‹ Histoire de la médecine. Étude sur nos traditions (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · H. — HIPPOCRATE · texte numérisé non relu

H. — HIPPOCRATE

Dans la première période de cette histoire, nous n’avons guère eu que des essais de théorie, quelques traditions vagues, des tentatives d’observation et de raisonnement sur la médecine, quelques succès de pratique heureuse : mais nulle part nous n’avons trouvé de science médicale coordonnée présentant un faisceau de prin-

cipes et de conseils. C’est avec Hippocrate seulement qu’apparaît dans le temps une première constitution de la science et de l’art de g*uérir ; c’est à lui qu’on rapporte le mérite et l’honneur de cette œuvre, dont il aurait posé les principes immuables. Aussi est-ce véritablement avec lui que commence l’histoire sérieuse.

Sans entrer dans de grands développements, nous devons nous efforcer de marquer nettement ce que fut l’œuvre hippocratique ; et pour cela faire, de nous y arrêter plus longuement qu’à propos de tout autre médecin. Beaucoup en parlent, mais bien peu en connaissance de cause. Les livres de la collection hinpocratique ne sont guère lus, ils sont médités encore moins ; de sorte que c’est le cas de redire avec Bordeu : « Ces antiques monuments ont été admirés, mais peu de médecins ont essayé de pénétrer le plan et les véritables vues de l’auteur immortel de ces chefs-d’œuvre. Plusieurs s’en sont moqués ou les ont dédaignés. Le commerce des praticiens s’est contenté de rester dans une sorte de vénération muette et religieuse, au sujet d’Hippocrate. 11 y en a aujourd’hui qui en parlent souvent sans avoir décidé en quoi consiste la médecine hippocratique, ni quel est son esprit ou son caractère essentiel. » (Bordeu, Préface des Malad. chron.) Et nous pouvons ajouter qu’outre l’ignorance ou l’indifférence de beaucoup, il y a aussi sur l’œuvre hippocratique bien des erreurs.

Nous séparerons en autant de paragraphes, pour plus de clarté, les questions suivantes : Sa vie., son temps et ses livres., dogme et méthode., de la médecine., physiologie., pathologie., thérapeutique.

1. Sa vie, son temps et ses livres. — Comme pour tous les grands hommes, la vie d’Hippocrate est enrichie de fables, et l’on en croit bien peu aujourd’hui de ce qu’on

admettait autrefois. On peut sur ce point consulter les articles biog“rapliic[ues des éditions dernieres, 1 édition complète donnée par M. Littré, et celle des œuvres choisies donnée par M. Daremberg*; on y trouvera la critique poussée aussi loin que possible. Nous en tiendrons compte en abrég’eant; mais nous avouons que le merveilleux lui-même fait partie de l’histoire, surtout quand il est antique, parce qu’il représente encore l’idée qu’on se faisait de l’homme qui en était le héros.

Hippocrate, selon la plus ancienne biog*raphie (celle faite d’après Soranus d’Ephèse), naquit à Gos, la première année de la LXXX® olympiade, 460 ans avant notre ère. Il était de la famille des Asclépiades, fîlsd’Héraclide de Gos, médecin distingué, et comptant dans ses ascendants Nébrus qui eut comme médecin une grande réputation. Par sa mère Phænarète, il descendait d’Hercule, au 20® degré. Si l’on en croit la biographie antique, il descendait d’Esculape au 19® degré, et voici quels étaient ses ascendants : Son père Héraclide de Gos était fils d’Hippocrate P*’, fils de Gnosidins de Gos, fils de Nébrus, fils de Sostrate HI, fils de Théodore H, fils de Gléomythades H, fils de Grisamis H, fils de Sostrate II, fils de Théodore I, fils de Grisamis I, fils de Gléomythades I, fils de Dardanus, fils de Sostrate I, fils d’Hippoloque, fils de Podalyre, fils d’Esculape et d’Epione, fille d’Hercule.

Il fut élève de son père, de Prodicus le gymnasiarque, et peut-être de Grorgias de Léontium, rétheur et philosophe. Il paraît avoir beaucoup voyagé, comme ses livres en témoignent, et serait allé principalement à Thasos, à Abdère où il communiqua avec Démocrite, à Tarisse, à Mélibée, à Gyzique, peut-être à Ephèse, où il aurait relevé les tables d’observations médicales, et

peut-être encore à Cnide dont la réputation dut l’attirer. Il revint ensuite dans sa patrie où il exerça et enseig'na jusqu’à un âge avancé; on ne saurait dire la date exacte de sa mort, bien que la plus ancienne biog-raphie le fasse vivre jusqu’à 85 ans : mais il est assez probable qu’il fit un dernier voyag*e en Grèce où il mourut, et fut enterré près de Larisse, car ce fait n’est g’uère contredit, et l’ancienne biog*rapbie dit qu’on y voyait encore son tombeau. Il laissa deux fils, Thessalus et Dracon, tous deux médecins, et une fille qui épousa Polybe, le plus remarquable de ses successeurs immédiats. Ce sont là les faits que l’on peut considérer comme acquis à l’histoire.

Pour le côté fabuleux, voici ce qu’on en rapporte. 11 serait allé à la cour de Perdiccas II, roi de Macédoine, où il se serait rencontré avec Euryphon de Gnide^ appelé pour soig*ner le roi d’une mélancolie amoureuse; mais un fait analogue attribué à Erasistrate, médecin postérieur, fait considérer celui-ci comme apocryphe. On a dit encore qu’il serait allé à Athènes où il aurait fait cesser la peste en conseillant d’allumer de grands feux dans les rues: mais Thucydide, l’historien de cette peste, n’en parle pas ; et cette peste étant arrivée en 428, Hippocrate qui n’avmt que 32 ans, ne pouvait avoir acquis une réputation assez grande pour qu’on l’appelât de Cos. On ajoute que les Athéniens étant sur le point de faire une expédition contre son pays, il leur envoya son fils Thessalus c{ui obtint leur désistement en considération (le son père. On raconte encore que la peste ayant envahi l’Asie, Artaxerxès envoya le demander, et qu’il refusa toutes richesses plutôt que de donner des soins aux ennemis de sa patrie. Enfin, on l’a accusé d’avoir incendié le temple de Cos, ou celui de Cnide, car les deux traditions existent: mais cela est en désaccord

avec le grand honneur où il était de son temps, et avec les sentiments relig’ieux qu’il professait.

Deux auteurs considérables, ses contemporains, en font mention en des termes qui montrent l’immense réputation qu’il s’était acquise de son vivant, et comme médecin, et comme esprit disting*ué. Platon en parle dans deux endroits. Le premier passag’e, dans le Protagoras, montre qu’Hippocrate tenait école et recevait de l’arg'ent de ses élèves : « Dis-moi, ô Hippocrate, si tu voulais aller trouver ton homonyme Hippocrate de Gos, de la famille des Asclépiades, et lui donner une somme d’arguent pour ton compte ; et si l’on te demandait à quel personnag’e tu portes de l’arg-ent, en le portant à Hippocrate, que répondrais-tu?—Que je le lui porte en sa qualité de médecin. — Dans quel but? — Pour devenir médecin moi-même. » Dans le Phèdre, Platon cite Hippocrate de manière à donner la plus haute idée de sa doctrine et de son intellig'ence : — « Socrate : Pense-tu qu’on puisse comprendre jusqu’à un certain point la nature de l’âme, sans étudier la nature de l’ensemble des choses ? — Phèdre : Si l’on en croit Hippocrate, le fils des Asclépiades, on ne peut comprendre même la nature du corps sans cette méthode. — Socrate: C’est très-bien, mon ami, qu’Hippocrate s’exprime ainsi. Mais, outre Hippocrate, il faut interroger la raison, et examiner si elle s’accorde avec lui. — Phèdre: Sans doute. — Socrate: Voici donc ce qu’Hippocrate et la raison pourraient dire sur la nature. » Aristote en parle également de cette manière : « Je puis dire d’Hippocrate, non pas comme homme, mais comme médecin, qu’il est beaucoup plus grand qu’un autre homme d’une taille plus élevée que la sienne. » [De la Politique, IV, édit, de Barthélemy Saint-Hilaire.)

Il est donc vrai qu Hippocrate fut un grand homme.

ÉTDDE SCR NOS TRABITIONS.

et considéré comme tel de son temps. Il est également certain par ses livres qu'il était fort instruit de la philosophie, d'une intelligence puissante, et d’un grand caractère ; qu’il avait de son art la plus haute idée ; et enfin qu’il était animé de sentiments religieux trèsprofonds. Si à cela l’on prend raison du temps où il a vécu on comprend comment il lui fut donné d’établir le grand œuvre de la constitution scientifique de la médecine.

C’est en effet une époque remarquable que celle où il apparaît. La civilisation grecque est à son apogée : les monuments les plus merveilleux des arts et des sciences se construisent; les grands capitaines, les grands artistes se sont donné comme rendez-vous à ce moment : Hérodote, Socrate, Phidias, Périclès, sont dans tout l’éclat de leur gloire : Thucidide paraît, Sophocle charme le théâtre pendant qu’Aristophane l’égaye, le divin Platon enseigne à l’Académie, et Aristote va paraître. C’est le temps des grandes choses, des grandes conceptions, des œuvres faites pour la postérité, et Hippocrate ne peut manquer à ce concert où la médecine doit être représentée. Fils d’Asclépiade et d’Hercule, il porte dans son sang le génie de ses aïeux, il tient d’I érédité le souffle divin qui donna l’art secourable, et, sortant du temple où il s’était nourri des observations médicales de plusieurs siècles, éclairé de la philosophie la plus haute qu’il ait été donné à l’homme de concevoir par la pure raison, il arrive sur la scène de son sièc'e avec toutes les puissances capables de l’œmTe à laquelle il est destiné.

Ses livres témoignent d’ailleurs de ce qu’il a été, de ce qu’il afait. La critique s’est emparée, il est vrai, de tout ce qui nous est parvenu sous son nom; mais ne nous plaig’nons que de ses abus ; si elle a un moment ébranlé

la crovance à l’authenticité de plusieurs livres, elle n a fait que raffermir l’opinion sur 1 authenticité de plusieurs autres ; et c’est ainsi que le Traite de lanc.ienne médecine, l’un des plus importants pour la doctrine, a été avoué récemment, par M. Littré, comme étant d Hippocrate lui-même. 11 a été reconnu ég-alement que si plusieurs des traités de la collection ne sont pas de lui, ils sont de ses fils et de son g-endre qui n’ont fait que refléter sa doctrine. Après cela, que quelques-uns de ces livres présentent des contradictions, qu’ils aient été interpolés par des sectaires d’x41exandrie, ou défigurés sur plusieurs points par des scribes ignorants ou distraits : il en reste encore assez pour se rendre compte de la constitution scientifique du maître, et pour puiser à leur lecture quelque chose de l’esprit médical dont il était animé. Et l’on peut répéter ce qu’on en a dit cent fois : On ne peut être grand médecin sans les avoir lus.

Plusieurs des traités de la collection hippocratique paraissent être indubitablement d’Hippocrate lui-même. D’autres ne sont que des notes ou des extraits; d’autres ont été écrits par ses successeurs plus ou moins immédiats, son gendre Polybe par exemple ; d’autres sont indifférents. Le difficile est de décider parfaitement, et malgré le travail de M. Littré, il reste des doutes. C’est ainsi que ce médecin n admet comme œuvres d’Hippocrate que les traités suivants : de ïAncienne médecine ; le Pronostic; les Aphorismes ; le l®’’ et le 3® livre des Epidémies, le Régime dans les maladies aiguës; des Airs, des eaux et des lieux; des Articulations; des Instruments de réduction ; des Plaies de tête; le Serment-, la Loi. Mais, on peut parfaitement soutenir la haute valeur et même l’authenticité des suivants, malgré l’avis de notre helléniste moderne : la Nature de T homme; le Régime des gens en santé; les Prénotions de Cos, et le 1®*’ livre des Prédictions; de la Maladie sacrée ; des

Lieux dam î homme ; de T Art ; du Régime; le 2* et le o® livre des Epidémies; des Maladies de jeunes filles; de F Aliment. On trourera dans le 1" volume de Tédition de M. Littré, et dans le volume édité par M, Daremberg*, les discussions soulevées sur le deg-ré d’authenticité des divers traités de la collection hippocratique. Nous n’y voulons point prendre parti, et même nous trouvons superflu de le faire. Il est pour nous certain que tous ceux que nous venons de citer dénotent un même fond d’enseig*nement, et il est constant que d’autres sur lesquels on peut discuter sont ou des notes remaniées, ou des rédactions faites peu après Hippocrate. 11 nous suffit donc d’embrasser tous les livres certainement ou probablement authentiques pour trouver l’œuvre que nous désirons connaître.

De toutes les traductions, celle de M. Littré est la plus complète, mais elle est parfois plus littérale que médicale. Les traductions latines de René Chartier, de Foës, et celle revue par Haller, insérée par lui dans les Artis médicæ principes., étaient les plus consultés avant celle de M. Littré. La traduction française de Gardeil, qui a eu beaucoup de succès, est faite d’après le latin de Foës ; on lui reproche de ne point suffisamment serrer le texte ; mais elle rend très-bien le sens médical; je m’en*sers le plus souvent.

H. Dogmatisme et méthode. — Quand on parle du dog-matisme d’un maître quelconque, tout le monde comprend qu’il s’ag-it de son enseig-nement, du motg-rec §oyaa, enseignement; et ainsi le dogmatisme d’Hippocrate, c’est son enseignement. Mais quand on dit qu’Hippocrate fut le fondateur de Y Ecole dojmatique., on parle évidemment d’autre chose, car toute école est nécessairement enseignante, et l’on ne voit guère, de prime

abord, pourquoi celle d’Hippocrate est plus dogmatique que toute autre, et pourquoi on lui a spécialement donné cette qualification ? C’est là une question capitale dont l’histoire se doit rendre compte.

Or, il faut entendre par là qu’Hippocrate donna le premier une science constituée et coordonnée, dont toutes les parties reposaient sur des principes solides tirés de la tradition, de l’observation et de la raison; et qu’il a tiré de la nature des choses les principes immuables sur lesquels repose tout enseignement possible de la médecine. Comprenons cette interprétation.

Celse dit qyi Hippocrate avait séparé la médecine de la philosophie: ce qui ne veut pas dire qu’il ait placé la médecine en dehors de toute philosophie, car lui-même dit que le médecin philosophe est un demi-dieu : mais ce qui indique qu’il fit de la médecine une science distincte de la philosophie en empruntant à celle-ci ce qui pouvait servir à la constitution de son art, et en rejetant dans le domaine philosophique pur ce qui lui est étranger. Du reste, Hippocrate dit lui-même qu'il fallait faire entrer la philosophie dans la médecine. De même il fît sortir la médecine des temples., comme on l’a dit ; et c’est ce qu’il faut entendre figurativement de cette accusation portée contrée lui par un certain Ad’avoir détruit le temple de Cos. Il était trop religieux pour avoir détruit réellement le temple, comme il était trop philosophe pour avoir rejeté entièrement la philosophie : mais il fit sortir la médecine de l’un et de l’autre, en empruntant les observations et les traditions du temple pour les vérifier au contact de la philosophie, comme il emprunta les traditions et les principes de la philosophie pour les éclairer au contact des observations que renfermait le temple. C est dans cette union, qiie son vigoureux génie sut accomplir, qu’il constitua la médecine, lui donnant

les trois choses par lesquelles seules on peut la savoir, comme dit Galien : les principes, la méthode et les faits.

Qu’il n’ait pas tout connu, et qu’il se soit trompé sur beaucoup de points : cela est incontestahle, et le résultat fatal de toute faiblesse humaine : mais il n’en a pas moins posé les principes immuables sur lesquels toute la médecine est assise. C’est le sentiment que professa toute l’antiquité. Quand la science fut vigoureusement transformée au xvi* siècle, le même sentiment persista; et jusqu’à nos jours rien n’a pu l’altérer. Les réformateurs du XVI® siècle étaient acharnés contre l’antiquité, et n’eurent pas assez d’injures et de mépris pour Galien : ils entourèrent Hippocrate de respect. Van Helmont, l’un des plus fougueux, des plus radicaux, mais aussi des plus honnêtes réformateurs de ce temps, déclare que le médecin de jCps avait interrogé la nature^ et il le nomme Hippocratis rarissimi doni vir et adeptorum particeps [Promissa aiictorhi, § 2). Ailleurs il le place à côté de Platon {Physic. Aristotel.^ §21). Au xvii® siècle, voici ce qu’écrivait Baglivi : « Ce n’est point le langage de l’homme, c’est le langage de la nature elle-même que parle Hippocrate. L’antiquité médicale n’a rien produit qu’on puisse comparer avec cet illustre fondateur de la science ; et l’avenir ne produira rien de semblable, jusqu’à ce que les médecins revenus de leurs longues erreurs, et sortis de leur profond sommeil, aient pu saisir enfin toute la distance qui sépare cette mâle et historique médecine de la Grèce, des romanesques spéculations modernes. » [Médec. prat.^ aph. 3.) Ecoutons encore un auteur du xviii® siècle, Huxham, dont le génie observateur et pratique est hors de contestation : « Je n’oserais pas dire qu’on ne peut être bon médecin sans consulter le grand oracle de Gos, et sans étudier les anciens : mais je crois pouvoir avancer que ceux qui le méditent ont de très-grands avan-

tag-es ; et je n’imagine pas qu’il y ait jamais eu beaucoup de méde(Mns qui aient fait quelque figure dans leur profession sans les avoir étudiés. En effet, on a regardé Hippocrate comme le père de la médecine ; le plan qu’il nous a laissé comme la base et le véritable fondement de l’art; et il a joui de la plus grande vénération de la part de ceux qui lui ont succédé. La raison en est que personne n’a étudié la nature avec plus de soin et d’assiduité; ne l’a copiée et ne l’a suivie avec plus d’exactitude ; aussi ses observations ont-elles été trouvées vraies

dans tous les siècles.Nous sommes forcés d’avouer

que la pratique la plus sage, la plus régulière et la plus heureuse a toujours été conforme a la doctrine d’Hippocrate. » (Préface du Traité des fièvres.)

On peut donc dire qu’il a connu et posé la vraie méthode et les vrais principes de la médecine, et par cela même qu’il a établi les bases immuables de la pratique et de l’enseigmement ; en un mot qu’il est le fondateur de la médecine dogmatique., non de celle qui vient d’une simple opinion ou de théories aventurées, de faits incomplets ou de raisonnements vicieux. De là cette assertion historique de Pline ; Primas Hippocrates medendi clarissima 'præcepta condidit.

Il a pris soin du reste de nous instruire lui-même de sa méthode qu’il résume en ces quelques mots : « La médecine, qui subsiste depuis longtemps, a découvert des principes sûrs, et une route constante par laquelle on est parvenu, depuis plusieurs siècles, à une infinité de choses dont l’expérience a confirmé la vérité, sans le secours des hypothèses. Ce n’est pas qu’il ne manque encore beaucoup à la médecine pour sa perfection, mais le moyen de trouver ce qui lui manque, c’est que des gens habiles fassent les recherches, tâchent d’arriver à ce qui est inconnu par ce qui est connu, dont il faut

nécessairement partir. Tout homme qui rejette les régules approuvées, et qui prenant un chemin nouveau se vante d’avoir découvert quelque chose dans Tart, se trompe lui-même et trompe les autres. » {De T ancienne Médecine^ § 2.) Ailleurs, il insiste sur l’observation et le raisonnement : « L’observation exacte des événements, sans nég'lig’er les circonstances, est ce qui mène le mieux à la pratique ferme et sûre de la médecine... Je dis que le raisonnement est louable, mais que toutefois il doit être fondé sur des phénomènes, et même s’en étayer

dans toute son étendue.Toutes les fois que les raison

nements n’ont pas un enchaînement évident de faits certains, mais seulement une suite de quelques suppositions vraisemblables, il a pu tomber dans des jug'ements d’une fâcheuse conséquence, comme quelqu’un qui entreprendrait de voyag-er seul dans un pays sans chemins. » [Des Préceptes).

Sa méthode se résume donc dans l’accord de trois moyens : la tradition., Y observation et le raisonnement. Il n’en repousse aucun, et ne veut faire ni comme les traditionnalistes qui n’acceptent rien de nouveau, ni comme les observateurs qui ne veulent écouter que leur expérience, ni comme les rationalistes qui ne veulent que de leur théorie. Il est dog'matiste entier, complet, résumant tous les principes : non comme les éclectiques qui choisissent les principes qui leur conviennent, mais en acceptant tous les principes que la tradition a confirmés, et qui se soutiennent l’un l’autre.

1“ 11 veut le prog'rès, mais à la condition de ne pas s’écarter des principes conçus et assurés depuis long*temps; et il déclare hardiment, carrément que toute nouveauté qui ne se rattache pas à la tradition est une erreur, et doit au moins être mise en suspicion jusqu’à preuve de sa filiation. Il veut féconder le passé

par le présent, mais il ne veut pas repousser ce qui est acquis et assuré depuis longtemps, aux dépens d’une nouveauté étrange qui n’a pas d’aïeux, étant bien convaincu que toute nouveauté vraie doit être d’accord avec les principes. C’est ce que Baglivi a si bien entendu quand il s’écriait : « Au lieu de chercher sans cesse à séparer les anciens et les modernes, essayons plutôt, s’il est possible, de réunir les uns et les autres dans une alliance éternelle. Quelle folie plus grande, en effet, que de vouloir toujours les mettre en désaccord pour les mots, quand ils sont d’accord pour les choses [Méd.

F. Bérard, de Montpellier, a aussi très-bien dit : « Un système de médecine dans lequel on se proposerait d’approcher du degré de perfectionnement que comporte l’état actuel, devrait nécessairement réunir les travaux de tous les temps, s’enrichir de toutes les découvertes successives, donner une place convenable à ce que chacun d’eux a de vrai et d’utile, se constituer, en un mot, le représentant fidèle de l’expérience de tous les siècles. Il devrait surtout s’attacher à Hippocrate et à son école, hors de laquelle, j’ose le dire, il n’y a point de vérité en médecine, et qui est en quelque sorte la véritable église, puisque l’histoire atteste que tous ceux qui ont fait schisme avec elle se sont bientôt égarés et perdus. » {Doctr. méd. de Montpell..,^. 194.)

2° Hippocrate pose l’observation comme le fondement de toute connaissance, parce que des principes sans des faits qui les appuient ne sont que du roman : mais il y veut joindre les principes reçus et le raisonnement, ce que réprouvent les empiriques de tous les temps, ce que rejettent les modernes baconniens.

3“ Il veut aussi du raisonnement, il ne réprouve pas les théories, mais il tient à s’appuyer sur les faits ; ce qui faisait dire à Huxham : « Je suis bien éloigné de

blâmer une théorie raisonnable en médecine ; je pense au contraire qu’elle doit être la base de la science pratique ; mais il faut pour cela qu’elle soit, comme le conseille Hippocrate, '/.aT^z Ôecoplüjv, fondées sur la nature. » {Traité des fièvres^ Préface).

On ne saurait trop méditer cette méthode dogmatique, surtout de notre temps où triomphent les observations sans intelligence, et les théories sans solidité. La connaissance des méthodes est d’une importance capitale, et l’on me permettra de citer encore quelques bonnesparoles de Frédéric Bérard: «Lasciencedes méthodes, dit-il, est la première de toutes les sciences. Elle détermine ce qui est la vérité par rapport à nous, et nous donne les moyens de l’atteindre ; elle renferme donc la législation souveraine des autres sciences. Elle est à l’entendement ce qu’est la morale aux affections du cœur, l’hygiène à la santé, un maître quelconque à l’art qu’il enseigne : c’est la méthode qui a fait à proprement parler la science, puisqu’elle seule préside à la formation des dogmes qui la constituent, et quel est le principe de la liaison des idées qui la caractérisent. Sans elle en effet celles-ci se perdraient dans des détails confus et incohérents, et se borneraient à des individualités isolées; l’esprit n’aurait à sa disposition que des sensations actuelles: c’est la méthode seule qui unit les sensations de cet ordre

aux sensations passées, et impose des lois à l’avenir.

Ainsi, une école qui travaillerait au perfectionnement de la médecine, ne saurait trop insister sur l’étude des méthodes. » (^Doctr.méd. de Montpell.^ p. 11 et 13.) C’est à une puissante possession de la méthode qu’Hippocrate dut d’accomplir son œuvre.

La base capitale du dogmatisme est donc la méthode. Mais il y a aussi les principes médicaux qu’on a tenté de préciser.

Bordeu qui a le mieux résumé ce qu’on a dit du dogmatisme, en tant que système médical, s’exprime ainsi : «On voit bien, dit-il, en quoi consiste leur système de médecine : il se réduit à la connaissance des fonctions naturelles, d’où découle celle de leurs dérangements ou des maladies, de même que la manière de les traiter ; les remèdes doivent être déterminés par le raisonnement et d’après les connaissances qui résultent de celles à l’état de santé, de même que sur ce qu’on peut connaître de l’action ou de l’effet de ces remèdes dans le corps. » {Œuvres, t. II, p. 574.) J’ai en vain cherché dans les auteurs quelque chose de plus clair pour caractériser la science médicale du dogmatisme; et, bien qu’il y ait ici quelque lacune, c’est le résumé le plus net qu’on en puisse donner. Seuls, les dogmatistes ont pu enchaîner leur pathologie à leur physiologie, et leur thérapeutique à l’une et à l’autre, parce que seuls ils ont su constituer la médecine dans l’unité de son but et de son existence. Tous les autres systèmes ont brillé soit par la physiologie, soit par la pathologie, soit par la thérapeutique, soit par une vérité d’un ordre plus secondaire : aucun n’a pu aussi bien que le dogmatisme enchaîner dans l’unité les trois branches de la science médicale. C’est ce qu’il faut examiner dans le détail des principes généraux.

III. De la médecine. — Isoler une science ou un art, c’est les distinguer par le but qu’ils poursuivent : ils peuvent employer des moyens communs à d’autres sciences ou arts, mais ils les emploient différemment ; et par ce but auquel ils tendent, tout ce qui est en eux les distingue. Hippocrate a parfaitement distingué et isolé la médecine de toute autre science ou art, en marquant nettement son but. De cette manière il a réuni un fais-

ceau de connaissances et de conseils pratiques converg’eant tous vers un même point, et c’est ce faisceau de connaissances et de conseils, liés parfaitement par les principes qui les attachent à leur but, c’est ce faisceau de connaissances et de conseils qui constitue la médecine. Pour lui la mêdeciné est ïart de guérir^ rien de plus, rien de moins : Acprimum quidem^ prout sentio^ medicinarn definitam esse, quem prorsus ah ægros morbos propellit^ morborwnque vehementiam obtundit, neque a morbos métis manum curatricem admovet, quam hæc medicinarn non posse constet. » {De Arte.). Ou comme traduit M. Daremberg* :

« Ce que j’entends par la médecine : c’est délivrer complètement les malades de leurs souffrances, mitiger les maladies très-intenses, et ne rien entreprendre pour ceux que l’excès du mal a vaincus. » Il l’a définie ailleurs : «la science de ce qui dans le corps demande la réplétion et l'évacuation, » définition que Platon a copiée. Toujours, il envisage le but qu’il poursuit, et dont en effet tout découle.

Son livre De F Art est écrit en vue d’affirmer l’existence de la médecine et de la venger de ses détracteurs, de ceux qui, comme il le dit, a se font un art de vilipender les arts, » comme il y en a dans tous les temps.

« On ne peut, dit-il, assurer qu'il n’y a point d’art d’une chose qui n’existe; car il est absurde qu’une chose soit de quelque manière sans exister. » Si la médecine est imparfaite, elle existe donc dans l’imperfection, elle existe encore; et c’est absurde de la nier parce qu’elle n’est pas parfaite. Que des gens guérissent par le hasard ou en ne faisant rien, ils n’en ont pas moins été guéris par la médecine naturelle que le médecin s’efforce d’imiter ; car la médecine c’est ce qu’il faut faire et ne pas faire quand on est malade ; et du moment qu’on guérit soit en faisant quelque chose, soit en ne faisant

Frédault. 4

rien, on a par cela même suivi une medecine naturelle, quelle fût instinctive ou conseillée. Le médecin profite donc pour dirig-er le malade vers sa g'uérison, de tout ce que celui-ci peut faire et ne pas faire, et de tous les moyens d’action naturelle. « Si donc il n est rien d inutile entre les mains des médecins habiles, et dans la médecine elle-même, si dans la plupart des plantes et des préparations artificielles on rencontre des espèces de remèdes et des moyens de traitement, il n’est plus possible aux malades g*uéris sans médecins, de croire raisonnablement leur g’uérison spontanée, car alléguer la spontanéité, c’est ne rien dire ; en effet, dans tout ce qui arrive on trouvera quil y a un pourquoi cela arrive^ et d est dans son pourquoi qu existe la chose elle-même. Ce qu’on appelle spontané n’a aucune réalité substantielle, mais seulement un nom. La médecine., au contraire., consiste réellement dans le pourquoi., et dans la prévoyance de ses effets [De 1 Art). En un mot, la médecine n’est que fart de développer des causes connues pour produire des effets connus danstel cas donné : c’est l’interprétation artistique d’une médecine naturelle. On ne saurait trop méditer ce petit traité de l'Art., où Hippocrate venge la médecine de ses détracteurs, même de ses propres intrigants, et en assure l’existence d’une manière certaine. Plus qu’en tout autre temps, peut-être, il importe de se rappeler les fondements assurés de la médecine. N’entend-on pas répéter presque chaque jour dans un rire moqueur, stupide, que la médecine est imparfaite? Mais malheureux! que ferions-nous d’une médecine parfaite avec laquelle on n^aurait à craindre aucune conséquence immédiate de débordements; à quelles infamies l’homme retenu par la crainte aujourd’hui, alors son frein, ne descendrait-il pas? D’ailleurs un tel rêve est ridicule: une médecine parfaite comme toute science parfaite, suppose un être

parfait pour la contenir ; où se trouvera ce phénix?

L’art existe donc réellement et par lui-même, fondé sur l’existence même de la médecine naturelle, avec un caractère de certitude et d’incertitude tout à la fois. Il g-uérit parce qu’il existe : il ne g-uérit pas toujours parce qu’il n’est pas parfait.

Du reste, il ne g’uérit pas lui-même : il ne fait qu’employer les moyens qui peuvent g*uérir ; et de là son caractère relig'ieux. « A tous ég’ards, la médecine doit participer à la sag’esse, mais elle y tient particulièrement en ce qui concerne la connaissance de Dieu, vers lequel elle est ramenée sans cesse. En voyant les divers accidents de la vie, les médecins sont continuellement oblig*és de reconnaître sa toute-puissance. Ils ne sauraient attribuer à leur art un vain pouvoir, se voyant souvent déçus de ce qu’ils entreprennent. Et lorsque la médecine réussit, c’est à Dieu qu’elle en est redevable. Voilà comment la médecine conduit à la sagesse. Ceux mêmes qui ne croient pas à la Providence sont obligés de la reconnaître, en examinant ce qui se passe dans un corps, ce qu’elle y opère dans les changements des formes, et pareillement dans les guérisons qui suivent les opérations de la main, ou qui succèdent à l’usage tant des remèdes que d’un bon régime. C’est ce dont il est important d’être convaincu. » [De Decentia^ 4.) Est-ce à dire que la médecine soit une dépendance immédiate de la religion, qu’elle doive ne consister qu’en des purifications religieuses, et n’être que l’exercice des prêtres ? Point du tout. La médecine est un art naturel, agissant par des moyens naturels et dépendant du médecin seulement, qui a bien lui un caractère particuber, mais qui n’est pas le prêtre. Hippocrate a tiré la médecine du temple tout en lui conversant son caractère ; et il semble en cela l’écbo des traditions qui sur le même sujet retentis-

saîent 611 J udée. Pour les Juifs, Dieu est bien le maître des sciences {quiaDeus scientiarum Dominus est, et ipsipræparentur cogitationes . Reg*., liv. 1, cap. ii, v. 3), c est bien lui qui enseig’ne la science {gui docet hoïïiineini scienticim. Ps. xciii.— Ego Dominus Deus tuus docens . Is., xliv, 17); et c’est lui-même qui crée le médecin et la médecine, et qui exig-e des sacrifices purificatoires. Mais il a créé la médecine et le médecin en dehors du temple, et après le sacrifice il faut que le malade se soumette à l’art naturel :

« Rendez au médecin ce qui lui est dû à cause de la nécessité, car c’est le Très-Haut qui l’a créé. C’est Dieu qui g-uérit par lui, et il recevra des présents du roi. La science du médécin l’élèvera en honneur, et il sera admiré devant les g’rands. C’est le Très-Haut qui produit le médicament de la terre, et l’homme sag’e n’en aura pas d’éloig'iiement. Dieu a fait connaître aux hommes les vertus des plantes : le Très-Haut leur a donné la science afin qu’ils l’honorassent dans ses merveilles. 11 s’en sert pour apaiser leurs douleurs et les g*uérir. Mon fils ne vous nég-lig-ez pas dans votre infirmité: mais priez Dieu et il vous g*uérira. Offrez à Dieu, puis donnez à l’art du médecin ; car c’est Dieu qui l’a créé. Et qu’il ne vous quitte pas, parce que son ministère vous sera utile. 11 viendra un temps où le travail de leurs mains aura un heureux succès, car ils prieront de leur côté le Seig-neur de bénir ce qu’ils font. » [Ecclesiast., cap. 38.)

Mais la medecine n est pas seulemént à la porte du temple, elle est aussi à côté de toutes les autres sciences naturelles. C est elle-même une science naturelle, ayant son existence propre ; elle se servira des autres, et même leur sera utile, mais à la condition de conserver son indépendance. Art dans sa pratique, science dans son enseig-nement, et l’on peut dire art dog-matique par

excellence, la médecine touche à la philosophie, à la physique, à la chimie, à la botanique, etc., mais elle en est indépendante absolument. Hippocrate tient beaucoup à la philosophie comme à toutes les autres sciences naturelles dont il était fort instruit, comme il le paraît dans ses oeuvres ; et il exprime toute sa pensée par ce mot : Medicus philosophus^ homo fere divinus [de Üecentia). Mais si le médecin doit être philosophe (1), physicien, chimiste, botaniste, etc., il ne s’ensuit pas que le philosophe, ou le physicien, ou le botaniste soient médecins ! la différence est extrême. C'est pour la médecine en vue de l’art de g-uérir, et avec l’esprit médical, que le médecin doit étudier la philosophie, la physique, la chimie et les autres sciences accessoires ; tandis que si le philosophe, le physicien ou le chimiste envahissent la médecine, ils lui apportent un esprit étrang*er, des doctrines étrang-ères, qui la déroutent et la font dévier du droit chemin. Hippocrate était comme Jupiter au lointain regard^ et il semblait voir dans l’avenir tout le mal que feraient à la médecine, les philosophes, les physiciens, les chimistes qui voudraient y apporter leurs dieux étrang’ers, c’està-dire leurs théories.

La médecine ne doit relever que d’elle-même, et doit s’appliquer tout entière et constamment à réunir dans une seule visée, les trois sujets de son attention : le malade^ la maladie et le remède^ dont elle fait trois sciences : la physiologie^ la pathologie et la thérapeutique.

IV. Physiologie. — Hippocrate nomme ce que nous appelons aujourd’hui Physiolog*ie, la connaissance de la

(i) Il faut se souvenir que, pour les Grecs, la philosophie comprenait la théologie naturelle ; ce qui doit être aussi pour nous, et ce qui a été conservé en principe dans tous les Traités de philosophie, dont une partie est intitulée : Théodicée.

nature de F homme ^ et c’est suivant lui, comme ce fut toujours accepté, le fondement de la médecine. « La nature du corps (de l’homme,) dit-il, est le principe « ou le fondement sur lequel doit être appuyé tout raisonnement en fait de médecine. » [De locis in homine.) En effet, la médecine est l’art de g*uérir : mais de g*uérir quoi? l’homme de ses maladies. Il faut donc connaître le remède qui agit sur l’homme malade ; et pour connaître cette action, il faut connaître le sujet, c’est-à-dire l’homme malade; et pour connaître l’homme malade, il faut connaître deux choses: l’homme et la maladie. UJiomme^ la maladie^ le remède^ sont les trois termes à connaître ; et l’homme sujet de la maladie, sujet de l’action du remède est inévitablement le premier à étudier. Le dogme est ici irréfutable, inébranlable, immutable ; et toute médecine doit s’y rapporter.

L’homme est en petit ce qu’est le monde en grand ; et comme les philosophes trouvent quatre éléments principaux générateurs de toutes choses, le feu, Y air, la terre, F eau : il y a de même quatre éléments dans l’homme, la nature, les esprits ou forces, les parties et les humeurs. La Nature, sorte de chaleur immortelle, est F élément igné, moteur premier, ev.jppv, dont vient toute activité, qui entend tout, qui voit tout, qui connaît tout, qui suffît à tout [de Carnibus) ; « qui suffît aux animaux pour toutes « choses, ou leur tient lieu de tout, et fait d’elle-même a tout ce qui leur est nécessaire, sans avoir besoin qu’on « le lui enseigne, et sans l’avoir appris de personne. » [De Âlimentoi) G est par des facultés que cette puissance meut les parties, les humeurs et les esprits ou forces : a Elle a une faculté, et elle en a plus d’une; c’est par la a faculté que tout est administré dans le corps des ani- «1 maux; ce sont elles qui font passer le sang et les es- « prits et la chaleur dans toutes les parties, qui reçoivent

a par ce moyen la vie et le sentiment ; c’est la faculté ff qui nourrit, qui conserve et qui fait croître toutes tt choses. » Il est incertain si Hippocrate n’a pas admis deux choses particulières sous les noms de Nature, £vtop- [iov, chaleur innée : on pouvait croire qu’il admettait un élément igné, mais que son svwpaov était un principe actif plus spirituel, comme l’avait enseigné Anaxagore. Je serais assez de ce sentiment : il m’a paru qu’il croyait à un principe spirituel, vrai principe actif, selon l’enseignement d’Anaxagore; et que déplus il admettait quatre éléments au nombre desquels était la chaleur, selon l’enseignement d’Empédocle. C’est du reste là un point inutile à débattre ici ; il est bien certain qu’il admettait un principe d’activité non matériel et immortel, particulier à l’homme, cela suffit.

Les esprits, c’est le souffle que l’homme aspire par la respiration, qui passe dans le cœur, et de là dans tout le corps, pendant qu’il y a le (Jnj/v) du cerveau qui produit la pensée. Cette idée est du reste très-vague dans Hippocrate : nous la retrouverons mieux développée dans des auteurs postérieurs.

Les parties ou élément terreux, sont le contenant de l’homme; suivant qu’elles sont plus ou moins humides, elles forment les viscères, les muscles, les tendons, les os.

Les sur lesquelles Hippocrate insistait beau¬

coup, sont au nombre de quatre : le sang^ la hile^ le phlegme et Fatrabile.

Comme les philosophes, il considérait quatre qualités premières : le chaud, le froid, le sec et ïhumide; elles en produisent quatre autres, le doux, F amer. Facile et le salé. C’est du bon état de ces qualités que dépend la santé.

Du reste, tout consent, tout conspire, et tout concourt en-

semble dam le corps^ de sorte que rhomme est une unité dans laquelle rien n’ag'it séparément. Chacune de ses actions est faite pour l’ensemble, etc est l’ensemble qui retentit dans chaeune. C’est la doctrine de Zamolxis, cité plus haut.

Nous passons par dessus les détails de son anatomie qui ne sont utiles que pour comprendre les détails de sa médecine, et qu’il importe peu de rappeler. Il suffît de dire qu’il ne faisait pas de disseetion, et que les connaissances anatomiques étaient alors fort imparfaites. On connaissait les principaux organes, les viscères surtout; la circulation du sang était méconnue. On supposait que de l’air circule dans les artères, et dans les veines le sang, mais on n’avait pas même une connaissance exacte des principaux vaisseaux.

En somme, cinq principes étaient affirmés dans cette constitution physiologique : l’unité de l’homme dans lequel tout conspire; un principe animateur, d’où tout découle et qui fait l’unité; des éléments matériels constitutifs du corps ; celui-ci composé d’organes ayant des fonctions distinctes ; des humeurs lubréfiant les parties solides. Le reste était de théories variables comme les progrès de la science, et des temps.

V. PATHOLOGIE. — Trois choses sont à considérer dans la pathologie d’Hippocrate, parce qu’elles font sa gloire et qu’elle établissent les principes: son étiologie, sa nosog’raphie, et sa séméiotique. Il n’a pas isolé ces trois branches scientifiques secondaires, mais on peut assurer qu’il en a fixé les principes.

1 “ Etiologie. — Il déclare nettement que la maladie est un désordre de 1 économie une apLcTpia comme disait l’école Pythagorienne ; et par cela même les causes qui agissent sur lui ne font que produire ce désordre,

et il faut qu’il ait en lui l’aptitude à ce désordre. Cela n’est peut-être pas aussi clairement assuré dans les termes, mais c’est bien le sens de sa doctrine.

Dans les le Traité de Natura hominis^ il commence par rappeler ce qu’on a dit de l’homme, quil nest qu une seule chose, et qae cet être unique change de forme et de puissance suivant le froid ou le chaud: « mais, ajoute-t-il,

« 7 '(? ne crois pas quil en soit ainsi, je dis, quant à moi, que O si Hhomme était une seule chose, il ne ressentirait jamais de « la douleur. Voici le texte latin: at e medicis nonnulli « hominem sang-uinem esse solum dicunt; ex ipsis,

« bilem horninem esse asserimt; quidem denique pi- « tuitam. Atque hi omnes epilog'uni eumdem faciunt. a Unum enim esse affirmant , quodcumque eorum a quisque appellare voluerit ; atque id unum existens,

« transmutare formam et facultalem, quum a calido et e frig*ido cog'itur; fierique et dulce et amarum ; et al- « bum, et nig*rum, et cujuscumque g-eneris quid aliud.

« Mihi vero neque hæ sic se habere videnlur. Pliirim a ig'itur talia quædam et amplius bis proxima pronun- « ciant. Eg’o aulem dico, si unum esset homo preuti- « quam doleret. Neque enim esset, quam unum existât, Cl a quo doleret. » (Texte de R. Chartier ; 3, 4, 5.) Ou selon la traduction de M. Littré : « Quant aux médecins, « suivant les uns, l’homme n’est que sang*, suivant les « autres que bile, suivant d’autres que pituite ; et aussi « tiennent-ils tous le même raisonnement, lis prétendent « en effet qu’il y a une substance unique (choisie et dé- « nommée arbitrairement par chacun d’eux), et que a cette substance unique chang-e d’apparence et de pro- « priété sous l’influence du froid et du chaud, devenant « de la sorte, douce, amère, blanche, noire, et le reste, a à mon avis, cela non plus n’est point ainsi. En oppo- « sition à ces opinions et à d’autres très-voisines que la

« plupart soutiennent, moi je dis que, si l’homme était « un,jamais il ne souffrirait.» [Œuvres (T Hippocrate,ï.N\^ p. 35.) La maladie est donc bien un désordre, car, s’il n’y avait qu’une seule chose, il ne pourrait y avoir défaut d’ordre réciproque. Nous verrons plus tard comment d’autres médecins ont tiré de là une judicieuse distinction de la maladie et l’empoisonnement.

Cette ametria, cette disproportion dans les éléments de l’économie, est bien l’effet d’une cause qui la détermine, mais elle ne peut exister qu’à la condition d’une aptitude. Pour que l’homme puisse devenir malade, il faut qu’il y soit disposé, et en effet, Hippocrate a retenu de ses relations avec Démocrite que l’homme est disposé à la maladie en naissant, que dès sa naissance il est déjà tout maladie : Totus homo ab ipso ortu morbus est. Ce texte ne se trouve, il est vrai, que dans une lettre à Damagète, dont l’authenticité est contestée: mais cette lettre fort ancienne, si elle n’est d’Hippocrate, retrace en réalité fidèlement sa doctrine et ne fait que formuler ce qu’on voit sous- entendu dans vingt endroits des écrits authentiques.

Voici entre autres deux passages qui ne laissent aucun doute que la maladie n’est qu’une mauvaise disposition des éléments, dont les causes ne sont que l’occasion, et pour laquelle il faut une prédisposition : a Nam « multa sunt in corpore existentia quæcumque ab in- « vicem præternaturam et calefaciunt et refrigerantur, « et ensiccantur, et humectantur, morbos pariunt : quæ « multæ sunt morborum species, et multiplex quoque « eorum curatio existit. » [De Nat. hom. text. vi.) Et ailleurs : « Quamvero egregieetconvenientiratiocinatione

« investigantes ad hominis naturam, hse apta primi « inventores invenerunt, judicâruntque artern dignam « quæ deo ascribitur, ut et ducitur. Non enim siccum.

ÉTUDE SUR NOS TRADmONS.

« neque humidum, neque calidum, neque frigidum,

« neque horum quicquam hominem îædere existimâ- « runt, neque horum aliquo indigere. Sed quod in uno- « que robustum est, et natura eaque humana potentius,

« quodque superari ipsa nequit, id Iædere cnnsuerunt tt et conati sunt, Robustissimum autem est in dulci qui- « dem dulcissimum, in amaro amarissimum, in acido « acidissimum, et quod in unaque rerum omnium sum- « mum est. Hæc enim et homini inesse et hominem (( Iædere videbant. Inest enim homini et amarum et « salsum, et dulce, et acidum et acerbum, et insipidum,

« abaque innumera omnis genus facultates bâbentia,

« tum copiam, tum robur. Et hæc quidem mixta inter « se et temperata neque conspicua sunt, neque horai- « nem lædunt : at ubi quidpiam horum secretorum « fuerit et per se solum extiterit, tum conspicuum est,

« et hominem molestia afflcit. [De Prise, medic.., VII.) n Ou comme traduit M. Lettré : «Les premiers inventeurs « qui usèrent dans leurs recherches, d’une bonne mé- « thode et d’un juste raisonnement, ayant su approprier « ces différences à la nature humaine, pensèrent qu’un « tel art mériterait d’être attribué à un dieu ; opinion « qui est consacrée. Estimant que ce n’est ni du sec, ni « de l’humide, ni du chaud, ni du froid, ni d’aucune « autre de ces choses que l’homme souffre ou a besoin, « mais que c’est de ce qu’il y a de plus fort dans chaque a qualité, et de ce qu’est plus puissant que la constitu- « tion humaine, ils regardèrent comme nuisible ce dont « cette même constitution ne pouvait triompher, et ils « essayèrent de l’enlever. Or, ce qu’il faut entendre par « le plus fort, c’est parmi les qualités douces la plus « douce ; parmi les amères la plus amère ; parmi les « acides la plus acide ; en un mot le summum de cha- « cune. Car ils vivent et quelles existent dans l’homme

« et qu’elles nuisent à l’homme. Dans le corps en effet,

« se trouvent l’amer, le salé, le doux, l’acide, l'acerbe,

« l’insipide et mille autres dont les propriétés varient à « l’infini par la quantité et par la force. Ces choses mê- « lées ensemble et tempérées l’une par l’autre, ne sont « pas manifestes et ne causent pas de souffrances ; mais « si l’une d’elles se sépare et s’isole du reste, alors elle « devient visible et cause de la douleur.» [Œuvre d’Hippocrate^ t. I, p. 602.) C’est bien là une explication, que la maladie est une mauvaise disposition de ce qui existe dans l’homme et que ce qui existe dans l’homme est une prédisposition à la maladie. Or, expliquer un fait, c’est bien par cela même l’admettre : l’explication peut être mauvaise, mais cela ne détruit pas le principe admis, La manière dont la théorie est présentée laisse sans doute beaucoup à désirer, mais elle constate ce fait capital que la maladie a pour effet une altération de la disposition du corps, qu’elle n’est pas une matière morbide qui le pénètre, et qu’elle résulte d’une disposition de la nature à être altérée. Ce fait capital est tout lé dog'me.

2° Nosologie. — On peut dire que toute la tradition est d’accord pour louer Hippocrate du soin et du talent avec lesquels il a décrit les maladies, malg'ré une assertion de Sydenham dont nous allons parler. Tous ou presque tous les médecins ont répété à l’envi qu’Hippocrate avait pris la nature sur le fait. Mais ce sujet soulève une question controversée : pour décrire les maladies, il fallait les disting-uer : or, comment a-t-il distingué les maladies?

Sydenham a écrit ce passage, injuste envers plusieurs de ses devanciers : « La principale raison, à mon avis, pour laquelle nous n’avons pas eu jusqu’à présent une histoire plus exacte des maladies, c’est que la plupart

des auteurs ne les ont regardées que comme des productions confuses et irrégulières d’une nature affaiblie et déconcertée ; et qu’ainsi on aurait cru perdre son temps et sa peine en travaillant à les décrire exactement. » {Œuvres, préface). C’était bien évidemment ne plus se souvenir des descriptions exactes des nosographes ses devanciers, comme Arétée, Gelse, Alexandre de Traites, Rhazès, et d’autres des xv" et xvT siècle. Mais c’était surtout une insinuation à l’égard d’Hippocrate, insinuation qu‘on a changée en accusation formelle de notre temps, et accusation d’autant plus grave qu’on la voit formulée par deux traducteurs de notre auteur, M. Littré et M. Daremberg, dans leur étude sur la 'prognose antique.

Voici ce que dit M. Littré : « Maintenant quelle est l’idée dernière de cette doctrine ? C’est que la maladie, indépendamment de l’organe qu’elle affecte et de la forme qu’elle revêt, est quelque chose qui a sa marche, son développement, sa terminaison. Dans ce système, ce que les maladies ont de commun est plus important à connaître que ce qu’elles ont de particulier; et ce sont ces portions communes qu’il faiit étudier et qui constituent le fondement de la prognose. On peut encorel’exposer autrement : la prognose est, si je puis m’exprimer ainsi, le diagnostic de l’état général, diagnostic dans lequel le médecin ne tient qu’un compte très-secondaire de l’organe malade, ou, pour me servir du langage d’Hippocrate, du nom de la maladie. Dans la prognose, ce que nous appelons diagnostic et ce que nous appelons pronostic, se trouvent confondus et réunis ; et cette réunion provient de ce que le médecin de l’école de Cos, attaché surtout à connaître l’état général du malade, diagnostique, il est vrai, une certaine condition actuelle, mais prévoit en même temps, d’après les rè-

g*les de son art, une certaine marche du mal, et meme apprécie dans le passé quelques circonstances : ce qui est la définition qu’Hippocrate a donnée de la prognose ; c’est que, dans chaque maladie, le travail pathologique est un, et passe, depuis le début jusqu’à la terminaison, par un développement où toutes les phases tiennent l’une à l’autre; de sorte que l’école de Cos, maîtresse de l’unité, ou en d’autres termes, du développement de la maladie, et peu instruite sur les particularités, c’est-àdire sur le siège de chaque afiection, se tourna tout entière vers la recherche des communautés des maladies.» (Trad. des Œuvr. d’Hipp. t. I, p. 453). M. Daremberg tient à peu près le même langage, et cite celui de M. Littré pour l’approuver.

Il y a là une entente vicieuse de la prognose, dans une certaine limite, comme nous le montrerons plus loin. Mais il y a aussi une erreur dans l’interprétation de la maladie selon Hippocrate. Ce grand homme n’était pas organicien, cela est sûr; et ne connaissant pas les organes, il ne s’attachait pas autant qu’on l’a fait depuis à leurs lésions. Les négligeait-il absolument? Nullement; mais, comme il accordait un rôle important aux humeurs de l’économie , c’est surtout à leurs altérations qu’il s’attachait. Nous verrons tout à l’heure pourquoi il s’attàchait au mouvement morbide d’ensemble dans les maladies ; mais nous devons dire de suite que cet objet de son attention ne le détournait pas de la distinction des espèces morbides. Du reste il est assez singulier qu’on lui reproche aujourd’hui de n’avoir pas distingué les maladies , pendant qu’au XVI® siècle, au commencement du nôtre, on lui reprochait de ne les avoir que trop distinguées par les altérations des humeurs. On pourrait renvoyer les uns aux autres.

Daniel Leclerc, dans son Uist. de la médecine^ s’est donné la peine de relever toutes les maladies décrites ou indiquées par Hippocrate. 11 y en a cent ving-t et une dont les noms ont été à peu près conservés ; d’autres dont les noms ne sont pas restés, mais qu’on peut reconnaître à la description, ou tout au moins qu’on pense reconnaître; quelques autres qu’il a décrites, mais qu’il n’a pas nommées, et qu’on n’a pas reconnues. Ce seul énoncé fait voir ce qu’il y a de juste dans l’accusation portée contre lui, qu’il ne cherchait pas à disting-uer les maladies. Admettons qu’il se soit quelquefois trompé et qu’il ait confondu deux maladies en une, où que d’une il en ait fait deux, ce qui arrive journellement; admettons que les symptômes soient quelquefois pris pour des maladies, et autres erreurs semblables faciles à admettre : il n’en reste pas moins assuré que le principe de la distinction des maladies existe bien dans Hippocrate et a été assuré par lui. A moins d’admettre, ce qui est absurde, qu’il a décrit comme une seule et même maladie, le choléra, la peste, la pneumonie, l’ascite, et d^autres qu’il disLing’ue nettement et qu’il nomme et décrit comme tout à fait différentes. N’aurait-il donné que les noms, et n’eût-on pas ses descriptions, qu’il faudrait encore conclure contre l’accusation portée ; car le nom c’est tout. «On trouve, dit J.-P. Tessier, dans les livres de cette « g*rande école, le nom de presque toutes les maladies, « Or, le nom est une chose capitale, puisqu’il répond à « la connaissance synthétique des maladies qu’il dé- « sig’ne. » {Etud. de méd. génér., p. 111.) Nommer une chose, c’est la disting*uer : or, il est bien sing'ulier qu’on vienne dire d’un homme qui donne des noms différents à plusieurs choses, qu’il les confond dans l’unité. C’est pousser bien loin la permission d’être plaisant.

Broussais ne s’y est pas trompé : il a sur ce point

rendu complète justice à Hippocrate. Lui qui combattait contre la distinction, a reconnu qu’Hippocrate l’avait acceptée. « Ainsi, dit-il, l’idée morbide s’est composée,

« dès la plus haute antiquité, d’un certain nombre de « symptômes marchant simultanément vers l’augment,

<t se maintenant un certain temps dans l’état, et se ter- « minant ensemble d’une certaine manière. Il est évi- « dent que ces idées sont des émanations de la doctrine û d’Hippocrate, créateur des entités morbides qui ont tra- « versé les siècles. »(Exam. des doctr. méd., t. I, p.87.) J.e seul tort de Broussais, ici, est de ne pas adhérer à cette doctrine aussi ancienne que la médecine, tellement antique qu’elle se perd à l’orig-ine parce qu’elle est dans la nature des choses. Du moment qu’on avait vu plusieurs malades, cela sautait aux yeux quil y a des maladies differentes ; et les unes g-uérissant, les autres tuant, celles-ci se montrant avec tels symptômes et dans telle partie, d’autres d’une autre manière, c’était bien naturellement que le principe de la distinction des maladies s'établissait. Hippocrate l’avait trouvé dans la tradition, il ne faisait que le consacrer.

Ce g-rand homme allait même plus loin, il fixait le sens dans lequel on doit l’entendre ; et les accusations de l’org-anicisme moderne ne sont qu’une vieille rancune et une veng*eance des anciens Cnidiens qu’il combattit. Un passag-e qui se trouve au commencement du Traité du régime dans les maladies aiguës, explique tout le débat. Il constate que les anciens auteurs résumés dans le livre des sentences cnidiennes, avaient bien reconnu que les maladies sont disting’uees par espèces differentes, mais qu ils en avaient multiplie le nombre, nég’lig'eant le vrai principe de leur distinction. « Cependant, ils (les an- « ciens cnidiens) n ig'noraient pas les formes diverses fl que revêt chaque maladie et la multiplicité des espè-

ÉtCBË SCm NOS TRADITIONg.

« ces. Quelques-uns même, voulant donner un dénom- « brement bien exact des maladies, ne l’ont pas fait con- « venablement, car un dénombrement n’est point facile « si on établit une espèce particulière de chaque mala- « die sur la seule différence d’un cas avec un autre, et « si à chaque état patholog-ique qui ne paraît pas iden- « tique avec un autre, on impose un nom différent. »

Galien nous éclaire sur ce point par le commentaire suivant :.« Les médecins de Gnide, dès le début, décrivent sept maladies delà bile; un peu plus bas, ils ont distingué douze maladies de la vessie; plus loin encore, il y a quatre maladies des reins. Indépendamment des maladies de la vessie, ils ont signalé quatre stranguries, puis trois tétanos, quatre ictères, trois phtbisies. Ils considéraient uniquement la variété des corps^ que beaucoup de causes modifient^ et laissaient de côté la similitude des DIATHÈSES qidobsevve Hippocrate^ se servant, pour déterminer ces diathèses, de la méthode qui seule peut faire trouver le nombre des maladies <>{trad. de Littré, dans les Œuv. d'Hipp.^ t. II, p. 199). Le mot traduit par M. Littré, diathèse^ est traduit par R. Chartier a/iectus', voici la dernière phrase telle que la traduit ce dernier : « Ad corporum enim varietates, quæ multas ob causas « immutabantur, respexerunt , prætermittentes affec- (c tuum identitatem perpendere, quem'admodum accu- « rate perpendit Hippocrates, ad eorum inventionem « methodo usus, qua duntaxat morborum numerum « invenire conceditur » (t. X, p. 5).

Il ressort de là que bien évidemment les Cnidiens donnaient dans l’organicisme et dans l’abus des distinctions; autant ils pouvaient distinguer de parties, autant ils distinguaient de maladies. Au contraire, Hippocrate ne considérait que l’ensemb’e des phénomènes tel qu’on l’observe sur les malades; et la mé-

FrÉDAULT. O

thode dont il usait consistait simplement à bien préciser Vévolution de la maladie. C’était sur l’ensemble des phénomènes, sur la marche, les crises, la terminaison qu’il s’appuyait. C’est précisément le principe capital de la distinction, et il s’est toujours conservé. Il déplaît aux org*aniciens modernes, comme il déplaisait aux anciens cnidiens, et, parce qu’il les empêche de subdiviser arbitrairement les maladies, ils lui reprochent de vouloir l’unité absolue.

Du reste, J. P. Tessier a remarqué, d’après le passag’e suivant, que non-seulement Hippocrate a reconnu les espèces morbides, mais qu’il en admettait encore l’immutabilité. Au début du Traité des maladies des filles^ on trouve cette phrase « : Exordium mihi tractationis eorum « quæ perpetuæ sunt in medicina ; non enim possibile est « morborum naturam cog'noscere (quod quidem artis « est invenire) nisi naturam sing*ularium in principio « ex quo discreta sunt » {De virg. affect., édit, de R. Chartier, t. VII, p. 679). Ce passage est, du reste, un des plus embrouillés du maître. Il est vrai que l’on conteste très-vigoureusement l’autorité de ce petit traité, qui est fort incomplet. Mais quand il serait vrai que ce texte a été remanié, la phrase qui l’ouvre est un trait aphoristique de trop d’importance pour l’attribuer à un disciple : si le livre n’est pas authentique, et se compose de notes arrangées, la phrase par laquelle il débute est incontestablement du maître. Le texte grec serait :

^uvÔscto; Twv ai6tyev£ùjv iTiTptj^'^ç * où yap âovKTOv tSv vouüviptàTtùV Tr,v yuctv yvSvat, o xep ecTS t/iç 'téyyr^ç, aCsupeîv, vîv p yvw t-^v ev tGv àtxspsl xaTà T-Àv âp 5 (^çv, il viç §t£x.pt6-/i. Ce que M. Littré traduit ainsi : « Le commencement de la médecine est pour moi la constitution des choses éternelles ; car il n’est pas possible de connaître la nature des maladies, objet des recherches de l’art, si l’on ne connaît pas la

nature à son indivision, à ce début d’où elle se développe r>{Œuvr. Hipp., t. VIII, p. 467). Ainsi traduit, ce passage devient incompréhensible, et n’a pas le moindre sens. La traduction de Chartier fait entendre une idée : le commencement (ou le principe, du travail, part des choses qui sont perpétuelles ou immuables en médecine; et quelles sont ces choses perpétuelles ou immuables en médecine, si ce ne sont les maladies ? et le second membre de phrase complète parfaitement le premier : car on ne peut connaître la nature des maladies (ce qui est le but de l’art) autrement que par la nature de chacune en particulier, et selon le principe qui les fait distinctes. Au commencement d’un traité particulier, cela est clair, net, et même grand : c’est un trait de maître d’entrer en matière dans une'étude de détails en montrant le principe qui les domine; d’affirmer l’immutabilité des maladies comme principe de leurs distinctions. R. Chartier me paraît avoir saisi le sens du texte, et M. Littré n’avoir compris ce qu’il traduisait. Je m’en tiens donc au sens médical qui affirme nettetement, comme le croyait J. P. Tessier, l’immutabilité des maladies.

3° Séméiotique. Ce qui caractérise la maladie, d’après Hippocrate, c’est, comme nous venons de le voir, l’ensemble des phénomènes, leur évolution ; et il importe au médecin de prévoir dans le cours d’une maladie ce qui doit arriver, ce qui menace, pour n’être pas pris au dépourvu. C’est un des principes hippocratiques les plus appréciés que cette séméiotique, cette prognose., comme on l’appelle, dont il est le correcteur et le fondateur. A cet égard, il n’y a qu’une voix, et les aphorismes., le pronostic., les prériotions de Cos., n’ont été ni trop loués ni trop lus.

Mais Hippocrate avait remarqué que chaque maladie

ayant sa marche et sa manière d être g*éQérale, il y a en outre, pour toutes ces maladies, une évoiui'on commune et des crises à étudier. La maladie a trois périodes dans son évolution : une première de crudité , le mal s’établit; une deuxième d’é/a^, le mal est établi, il va tendre à une terminaison par une sorte de coction ; la troisième période de crise ou j ug*ement. La crise est une modification en bien ou en mal de l’état morbide, et se manifeste ordinairement par des évacuations dites critiques^ une hémorrhag“ie, de la sueur, un dépôt dans les urines, une diarrhée. Il y a plusieurs crises dans les maladies: les unes sont préparatives, les autres sont définitives. Il s’en manifeste plusieurs dans le cours de la maladie, et celles qui se font aox jours dits critiques sont ordinairement bonnes, et indiquent une rémission pour le jour critique suivant. Celles qui viennent dans des jours non critiques sont funestes. Les jours critiques, dont la théorie vient de Pytbag*ore, sont les 3®, 7®, 9® 11®, 14®, 18% 20®,21® et 40® jours de la maladie. Si la crise se fait dans un des jours intercalaires^ c’est un sig*ne funeste.

Hippocrate étudiait ainsi les signes de toute évolution morbide en général, puis les signes des évolutions particulières. Il suffit de lire ses ouvrages pour s’en convaincre. A chaque instant, il note un signe de prognose générale, puis il s’arrête pour donner un signe de prognose particulière. C’est en méconnaissant cette double tendance de la séméiotique d’Hippocrate que M. Littré l’a accusé de ne s’être arrêté qu’à une prognose géné rale. Je veux bien croire qu’il ait plus insisté sur celle-ci que sur la prognose particulière, et encore la chose pourrait se discuter les textes à la main ; mais, à coup sûr, il n’a pas dédaigné absolument cette dernière. De nos jours, on donne à ce que nous appelons le diagnostic^ qui n est qu une prognose particulière, une importance

extrême, méconnaissant tout à fait laprog’nose générale telle que l’entendait Hippocrate ; et ne voyant pas notre défaut, nous l'accusons d’exagération. Il nous suffirait de mieux tenir notre lorgnette pour mieux juger ce qu’il fut et ce que nous sommes.

Après avoir longtemps médité sur ce point, et ayant relu ce que MM. Littré et Daremberg ont écrit sur la prognose hippocratique, je demeure convaincu qu’il a vu du problème qui nous occupe, deux côtés dont un seul nous attache aujourd’hui. Il a vü, comme nous l’indiquions plus haut, la juste distinction des maladies les unes avec- les autres, ce que nous nommons aujourd’hui des espèces morbides. Mais il a vu encore, ce que nous méconnaissons, que ces maladies ont des analogies les unes avec les autres, selon les genres ou groupes d’espèces auxquelles on les doit rattacher ; et peut-être a-t-il mieux vu que nous ne le voyons aujourd’hui combien ces genres ont de l’importance dans la pratique, combien il est urgent de ne pas s’en tenir à distinguer des espèces, mais de considérer la nature du genre inflammatoire, fluxionnaire, hémorrhagique, fébrile. Il s’efforcait de pénétrer la nature du mouvement morbide dans sa disposition générale, dans ce que nous nommerions peut-être aujourd’hui la diathèse, sans cependant rendre parfaitement par ce mot ce qu’il avait en vue ; parce que pour nous la diathèse est presque une espèce, ou mieux est une espèce générique. Il scrutait cette disposition générale non-seulement dans ses manifestations localisées et distinctives spécifiquement, mais aussi dans ses tendances analogues à celles d’autres espèces; et il s’élevait de cette manière à concevoir les lois générales du mouvement de la nature morbide. C’est un point de vue que notre science moderne, lancée dans le spécificisme, a certainement trop négligé, et qui mérite d’être repris.

Nous verrons, dans la suite de la tradition, si quelqu’autre maître ne s’y est pas aussi arreté.

VI. Thérapeutique. —C’est dans cette dernière branche de la trilog*ie médicale que se montre plus puissamment et plus g'randement encore la g*loire du dog*me hippocratique. Ici se résument dans une raison immutable, avec de nouveaux principes, les principes déjà posés.

Nous l’avons déjà dit, la médecine comprend trois termes qu’il s’ag*!! de coordonner : le malade, la maladie, le remède. Hippocrate le dit expressément : « La médecine a deux objets : g-uérir et ne rien faire qui nuise. Trois choses se réunissent dans notre art : le malade, la maladie et le médecin. Le médecin, ministre de l’art, s’oppose à la maladie, le malade doit concourir avec le médecin » [Epid. liv., I, 23}.

Les deux moteurs de la g*uérison, si je puis m’exprimer ainsi, sont donc le médecin et le malade, ou le remède et la nature du remède, pour plus de clarté. Mais quel est leur rôle? Hippocrate répond : la nature guérit ^ le médecin laide.

C’est la nature du malade qui g-uérit elle-même : « C’est la nature qui g*uérit les maladies; elle trouve elle-même les voies convenables, sans avoir besoin d’être dirig*ée par notre intellig*ence » {Epid. liv. vi). Et comment ? par un chang-ement dans le mouvement : « Les chang-ements sont un bien dans l’état de maladie; s’il ne s’y faisait pas de chang*ement le mal aug*menterait » {De locis, 71). Ces chang*ements, il les appelle des crises ou jug-ements, et il s’est efforcé long“uement, dans la patholog-ie, d’en démontrer le rôle, d en indiquer les sig'nes, d’en marquer la venqe, d’en prévoir les conséquences. En physiolog-ie, l’homme est considéré comme une unité où tout marche d’en-

semble, et dont il faut étudier les mouvements intérieurs. En patholog’ie, c’est un mouvement morbide, une évolution maladive à connaître et un mouvement de tout l’individu. En thérapeutique, c’est le chang*ement du mouvement morbide faisant place au mouvement physiologique par un changement qu’il faut connaître, parce que c’est ce changement qui fait la guérison.

Nous verrons plus tard qu’on a blâmé ce dogme {la nature guérit les maladies)^ mais évidemment sans le comprendre. La maladie n’est pas un être, un quelque chose qui a son existence dans le malade : c’est le malade luimême en état de maladie, c’est un désordre, un dérangement de sa nature, une ap!.e).pi«. L’état sain est devenu pathologique par un changement de mouvement : l’état pathologique ne redevient état sain que par un nouveau changement de mouvement. Les causes morbides ne sont pas la maladie, mais la cause occasionnelle du changement du mouvement sain en mouvement morbide : de même, le remède n’est pas la guérison, mais la cause occasionnelle du changement du mouvement morbide en mouvement sain. C’est la nature même de l’homme qui avait produit la maladie sous l’occasion des causes morbides; c’est encore la nature même de l’homme qui produit la guérison sous l’occasion des causes curatives.

Le remède n’est donc que l’opérateur d’un changement. Aussi, après avoir dit que « les changements sont un bien dans l’état de maladie », Hippocrate ajoute : « tout ce qui opère un changement dans l’état actuel du malade peut être regardé comme un remède » [De locis). La nature fait elle-même ses changements, ses crises ; mais elle peut défailhr. Alors apparaît le médecin, interprète de la nature^ qui donne un remède pour

aider au chang'ement. La prog*nose lui sert à voir préparer et arriver le chang'ement ou tend la nature, et le remède lui sert à y aider : « quo vertit natura eo dua cendum est. »

Il n’y a donc pas un principe unique, universel et absolu d’action, applicable à tous les cas; et le maître le déclare nettement : « 11 n’y a point de principe manifeste « de g*uérison qu’on puisse, à proprement parler, appe- « 1er principe universel pour tous les cas auxquels notre « art s’applique. » {Bes maladies. 11, Uh. 1.) Mais l’action doit varier selon les mouvements morbides, leschang*ements qui se préparent, l’effet que l’on peut produire, suivant l’occasion et les circonstances ; en un mot, suivant l’indication, comme le déclarèrent plus tard les dog*matistes, successeurs d’Hippocrate. Et c’est bien ce qu’il veut dire quand il écrit ; « L’art est long*, la vie courte; « l’occasion passe vite; l’épreuve est trompeuse, le ]'ug*e- « ment difficile. » (A/iA. 1.) Ou encore : « Lag'uérison se a fait dans le temps et quelquefois dans l’occasion. Il « faut, reconnaissant ces choses, entreprendre la g*uéri- « son, en se conduisant, non par des raisonnements vrai- « semblables, mais par ce qui est d’accord avec le rai- « sonnement. » [Précepte 1.)

Il faut donc tantôt ag'ir, tantôt s’abstenir, quelquefois évacuer, d’autres fois réintégrer. Il le dit formellement : « Le médecin doit connaître aussi quelles sont les ma- « ladies qui, provenant de plénitude, se g*uérissent par a des évacuations, et celles qui, venant des évacuations, a se g-uérissent par la réintégration ; comme celles que a donne la fatig'ue finissent par le repos, et celles que le O repos occasionne se dissipent par l’exercice. Généra- « lement il doit savoir prémunir le corps contre les « maladies dont il est menacé, à raison du tempérament, « de la saison, de l’ag-e; tendre ce qui est relâché, relâ-

« cher ce qui est tendu, c’est le vrai moyen de détruire « le mal -; et toute la médecine se réduit, à mon avis, à ce « principe. » {Delà nature de thomme^ 9) c’est-à-dire ag’ir suivant Y occasion^ suivant Y indication.

Et l’indication est d’ag’ir, tantôt contrairement à la nature du mouvement, tantôt semblablement.

L'action des contraires., il vient de la montrer dans le passag-e précédent, et il la montre souvent dans d’autres endroits. Ainsi, dit-il encore : « Les maux qui viennent « de réplétion se g’uérissent en vidant ; ceux qui viennent « d’évacuation en remplissant. Il faut ainsi dans les au- « très maux leur opposer les contraires.» {Aph.22., lib.2.)

Ailleurs il insiste sur l'action des semblables. « Il y a,

« dit-il, une autre manière dont se forment les maladies.

« Elles viennent quelquefois par les semblables ; et les « mêmes choses qui ont causé le mal le g*uérissent. On « voit g*uérir la difficulté d’uriner par la même chose « qui l’a causée. La toux est aussi, comme la dyurèse,

« causée et g^uérie par les mêmes choses. La fièvre d’in- « flammation est excitée par l’inflammation et se guérit « tantôt par l’inflammation même, tantôt par le con- « traire. - Quelquefois l’eau chaude, prise abondam- « ment en boisson, rétablit la santé; et quelquefois la « fièvre se dissipe en usant de ce qui pourrait donner a une inflammation. — Quand on prend un purgatif ou « un émétique, l’effet peut en être arrêté par les irri- « tants et augmenté par les calmants. — En faisant boire «beaucoup d’eau à quelqu’un qui vomit, on lui fait « rendre avec l’eau ce qui causait le vomissement. On « guérit alors le vomissement en faisant vomir. Dans a d’autres cas, on le guérit en le calmant et en faisant « aller par le bas, ce qui excitait à vomir. On recouvre « ainsi la santé, pour le même cas, de deux manières « contraires. » {De locis., 68, et suiv. trad. de Gardeil.)

Enfin, il poursuit dans ce même passag*e, en montrant qu’il n’y a pas de règ’les fixe, qu’il faut ag’ir tantôt par les contraires, tantôt par les semblables, c’est-à-dire qu’il faut comme toujours tenir compte de T indication.

« S’il en était de même pour tout le reste, on aurait du a moins cette règ’le qu’il faut toujours soig*ner ou par a les contraires ou par les semblables, quel que soit le « mal et d’où qu’il vienne. Mais il n’en est pas ainsi. La « cause en est la faiblesse du corps qui met à ceci une « infinité de différences.... Si le corps est subjug-ué par « la nourriture, elle pousse de tout côté; elle domine « dans le corps et y eng’endre aussitôt ses contraires. Le « bain d’eau chaude donne la vig-ueur au corps, toutes « les fois que le corps lui est supérieur; mais si c’est « l’eau qui a la supériorité, elle affaiblit le corps. 11 en « est de même des effets de la bonne chère. Les aliments a donneront de l’embonpoint quand le corps sera le plus « fort ; si, au contraire, ils sont les plus forts, il en ré- « suite des cours de ventre et d’autres maux. — Ceci a est vrai ég-alement et des purg'atifs et des remèdes « restaurants, tous peuvent finir par ruiner le corps. Il « en est ainsi de tout ce qui a les qualités, même les « plus opposées. » [Ibid.) On ne saurait trop méditer ces réflexions.

Du reste, il faut moins s’occuper des remèdes extraordinaires que de la manière d’employer les moyens simples; car, « c’est précisément dans la diverse manière « d’employer les moyens simples qu’un g'rand médecin O diffère surtout des autres. » [Du régime, 3.) Et ce n’est pas en faisant beaucoup de choses, mais en ag'issant bien que l’on réussit, car^ « il faut peu de choses pour a g'uérir, à moins que le mal n’ait attaqué quelque par- « tie essentielle. » 13.)

Enfin, tel malade étant donné, il faut s’enquérir de ce

qui s’est passé, prévoir ce qui peut arriver, coordonner d’avance ce que l’on pourra ou devra faire suivant l’indication, faire un plan du traitement à suivre. «Après. « vous être bien informé de la maladie, faites un plan « général du traitement et ne néglig-ez rien pour parvenir « à la guérison. » {Préceptes^ 3.)

Les moyens employés par Hippocrate étaient assez nombreux. Il y a la diététique^ ou le régime, dont la ptisane ou décoction d’orge plus ou moins épaisse selon l’état du malade est la base. Il employait aussi des tisanes de bette, de citrouille, de céleri, de coriandre, etc. Il indiquait les purgatifs, les vomitifs, les errhins, la saignée, les ventouses, les diurétiques, les sudorifiques, les sommifères, les médicaments qui changent la disposition du corps ou des humeurs^ qu’on a depuis appelés à&'s, altérants^ et les remèdes propres à chaque maladie appelés depuis des spécifiques.

Dans la chirurgie, on se servait beaucoup du fer rouge, des moxas; on ponctionnait la poitrine pour l’empyème ; on ponctionnait le ventre dans l’ascite ; on usait.des scarifications; il y avait un crochet pour l’extraction des enfants morts ; on savait réduire les luxations et les fractures. Il paraît même qu’on pratiquait l’opération de la taille, mais Hippocrate la défendait à ses disciples, sans doute à cause des accidents.

Nous n’avons présenté qu’une analyse, pour ainsi dire à tire d’ailes, des œuvres d’Hippocrate, tout en allons géant cet article. Il importait surtout de fixer les principes. Mais, nous le déclarons, cette analyse n’est qu’une vue d’emsemble et tout médecindoit, ou moins une fois en sa vie, lire les œuvres du grand médecin de Gos. On puise à cette lecture un sentiment profond de tout ce que doit comporter la science du médecin; on s’y forme à voir la nature, à l’observer, à l’étudier, à l’interpréter;

on y apprend comment un médecin doit voir, jug*er et se conduire ; on y aspire comme un souffle vivifiant, quelque chose du g-énie même de la médecine, de cet esprit qui anima le plus g'rand maître entre tous et qui court encore sur les pages de ses œuvres antiques et vénérées.

Laissons tomber en le lisant, ce qui est de l’époque, les théories d’humeurs, les détails d’une anatomie imparfaite ou d’une physiologie dans laquelle les fonctions organiques sont mal connues ; cherchons surtout le sens général des observations, la portée des interprétations, la vue exquise de la nature, et alors nous saisirons le génie du Maître, et nous en serons inspirés et fortifiés autant qu’émus.

Tout homme qui embrasse une carrière cherche dans la tradition une grande figure dont il puisse se faire un modèle. En médecine, nous avons eu des grands hommes presque à toutes les époques, qu’on peut ainsi se proposer comme des exemples à imiter ; mais nous n’en avons pas eu de plus grand que ce Maître qui a inauguré notre tradition écrite. Par son caractère et l’élévation de ses sentiments, par l’ensemble de son grand savoir qui a embrassé de son temps tout ce qui pouvait être utile à la médecine, philosophie, théologie et sciences naturelles, par son génie qui sait unir dans une merveilleuse unité la tradition, la raison et l’observation, il a peut-être eu des égaux, ce qui est douteux, mais à coup sûr il n’a point eu de supérieur, et tout médecin peut s’appliquer sans crainte à faire revivre en soi un type aussi pur, aussi achevé.

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