, dans sa passion, Sprengel va trop loin pour être cru, surtout devant des témoignages historiques anciens tout contraires.

Il paraît que l’art de guérir se développa surtout à l’époque de la royauté. Vers ce temps, les relations avec l’étranger s’étendirent, la civilisation se corrompit, les maux durent devenir plus nombreux ; la médecine s’accrut. Salomon, dont la réputation scientifique est indubitable, en raison des nombreux témoignages qui l’affirment, connaissait les productions de la nature, o depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope qui croît sur les murailles, et il avait écrit touchant les reptiles, les

ÉTUDE SUR NOS TRADITIONS. lô

oiseaux et tous les autres animaux {^es Rois\ Kvre i®’’, chapitre 4). Il assure lui-même « qxi’il était instruit des différentes plantes et des propriétés de ces plantes » (de la Sagesse^ chapitre 7). Suidas rapporte qu’on avait gravé, dans le vestibule du Temple de Jérusalem tout ce que contenait un livre de Salomon, intitulé : Remèdes pour toutes les maladies^ et que ce livre fut détruit sur l’ordre d’Ézéchias, parce que le peuple cherchait dans les remèdes naturels l’oubli de Dieu. Mais Suidas ne pouvait s’appuyer que sur le récit d’Eusèbe, qui marque seulement que le monarque de Juda, dans son zèle pour la sainte doctrine, détruisit ou supprima plusieurs livres de Salomon, dont l’influence lui parut dangereuse pour les gens simples qui n’en comprenaient ni le sens ni la portée. D’un autre côté, Ézéchias fit détruire le serpent d’airain de Moïse, et les temples d’idoles élevés sur les hauteurs, où se trouvaient peut-être des tables votives ; et c’est peut-être de là qu’on lui a attribué une opposition à la médecine naturelle. Il est certain, d’ailleurs, qu’il y avait déjà des médecins sous Moïse, comme cela est mentionné dans Y Exode (chapitre 21). Il y en avait aussi au temps de Salomon : il en est parlé au chapitre 38 de YEcclésiaste. L’historien Josèphe dit lui-même qu’il en existait alors, et il cite quatre noms qui sont rapportés au premier livre des Rois : Athan^ Héman^ ChalcaU Dorda.

On ne sait quelle fut cette science médicale des Hébreux, bien qu’on pense qu’elle dut être primitivement semblable à celle des Égyptiens, et qu’elle s’accrut beaucoup ensuite. Ce qui est certain, c’est quelle avait acquis un certain degré de perfectionnement, et l’on peut citer en témoignage ces paroles de Josèphe à Appien, paroles qui, bien que tirées d’une lettre apocryphe, indiquent un sens vrai : Quant aux hommes de notre

nation qui ont excellé dans les arts et dans les sciences, on ne saurait lire nos anciennes histoires sans reconnaître qu’elle en a porté qui n’ont point été inférieurs aux Grecs, » (Cité par de Blainville et Maupied.)

7° Traditions des Grecs.— Ces traditions comprennent trois époques successives et très-différentes : une première, fabuleuse ou héroïque ; une seconde, relig*ieuse et philosophique; une troisième, qui embrasse le temps d’Hippocrate, et qu’on peut appeler scientifique.

1® Les premières traditions parlent de dieux, de demidieux, de héros, qui ont brillé avant la guerre de Troie; les premiers noms cités sont aussi ceux de rois ou de pasteurs qui unissaient à la médecine la magie et l’incantation.

Apollon^ fils du Soleil, est le premier dieu de la médecine ; on l’adorait à Delphes et à Milet. Orphée^ son fils, médecin et magicien, aurait été chercher en Égypte les cérémonies religieuses qu’il introduisit dans le temple de son père. Musée^ fils d’Anthiophème, médecin, poète et devin, aurait été l’élève d’Orphée, selon les uns, son maître, selon les autres. Aristophane lui attribue l’invention de la médecine et de l’art divinatoire. Il est à croire que la médecine et la magie eurent, en' Grèce, deux origines, l’une asiatique, l’autre égyptienne, venue après. Bacchus^ qui était aussi adoré comme médecin, et que l’on donnait eu Grèce comme ayant régmé en Asie, paraît avoir été la base d’une des plus anciennes traditions pélasgiques ; et Apollon vint peut-être aussi de l’Orient. Cybèle indique des remèdes pour les enfants ; son culte paraît avoir été apporté de Phrygie. Latone^ mère d’Apollon et de Diane; déesse de la chasteté,

à laquelle on rapporte l’usage de l’armoise. Pallas fit connaître, dit-on, l’usage de la matricaire. De Colchide sortirent trois sœurs adonnées à Fessai des poisons, des

rCTièdes, de la mcig’ie, des incantations : Médée^ Angitia et Circé^ toutes trois filles du roi Aéta et de Persa. Ce dernier nom est à remarquer, comme indiquant une origine asiatique.

Mélampe^ qui est peut-être encore d’origine asiatique, et auquel on attribue l’introduction du culte de Bacclius et de Gérés, était fils d’Amithaon et d’Aglaia. Il vivait chez les Argiens, au temps de Cadmus, était pasteur, magicien, devin et médecin. On raconte qu’il délivra Iphiclus de son impuissance virile par l’usage de l’oxyde de fer. On rapporte aussi qu’il rendit la raison aux deux filles de Prætus, roi d’Argos; mais les uns veulent que ce soit par l’usage du veralmm album^ d’autres par des bains dans la source d’Anigrus, d’autres encore par des purifications mystérieuses et des offrandes expiatoires à Diane. Bacis fut presque aussi célèbre que Mélampe, comme devin et médecin ; les Béotiens, les Athéniens et les Arcadiens se disputaient la gloire de l’avoir produit. Iphyclus., l’un des Argonautes, eut aussi une grande réputation comme médecin.

Peu avant la guerre de Troie, le centaure Chiron acquit une grande réputation, aussi bien comme médecin que comme archer. On lui attribue l’usage de la centaurée, avec laquelle il tenta vainement de guérir la blessure que lui fit une des flèches d’Hercule, et dont il mourut. 11 eut comme disciples Esculape., Hercule., Machaon., et Podalire.

Esculape., ou Asclépios., eut une immense réputation, a ce point qu’on lui a attribué la constitution de la médecine et le livre de ïIntroduction., qui se trouve dans la collection hippocratique. « Avant Esculape, dit Galien, la médecine p’était qu’un aveugle empirisme et se bornait à l’application externe des plantes; mais ce héros sut la perfectionner et en faire un art divin. » On ne sait

Frédault. 2

rien de particulier, cependant, sur ces perfectionnements qu’il aurait introduits. Nous reparlerons plus loin de sa famille. Il eut pour fils Machaon et Podalire.

Hercule^ comme son maître Ghiron, connaissait 1 usag’e des poisons, et sans doute aussi celui d’un grand nombre de plantes. Ses flèches, empoisonnées avec le sang de l’hydre de Lerne, c’est-à-dire, peut-être avec un venin de serpent, ont eu assez de réputation. On se demande s’il ne fît pas aussi connaître quelques-uns de ses secrets à sa femme Déjanire, qui lui envoya ensuite ce manteau imprégné d’un caustique dont il mburut. Il laissa une famille dont une branche s’adonna à la médecine.

Machaon et Podalire brillèrent à la guerre de Troie. C’est à Podalire qu’on attribue le premier usage de la saignée.

Parmi les héros qui parurent à la guerre de Troie ou vécurent vers ce temps, l’histoire en cite un certain nombre réputés pour leurs connaissances médicales, et qui ont été regardés comme des disciples du centaure Ghiron. Ce sont : Céphale^ Mélanion, Nestor, Amphiarius, Pelée, Télamon, Méléagre, Thésée, Hippolyte, Palamède, Ulysse, Menestrée, Diomède, Castor et Pollux, Erïbate, Japhis, Énée, Achille, Aristée, Jason.

Parmi les femmes qui s’occupèrent, vers le même temps, de médecine, de poisons, de magie, on cite : Hélène, la belle Grecque, qui apprit d’une Égyptienne également célèbre, nommée Polydamna, l’usage du nepenthes, sorte de soporifique semblable à l’opium : Œnone, sa rivale, qui, au témoignage d’Ovide, avait appris d’Apollon tout ce quil y a dtherbes et de racines pour T usage de la médecine, et qui refusa de soigner son époux Paris, quoiqu’elle fût la seule qui pût le guérir.

ÉrUDE SUR NOS TRADITIONS.

IL La médecine dans les temples, — Après la gnerre de Troie, et jusqu’à la guerre du Péloponèse, depuis 1184 jusqu’à 450 environ, la médecine semble morte en Grèce, Pline en fait ainsi la remarque : Sequeniia ejus [medicinœ) a Trojanis temporibus, mirum dictu, in nocte dentüsima latuere^ usque ad Peloponesiacum bellum^ tum eamin lucemrmocamt Hippocrates (üb, XXIX, cap. 1). Pendant ce temps, en effet, la médecine s’était réfugiée dans les temples et auprès des philosophes; elle semblait se recueillir pour s’épanouir ensuite avec plus de force et de grandeur. Dans les temples, elle s’enrichissait de faits et d’observations que le maître saurait utiliser. Chez les philosophes se préparaient et s’éclaircissaient des questions dont elle avait besoin de connaître les solutions.

Voyons d’abord ce que fut la médecine dans les temples ; nous verrons ensuite ce qu’elle fut chez les philosophes.

Les temples où s’exerçait la médecine étaient surtout consacrés à Hercule ou à Esculape^ qui laissèrent chacun de nombreux descendants occupés au culte de leurs aïeux et à la pratique médicale qu’ils avaient illustrée.

Hercule, suivant Plutarque, avait guéri d’une maladie grave la femme du roi Admète, avait fait cesser une peste affreuse à Mélite, dans l’Attique, et avait également arrêté une maladie pestilentielle qui ravageait l’Elide, en détournant l’Alphée dont les débordements couvraient les rives de marais empestés. C’étaient des titres à la reconnaissance publique. On le rév^érait à MélitCj à Ephèse, à Messine, en Sicile, à Cos où on le confondait avec Esculape. Il avait un temple dans la Trachinie. Les bains chauds lui étaient consacrés. Plusieurs plantes lui doivent leur nom, tels que le teucrium charnœpetys et ïhyosciamus albus ; la botanique lui a même

consacré le g’enre Hp-racleum. Il paraît probable que, pendant qu’une branche de ses descendants continua sa tradition héroïque et se livra à la politique, une autre s’adonna à la médecine et se renferma dans les temples. Ce sont les deux lig*néesdes Héraclides.

La famille d^Esculape ou Asclepias paraît s’être renfermée presque tout entière dans les temples, et consacrée à la médecine. Toutefois, il n’est pas certain que tous les temples dédiés à Esculape fussent desservis par des personnes de sa famille; et sous le nom AAsdepiades^ on désig*nait peut-être et les descendants du héros, et les étrang'ers admis dans la famille. D’après le Serment qui se trouve dans la collection Hippocratique, on doit penser que ces temples avaient des écoles, et que les étrang*ers y étaient admis sous le sceau du serment et du vœu. C’était d’ailleurs une tradition égyptienne. Toujours est-il qu’il y avait des temples d’Esculape à Epidaure, à Titane dans le Péloponèse, à Tricca en Thessalie, à Thitorée dans la Phocide, à Mégalopolis en Arcadie, à Cyllène dans l’Elide; à Pergame dans l’Asie-Mineure, à Sycione et à Cyrène. Les trois plus importants qui furent le siège de trois écoles médicales célèbres, étaient à Rhodes, à Cos ei k Cnide; l’école de Rhodes ne subsista que peu de temps.

Dans chacun de ces temples où se faisait la pratique médicale, il y avait une statue du dieu vénéré que desservaient des prêtres d’une des lignées que nous venons d’indiquer. Il y avait souvent un ou plusieurs serpents apprivoisés qui venaient pendant la nuit manger les offrandes des malades. La cure consistait en promenades dans le temple et le bois sacré qui l’entourait, en services purificateurs, en sacrifices sanglants, en offrandes et quelquefois en soins médicaux, soit breuvages, soit apphcations externes. Dans Quelques cas on

faisait coucher le malade dans le temple : le silence de la nuit, le sifflement des serpents, devaient faire sur lui une impression de terreur dont les effets pouvaient être salutaires. Du reste, la communication par le toucher avec ces serpents pouvait avoir une action trèsgrande (1). Les conseils médicaux étaient donnés à la suite des cérémonies religieuses, et d’après des tables votives inscrites sur les parois et les portes du du temple. Ces tables votives indiquaient sommairement des faits de guérison , la maladie dont la personne avait été affectée, ce qiii était arrivé d’heureux et de malheureux pendant la cure, les moyens qui avaient été employés. Gruter a déchiffré, dans le siècle dernier, quelques-unes de ces tables votives que l’on avait trouvées dans l’île du Tibre. En voici une qui peut donner une idée des autres : « Un soldat aveugle nommé Valérius « Aper ayant consulté l’oracle, a reçu pour réponse (( qu’il devait mêler le sang d’un coq blanc avec du « miel, et en faire une pommade pour se frotter l’œil « pendant trois jours. Il recouvra la vue et vint remer- « cier le dieu devant tout le peuple. »

Avec le temps, il s’était amassé un grand nombre de ces tables votives, et leur étude devait donner aux desservants du temple un certain ensemble de connaissances médicales. On peut croire même que les prêtres en avaient fait des résumés, et comme il était pour eux d’une importance capitale de pouvoir jUger si la maladie guérirait ou non, ils durent tourner leur application principalement vers la connaissunce des signes dans les maladies. C’est ainsi qu’on a pensé du livre les

(IJ On dit que les eaux de Schlangenbad, en Allemagne, doivent leur efficacité, dans les maladies de la peau et des voies urinaires, à une matière muqueuse qu’y laisseraient des serpents habitant des lieux voisins. C’est du moins là une tradition ancienne.

Prénotions de Cos, qui se trouve dans la collection hippocratique, que c’était un de ces résumés qu Hippocrate lui-même aurait fait, ou qu’il aurait reçu de ses prédécesseurs.

La statue du dieu était accompag-née d’objets accessoires divers qu’on reg’ardait comme des symboles de l’art de guérir et dont l’examen, au point de vue allégorique et historique, mérite un certain intérêt. Daniel Leclerc rapporte et interprète ainsi, d’après les anciens, ce qui existait dans le temple d’Epidaure : « On voyait dans le temple d’Epidaure (dédié à Esculape), qui était à o milles de la ville, la statue composée partie d’or, partie d’ivoire, de la main de Trasymède, fameux sculpteur. Cette statue était d’une grandeur extraordinaire, et elle représentait le dieu assis sur un trône, tenant d’une main un bâton, et s’appuyant de l’autre sur la tête d’un dragon, avec un chien à ses pieds. On représentait encore Esculape avec une longue barbe, habillé en médecin et assis, ayant sur ses genoux des boîtes d’onguent, avec les instruments nécessaires à sa profession. De la droite, il tenait sa barbe,et de sa gauche, un bâton où s’enroulait un serpent, afin de marquer, dit-on, que les malades ont besoin pour se guérir de faire un corps neuf ou de quitter leur vieille peau, comme le serpent se dépouille de la sienne. Pour le bâton, il signifiait que ceux qui sortent de maladie, ont besoin de beaucoup de ménagements pour ne pas retomber. D’autres ajoutent que le bâton d’Esculape est plein de nœuds pour marquer les difficultés qui se rencontrent dans l’étude et dans la pratique de la médecine. Festus, de qui l’on tire cette remarque, ajoute que le dieu portait une couronne de lauriers, parce que cette plante sert pour divers remèdes. On voit en quelques médailles d Esculape, un coq à ses pieds, ce qui insinue

que le médecin doit être vigilant, et aussi prêt de jour comme de nuit, pour secourir les malades. » (D. Leclerc, Hist. de méd.^ 1"® part. liv. I, chap. 20). '

Beaucoup serait à dire sur cette question, qui renferme au complet toute l’interprétation des symboles de la médecine et de l’affabulation antique, à cet égard. On sait que beaucoup de ces fables anciennes, grecques surtout, cachent sous une forme imagée et impossible une tradition vraie. La difficulté est de bien interpréter ces fables, et la chose n’est pas facile, comme on le peut voir par Bacon dans son Traité de la sagesse des anciens.

11 y aurait fi’abord à reconnaître quelle était la statue du dieu Esculape ou Hercule. Mais cette statue n’indiquait en réalité ni le héros Esculape, ni le héros Hercule : elle représentait le médecin révélateur antique de la médecine, cette divinité dont on poétisait la fîg*ure et l’ancienneté. Ainsi, comme tous les historiens l’ont remarqué, l’on faisait Esculape fils et disciple d’Apollon, ce qui est loin de pouvoir se rapporter au véritable Asclépias du temps de la guerre de Troie. On a tranché la question en supposant deux Esculape, l’un fils d’un dieu, l’autre simple mortel. On pourrait en dire autant d’Hercule. La vérité est que, tout en honorant les grands hommes, et les grands médecins comme les autres, le sentiment des peuples reportait à une antiquité plus reculée et à un personnage plus auguste, l’origine et la dispensation de la médecine. On ne peut croire que cette statue fut celle du héros, car rien dm s ce qu’on rapporte de lui ne peut faire comprendre pourquoi il tient la main sur un drageon qu’il semble dominer, et le caducée où les serpents se jouent sous sa domination. Si quelque acte de sa vie s’était rapporté à quelque chose de ces attributs qu’on lui accorde, on n’eût pas manqué

de le rapporter. On n’a pas manqué d attibuer à Apollon la destruction du serpent Python.

Au reste, il faut remarquer que, chez tous les peuples, le serpent a été considéré comme le symbole du mal, et que partout où la médecine a eu son enfance elle fut confondue dans les mains des charmeurs de serpents. Le médecin charme ou domine le serpent^ c’està dire charme ou domine le mal : c’est là le fond de toutes les traditions populaires, aussi bien chez les sauvages de l’Amérique, que dans les traditions de l’antiquité civilisée de la Grèce et de Rome, chez les Indiens, les anciens Gaulois ou les Africains modernes. Partout, le médecin domine le dragon d’une main, et tient de l’autre une canne où s’enroulent des serpents inoffensifs, charmés : c’est le symbole de sa double puissance sur le mal. Pausanias rapporte que « tous les dragons ou serpents sont consacrés à Esculape, mais principalement ceux d’une certaine espèce, qui sont de couleur brune, qui se laisaent apprivoiser et qui ne se trouvent que sur le territoire d’Epidaure. » Le serpent sacré était également à Rome dans le temple d’Esculape ; et selon Auréiius (Victor), il était venu seul du rivage de Troie.

« Dans tous les temps, dit Sprengel, et chez presque toutes les nations, le serpent était honoré comme le symbole de la ruse, de la magie, et de plusieurs autres sciences supertitieuses, ou employées dans la pratique de différents arts. » [Hist., 1.1, p. 148). Le même auteur rapporte que de même que les Phéniciens, les Egyptiens enchantaient des serpents, et « regardaient cet animal comme d’une nature divine. » Les célèbres femmes de Golchide, Angitia, Médée et Gircé, étaient représentées comme se jouant des serpents. Strabon rapporte que, chez les Indoux et les Psylles, les prêtres étaient trèsrenommés pour enchanter les serpents. Le dieu mysté-

rieux des Gabires, très-répandus autrefois en Grèce et en Italie, et qu’on faisait descendre d’Esculape, était le serpent, comme il l’est encore dans quelques tribus africaines.

Il V avait là évidemment deux interprétations trèsdistinctes : l’une très-répandue, on peut dire universelle, indique simplement le serpent comme le représentant du mal que le médecin domine ou charme; l’autre plus restreinte et qui ne se voit que dans certaines sectes, reg’arde le serpent lui-même comme Dieu, et l’adore.

Chez les Hébreux, le serpent avait la première sig’nifîcation, non la seconde : c’était le symbole du mal, mais on le maudissait. C’est le serpent qui trompa Eve et entraîna la chute du g’enre humain; aussi est-il maudit : Et ait Dominus Deus ad serpentem. : qma fedsti hoc maledictus es inter omnia animantia et bestias terræ : suppr pectm tuiim gradieris, et terram comedes cunctis diebus vitæ luæ. Inimicitias ponam inter te et mulierem^ et semen luum et semen illius : ipsa conter et caput tuum^ et tu insidiaberis calcaneo ejus. (Genèse, ÏII. 14.) Moïse chang-e sa hag-uette en serpent pour montrer qu’il avait la puissance de faire le mal qu’il annonçait. Il est vrai que le même Moïse fait ensuite élever un serpent d’airain dans le désert, pour que ceux des Israélites qui le reg-arderaient fussent g*uéris : mais ce n’était évidemment là qu’un signe, pro signo^ dont saint Jean nous donne ensuite la signification : et sicut Moyses exaltavit serpentem in deserto^ ita exaltari oportet filium- hominis, ut omnis qui crédit in ipsum, nonpereat. (Cap. iii,. 60.)

Le caducée semble le signe de la chute origânelle. Le bâton noueux, c’est l’arbre du bien et du mal, avec les nœuds de la difficulté. La pomme de pin qui les surmonte, c’est la pomme fatale, le fruit défendu : les Grecs en faisaient l’attribut de Cybèle, la mère des

Dieux, qui n’est autre que Ève, la mère des premiers hommes.

Les animaux consacrés de la médecine étaient le coq, le chien, le hibou ou la chouette. Socrate, avant de mourir, faisait sacrifier un coq à Esculape, au témoig'nag’e de Platon. Or, il est remarquable que ces animaux sont les ennemis nés de toute bête rampante, des serpents en particulier. De même on sacrifiait une chèvre à Bacchus, parce que la chèvre mang*e la vig'ne. Quelques auteurs prétendent que le voisinag*e d’un poulailler fait fuir de leurs repaires les couleuves et les vipères. On sait que le coq est le symbole de la pénitence et de la vig-ilance; le chien, celui de la fidélité et de la justice; ta chouette perchée sur les ruines au-dessus des couleuvres qu’elle détruit, c’est le repentir sùr les ruines s’appliquant à détruire la cause du mal.

Chez les Hébreux, et plus tard chez les chrétiens. Fange Raphaël, dont le nom veut médecin divin et est encore Fange de Fart de guérir, invoqué en souvenir de ce qu’il fit pour Tobie. On le représente avec le bâton du voyageur, les deux ampoules contenant le foie et le fiel du poisson, et le poisson dangereux expirant à ses pieds. Peut-être comme J.-P. Tessier en émettait l’avis, les traditions grecques ne sont-elles qu’une transformation des traditions hébraïques. L’Esculape grec avec ses boîtes d’onguent et son bâton, le dragon vaincu d’un côté, et le petit télesphore de l’autre, n’est-il pas autre chose que la tradition altérée de Fange Raphaël avec son bâton de voyageur, le petit Tobie qu’il conduit, le poisson dangereux qu’il a aidé à dompter, et les fioles contenant le foie et le fiel du poisson ? Ce n’est là sans doute qu’une interprétation, mais on ne peut disconvenir qu’elle est fort intéressante. Le temps dira peut-être ce qu’elle renferme d’exactitude. Elle mérite en tous cas, ce me semble, de fixer quelques

instnats Qotre méditation, et de trouver plus turd un historien qui s’applique à l’éclairer du travail sérieux de l’histoire.

C’est nous être arrêtés assez de temps sur les attributs symboliques de la médecine à propos de ce cpie fut cet art dans les temples g*recs ; occupons-nous maintenant des philosophes.

III. La MÉDECINE CHEZ LES PHILOSOPHES. — Pendant qu’elle se pratiquait dans les temples, s’y enrichissait d’observations, et restait pour ainsi dire dans le silence de l’étude jusqu’au moment où elle serait assez avancée pour qu’Hippocrate pût la constituer scientifiquement, la médecine faisait aussi le sujet des méditations des philosophes, qui eux de leur côté devaient encore préparer le travail hippocratique. Ils s’occupèrent de rechercher les causes premières de l’ordre physique, et leurs rapports avec les causes morales, de rechercher et de coordonner les principaux phénomènes de la nature; et plusieurs pratiquaient aussi la médecine, en même temps qu’ils en élucidaient la théorie.

Thalès^ qui vécut dans le vu® siècle avant notre ère, fonda l’école philosophique ionienne. Il était de Milet, fort adonné à la métaphysique, il ne laissa pas que de s’occuper de médecine, et, selon Pausanias, il expia ou purifia les Lacédémoniens. Pour lui, l’eau est le principe de toutes choses.

Ânaximandre et Anaximhie furent surtout des philosophes de l’école d’Élée, considérant le feu comme le principe premier de la nature. Leur doctrine était originaire de l’Asie.

Phérécyde de Scyros a été regardé, à tort selon plusieurs, comme l’auteur du livre de la diète qui se trouve dans la collection hippocratique.

Epiménide de Crète fît, dit-on, cesser une peste qui désolait la ville d’Athènes. On lui attribue d avoir etendu l’usag-e des plantes, et de s’être beaucoup servi de l’og-non marin.

Pythagore^ chef de l’école italique, florissait dans le VI® siècle avant notre ère, vers 560, un siècle environ avant Hippocrate. Celse prétend que ce fut le premier philosophe qui s’occupa de médecine : mais il faut sans doute entendre cette assertion, dans ce sens qu’il s’en occupa beaucoup plus que ses devanciers. Plusieurs villes se sont disputé l’honneur de sa naissance; le sentiment commun fut -qu’il était de Samos, fils d’un statuaire nommé Mnésarque. 11 voyag*ea beaucoup dans sa jeunesse et même dans l’âg-e mûr, reçut les leçons dePhérécyde de Scyros, visita l’Ég-ypte, l’Asie, Babylone, les colonies g'recques, et vint se fîxer à Crotone en Italie. Il s’adonna aux mathématiques, à l’astronomie, à la physique, à l’histoire naturelle et à la médecine, et probablement laissa aussi des ouvrages, aujourd’hui perdus. On a retenu trois choses principales de sa médecine : sa théorie des maladies, la théorie de l’évolution des phénomènes naturels, et un système diététique. Pour lui, la mnté est une espèce d harmonie^ une juste proportion, un ordre naturel des parties entre elles et de toutes choses : et la maladie est un défaut cVharmonie, un dérangement- venant des esprits malins, des âmes, des démons, dont l’air est rempli ; d’où la nécessité des expiations. Cette première doctrine paraît avoir été empruntée aux écoles égyptiennes et babylonnienes; et il lui raccordait une étude de la vertu magique des plantes, dont il avait composé un livre. Il admettait, en second lieu, que tous les phénomènes de l’ordre naturel, le cours des astres, le cours des temps et des saisons, le cours des âges, 1 évolution de la parturition, l’évolution de la

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maladie, suivent un certain ordre mathématique et par périodes que règlent les nombres 7, 9, 10, 40 ; que le nombre 7 ou 9 est le plus parfait, ainsi que les périodes par septénaires. En troisième lieu, il insistait beaucoup sur le régime, autrement dit la diététique ; et en cela il se rapprochait de Phérécyde de Scyros dont on a dit qu’il fut le disciple. Il vantait le régime végétal exclusivement, s’était interdit les viandes, se réduisait aux légumes et à l’eau. Il appliquait ce régime à tous ses disciples, qu’il avait réunis autour de lui dans une sorte de communauté où il commandait le silence et la méditation. Pline lui attribue d’avoir eu, ainsi que Caton plus tard, une très-haute estime hygiénique et médicale pour le chou. Nous verrons qu’Hippocrate lui a beaucoup emprunté.

Anaxagore, de Glazomène, s’occupa d’anatomie et de physiologie. Sa doctrine des homœoméries a eu une grande influence sur les théories de la nutrition : elle posait que la nourriture contient une infinité de particules semblables à celles du corps, et que c’est par similitude qu’elles s’adjoignent les unes aux autres. Il fut, parmi les philosophes grecs, le premier à donner du principe actif une interprétation spiritualiste ; pendant que les autres admettaient une matière aqueuse, terreste ou ignée, il faisait de l’âme une puissance spirituelle, intelligente, de laquelle tout procède en chaque chose, comme il y a dans le monde une puissance intelligente, supérieure, d’où tout procède. Aristote l’a mis, sur ce point, au-dessus de tous ses devanciers : a Quand un homme, dit-il, vint déclarer qu’il y avait dans la nature, comme dans les animaux, une intelligence qui est la cause de l’arrang’ement et de l’ordre de l’univers, cet homme parut seul avoir conservé sa raison au milieu des folies de ses devanciers. » [Métaphysique^

Zorrwlxis, que les Gètes adoraient comme leur dieu, a passé pour l’esclaFe et le disciple de Pythag-ore, quoique d’autres l’aient cru beaucoup plus ancien. On lui a aussi attribué la connaissance de la médecine. Tout ce qu’on sait de particulier sur ce sujet, c’est qu’il disait quton ne pouvait guérir les yeux sans guérir la tête^ ni la tête sans le reste du corps, ni le corps sans l'âme. Et il prétendait que les médecins g’recs, qui ignoraient cette maxime, ne réussissaient pas dans la cure de la plupart des maladies à cause de cela (D. Leclerc). Nous l’avons déjà remarqué à propos des Scythes.

Démocède, de Grotone, un peu plus jeune que Pythagore dont il fut peut-être le disciple, voyagea en plusieurs pays. 11 se rendit à Samos où il pratiqua la médecine pendant quelque temps, et guérit d’une maladie grave le roi Polycrate ; ils s’en éloigna à la mort de ce prince, et se rendit en Asie, à Suse, où il traita le roi Darius d’une luxation du pied, et guérit la reine Atossa, fille de Gyrus, d’un cancer du sein. Il revint plus tard à Grotone, chargé de présents, et y épousa la fille du fameux Milon, le lutteur.

Alcmœon, disciple de Pythagore,florissait vers l’an500 avant notre ère. Il paraît avoir été le premier à anatomiser les animaux. Il écrivit un traité sur les sens et sur la génération. Gomme son maître, il pensait que la maladie est une disposition inégale, désordonnée de l’économie, un défaut d’harmonie. Parmi ses autres opinions, on cite les suivantes : l’audition se fait parce que l’oreille résonne comme un corps creux; l’âme, qui est dans le cerveau, reçoit les odeurs en les respirant; la langue distingue les saveurs en raison de son humidité, de sa clialeur temperee, de sa mollesse; la semence de l’homme vient du cerveau ; le fœtus se nourrit dans

le ventre de sa mère en attirant des particules nutritives de toutes les parties du corps.

Empédocle était d’Ag*rig-ente, où il naquit vers le commencement de la 73® olympiade, qui correspond à 488 ans, avant notre ère. Les uns prétendent qu’il vécut soixante ans, d’autres davantag'e. L’opinion commune est qu’il soit mort en allant visiter l’Etna en feu, victime d’un trop grand désir de connaître. Il était Pythagoricien. On lui rapporte d’avoir fait cesser une maladie pestilentielle qui ravageait la Sicile, en ayant fait clore un défilé entre deux montagnes par où il avait remarqué que venait un vent du midi chargé d’émanations mauvaises.

Il assainit également une rivière qui infectait le pays, en faisant creuser des canaux pour faire entrer dans son lit deux autres cours d’eau. Il considérait les semences des plantes comme des œufs qui tombent à l’époque de leur maturité. Il croyait que la semence du mâle donne les éléments de certaines parties, et que la semence femelle contient les éléments des autres parties non fournies par le mâle : leur réunion a pour conclusion un être complet ; et la tendance naturelle à cette réunion est la cause de l’acte vénérien dans l’un et l’autre sexes. On lui rapporte d’avoir synthétisé les doctrines des premiers philosophes en les réunissant, et d’être l’auteur de la théorie des quatre éléments : le feu, Y air, la terre et Y eau, considérés comme les quatre premiers principes, ayant quatre qualités principales, le chaud, le froid, le sec et Y humide; de même dans l’homme et les animaux il y a la chaleur vitale, les esprits, les humeurs et les parties ; et les humeurs sont au nombre de quatre, le sang, la bile, le phlegme et Yatrabile ; et les humeurs ont quatre qualités, le doux, Y amer, Y âcre et le salé. Il est probable que cette doctrine était beaucoup plus étendue, mais il n’en est resté que peu

de choses, car Hippocrate qui Ta suivie ne paraît pas l’avoir adoptée entièrement. Quelques auteurs rapportent cette doctrine à Pythag’ore, auquel Empédocle 1 aurait empruntée.

liéra^lite ne devrait pas fig’urer dans une histoire de médecine, si ce n’est pour le mépris qu’il avait de cet art, et comme témoin du dang*er de ce mépris. Grondeur et misanthrope, tout adonné à la science physique, il écrivit des choses fort ténébreuses, dont on pense que Platon a profité. D’un org-ueil sans limites, il raillait maussadement les médecins de ce qu'ils ne pouvaient le g*uérir d’une hydropisie, et de ce qu’ils ne pouvaient changer un temps humide en temps sec. Il ne doutait pas qu’il ne pût se guérir lui-même, et s’exposa tout nu'au soleil ardent, puis s’enfonça dans un fumier, sans doute pour exciter la sueur; il n’y gagna que la faiblesse qui l’empêcha de se relever ; et là, à l’écart de tout secours humain, les chiens le vinrent dévorer.

IV. Maîtres et contemporains d’Hippocrate. — Nous arrivons par la suite des temps à l’époque où florissait le grand médecin qui ouvre pour ainsi dire le livre de la science médicale, et qui occupe à lui seul l’époque où il paraît. Il ne nous reste, avant de nous occuper de lui, qu’à mentionner quelques-uns de ses maîtres et de ses contemporains qu’il éclipsa de sa gloire.

Démocrite médecin-philosophe, était de Milet, et vécut à Ahdère, ville deThrace. Il s’adonnait à l’étude expérimentale de la physique aussi bien qu’à la méditation philosophique. Au rapport de Pétrone, il aurait tiré des sucs de toutes les plantes, et fait des expériences sur les pierres et les arbrisseaux. Sénèque dit qu'il avait trouvé le secret d’amollir l’ivoire, ainsi que celui de composerdes émeraudes avec des cailloux mis au feu. Gomme il

était d’humeur très-gaie, et riait toujours des sottises humaines, les Ahdéritains le crurent fou, et prièrent Hippocrate de le venir voir. Hippocrate le trouva disséquant des animaux, et cherchant, disait-il, si la hile en montant au cerveau n’était pas la cause de la folie ; il apprécia de suite la valeur du maître et rapporta de ses entretiens de riches connaissances. C’est de Démocrite qu’il tint sa doctrine de la nature de l’homme, s’il faut croire authentique la lettre à Damagette où il raconte son entrevue avec l’Ahdéritain. Démocrite devint aveugle sur ses vieux jours, et on a même cru qu’il avait perdu la vue par la réflexion d’un miroir ardent. 11 avait écrit plusieurs ouvrages, et on lui en a attribué un certain nombre : mais c’est bien douteux que ceux mêmes qui sont reconnus par Van der Linden, soient réellement de lui.

Métiodore^ de Ghio ou de Scio, fut, dit-on, le disciple de Démocrite et le maître d’Hippocrate et d’Anaxarque. On sait peu de choses de lui, si ce n’est qu’il pensait le monde éternel et infini.

Epicharme, pythagoricien, philosophe-médecin, qui passe pour avoir introduit la comédie à Syracuse, est du reste inconnu,

Iccus était de Tarante, Herodicus^ de Thrace; leurs deux noms sont accolés, parce qu’ils s’occupèrent tous les deux de gymnastique, et que le premier inventa ce que le second réduisit en art complet, peu après l’autre. Iccus était pythagoricien, et en acceptant la diététique du maître, il lui adjoignait la gymnastique comme un accessoire très-important. On admet généralement qu’Hérodicus trouva les principes de l’art inventé par Iccus, mais on ne sait quels ils étaient. Pline qui en parle, dit seulement que, pour les comprendre, il fallait

Fbédault. 3

être très-savant dans la musique et la g'éog-rapliie, et que leur difficulté en fît déserter l’étude.

Acron d’Ag’rigente, précéda Hippocrate de très-peu. On lui attribue aussi d’avoir fait cesser la peste d’Athènes, au commencement de la g'uerre du Péloponèse, en 486 avant notre ère. Cependant Diog'ène Laërce et Pline le font antérieur à Empédocle. Pline dit qu’il fut le chef de la médecine empirique, et qu’Empédocle le loua; Diogène Laërce prétend qu’Empédocle s’opposa à sa demande d’un tombeau dans Agrigente. 11 est bien difficile, faute de renseignements, de juger ces assertions. Suidas rapporte qu’il écrivit plusieurs ouvrages en langue dorique, un traité de médecine, et un traité des aliments.

Euryphon de Gnide, était contemporain d’Hippocrate, quoique plus âgé; et selon Soranus tous deux se seraient rencontrés chez Perdiccas H. D’après un passage de Platon le Comique, il usait du cautère au fer rouge, qui était du reste très-répandu dans toute l’antiquité, chez les Egyptiens, les Lybiens, les Scythes ; peut-être même en abusait-il, comme la critique le porterait à croire. 11 est surtout connu comme chef de l’école de Gnide, rivale de l’école de Gos, et comme l’auteur des Sentences cnidiennes, aujourd’hui perdues, contre lesquelles Hippocrate s’est vivement élevé.

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