CHAPITRE II
DEPUIS HIPPOCRATE JÜSQu’APRES GALIEN.
Les divers historiens de la médecine divisent habituellement cette seconde période, selon les sectes qui s’y sont produites, et leur rattachent, sans une juste séparation des temps, les médecins qui les ont embrassées, à quelque siècle qu’ils aient paru. Il me paraît plus naturel de prendre en considération l’ordre des temps, en marquant les périodes naturelles qu’on y rencontre. Ainsi, immédiatement après Hippocrate, la médecine continue d’être cultivée en Grèce. Puis, l’ère des Ptolémées l’attire, et avec elle toutes les sciences, à Perg*ame et à Alexandrie. Bientôt paraissent les Romains qui envahissent le monde, et la médecine passe comme le reste sous leur domination. Enfin, Galien se montre, et lente de résumer tout ce qui a été fait depuis Hippocrate. Ce sont là des périodes secondaires qui partagent naturellement cette seconde époque de la médecine dont la durée fut d’un peu plus de cinq siècles. Nous suivrons cette division qui permet de distinguer et classer plus clairement les faits assez nombreux que nous devons passer en revue.
§ 1. — La médecine en Grèce après Hippocrate.
La médecine fît encore quelque fîgure en Grèce pendant près d’un siècle après Hippocrate, en supposant que ce grand homme, dont la date du décès est incer-
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taine, ait vécu jusqu’à 80 ou 90 ans. Cette époque commencerait donc vers 380 ou 370 avant J.-G., et pousserait jusqu’au moment où les écoles de Perg*ame et d’Alexandrie commencent leur illustration vers 280 avant notre ère; en tout, un siècle de durée environ.
Du vivant d’Hippocrate, existaient encore quelquesuns des médecins dont nous avons fait précédemment mention, comme Acron d’Agrig-ente, Prodicus, Euryphon, et d’autres inconnus. Il s’en produisait également quelques-uns qui devaient lui succéder et briller après lui, dont nous allons parler.
Ses fils, Thesmlus et Bracon^ et son gendre, Polybe^ lui succédèrent et continuèrent son école, non son illustration. Dracon est presque inconnu : on sait seulement qu’il eut un fils qui porta le nom Hippocrate et devint médecin de Roxane, femme d’Alexandre. Thessalus l’aîné, presque aussi inconnu que son frère, devint médecin d’Arcliélaüs, roi de Macédoine. Polybe^ beaucoup plus illustre que ses deux beaux-frères, s’adonna à la philosophie et à la médecine, et soutint de son mieux l’honneur de l’école. On lui attribue plusieurs des traités de la collection hippocratique.
Parmi les disciples d’Hippocrate dont l’histoire fait mention, on cite les suivants : Prodicus, qui, au rapport de Galien, altéra la doctrine du maître, et ne fît que subtiliser sur les noms et les mots ; Bexippus ou Dioxippus, qui, d’après Midas, écrivit sur la Médecine en général et deux livras sur les Prognostics; Appollonius, dont on ne rapporte que cette seule chose, « qu’il faisait • beaucoup manger ses malades, et les laissait mourir de soif.» Ciésias, médecin cnidien, de la famille des Asclépiades ; Théomédon, qui eut pour disciple Eudoxe, dont la réputation fut assez grande comme médecin et astronome.
Platon est considéré comme un disciple d’Hippocrate, ou tout au moins s’étant inspiré de ses enseig’nements. Quoique n’avant pas pratiqué la médecine, il ne laissa pas que d’influer sur elle. Né en 427, il mourut en' 347 avant J.-G. Sa philosophie eut pour résultat, en physiolog‘ie,de donner toute extension à la doctrine d’Anaxag-ore, en faisant considérer le principe actif, ïâme ('tux.vf), comme une cause purement spirituelle et intellig'ente, constituant lo.substance de l’être ; il lui attribuait de posséder Yidée de l’être qu’elle faisait vivre, d’en avoir le si^o; ou forme rationnelle de son activité. Aristote devait s’emparer de cet enseig'nement pour le rectifier et lui donner toute sa valeur. Du reste, Platon souillait sa conception première, quand ensuite il admettait trois âmes : l’une,intellig'ente, logée dans le cerveau; l’autre, vitale et donnant le courage, logée dans le cœur ; la troisième, nutritive ou naturelle, placée dans le foie. Suivant lui, la nutrition se fait par une affinité des parties semblables, naturellement poussées les unes vers les autres ; c’est encore une doctrine d’Anaxagore, comme nous l’avons vu. Le sommeil est le repos de l’âme qui réside dans le cœur. Galien attribue à Platon d’avoir le premier distingué le symptôme d’une maladie^ suivant cette doctrine d’Hippocrate que la maladie est un ensemble morbide, un état général de tout l’être, une diathèse; que, par conséquent, le symptôme n’est qu’un état particulier (Galien, De sympt. differ.^ lib. i, cap. 1). Il est bien clair que Galien se trompe : Platon peut avoir donné de cette idée une formule plus nette, mais l’idée résulte manifestement de l’enseignement du maître. H importe d’ailleurs de remarquer combien Platon donnait de force â la doctrine hippocratique sur les maladies. lls’appbquait, comme on sait, à trouver pour toutes choses ce qu’il appelait les types éternels, et devait se
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trouver ainsi conduit à reconnaître la doctrine de 1 essentialité des maladies, à préciser que les maladies ont des types spécifiques auxquels elles se rapportent, et que ces types prennent un nom, une désig*nation, parce qu’ils ont une forme définie et immuable, qu on retrouve toujours la même, aux accidents près, chez des malades différents. Gomme il établissait que toute science n’est possible que par la considération des types et des espèces scientifiques, immuables dans leur forme, sans quoi la science n’aurait aucune base que des phénomènes chang’eants, il devait reconnaître, avec Hippocrate son inspirateur, que la constitution de la médecine repose précisément sur la considération des types morbides, fixes et immutables dans leur forme typique. Tout le platonisme est là, comme aussi Thippocratisme ; et ce qui fut le point de départ de la constitution de la médecine est resté depuis Platon le point de départ de la constitution de toutes les autres sciences.
Au temps de Platon vivaient quelques médecins dont l’histoire fait mention, mais elle ne fait guère que citer leurs noms : Nichomachus^ père d’Aristote, médecin d’Amynthas, roi de Macédoine; Periander, à Lacédémone; Critobule^ médecin de Philippe, roi de Macédoine; Ménécrate, de Syracuse, dont on rapporte qu’il était bouffi d’orgueil et faisait faire aux malades qu’il avait guéris de la maladie sacrée (l’épilepsie?) des promesses écrites de lui obéir et de le suivre comme des valets.
Quelques années plus tard, tous les médecins dont l’histoire a gardé les noms ont été attachés à Alexandre ou à ses armées. Tels furent : Philippe^ Glaucias^ Aleœippus^ Pausanias, Ândrocydas, Critodême, Thessadus, Callisthène.
Anstote^ attaché à Alexandre comme précepteur et comme médecin, mérite une mention spéciale. Il naquit
à Stag*ire, aujourd’hui Stauro, petite \dlle maritime de la Thrace, la 1*^® année de la IG® ohinpiade, l’an 384 avant J.-G., et mourut à Chalcis, en Eubée, l’an 322, à 1 ag-e de 60 ou 63 ans selon les uns, de 70 ans selon d’autres. On prétend que, fils du médecin Nicomachus, il était de la famille des Asclépiades, originaire d’Epidaure, et descendant de Machaon. Il était un peu bègue, avec des yeux petits et les jambes maigres. S’il faut en croire quelques auteurs, comme Athénée, il aimait la bonne chère, avait commencé par dissiper son bien en débauches, se fît soldat, et entreprit ensuite un petit commerce de poudres de senteur et de remèdes qu’il débitait dans les marchés d’Athènes. Il prit alors le goût de la philosophie, s’y adonna, et suivit les leçons de Platon pendant vingt ans. Il s’en sépara sans qu’on en sache le véritable motif, dans des circonstances qui l’ont fait accuser d’ingratitude ; il fut ensuite appelé, pour la réputation qu’il s’était acquise dans l’école, à être le précepteur d’Alexandre, ayant alors 40 ans ; resta huit ans dans ce poste, puis revint à Athènes, où il fonda le lycée après la mort de Platon. Il ne discontinua pas de rester bien avec son brillant élève, qui, étant passé en Asie, pourvoyait encore à ses études et lui faisait envoyer tout ce qu’on pouvait réunir de productions naturelles dans les pays où il passait. G’est à la masse de renseignements ainsi acquis et pour lesquels Alexandre dépensa des sommes considérables, qu’il dut de pouvoir écrire ses chefs-d’œuvre d’histoire naturelle, et, entre autres, son Histoire des animaux. Il paraît avoir gardé son goût premier pour le luxe et les belles choses, le bien-être, les beaux anneaux, les tables d’ivoire, et tout ce qui pouvait constituer alors une vie élégante, à laquelle son royal élève pourvoyait, ce semble, aussi bien qu’à ses travaux.
FaÉDAÏTLT.
82 HISTOIRE DE LA MÉ!:ECmE.
Aristote avait écrit deux livres sur la médecine et d’autres sur l’anatomie, qui ne nous sont point parvenus. Mais il reste encore dans la collection de ses œuvres, des traités qui se rattachent de plus ou moins près à notre science : sur F anatomie des animaux-, ïâme', la génération ; les sens; le sommeil; la vie et la mort, etc. 11 peut etre considéré comme le fondateur de Xanatomie générale, ayant le premier disting'ué les parties similaires et les parties organiques [de A.nimalihus,XXù III; de Partibus animalium, lib. III). On lui attribue d’avoir le premier distingué les nerfs d’avec les lig*aments, et d’avoir développé plusieurs vérités anatomiques et pbysiolog*iques ; mais on lui reproche quelques erreurs fondamentales, comme d’avoir dit que tous les lig’aments partent du cœur. Par son Traité de Mme, il est le fondateur de la physiolog'ie générale, et le créateur de la doctrine sur la substance, qui n’est qu’ un éclaircissement et une rectification de Platon sur le eiSo;. Il montra que le principe actif de l’être est un principe spirituel; que ce principe est uni substantiellement au corps comme sa forme active; qu’il est unique et non triple comme le disait Platon ; qu’il opère dans tout l’être par cinq puissances ou facultés. Cette doctrine fut reprise par les philosophes du moyen âg*e qui n’y chang-èrent que peu de chose, mais la fécondèrent. Par le syllog’isme dont il fut créateur, par sa métaphysique, par sa psycholog*ie, il donna les bases de la reconstitution philosophique que produisirent les scolastiques. Un g-rand homme disait qu’on ne pouvait être un bon philosophe sans l’avoir lu : nous croyons qu’on ne peut être un bon physiolog’iste sans le connaître.
Ce serait un hors d’œuvre, croyons-nous, de nous arrêter longtemps sur Aristote, plus philosophe et plus naturaliste que médecin. Nous voulons nous borner à ce qui louche spécialement la médecine. Nous conseil-
Ions cependant de lire outre ses livres sur les animaux ses trois g-rands traités sur ïâme^ la physique et la métaphysique. Ce dernier est certainement un des plus beaux cbefs-d’œuvre de l’esprit humain, et tout esprit scientifique g-ag’nera considérablement à sa lecture.
Zenon parut vers la fin d’Aristote. Sa philosophie fut en médecine l’orig^ine du pneumatisme dont nous parlerons plus loin. Selon lui, le principe de l’être est une vapeur ignée subtile ou esprit qui se développe par la g*énération, sous l’influence du principe séminal ou esprit séminal contenu dans la semence du père et de la mère. Comme la nature ou âme du monde qui pénètre tout, n’est autre que le feu le plus pur : de même ïâme de l’homme est de nature ignée ou aérienne^ répandue dans toutes les parties du corps pour le cours de la vie.
Dans la dernière moitié du quatrième siècle avant J.-C., les médecins qui firent briller la médecine g*recque de son dernier éclat, furent : Dioclès., Pétron^ Praœagore^ Théophraste., et Chrysippe.
Pétron (370 environ) est à peine connu; on ne sait de lui que ce que Celse en rapporte dans les termes suivants : « 11 faisait bien couvrir les fébricitants, afin de les mettre dans une g’rande chaleur et dans une g'rande soif. Après cela, lorsque la fièvre commençait à se relâcher, il leur donnait à boire de l’eau froide. Et s’il croyait par ce moyen leur procurer de la sueur, il croyait les avoir soulagés. Lorsqu’ils ne suaient pas, il leur donnait davantage d’eau, et les faisait vomir. Que s’il arrivait qu’ils fussent délivrés de la fièvre, par l’une ou l’autre de ces voies, il leur faisait d’abord mang’er de la chair de pourceau rôtie, et boire du vin; mais s’ils n’étaient pas encore quittes, il faisait derechef vomir à force de boire de l’eau salée. » (Cité par D. Leclerc.)
Théophraste., d’Érèse, fut le principal disciple d’Aris-
tote et le plus aimé de son maître, qui lui laissa sa bibliothèque. Il est célèbre comme physiolog’iste, naturaliste et moraliste. En médecine, son influence fut nulle. Dans un livre sur les odeurs, il prétendait que les substances ne sont odorantes que par un mélangée intime des parties qui le composent ; et que les substances simples sont sans odeur. Il croit que la sueur est la partie aqueuse du sang-, devenue impropre à la nutrition, et qui par cela est saline et acide. Il considère le vertig-e comme résultant d’une vapeur qui s’exhale des humeurs. La paralysie arrive par un refroidissement ou une privation^ ou un défaut des esprits. Dans ses livres sur les fièvres et la botanique, il rapportait plusieurs actions médicamenteuses, mais plutôt en naturaliste qu’en médecin.
(354 avant J.-G.) Dioclès de Garyste fut l’un des derniers et des plus célèbres médecins de l’école hippocratique, dont il fît revivre avec un g-rand éclat la doctrine, à ce point que les Athéniens l’appelaient le second Hippocrate. 11 vécut sous Antig-one. Galien dit qu’il fut très-versé dans l’anatomie, et qu’il écrivit le premier un traité spécial de cette science sous le titre de Y Administration anatomique, dans lequel il démontra la manière et l’ordre à suivre pour la dissection. On voit par là que les études anatomiques étaient remises en honneur avant l’école d’Alexandrie; et il faut croire qu’Aristote fut l’auteur de cette impulsion, tandis que la g-loire de l’inaug-urer échut encore à l’école d’Hippocrate. Dioclès avait écrit à Antig-one, sur la santé, une lettre qui pourrait bien n’avoir été que l’extrait d’un ouvrag-e, comme on l’a supposé. Il écrivit encore, au rapport d’Athénée dont nous parlerons plus loin, sur les poissons, et la manière de préparer les viandes. Galien donne quelques passag-es d’un autre livre qu’il avait
écrit, avec ce titre : Des maladies^ de leur cause et de leur cure. On cite encore de lui les autres livres suivants : Des maladies des femmes., Traité des 'plantes., La boutique du médecin.
(341) Praxagore vécut peu après Dioclès et acquit presque autant de réputation. Il était de Cos, fils de Nicarchus, médecin, descendant d’Hippocrate. 11 passa ég-alement pour très-versé dans l’anatomie, et l’on rapporte qu’il montra le premier une distinction entre les veines et les artères. Du reste, il croyait assez sing*ulièrement avec Aristote que le cerveau ne sert de rien. On lui attribuait plusieurs livres, aujourd’hui perdus, et dont quatre sont cités par Galien : De l'usage de Vabstinence ; Des accidents ordinaires et extraordinaires des maladies ; Des choses naturelles qui arrivent naturellement ; Des médicaments. Il eut pour disciples Plistonicus et Philotime.
Il faut ici rem :rquer à propos de Dioclès et Praxag’ore, que l’école hippocratique s’allia facilement et très-vite à l’école d’Aristote dont elle tira des données anatomiques et une impulsion à l’étude de cette science. Cela est d’autant plus intéressant à noter qu’à partir de ce moment il y eut toujours des relations philosophiques étroites entre les partisans de l’une et l’autre école, dont l’union se personnifia dans Galien.
(336) Chrysippe, de Cnide, fils d’Érineus, ne doit pas être confondu avec un autre Chrysippe, philosophe stoïcien, qui vécut cent ans après. Le nôtre était de l’école de Cnide, et le seul de cette école qui ait fait quelque figure après Euryphon, le contemporain d’Hippocrate.. Sa plus grande illustration est d’avoir été le maître d’Hérophyle et d’Erasistrate ; car pour les choses qu’on rapporte de lui. elles sont de minime valeur. On parlait beaucoup de son aversion pour la saignée et les purgatifs; comme, suivant lui, l’âme réside dans le sang.
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il croyait qu elle s’échappe par les hémorrhag’ies, la saig'uée et les autres évacuants. Cependant, il faisait usag’e des vomitifs. Il traitait la dysentérie par Tusag-e du vin mêlé à l’eau fraîche, et Pline dit que toute sa science se réduisait à employer des remèdes tirés du règ^ne vég*étal. Cette dernière remarque montre comment, maître d’Hérophyle il lui enseig-na à étudier les actions médicamenteuses qu’on peut retirer des vég'étaux ; et il faut peut-être pour ce seul motif dont les conséquences furent g’randes, reconnaître à Chrysippe plus d’importance qu’on ne lui en accorde. Mettant de côté son exag*ération contre les évacuants, il faut peut-être le considérer comme l’un des premiers promoteurs de la matière médicale.
§ 2. Lamédecine à Pergame, Alexandrie et Laodicêe.
La médecine est comme toutes les sciences et les arts qui ont besoin de tranquillité, de paix, et d’encourag'ement pour se perfectionner : tous fuient quand la g’uerre se déclare, et si elle dure quelque temps, tous s’exilent, dans les réglions moins ag*itées et plus hospitalières. C’est ainsi que pendant les troubles civils et la g*uerre de succession que se livraient les g’énéraux d’Alexandre en Grèce, Attale, successeur d’Eumène, faisait rég’nerla paix à Perg-ame, et lesPtolémés la donnaient à l’Eg^ypte; rivaux dans la paix comme dans la g'ioire, ils attiraient à eux les savants qui fuyaient de la Grèce, leur ouvraient d’immenses bibliothèques où ils recueillaient les livres non moins exilés que les hommes, et prodig'uaient les encourag-ements par des distinctions flatteuses. Mais cela ne dura que deux siècles à peine, de l’an 300 jusque vers 100 avant Jésus-Christ; depuis le temps où Sostrate de Cnide commence la phase d’Alexandrie, et où le sa-
vant Démétrius de Phalère vint dans cette ville diriger l’école, jusque dans le temps où les Romains invoquent le prétendu testament de Lag'ide Alexandre. Et encore, tout le temps ne fut pas rempli : les infamies de toutes sortes et la tyrannie ignoble des derniers Séleucides et des derniers Lagides commencèrent la dispersion des savants.
Pendant les deux siècles environ de cette période, on cultiva surtout l’anatomie et la thérapeutique : la secte empirique déjà essayée avant Hippocrate par Acron d’Agrigente, se formula définitivement. La médecine se partagea en plusieurs professions distinctes. Entrons dans le détail.
1. École d’Hérophyle. — Elle s’établit d’abord à Alexandrie, et passa ensuite à Laodicée.
Hérophyle^ né à Ghalcédoine, vécut à Alexandrie vers 300 environ. Il avait étudié sous Praxagore etChrysipe, et réunissait ainsi dans son enseignement les deux traditions de Gos et de Gnide. Il est considéré comme ayant un des premiers disséqué des cadavres humains, ce dont Tertullien l’accuse avec violence. On ne sait rien sur l’époque de sa mort, et pour ainsi dire rien sur les circonstances de sa vie. On rapporte seulement une altercation qu’il eut avec un de ses clients, le philosophe Diodore, à propos des théories que celui-ci soutenait, et d’une luxation de l’humérus qu’il s’était donnée. Diodore, homme à paradoxes, dit qu’un corps ne peut se mouvoir que dans le lieu où il est, ou dans le lieu où il n’est pas ; que la seconde alternative est absurde, car une chose ne peut agir là où elle n’est pas; et que dans la première alternative, il n’y a pas mouvement puisqu’il n’y a pas changement de lieu. Hérophyle le faisait attendre avant de réduire sa luxation, lui disant en le
plaisantant : « L’os de votre bras s’est remué dans le lieu où il était, ou dans le lieu où il n’était pas ; mais comme l’un et l’autre ne sont pas possibles, que l’os n’a pu se remuer là où il n’était pas, et que s il s est remue la où il était, il n’y a pas eu de déplacement ; vous n’avez rien, allez vous promener. Il força ainsi le pauvre philosophe à le prier de laisser là les sophismes et la dialectique, et d’en venir au plus vite à l’opération. Cette anecdote est bien peu de chose, mais précisément parce que nous savons peu de chose de ce médecin, il faut conserver ce peu qui nous reste.
Il disait de la médecine que c’est une science ou une connaissance de ce qui fait la santés de ce qui fait les maladies, et d'une troisième sorte de choses^ qui sont neutres ou ri ont aucun rapport avec la santé, ni avec la maladie. Cela sent la subtilité dialectique du temps, qui se complaisait à mêler des nuag’es à la réalité. Il était très-versé dans l’anatomie : « C’était, dit Galien, un homme consommé dans tout ce qui reg'arde la médecine, et qui avait particulièrement une très-g-rande connaissance de l’anatomie qu’il avait apprise, non pas en disséquant simplement des bêtes, comme font d’ordinaire les médecins, mais en disséquant des hommes. » Il paraît avoir été le premier àdisting-uer les nerfs de sensation d’avec leslig'aments, bien qu’avec Aristote il les ait considérés comme creux. Rhufus, d’Éphèse, dit qu’il disting-uait trois sortes de nerfs : « les premiers qui servent au sentiment et qui sont aussi les ministres de la volonté, par rapport au mouvement, tirent leur orig-ine, partie du cerveau, dont ils sont comme des g'ermes, et partie de la moelle et de l’épine du dos. Les seconds viennent des os et vont à d’autres os. Les troisièmes sortent des muscles et vont à d’autres muscles. » Ce passag-e fait voir qu’il y avait encore bien de la confusion. Il décrivit la choroïde, la
route à trois piliers, dont il fît le siég-e des sensations; le quatrième ventricule qu’il nommo, calamus scriptorius] le quatrième sinus de la dure-mère, qu’il nomma le pressoir. Le premier, il vit les vaisseaux lactés qui furent ensuite encore mieux disting’ués par Erasistrate. Il décrmt parfaitement l’hyoïde et le foie ; disting'ua la première partie de l’intestin grêle, et la nomma duodénum ; signala la prostate et les épididymes, sans en soupçonner les fonctions. Ses études sur le pouls ont été célèbres ; il décrivit le rhythme et les modifications dont il rapporta la force et l’intensité à la force vitale. Il suivit en grande partie son maître Pranagore pour la pathologie ; attribuait la paralysie à la cessation d’influence de la force vitale, et la mort subite à la paralysie du cœur. En thérapeutique, il faisait un grand usage des médicaments tant simples que composés. Comme son maître Chrysippe il s’occupait beaucoup de botanique et fut un des premiers à bien étudier les médicaments tirés du règne végétal. Il avait coutume de dire, en parlant des plantes, çuil nij en a pas., jusqu à celtes quon foule tous les jours aux pieds., qui niaient de grandes propriétés.
Il eut un grand nombre de disciples, auxquels on attribue d’avoir fortement insisté sur la signification différente des deux mots xaSo? et vocoç : le iraôoç était une souffrance indéterminée quelconque, et devait désigner un dérangement de la santé, dans le sens le plus général; voîjoç, estime maladie déterminée qui a, suivant l’expression platonicienne, son v.Soç ou sa forme propre. Du reste, ils distinguaient surtout la maladie par l’organe lésé et se rattachaient par là à ce qu’on a appelé depuis Vorganicisme. Il faut bien reconnaître que c’était un organicisme fort mitigé à côté de celui de notre temps ; car cette distinction qu’on lui attribue, du 7:a''o; et du voco;, est bien une pure tradition hippocratique passée par
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Platon. C’était reconnaître aux maladies des formes ou espèces particulières, et disting-uer ces espèces morbides de la simple manifestation maladive, souffrance ou symptôme; c’était accentuer ce que Platon avait eu le mérite d’accentuer déjà, au rapport de Galien, et ce qui était du reste le fond de la philosophie platonicienne, puisqu’en toutes choses elle remarquait qu’on devait disting'uer la forme dont le type est fixe et immuable, d’avec l’accident et le passag*er. La doctrine de l’essentialité des maladies était là dans toute sa force et dans tout son jour. Si ensuite on rattachait la maladie à un organe, c’était une localisation qui n’altérait pas le fond de la doctrine comme on le fait aujourd’hui.
Parmi ses disciples, les suivants sont les principaux : Démétrius, d’Apamée, divisait les hémorrhagies en deux classes, selon qu’elles sont produites par une lésion des parois vasculaires, ou par une transsudation à travers les parois, suite d’atonie ou d’anastomose. 11 distinguait l’hydropisie d’avec la tympanite, et mettait une différence entre les convulsions et le tremblement.
Bacchius^ de Tanagre, admettait quatre classes d’hémorrhggie : par déchirement des vaisseaux, par dissolution, par anastomose, par transsudation. 11 pensait contrairement aux sectateurs d’Érasistrate, que le pouls doit se manifester à la fois dans toutes les parties du corps, parce que les vaisseaux sont continuellement remplis de sang.
Zenon., de Laodicée, est célèbre pour avoir imaginé un grand nombre de médicaments composés, dont l’un, le diastaechados, était célèbre pour calmer la colique. Galien cite de lui un grand nombre d’antidotes.
Appollonius Mys, de Citium, écrivit sur les articulations et sur les médicaments, sur l’épilepsie. Au rapport de Plutarque, il donnait la viande salée contre le m a-
ÉTUDE SUR NOS TRADITIONS, rasme. Le premier, il disting-ua la pleurésie d’avec la pneumonie : e’est, disait-il, une inflammation de la plèvre et des muscles intercostaux.
Callimaque s’occupa surtout de diététique.
Chrysonne est connu pour avoir nié toute influence du cœur sur le pouls qu’il considérait comme une alternative de dilatation et de resserrement des artères. Il recommandait la racine d’asphodèle contre la scrofule et le g'oître.
Andréas^ de Cariste, écrivit un livre sur les médicaments, un sur l’hydrophobie, un autre sur la pantophobie, sorte de maladie nerveuse. Il était distihg'ué pour ses connaissances en thérapeutique, et on lui rapporte l’invention de plusieurs collyres très-actifs, ainsi que divers appareils pour réduire les luxations du fémur.
Pour terminer ce qui reg-arde l’histoire de cette école, nous dirons qu’elle commença à diminuer sous le lag-ide Physcon, et se dispersa en partie dans les îles voisines de l’Asie. Les derniers disciples qui restèrent à Alexandrie en furent chassés, et se transportèrent à Laodicée où nous venons de voir que fut Zénon. Nous en avons quelques autres à citer.
Zeuxis était chef de l’école, au temps de Strabon, environ cinquante ans avant J.-G., donna des commentaires sur les ouvragées d’Hippocrate. Mais déjà, tous les sectateurs d’Hérophyle s’étaient ralliés à la secte empirique dont nous parlerons plus loin. — Les successeurs de Zeuxis furent : Alexandre Phifalethes, son disciple, qui écrivit sur les maladies des yeux ; Aristoxène, qui vantait contre la fièvre quarte les frictions avec l’huile et le polygonwn convolvulus, et qui laissa un ouvrag*e très-étendu sur les principes de son école; Péraclide, d’Érythrée, disciple de Chryserme, l’un des plus célèbres de son école ; Gajm qui plaçait le siég*e de l’hydropho-
bie dans les membranes du cerveau; Phocas^
qui vivait sous Cléopâtre, et laissa ving*t-quatre Iûtcs sur la médecine.
11. Érasistrate et son école. — Il ne se disting-uait de l’école d’Héropbile que sur des points secondaires, et continuaient ensemble la tradition fondée par Hippocrate. Les empiriques les appelaient tous dogmatiques^ et soutinrent avec eux sous ce nom la g*rande querelle dont nous parlerons plus loin.
Erasistrate était de l’île de Céos, et vivait à peu près dans le même temps qu’Hérophile, quoique plus jeune d’une vingtaine d’années, vers l’an 280 avant J.-C. Ses maîtres furent Chrysippe, de Gnide, Métrodore et Théophraste ; de sorte que, comme Hérophyle, il réunit les anciennes traditions de Gos et de Gnide aux impulsions anatomiques de l’école stagirique. Il acquit une telle réputation que Macrobe l’appelle le plus noble et le plus fameux de tous les anciens médecins. L^histoire a conservé, comme preuve de discernement, l’anecdote suivante : Antiochus, fils de Séleucus Nicator, était tombé malade sans toutefois ressentir aucune douleur, et ne paraissant avo'r aucun mal déterminé. Cependant il gardait le lit, perdait ses forces et son embonpoint, l’on s’épuisait en vain à trouver la cause de cet état et à le soigner. Erasistrate ayant été appelé, soupçonna une ma ladie morale. Il fit venir dans la chambre d’Antiochus toutes les femmes du palais, et en même temps il tenait la main sur son cœur, comme pour l’examiner. Quand arriva la reine Stratonice, belle-mère du malade, celuici changea de couleur, son cœur battit avec force, et tout son corps fut inondé de sueur et tremblant. Ce fut pour Erasistrate la confirmation de ce qu’il avait supposé, et il fut assez adroit pour décider Séleucus à aban-
donner Stratonice à son fils qui recouvra ainsi la santé. Ce fait qui n’est pas à l’honneur des mœurs du temps, peut donner, sans doute, une preuve du discernement d’Erasistrate. Mais ce médecin a des titres plus positifs à l’estime de la postérité.
Galien lui attribue ainsi qu’à Héropliyle d’avoir relevé l’étude de l’anatomie, et de s’être adonné aux dissections. Ce sont ces études mêmes qui ont fait la g'ioire des écoles de ce temps, et surtout de celle d’Alexandrie : mais nous devons dire qu’on a peut-être exagéré le secours que les princes de cette époque apportèrent à cette étude. Il est certain que ces secours et même la tolérance ne durèrent pas longtemps : on ne trouve que les premiers disciples d’Hérophile et d’Erasistrate qui en aient profité et aient laissé quelques travaux sur ce point. Soit répugnance de l’opinion publique, soit à la suite des édits de ces princes, ce qu’on ne sait au juste, les dissections cessèrent rapidement, et on ne cite pas un livre d’anatomie un siècle après Erasistrate. Du temps de Galien, on ne disséquait plus que des animaux depuis bien longtemps, et encore n’était-ce que rarement.
La principale découverte d’Erasistrate est celle des vaisseaux lactés qu’il observa dans le mésentère de chevreaux ouverts peu de temps après la digestion ; il pense que ces vaisseaux d’abord pleins d’air, s’emplissaient ensuite de chyle. Comme Hérophile, il distinguait confusément les nerfs et les ligaments, et il partage avec lui l’honneur de leur avoir attribué la transmission des sensations et des mouvements. Rhufus, d’Ephèse, lui reconnaît d’avoir distingué les deux sortes de nerfs rattachant les nerfs du mouvement aux membranes cérébrales, et les nerfs du sentiment au cerveau même. Il décrivit les sinuosités et les circonvolutions de ce viscère, beaucoup mieux que ses devanciers. C’est dans les mé-
ning’os qu il plaçait le siég’e de l’ânie. Il décrivit les valvules trig'lochines de la veine-cave et des orifices du cœur, disant que le cœur s en sert soit 'pour la réception, soit pour lexpulsion des matières qui entrent ou qui sortent. Il distinguait les veines des artères, disant que les premières contiennent le sang qui y circule, et que les secondes contiennent le pneuma ou souffle de vie, que le poumon aspire et fait passer dans le cœur, qui à son tour l’envoie dans toutes les parties du corps. Si, suivant lui, le sang vient à passer dans le cœur, c’est une cause de maladie. Il réfuta l’opinion émise par Platon, qu’une partie des liquides passe par la trachée-artère. Pour lui, la digestion n’est pas une coction comme le disait Hippocrate, mais une trituration des aliments par les tuniques de l’estomac : c’était affirmer et exalter en même temps les contractions de ce viscère. Il pensait que le chyle ou suc des aliments se rend d’abord au foie, et de là à un certain endroit où s’abouchent les rameaux de la veine-cave et des vaisseaux biliaires; et qu’ainsi ce qu’il y a de bilieux dans le chyle passe dans les vaisseaux biliaires, pendant que ce qui est propre au sang passe dans la veine cave qui est le réservoir du sang. Ces théories font sourire aujourd’hui : et cependant ce sont les débuts par lesquels on a passé.
En pathologie, il avait fait subir un changement à la doctrine d’Hippocrate. Nous avons vu que le grand médecin de Gos considérait les maladies comme des désordres dans l’harmonie du corps, et surtout comme des altérations des humeurs. Erasistrate niait ces altérations attribuant toutes les affections à la déviation des humeurs et aux troubles du pneuma. Il faisait des objections à la séméiotique d’Hippocrate, prétendant qu’il est trèsdifficile de distinguer les évacuations critiques de la dissolution des humeurs : ce qui était une grosse erreur.
Toutefois, il avait une grande vénération pour le chef du dogmatisme, ne se résignant qu’avec peine à n’être pas de son avis, ne le réfutant jamais personnellement, et s’attaquant surtout à ceux qui avaient soutenu sa doctrine, en leur reprochant de ne l’avoir pas comprise. Dans la discussion que son école soutint avec les empiriques, et dont BOUS parlerons plus bas, il reconnaissait qu’on ne pouvait pas se rendre compte de la cause des malndies, comme on pouvait saisir celle des empoisonnements: ce qui était d’un grand sens médical. Combien de médecins de nos jours sont encore assez simples pour assimiler beaucoup de maladies à des intoxications.
En thérapeutique, il s’était rallié comme Hérophile aux sentiments de son maître Ghrysippe. Gomme lui, il bannissait la saignée de la médecine, bien que cependant Gœlius x4urelianius prétende qu’il saignait dans les pertes de sang. Beaucoup de médecins de cette époque professaient la même opinion, et Galien semble expliquer leur manière de voir, en disant que « l’obligation où sont les malades, particulièrement dans tous les cas d’inflammation et de fièvre, de faire abstinence, ne permet pas qu’on leur tire du sang, de peur de les affaiblir. » Le même auteur reconnait cependant que les disciples ne s’accordaient pas entre eux sur les raisons pour lesquelles ils condamnaient la saignée : « Apamée et Straton, dit-il, en allèguent de très-faibles. Ce qu’ils disent se réduit à ceci : qu’il est fort difficile de réussir dans la saignée, soit parce qu’on ne doit pas toujours bien discerner la veine qu’on peut ouvrir, soit parce qu’on n’est pas sûr si l’on ne pique point une artère pour une veine; par l’artère s’en allant le pneuma ou souffle vital; et que quelques-uns sont morts de peur ou par suite d’une défaillance, avant ou après la saignée. D’autres ajoutent que l’on ne peut pas savoir au
juste la quantité de sang* qu’il est nécessaire de tirer, et que si l’on en tire moins iju’il faut, cela ne sert de rien ; si on en tire plus, on court le risque de tuer le malade. D’autres disent que l’évacuation du sang* qui est dans les veines, est suivie de celle des esprits, qui passent en cette circonstance dans les veines. D’autres disent enfin que l’inflammation étant formée dans les artères par le sang* qui s’est coag*ulé à leur entrée, il est inutile de saig*ner. » 11 faut convenir que toutes ces raisons sont de minime valeur, et que depuis on en a donné de beaucoup plus sérieuses, non contre la saig*née même, mais contre son abus. Nous le verrons plus tard.
Erasistrate proscrirait les purg*ations aussi bien que la saig“née. 11 niait que chaque purg*atif eût la vertu de purg*er une humeur plutôt qu’une autre, comme l’avait dit Hippocrate, et comme quelques hippocratistes paraissaient l’avoir exag*éré. 11 soutenait avec ses disciples qu’il n’y a pas de purg*atifs du sang*, d’autres de la bile, d’autres du phleg-me, d’autres de l’atrabile, mais que les effets différents dépendent de la force du remède. Si certains purg*atifs semblent purg*er une humeur plutôt qu’une autre, c’est, disait-il au rapport de D. Leclerc, « que les humeurs les plus déliées et les plus subtiles sortent les premières, et que les plus g*rossières sortent les dernières. De cette manière, les médicaments les plus faibles font vider seulement quelques eaux; ceux qui sont plus forts font rendre de la bile; et ceux qui sont plus vig-oureux font rendre de la bile noire. » Cette doctrine n’a pas pris racine dans la science; celle d’Hippocrate est très-justement restée dans la tradition; et on disting*ue avec raison, aujourd’hui encore, des purg*atifs séreux, bilieux ou muqueux.
Erasistrate et ses disciples remplaçaient la saig*née et la purg*ation par le jeûne^ Vabstinence, les lavements et
Y exercice. Ils usaient aussi des vomitifs, non à titre d’évacuants, mais comme révulsifs, avec l’idée de produire sur l’estomac une perturbation qui pût détourner l’action morbide du lieu où elle siég-eait ; et à ce titre ils employaient ég-alement les ventouses, les scarifications, les cautères, les vésicants. On peut dire que ce sont eux qui, parmi les anciens, ont le plus exalté la méthode révulsive ; mais on ne voit pas qu’ils en aient bien donné les indications. Ils se servaient encore de tisane de citrouille, de melon, de concombre et d’autres substances; de fomentations et d’onctions ; mais se déclaraient pour les médicaments les plus simples, et rejetaient les médicaments composés, comme les antidotes., les compositions royales que répandaient. des médecins pharmaceutes dont nous parlerons plus loin. Nous parlerons aussi plus loin de la discussion sur l’indication. Remarquons seulement à propos de la thérapeutique d’Erasistrate, qu’il insistait beaucoup sur les différences d’action des médicaments et même des aliments, selon les individuSo C’est aux écoles d’Hérophyle et d’Erasistrate que furent dues sans doute les distinctions que l’on fit à l’école d’Alexandrie sur les modes de l’état morbide et sur la prog*nose. Platon avait déjà fait sentir la distinction nécessaire du symptôme et de la maladie; les Alexandrins accentuèrent encore la distinction : ils admettaient les modalités suivantes : la souffrance., T:a6o$ ; l’affection [affectas) qui n’est qu’un accident de la maladie^ un phénomène £7;tY£V/îji.a, ou un sig’ne cuvôcfjia ou cuv6-/;i;La, OU un diminutif, une abréviation de la maladie cruvôoaojç. La maladie c’est le vocoç, l’ensemble de tout le mal qui travaille le malade, ayant une manière d’être déterminée et représentant la raison abstraite du mal, le vco;, d’où le verbe voca^w, tomber malade, littéralement prendre une raison morbide.
Frédault. T
HISTOIRE DE LA MEDECmE.
On ne saurait trop remarquer cette précision de lan g’ag’e qui, dans une apparence subtile, creusait, aussi profondément qu’il est possible de le faire, la doctrine métaphysique de là maladie. C’était une manière vraiment précieuse de montrer comment l’empoisonnement est un état pathologique concret dans sa cause, ne subsistant que par la présence d’une cause spéciale et réellement subsistante, le poison; tandis que la maladie est un état de la vie, un mode de l’existence, dépendant de ce que le principe de vie ne suit pas sa forme normale, sa raison d’être ordinaire, mais agit selon une idée ou forme morbide, dans une raison d’être viciée. L’empoisonnement a une essence concrète, substantiellement existante; la maladie n’a qu’une essence abstraite, n’est qu’une forme de la vie. Combien peu de médecins, aujourd’hui, sous le coup d’un enseignement déplorable, comprennent peu ce langage traditionnel cependant si juste et si parfait!
C’est alors, aussi, que la prognose d’Hippocrate fut divisée en trois parties ; du moins un historien moderne le suppose, disant : « Ce ne fut que plus tard, et probablement au temps où florissait l’école médicale d’Alexandrie, que la prognose fut divisée en trois parties bien distinctes, qui reçurent des dénominations différentes : Yamnestique, ava;j,v7i(jiç, connaissance du passé; la, diagnostique^ on comme on dit le diagnostic, ^tayvwGiç, l’étude des symptômes présents ; et la pronostique,, 'Tcpoyvfâctç, proprement dite, ou prévision de l’avenir. Hérophyle allait même jusqu’à distinguer la 'ïrpoyvcûcri;, jugement énoncé, distinction ridicule suivant «Galien et suivant Etienne. (Darembert, trad. ctHipp.; Introd. au pronostic.)
Parmi les disciples d’Erasistrate, il faut citer : Strabon de Béryte, tres-inférieur à son maître. — Straton de Lampsaque, célèbre péripatéticien, qui vivait à
Alexandrie auprès des Ptolémés, et qui fut plus physicien que médecin. Strabon cite de lui une théorie de la mer. — Lycon de Troas, laissa plusieurs livres sur la génération, aujourd’hui perdus. — Apollonius de Memphis, écrivit sur les médicaments. — Nicias de Milet, ami intime du maître. —inventa une sorte de fomentation contre la pleurésie. — Artémidore de Sida, n’est connu que pour avoir placé le siège de l’hydrophobie dans l’estomac. — Icésius acquit une réputation extraordinaire en pharmaceutique, et laissa un grand nombre d’écrits sur les plantes, les onguents et les aliments.
III. Secte empirique. — 'Nous avons vu que Acron d’Agrigente avait déjà tenté, sans succès, d’établir la médecine sur la seule observation des faits, en dehors de la tradition et de la raison. Cette tentative qui est une des tentations de notre art, comme le méthodisme en est une autre, devait se renouveler encore et plusieurs fois. Mais nous la voyons pour la première fois s’ériger en véritable secte au temps d’Hérophile et d’Erasistrate. 11 paraît que plusieurs disciples de ces maîtres y adhérèrent,
Philinus de Cos, et Sérapion d’Alexandrie, passent pour en avoir été les fondateurs vers l’an 280 avant J.-C. On sait peu de chose de ces médecins, en dehors de leurs principes. Philinus était disciple d’Hérophile. Sérapion aurait étudié sous Erasistrale, suivant Mead; et Cœlius Aurelianus rapporte qu’il avait écrit un livre intitulé : Ad sectas.
Les principes de la secte se rapportaient à trois principaux; Y observation J Y histoire ei Y analogisme.
V observation ou Y expérience, est le premier principe qui apprend d’une part à observer les malades, et de
lOar HISTOIRE DE LA ABDECINE.
^ llauû:^ à trouver des remèdes. Il y a trois sortes d’expériidces ou d’observations pour discerner ce qui est j;.j|faleàt ce qui est nuisible: 1" le,hasard, qui fait décou- ^ v 4 *ir/tout à coup l’utile ou le nuisible, comme lorsqu’un ‘'"homme atteint de céphalalg’ie, tombe sur le front, s’ouvre la veine , perd du sang*, et se trouve soulag’é : c’est le hasard qui indique qu’une saig-née de la veine frontale peut g*uérir ou soulag’er la céphalalg*ie ; 2“ Yexpérimenlation, faite dans le dessein de voir quel sera le succès d’une chose que l’on essaye en se fondant sur l’analog^isme ; 3° Yimitation, de ce que le hasard ou l’expérimentation ont enseig*né.
Y!histoire consiste à enreg*istrer historiquement tous les cas de maladie dont chacun a été connu par une sorte d’observation détaillée des phénomènes, par une sorte diautopsie de la maladie. Pour bien l’appliquer il convient de disting-uer le symptôme et la maladie: celle-ci est représentée par le concours des symptômes. G’est spécialement à ce concours des symptômes que le médecin doit être attentif, car c’est lui qui fixe l’indication du remède. L'histoire rappelle ainsi les remèdes employés avec succès et les met en reg’ard des maladies ; de sorte que c’est à la maladie même, représentée dans son ensemble, que doit s’adresser le remède. Nous verrons
plus loin que c’était là le sujet d’un débat très-g*rave avec les dog*matiques. Il faut aussi remarquer une certaine difficulté à propos du concours des symptômes ; car suivant Castelli, cette donnée représentaitcertains symptômes complexes (tels que la ^êvre) qui prenait alors le nom de syndromes. Castelli dit en effet : a Syndrome, a <juvàp»>[x£, latine concursus dicitur j et ab Empiricorum « sectâ introductâ hæc vox ad exprimendum cong*e- « riem, vel concursum symptomatum. Hinc aliquoties « Galen. descripsit, quod sit a6foi<7p.a^ acercatio, cumulus.
« collectiosymptomatum, v. 9. Gomment. 2, in 1 Prorrh.
« t. LU, c. 4, de R. V. I. A. t. LXII, 1. 62, H. M., c. 4,
« et alibi. Specialiter syndrome plethorica dicitur concur- (( sus symptomatum moTho^àplethorica abortos consequen- (( tium, 1. de plenit.^ c. 9, et de cur. rat. per S. M., c. 9.
« Ita etiam dici posset syndrome cacochymie a et in specie « syndrome cholerica phlegmatica^ etc. {Leœicon medic.) »
Il y avait donc deux sortes de concursus s^mptomatûm^ l’un qui représentait la maladie, l’autre qui était un symptôme complexe, ou syndrome proprement dit.
Le troisième grand principe est Canalogisme qu’on nomme encore la substitution d'une chose semblable ; il a pour but d’aider le médecin à trouver un remède pour des cas qui n’ont pas encore été observés, ou par des maladies nouvelles. Il consiste à comparer le fait inconnu à un fait connu analog'ue,et àprescrire dans l’inconnu ce qui a réussi dans le connu. De même un médicament ne réussissant pas, on peut essayer un médicament analog-ue.
Chacun de ces principes pris isolément a une trèsgrande et incontestable valeur et les dog’matistes ne les avaient jamais niés, s’en servant eux-mêmes. Il est bien certain que l’importance prise par la secte empirique eut comme elle aura toujours le très-g-rand avantag'e de rappeler les médecins à l’obser vation de la nature , alors qu’ils sont ég*arés par des théories enivrantes. Mais, vouloir bannir tout raisonnement de la médecine, et prétendre qu’il n’y a pas de principes dans la science ni dans l’art, parce qu’on n’en veut pas re-^ connaître, et qu’on remet tout en question incessamment, au nom de l’expérience : c’est dépasser toutes les limites du bon sens qu’on invoque. Du reste, c’est aussi une remarque à faire que malgré leurs principes antidog-matiques, les empiriques d’Alexandrie furent les
102 HISTOIRE DE LA îklEDECINE.
médecins de ce temps qui s’occupèrent le plus de commenter Hippocrate; ils avaient bien raison, car en definitive, ils observaient la nature comme il l’avait pu faire lui-même, et comme lui aussi, ils acceptaient des maladies, ce qui est le fondement de l’art.
Apollonius, le plus ancien, fut appelé BiêXo:, rongeur de livres ; il commenta les ouvrages d’Hippocrate et écrivit sur les onguents et sur la préparation des médicaments extemporanés. — Glaucias fit une explication des termes obscurs d’Hippocrate; des commentaires sur les livres des épidémies, et un livre sur les vertus des médicaments. Il est encore connu pour avoir fait plusieurs corrections aux bandages usités dans les plaies de tête et sur ceux qu’on employait dans les fractures de l’humérus et de laclavicule. - Héraclide de Tarente vécut au temps de Jules-César, c’est-à-dire environ cent ans avant notre ère, c’est un des plus célèbres de la secte, et il fut très-estimé parmi ses successeurs comme un observateur exact et fidèle; il paraît cependant s’être éloigné des principes rigoureux de ses maîtres et avoir négligé la recherche des causes, principalement celle des causes éloignées. Il écrivit un traité complet de matière médicale, divers commentaires sur Hippocrate et plusieurs autres livres, tous perdus. ^ Theudas de Laodicée fut un des derniers chefs ; il écrivit pour défendre sa secte ; ses livres portaient sur plusieurs branches de la médecine.
^ IV. De la querelle entre les dogmatiques et les EMPIRIQUES. — Rendons-nous bien compte des questions sur lesquelles on était divisé à cette époque ; cela est d autant plus important qu’il s’agit de la plus grande attaque qui ait été tentée contre le dogmatisme. D. Leclerc, qui a travaillé d’après Celse et Galien, a très-
bien résumé ce point d’histoire : nous nous en éclairerons.
La querelle fut eng*ag‘ée, au rapport de Galien, par Philinus à propos d’Hérophile, comme elle l’a toujours été et le sera toujours par le praticien pur contre le praticien savant. Hérophile s’adonnait à l’anatomie et à la physiolog*ie, et l’on pense même qu’il y était plus sevrant encore qu’Eraristrate ; il s’y adonnait, comme cela s’est toujours fait en médecine, pour expliquer les actions naturelles et les actions morbides. Sa pratique •s’en ressentait, comme celle d’Hippocrate s’était inévitablement ressentie de ses théories physiolog'iques humorales. Au lieu qu’Hippocrate s’était appliqué à connaître le rôle des humeurs dans l’économie, Hérophyle et Erasistrate cherchaient encore plus le jeu des org*anes. Ils voulaient se rendre compte de la manière dont se faisait la sensation et le mouvement, pour expliquer ensuite les désordres de la sensibilité et la paralysie. C’est en disting-uant bien la plèvre du poumon qu’ils avaient disting*ué la pleurésie de la pneumonie. C’était, suivant eux, rechercher la canine des maladies, et cette recherche de la cause, que Galien appela plus tard cause -prochaine^ leur était une indication àe ce qu’ils devaient faire en thérapeutique.
Les empiriques se moquaient de cette recherche des causes, et soutenaient qu’on ne doit pas rechercher ce qu’on ne peut connaître; ils disaient que toutes ces théories sur les humeurs et sur les org*anes malades se combattaient l’une l’autre ; ils opposaient Hippocrate à Protag'oras ou à Hérophyle, plaisantaient sur ces théories, qu’ils traitaient de rêves, et soutenaient que le médecin doit s’en tenir à Fobsei'vation àe la nature, à Y histoire exacte de ce qu’apprend l’observation, à Fimitation de ce qu’enseig'oe le hasard, et- à F analogie qui
rapproche rinconnu du connu. Ils ne voulaient donc pas s’eng*ag*er dans l’analyse des actions naturelles non plus que dans celle des actions morbides, rejetaient entièrement la physiologie, T’anatomie et la physiologie pathologique. Ils tenaient à avoir des histoires de maladies bien faites, et à connaître le remède (jui avait guéri dans un cas semblable. Par là, ils semblaient ne prendre aucune indication que l’espèce morbide, et récusaient l’indication des dogmatistes basée sur une interprétation de la maladie; de nos jours, Hahnmann et beaucoup de ses disciples ont repris ces sophismes.f* Erasistrate avait fait une concession ; il distinguait deux sortes de causes, et, par là, deux classes de maladies. Les venins, les poisons ont, disait-il, des causes manifestes et évidentes dont il faut tenir compte, et qui réclament des antidotes appropriés ; les autres maladies ont des causes cachées^ il est vrai. Peut-être, ajoutait-il, qu’il fallait chercher ces dernières, quoique cachées ; mais on ne le sait. On pourrait même croire qu’il avait avoué l’impossibilité de les découvrir, et qu’il avait par là donné une ouverture aux empiriques vers lesquels se portait un grand nombre de ses disciples. On voudrait aussi trouver l’assurance qu’il eût le premier distingué la maladie et Y empoisonnement. Mais bien que cette distinction soit de son école, comme nous l’avons vu plus haut,.et sorte de ses principes, on ne voit pas qu’il soit allé plus loin que de marquer des causes cachées pour les uns, des causes évidentes pour les autres. Il n’avait qu un pas à faire, sans doute, et aussi ses disciples l’ont fait. La maladie est bien un état morbide de l’individu, dent la raison d etre se trouve dans les dispositions du sujet; elle n a pas de cause spéciale, et ainsi, l’on peut prendre un érysipèle aussi bien par le froid que par 1 humidité ou par la chaleur. JJ empoisonnement ^ au con-
ÉTüDK SUR KOS TRADITTO^*S. 105
traire, n’est jamais causé que par une même cause s’pécifique^ un venin ou un poison, car on ne peut ressentir les effets de l’intoxication saturnine que par l’action d’un composé saturnin ; les effets du mercure, du cuivre, de l’arsenic, de la morphine, du venin de vipère ou du venin de scorpion ne peuvent être produits que par l’ag-ent qui les produit, et on ne peut être empoisonné par la simple action du froid, du chaud ou de l’humidité; la distinction est donc très-importante. Elle est en g*erme dans la conception d’Erasistrate, sans qu’on pût dire qu’elle y soit formulée. C’était, d’ailleurs, déjà beaucoup, et, depuis, il n’y a que de pitoyables confusionnistes qui aient méconnu cette distinction de la maladie et de l’empoisonnement.
Cependant, l’espèce de concession faite par Érasistrate d’admettre des causes cachées et des causas év déniés ne satisfaisait pas les empiriques. Ils soutenaient que les causes évidentes mêmes n’étaient d’aucune utilité pour la médecine; qu’on n’en avait pas besoin pour disting-uer les maladies, puisque cette distinction est basée sur le concours des snmptômes, et que, baser la thérapeutique sur leur étude, c’est s’adonner inévitablement à des théories sur la nature des choses dont on ne sortirait pas. Ils récusaient donc toute étude des causes, loute théorie sur la nature, et ne voulaient s’en tenir qu’aux principes que nous avons fait connaître. Ils allaient même jusqu’à nier l’antidote au poison, les exaltés, s’entend. On n’en trouverait peu de semblables aujourd’hui: on trouverait plutôt leur contraire, des esprits qui, malgré les dénominations les plus nettes, font de toutes les maladies des empoisonnements. Il n’y a guère que parmi les disciples de Hahnemann qu’on trouverait des négateurs absolus des maladies, et encore,^parmi eux, beaucoup sontdls spécificiens outrés.
)0f> HISTOIRE DE LA MÉDECHîE.
4^ Le lang’ag’e des empiriques est celui que l’on tient toujours vis-à-vis de la médecine savante. A quoi sert, lui dit-on, toutes vos recherches, toutes vos études, même toutes vos connaissances sur la structure ou le jeu des parties, vos théories sur les maladies? Vous n’en guérissez pas mieux que celui qui s’en tient à la pure expérience; c’est le hasard qui fait connaître les remèdes, ou c’est par analogie qu’on applique celui d’une maladie à une autre : l’observation et l’histoire suffisent !
On ne voit pas tout ce que les recherches ont produit ; on méconnaît tout ce que la physiologie et la physiologie pathologique ont enseigné; surtout, on feint d’ignorer que Y observation, Y aiialogie non moins des
principes du dogmatisme que de l’empirisme, et ne peuvent être sérieusement utilisées que par un raisonnement instruit. Enfin l’empirisme oublie de dire qu’il profite sans cesse des recherches du dogmatisme sans en convenir ; que l’empirisme d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y à cent ans, ni celui d’il y a cinq cents ans. Chaque découverte du dogmatisme et de la science l’éclaire et l’enrichit, pour ainsi dire, à son insu; car il est impossible à l’homme doué de raison de ne pas raisonner, quoi qu’il en dise, et l’empirique raisonne forcément avec la science courante de son temps. L’empirisme pur est une fantaisie ridicule qu’on met en avant et que les portières mêmes ne pratiquent pas, parce qu’il faudrait commencer, pour le rendre exécutable, de trouver un être privé de raison. La vérité est donc que l’empirique est simplement un observantiste charlatan, incapable de s’élever au-dessus des théories qui courent les rues ; tout aussi raisonneur que le dogmatiste, mais plus en retard et plus ignorant, Y
Du reste, je ne vois pas que les dogmatistes du temps
de l’école d’Alexandrie eussent retenu les \Tais principes du maître ; et c’est une chose à remarquer que les doctrines d’Hippocrate allèrent en s’altérant jusqu’au temps de Galien, qui voulut les restaurer. Ce grand homme de Cos n’avait pas basé l’indication sur la simple étude des causes morbides. Ce qu’il emnsage, ce qu’il étudie, ce qu’il montre sans cesse comme le point principal, c’est le mouvement morbide. Il l’étudie pour le connaître dans son ensemble, dans sa diathèse; il l’étudie pour le suivre dans son évolution., en marquer le cours, en prévoir les crises ou issues. Dans sa thérapeutique, c’est encore action morbide dont il s’agit: c’est d’après sa nature, la réplétion ou la vacuité, d’après sa marche, la crudité ou la coction que Xindication doit être posée et remplie. Connaître le mouvement morbide, l’épier dans ses crises, le conduire en se faisant l’interprète de la nature : voilà le rôle du médecin, et le rôle qui fut reconnu vrai dans tous'les temps. Ce n’est pas là seulement l’étude des causes, ni l’enregistrement des phénomènes, comme le voulaient les deux écoles qui se disputaient à Alexandrie : la tradition hippocratique était altérée.
Pour être juste, nous devons donc juger l’empirisme sans dédain et sans colère. Il représente une école fausse, il est vrai, nous croyons l’avoir montré. Mais il représente aussi l’instinct médical se jetant dans l’observation quand les principes l’abandonnent. A ce dernier titre, l’empirisme est un recours aux faits, un simple recours, un état transitoire où domine le sensualisme, et dont le rationalisme doit triompher tôt ou tard. A notre époque, l’empirisme a eu aussi ses maîtres et ses triomphes, parce que l’esprit médical flotte à tous vents d’opinion. Que le dogmatisme revienne en honneur, comme cela ne peut tarder, l’expérience et l’observation n’en seront
108 HISTOIRE DE LA MÉpECI]S"E.
pas moins honorées, et l’empirisme sera, confondu à nouveau.
■V-4V. Du PARTAGE DE LA MEDECINE EN DIVERSES PROFESSIONS. — L’empirisme, dont nous venons d’esquisser les idées principales, eut pour conséquence la naissance des spécialiiés en médecine. C’est en effet la marche de notre art, de tomber du dog'matisme dans l’empirisme, de l’empirisme dans le spécialisme qui n’en est qu’une forme avancée ; du spécialisme dans le méthodisme, qui devient une réaction; du méthodisme dans l’éclectisme, qui prépare le retour au dogmatisme. C’est du reste la marche de l’esprit lui-même dont le travail ne se repose naturellement que dans le développement de principes acquis. S’il oublie les principes, il se jette dans l’expérience et l’observation : là il se divise; car l’expérience est personnelle et nécessairement limitée à un certain nombre d’objets, de sorte que l’un a l’expérience d’une chose, l’autre d’une autre : la science se disperse dans les spécialités. Mais on sent bientôt la nécessité des principes, et on réagit contre l’expérience par des systèmes , des méthodes. Les systèmes, n’embrassant qu’une fraction de la vérité, sont bientôt percés à jour, et on sent le besoin de choisir çà et là les fractions de vérité éparses pour les coordonner. Mais cette coordination n’étant vraiment possible qu’au moyen de dogmes reçus et universellement acquis, on arrive forcément à retourner au dogmatisme, après les essais divers du méthodisme et de l’éclectisme.
Donc, l’oubli du dogmatisme hippocratique avait amené l’empirisme, et cette secte devait amener forcément les spécialités.
L* était du reste un terrain éminemment bien
disposé pour ce mouvement. C’était, on peut le dire, c’é-
tait depuis long-temps la terre classique de l’empirisme ; car. s’il s’y était fait autrefois de g-randes choses, dans les arts et dans les sciences, il y avait des siècles que tout dog-me y était effacé, et que l’empirisme seul rég-lait tout. On opine même à croire que les spécialités médicales y étaient déjà en vig-ueur avant l'introduction de la médecine g-recque; qu’on y voyait des médecins pour les maladies des yeux, pour les maladies de la tête, de la poitrine, du ventre, etc.; qu’il y avait autant de spécialités qu’il pouvait y avoir d’habiletés particulières. C’était une disposition naturelle locale dont l’influence devait se faire sentir sur la médecine introduite.
Ce fut donc alors que la médecine se partag-ea en diverses professions, dont les distinctions reposaient principalament sur les divers moyens employés. Les médecins diététistes ne soig-naient les malades qu’en employant le rég-ime. A côlé d’eux, pratiquaient ceux qui n’usaient que des médicaments simples ou composés, et dont la réputation s’établissait sur leur habileté à trouver des antidotes et compositions royales ; c’étaient
pharmaceutes. hes, chirurgiens se réservaient les opérations manuelles. On disting-uait encore : les oculistes^ les sages-femmes et quantité de manœuvres^ qui saig-naient, ventousaient, baig-naient, parfumaient, faisaient les onctions et les fomentations et les autres petites pratiques qu’on pouvait rattacher à l’art de g-uérir. Nous verrons que ces professions infimes, souvent infâmes, pullulèrent à l’époque de la décadence romaine, et que plus tard, vers la renaissance, les baig-neurs et les barbiers acquirent assez d’importance pendant un temps, pour balancer celle des chirurg-iens.
L’histoire impartiale doit reconnaître que l’habileté de ces spécialités si nuisible à l’ensemble de l’art, lui
ilO HISTOIRE DE LA MEDECINE.
profita quelquefois dans les détails et elle se fait un devoir de sig’naler ceux qui s’y disting'uèrent.^
V. Des chirurgiens. :— Philoxène fut le premier à se faire remarquer par sa dextérité ; il laissa plusieurs ouvragées sur la chirurgéie, tous perdus.
Héron enseig*na que l’épiploon se trouve souvent dans la hernie ombilicale.
Ammonius^ surnommé le lithotomîste^ inventa pour l’opération de la taille, qu’il faisait par le petit appareil, un instrument propre à briser dans la vessie les pierres trop volumineuses. On rapporte qu’il arrêtait les hémorrhagies par les caustiques, et spécialement par l’arsenic rouge.
Sostrale^ autre lithotomiste fameux, s’occupa de perfectionner les bandages. Il écrivit aussi un ouvrage sur la morsure des animaux venimeux.
Amynthas^ de Rhodes, inventa, sous le nom de boulevard^ un ingénieux bandage pour la fracture des os propres du nez.
Périyène imagina un bandage de tête appelé le casque, et un autre nommé bec-de-cygne, pour la luxation de l’humérus.
Pasicrate et Nileus se rendirent célèbres pour l’invention du plinthium, sorte de caisse carrée très-pesante, et garnie de poulies, qu’ils employaient pour réduire les luxations de l’humérus.
Nymphodore fit faire une boîte nommée glossocume, pour la fracture des membres, et une machine pour la réduction des luxations du fémur. Quand on se lance dans les choses ing’énieuses, on va loin ; mais ce n’est que de la décadence où la science et l'art disparaissent peu à peu.
VI. Des pharmaceutes. — C’est avec Hérophyle, ou même son maître Chrysippe, que commença l’ardeur des médecins à exploiter la botanique et à composer des médicaments. L’empirisme accrut encore cette tendance; et l’idée de ne voir Yindication que dans l’espèce morbide, fut sans doute la cause de l’assimilation des maladies à des empoisonnements. On avait donc des antidotes pour les maladies comme pour les empoisonnements. Gomme les médicaments simples ne suffisaient pas, on commença de faire des compositions pharmaceutiques plus ou moins compliquées, qu’on appelait compositions royales. Erasistrate les réprouvait; mais l’empirisme, g‘ag*nant de plus en plus, leur donna une plus gTande vog-ue. C’est probablement à cette époque que la chimie prit véritablement naissance; car elle ne devait être auparavant qu’une pratique des teinturiers, des parfumeurs ou des mineurs, et elle dut se perfectionner considérablement pour les préparations soidisant savantes, que composaient à l’envi les médecins pharmaceutes, les parfumeurs, les débiteurs d’ong*uents de fomentations diverses.
C’était comme ce l’est encore aujourd’hui : dès qu’une nouvelle composition apparaissait, de toute part les faibles de corps et d’esprit accouraient. Quelques succès donnent la vog*ue, et les hommes les plus brillants du temps, qui ne sont souvent eux-mêmes que le produit d’un hasard heureux, sont les premiers à encenser et propag*er ces éphémères réputations. La science vraie est dédaig’née, parce qu’on ne la comprend plus : on ne voit, parce qu’on n’eutend plus que la petite pratique, le succès bruyant et tapag'eur ; on ne croit plus qu’à l’habileté qui a sans doute sa valeur, mais qui n’est rien sans le savoir ; on n’écoute que ce qui est prôné, parce qu’on n’entend plus la raison. Sans doute on est
trompé, on Test souvent, on l’est pour ainsi dire à chaque pas, mais on ne se corrig'e g’uère, et on ne quitte un charlatanisme que pour se laisser engluer par un autre. Les savants eux-mêmes oscillent dans ce vertige général ; des succès stupides les irritent, et ils se cabrent contre toute nouveauté, même les bonnes ; ou bien, entraînés, ils cèdent même à la sottise, et la prônent à leur tour ; ils oublient les principes en oubliant la raison, et, ne croyant plus qu’à l’expérience toujours trompeuse, ils ne croient plus qu’au succès. Notre temps voit des choses semblables !
On en vint rapidement à essayer des compositions universelles^ devant répondre à toute maladie possible, et comme de nos jours, on les appelait des panacées. C’est vers la fin de l’école d’Alexandrie, et dans le dernier siècle avant notre être surtout, que l’idée des panacées commença de se répandre; nous la verrons prendre sa grande extension sous la domination romaine. Plus les esprits sont opprimés, plus ils regimbent contre la vérité, et plus ils se donnent au hasard ; Tabsence de caractères est la conséquence de l’absence des princicipes.
Parmi les médecins pharmaceutes, se distinguaient inévitablement les empiriques dont nous avons déjà parlé, et nous n’avons plus à citer que ceux qui se sont tout à fait adressés aux remèdes composés. Nicandre, qui vivait au temps d’Attale, roi de Pergame, écrivit en vers sur les antidotes et spécialement sur les poisons tirés des trois règnes; il nous reste encore deux de ses poèmes. Attale Pliilometor lui-même, ne dédaigna pas de s’occuper des plantes médicinales, et surtout des plantes vénéneuses : il étudia la jusquiame^ la ciguë, l’aconit, l’ellébor.
Cléophante se rendit célèbre par la description des
plantes médicinales, et pour Tusag’e du vin dans les maladies.
Zopyre^ qui vivait à la cour des Ptolémées, se fît connaître par un antidote qu’il nomma Ambrosia.
Mithridate^ roi de Pont (car il faut bien que les princes s’en mêlent), passait pour très-connaisseur en poisons, et pour avoir composé également un antidote universel, qui portait son nom : Theriaca Mithridates.
Cratinas, qui fut peut-être attaché à ce célèbre ennemi de Rome, composa un ouvrage sur ce sujet et le lui dédia.
VIL Des sages-femmes. — Leur origine est aussi ancienne que celle des médecins : on voit fîgurer des sagefemmes en Égypte, au temps de Moïse, et elles devaient y exercer depuis longtemps. Leur existence est assurée sur la nature des choses ; car il y a chez la femme le besoin de se confîer à une autre femme, non-seulement pour l’accouchement, mais aussi pour les bains, les onctions et les préparations des fards dont la coquetterie féminine a toujours fait usage. 11 existait donc des sage-femmes dans toute l’antiquité ; la Grèce seule n’en avait pas ; elle n’a commencé de les tolérer que vers le temps d’Hérophyle. Nous avons vu des femmes s’occuper de médecine, il est vrai, mais avant la guerre de Troie, ou peu après; ensuite, on reste un longtemps sans en pouvoir citer une. Soit en raison du souvenir d’empoisonneuses que toutes avaient laissé, comme les fîlles du roi de Golchide, ou même la belle Hélène, Athènes avait fait une loi qui défendait aux femmes et et aux esclaves la pratique de l’art. Cette loi dura longtemps, et fut probablement acceptée par toute la Grèce. Vers l’an 280 en\dron avant J.-G., Hérophyle instruisit dans l’art des accouchements une femme nommée
FaÉDAULT. 8
dia^ qui vint à Athènes, et s’avisa, pour éluder la loi, de se dég’uiser en homme : elle réussit et devint même très-célèhre ; le fait se découvrit inévitablement par suite même de la célébrité d’Ag’nodia, et les Athéniens rapportèrent la loi.
Vers le temps de l’école d’Alexandrie, un certain nombre de femmes acquirent de la réputation sans qu’on puisse préciser l’époque et le lieu. On cite une Aspasie qui écrivit sur les maladies des femmes, et indiqua des remèdes pour faire avorter ou pour rendre stérile. Galien et Pline font mention AElephantis, qui avait écrit sur les remèdes abortifs et sur les fards. Les mêmes auteurs citent encore d’autres noms : Antiochis, Olympias^ de Thèbes, Sotira^ Salpe^ Lais, Fabulia Lybica, Victoria, Salviana, Leoparda, Africana. Cléopâtre, la célèbre reine d’Egypte, s’occupa également de médecine, des maladies des femmes, des poisons, des fards; nous possédons encore quelques livres qui lui sont attribués. Enfin on a trouvé sur des inscriptions d’autres noms de femmes, qualifiées comme ayant pratiqué la médecine. D. Leclerc rapporte ces inscriptions, où l’on trouve les noms de Seuria Elis, Julia Sabina, Secunda.
§ III. De la médecine sous les Romains jusqu au temps de Galien.
Les anciennes écoles médicales grecques disparurent, ou à peu près, avec l’école d’Alexandrie, au commencement du premier siècle avant l’ère chrétienne ; la guerre les chassait; les restes se dispersaient dans les îles, à 'Rhodes surtout, pour y vivre ignorées. Passé ce temps, on ne cite guère de médecin célèbre d’Alexandrie ou de Pergame, si ce n’est un ou deux que nous avons nommés précédemment. La Grèce s’en allait, comme Rome
apparaissait dans sa g-loire, envahissant tout l’ancien monde. Athènes, qui avait eu encore quelque illustration littéraire, s'éclipse tout à fait, avant de jeter un dernier éclat plusieurs siècles plus tard : Philon, son chef de l’Académie, émigre à Rome, l’an — 87, vers le même temps que le rhodien Molon, tous deux maîtres de Cicéron, en même temps que le poète Archias et Photius Gallus, qui enseigna le premier la rhétorique à Rome. Pergame, abandonnée vers le même temps qu’Athènes, perd sa bibliothèque, composée de deux cent mille volumes, que le célèbre Antoine envoie à Alexandrie, l’an 32, quand elle n’était plus d’aucune utilité en Syrie, et qu’elle ne pouvait plus servir en Egypte, dont les savants avait fui. L’agonie s’était prolongée jusque vers le milieu de ce siècle, mais la vie était sérieusement atteinte vers l’an 100 avant notre ère, au moment où les armées romaines, débordant de ritalie, s’avançaient à la conquête du monde. Quand la force brutale apparaît, c’est le plus souvent le résultat de l’esprit qui s’égare et abdique : on dit souvent que lorsqu’elle arrive l’esprit s’envole ; il serait peut-être plus juste de dire qu’elle vient lorsque la raison s’en va. Or, c’est précisément à cette époque dont nous parlons que la médecine commence à faire quelque figure dans Rome ; comme tout le reste de l’ancien monde, et même des premières, elle passe sous la nouvelle domination. Elle y paraît arrivant de Grèce avec Archagatus, vers l’an 120 ; elle s’y formule en système avec Asclépiade venant de Bytbynie, vers l’an 100; sous Auguste commence l’école méthodiste ; sous Néron apparaît l’école éclectique ; et enfin arrive Gaben cent ans après. L’époque que nous embrassons dans ce paragraphe comprend donc un peu plus de deux cents ans, depuis l’an 100 avant J.-G. jusqu’à l’an 131 de notre ère, occupée par
les écoles que nous venons d’indiquer, et par. le développement exubérant de la pharmaceutique. La science cherche une autorité brutale quand elle n’en a pas une lég'itime; mais, sous l’oppression, elle ne fait que se traîner dans les choses ing*énieuses et les pratiques à succès.
I. Premiers médecins a rome. — Il est probable que la médecine fut exercée à Rome avant l’introduction de la science g*recque. On peut le supposer d’après cepassag'e de Denys d’Halicarnasse : « La peste, dit-il, étant venue à Rome, l’an GCCI de la fondation de la ville, et s’étant rendue plus furieuse qu’aucune autre peste qui eût été de mémoire d’homme, elle emporta presque tous les esclaves et la moitié des citoyens ; les médecins ne suffisaient pas pour le nombre des malades. » Mais on ne sait ni quels ont été ces médecins, ni quelle fut leur médecine.
Le premier médecin dont l’histoire fasse mention à Rome était un Grec, qui, paraît-il, n’y mit pas beaucoup en honneur la science de son pays. Ce fut Archagatvs, dont tout ce que l’on sait est renfermé dans le passage suivant de Pline : « Cassius Hermina, dit-il, nous apprend qu’Archagatus, fils de Lysanias, du Péloponèse, fut le premier médecin qui vint à Rome, sous le consulat de Lucius Æmilius et de Marcus Livius, l’an DXXXV de la fondation de la ville, ajoutant qu’on lui avait donné le droit de bourg^eoisie et que le public lui avait acheté une boutique à ses dépens, dans le carrefour d’Acilius, pour y exercer sa profession ; qu’au commencement on lui avait donné le surnom de guérisseur de plaies, et que son arrivée fut agréable à tout le monde ; mais que peu de temps après, la pratique de couper et de brûler, dont il se servait, ayant paru cruelle, on changea son premier nom en celui de bourreau, et l’on
ÉTUDE SUR NOS TRADITIONS. Hy
prit dès lors une grande aversion pour la médecine et pour les médecins. »
Caton^ qui vécut 70 ans après Archagatus, s’occupait de médecine, mais à sa manière, dédaignant fort celle des Grecs, qui du reste était alors-très en défaveur à Rome. Il écrivait même à son fils de mépriser les médecins grecs. « Ils ont juré entre eux, disait-il, de tuer tous les barbares par le moyen de la médecine, et encore exigent-ils un salaire pour cela de ceux qu’ils traitent, afin qu’ils se fient mieux à eux, et qu'ils les puissent perdre plus facilement. Ils sont assez insolents pour nous appeler barbares aussi bien que les autres ; iis nous traitent même plus insolemment, en nous appelant opiques (c’est-à-dire grossiers, sans politesse, ignorants). En un mot, souvenez-vous que je vous ai défendu les médecins. » Ce même Caton, qui méritait assurément bien l’épithète d’opique, approuvait les remèdes superstitieux et les amulettes, vantait le chou comme une panacée, n’approuvait point qu’on s’abstînt de manger dans les maladies, et recommandait aux malades les herbages, la chair de canard, de pigeon ei de lièvre. Ce fut un type achevé qu’on voit revivre à csrlaines époques, de la brutalité orgueilleuse, incapable de comprendre les choses de l’esprit, envieuse de tout ce qui est talent, rancunière contre tuut ce qui n’est pas de sa lignée et ose briller, incapable de comprendre ce que peut être une fonction sociale, pas plus celle de médecin que celle de magistrat, et ne jugeant digme de son attention et de sa récompense que ce qui satisfait à ses tasses convoitises ou ce qui adule sa grossière et odieuse puissance, adonnée d’ailleurs à toutes les pratiques puériles, mesquines ou ridicules, et décidant avec une impertinente résolution les questions les plus difficiles, là ou les plus experts seraient embarrassés.
ns HISTOIRE DE MEDECINE.
On cite comme ayant vécu du temps de Caton, les médecins Silanus, Marus, Ârgatharcides. D’autres sans doute vinrent après, mais on n en fait pRS mention, et il faut traverser un demi-siècle pour arriver à celui qui implanta véritablement la médecine à Rome.
Asdépiade, natif de Pruse en Bithynie, vint à Rome cent ans environ avant l’ère chrétienne, et y posa les fondements de la secte méthodique dont nous parlerons plus loin. 11 a été diversement jug*é, et cela devait être, car il présente des côtés différents. Par son caractère et sa conduite, il mérite sans doute le titre qu’on lui a donné, de modèle des charlatans. Par quelques-unes de ses accusations contre Hippocrate, il mérite le dernier mépris. Mais on ne peut lui refuser une certaine hauteur d’intellig-ence. Caractère de boue avec un peu d’esprit, digne du temps qui le vit éclore.
Il arrivait à Rome, apportant la médeci^^^cque (1), mais tout disposé à la modifier .selohles nécessités , assez sceptique pour mettre de côté ce qu’il avait appris, suffisamment versé dans la philosophie de Démocrite et d’Épicure pour en tirer parti, ayant l’intelligence capable de l’exploiter, enfin d’un caractère à se plier aux exigences des circonstances et à tout vaincre ou tourner pour satisfaire à son ambition. Il arrivait en un lieu et en un temps où l’on se souvenait encore des exécrations prononcées par Caton contre la médecine grecque, où régnait une sorte de raison systématique, la ratio romana, et chez un peuple ami de la sensualité. Il sut ap-
(1) Pline dit qu’Asclépiade avait d'abord tenté d’enseigner la rhétorique à Rome, mais que n’y gagnant rien, il résolut de pratiquer la médecine, qu il ignorait, et de payer d’audace. Cette assertion me paraît difficile à croire, car à cette époque la philosophie s’occupait encore beaucoup de médecine, et Asclépiade était évidemment très-versé dans la pnilosophie. Je veux bien admettre qu’il ne savait pas beaucoup de médecine, mais il en avait dû apprendre quelque chose à l’école grecque.
ÉTUDE SUPv NOS TRADITIONS, 119
précier ces circonstances. Il se fît accepter en critiquant avec amertume la médecine hippocratique, séduisit ces raisonneurs par un système médical tiré de la philosophie corpusculaire, et charma le sensualisme romain par sa thérapeutique complaisante.
Sa critique de l’antiquité fut des plus violentes, souvent très-injuste, quelquefois fîne. Elle eut un g*rand succès, car, comme le dit Pline, jusqu'à lui T antiquité aurait tenu bon. Voici, du reste, comme D. Leclerc la rapporte : « Il disait que ce qu’on appelle nature n’est
autre chose que le corps ou la matière et son mouvement .
qu’Hippocrate n’avait su ce qu’il disait lorsqu’il parlait de la nature comme d’un être intellig’ent, et lorsqu’il lui attribuait des facultés dont l’une rejette^ l’autre attire^ l’autre retient. Il faisait aussi le même jug’ement de ce ^ue.^et ancien médecin avait cru touchant la manière dont la termine les maladies, c’est-à-dire touchant les crises, que celui-ci fîxait à certains jours, comme au septième, au quatorzième, etc., ajoutant que ces crises sont toujours favorables lorsque la nature est la plus forte, et toujours fâcheuses lorsque la maladie a le dessus; comme si la nature et la maladie étaient deux personnes ou deux êtres qui agissent avec connaissance en se combattant l’une l’autre. Tout ce qu’Hippocrate a marqué à cet égard se peut expliquer, selon Asclépiade, sans supposer autre chose que la matière et le mouvement., deux principes qu’il croyait suffisants pour produire tout ce qu’on attribue d’ordinaire à la nature. On se trompe., disait-il, de croire que ce que l'on appelle la nature fait toujours du bien., elle fait souvent du mal. Et quant aux jours marqués pour les crises, ou aux jours dans lesquels Hippocrate prétendait que l’on voit ordinairement arriver du changement en mieux ou en pis dans les maladies, Asclépiade niait que cela arrivât plutôt ces
jours-là que les autres. Il allait encore plus avant. Le temps, ajoutait-il, ne se rend pas propre de lui-même, ni par une volonté particulière des dieux pour la guérison des maladies, c’est à faire au médecin de le rendre tel par son adresse ou par son habileté, c’est-à-dire qu’il ne faut jamais attendre sans rien faire qu’une maladie se termine d’elle-même dans un certain temps, comme faisait Hippocrate, mais que le médecin doit, par ses soins et par ses remèdes, accélérer ou avancer le temps de la guérison, se rendant pour ainsi dire maître du temps. C’est apparemment cette inaction d’Hippocrate qu’Asclépiade avait en vue, lorsqu’il disait, en raillant, que la médecine des anciens n’était autre chose qiiu?ie méditation ou une étude sur la mort^ par où il voulait sans doute remarquer qu’il semblait que les anciens médecins ne se tenaient auprès des malades que pour observer de quelle manière et par quels accidents ils mouraient plutôt que pour les empêcher de mourir, sous prétexte que la nature doit tout faire en ces occasions. » (D. Leclerc, Hist de la méd.^ liv. ni, chap. 6.)
On n’a jamais rien dit de plus fort ni' de plus violent, et c est pour cela que nous nous y arrêtons ; mais aussi, que d’erreurs ! La critique de ce qu’Hippocrate appelle la nature et de ses prétendues facultés a de l’esprit ; mais elle nie un principe d’activité, ce qui est absurde, et elle ne comprend pas les puissances secondes. Sans doute la nature et la maladie ne sont pas deux êtres, deux personnes qui se combattent ; mais la santé et loi maladie sont deux états opposés, et, dans la maladie, Y action a deux tendances, 1 une morbide, l’autre de retour à la santé ; et ces deux mouvements sont contraires. Personnifier ces deux tendances, c’est faire un tableau amusant, mais non détruire un fait vrai. Quant aux jours critiques, ils sont d’observation courante, et les nier pour en ap-
Étude sur nos traditions, I2i
peler à l’habileté du médecin, c'est purement de la vanterie ridicule aux yeux des médecins sérieux. Enfin, le trait d’esprit sur la thérapeutique d’Hippocrate n’est qu’un jeu pour faire croire à la puissance des nouveaux moyens, outre que c’est une abominable médisance. On a dit Asclépiade un charlatan, et ce que nous venons de voir prouve que l’épithète fut justement appliquée.
Pour sa patholog-ie, elle était fort simple. Se basant sur la philosophie dite corpusculaire^ il n’avait pas besoin d'anatomie et de physiologie, dont il était fort ignorant. Il n’y a dans le corps, disait-il, (\\iq àes molécules et des pores^ comme d’après Épicure il n’y a que des atonies et des vides. Les molécules n’ont par elles-mêmes aucune propriété, et n’en acquièrent que par l’union, l’ordre, la figure, le nombre ou la grandeur de l’assemblage. Ces molécules se déplacent, se combinent, se séparent, roulent dans les pores, selon des manières différentes, et de là les différents états des corps. Pour l’âme, ce n’est qu’une fiction, et il en est de même des sentiments de générosité, d’honnêteté, de prudence, de continence. Les dieux, s’ils existent, ne prennent aucun soin de nous; il n’y a qu’une seule loi, le hasard ou la nécessité, fatum. La santé est le mouvement régulier des molécules dans les pores qui les reçoivent ; la maladie est au contraire un arrêt ou une irrégularité de mouvement; lo. juste proportion entre les molécules et les pores fait l’une, et la disproportion fait l’autre. Les maladies naissent de ce que les molécules sont irréguliers ou arrivent en trop g’rand nombre pour passer dans les passages ordinaires, s’y embarrassent et s’y arrêtent ; ou bien de ce que les pores ou passages deviennent trop grands ou trop petits, ou obliques, ou fermés.
La thérapeutique n’a pour but que de rétablir la juste
proportion entre les pores et les molécules. Et sur ce sujet, Asclépiade élevait de grandes prétentions : il prétendait guérir, tuto^ cito et jucunde (sûrement, promptement et agréablement). Cette formule est restée dans la science comme le symbole d’une thérapeutique parfaite. Du reste, si Asclépiade ne remplissait pas le tuto et le cito, on l’a loué d’avoir rempli le jucunde. Il bannissait les cautérisations au fer rouge et les moyens analog’ues qui répugnaient tant à la sensualité romaine, et qui avaient si fort indisposé contre Archagatus. Il avait trois moyens principaux d’action : la gestation, les frictions et le vin; la gestation comprenait les diverses manières de se faire porter et voiturer ; le vin, si aimé des Romains, était accordé en temps de fièvre; la friction, qu’il estimait singulièrement, était surtout employée pour procurer le sommeil. Son but était toujours de faire circuler les molécules. Il prescrivait en outre des lavements préférablement aux purgatifs; mais quelquefois il usait d’un purgatif violent pour donner une violente secousse à l’économie, surtout dans les maladies chroniques. Quelquefois il usait aussi de la saignée et des ventouses scarifiées, et souvent il prescrivait les bains froids et les affusions froides. Il fut probablement l’auteur de la médication par Y ellébore, qui devint ensuite si fréquemment employée ; et on doit le reconnaître comme l’un des médecins qui s’est arrêté avec le plus de complaisance sur ce que I on a depuis appelé la médication 'perturbatrice, consistant à provoquer une grande secousse de l’économie pour déterminer la maladie à une solution.
Cette médecine plut très-fort aux Romains. Elle était dégagée de ces susceptibilités de la philosophie grecque sur 1 âme et les causes abstraites, qui convenaient moins à 1 intelligence romaine, plus lourde ; attaquait et dénigrait cette science, dont Rome voulait profiter en la mé-
prisant ; célébrait la matière corpusculaire et le fatam^ si cher aux descendants de Romulus, et flattait leur g-oût pour les sensualités aussi bien que pour la brutalité passagère de ses perturbations accidentelles.
Aussi, Rome fut pénétrée : sous cette nouvelle forme, la médecine grecque lui convenait; beaucoup d’a0“ranchis et même d’esclaves la cultivèrent, comme ils cultivaient de plus en plus les lettres et les sciences de la Grèce, à mesure que les relations devenaient plus étroites entre les deux peuples. Suétone assure que « Jules César donna le droit de bourgeoisie, à Rome, à tous ceux qui faisaient profession de médecin et à ceux qui enseignaient les arts libéraux, afin qu’ils demeurassent plus volontiers dans cette ville et que d’autres vinssent s’y établir. »
C’était du reste dans le génie romain de s'assimiler les peuples vaincus, en acceptant leurs mœurs et leur laissant leur esprit propre. La Grèce passait à son service et lui apportait ses arts et sa science abâtardis, la philosophie d’Épicure et l’empirisme.
IL Secte méthodique. — L’enseignement d’Asclépiade eut un grand retentissement dans les nombreux disciples qui s’y rattachèrent. Bioscoride cite Julius Bassus, Biceratus, Petronius, Niger et Diodotus. Galien et Cœlius Aurelianus citent encore : 31etrodore,Artorms, Moschion, Clodius^ Alexandre de Laodicée, Chrysippe, Titus A ufidius^ Nicon d’Agrigente et .Phylonide de Dyrrhachium. Ils vécurent dans le courant du siècle qui précéda l’ère chrétienne. Le plus célèbre de tous fut Thémison^ fondateur de la secte dite méthodique.
Thémison était de Laodicée, en Sjœie. On a discuté la question de savoir s’il avait connu Asclépiade ou s’il n’avait étudié que sous un de ses disciples. La première
opinion est peu probable, parce que Tbémison aurait dû vivre trop long-temps. On s’en tient à croire qu’il vécut, emnron, de l’an 63 avant jusqu’à l’an 25 après Jésus- Christ. Ce que l’on sait de lui se résume malheureusement à peu de choses. Il paraîtrait qu’il suivit les principes d’Asclépiade jusque dans un âge avancé, et que ce n’est que vers cinquante-cinq ans qu’il donna les premiers principes de la secte dont il fut déclaré le chef. Il avait écrit des ouvrages, mais tous sont perdus; et c’est dans Cœliiis Aurelianus, qui d’ailleurs le combat quelquefois, que nous pouvons seulement retracer sinon ce qu’il pensait lui-même, du moins les principes de ses disciples. C’est du même Cœlius Aurelianus qu’on sait qu’il fut atteint d’hydrophobie pendant assez longtemps, et s’en guérit enfin radicalement. Galien assure qu’il est l’auteur du diacode^ mélange du suc de pavot et de miel. 11 avait écrit sur les propriétés du plantain siuiple, et il décrivit avec précision la lèpre, le rhumatisme et le satyriasis. On lui rapporte la première introduction des sangsues en médecine; il est certain qu’on ne s’en servait pas avant lui, et que sa secte en a propagé l’usage. Enfin il était l’auteur d’une composition purgative appelée hiera.
Venons maintenant à sa doctrine, au sujet de laquelle nous devons éclaircir ce que l’on nomme en médecine les morbides, qui, nous l’avons dit, avaient été entrevus par Hippocrate, considérés par lui comme un point capital en médecine, et que nous négligeons passablement de notre temps. Asclépiade, tout en disant que les maladies viennent du défaut de proportion entre les atomes et les pomç, n’enseignait pas cependant que toutes les maladies fussent identiques les unes aux autres ; et il est bien probable, encore qu’on ne le rapporte pas expressément, qu’il admettait plusieurs espèces de
maladies et plusieurs sortes de disproportions entre les atomes et les pores. De même Hippocrate admettait bien des maladies différentes les unes des autres , et nous avons vu qu’il insistait pour que la distinction de la maladie fût établie sur la diathèse, c’est-à-dire sur la .disposition générale, sur l’ensemble morbide ; de sorte qu’il distinguait bien la- pneumonie de la dysenterie, celle-ci du choléra, et le choléra de la peste. Mais Hippocrate lui-même tentait d’expliquer les phénomènes de la maladie, et il faisait intervenir dans ce but le chaud et l’humide, le froid et le sec, la bile et le sang, l’atrabile et la pituite; de sorte qii’il disait d’une maladie qu’elle était chaude et sèche, ou froide et humide, bilieuse ou pituiteuse; et par là il ne niait pas que le choléra fût une maladie différente de la dysentérie, mais il assurait que l’une était froide et bilieuse, l’autre chaude et hilioso-sanguine. En un mot, Hippocrate par ses explications rapprochait une maladie d’une autre, montrait les analogies entre plusieurs espèces morbides qu’on pouvait réunir dans un genre commun : toutes les maladies du même genre avaient des explications analogues de sécheresse ou d’humidité, etc., comme elles avaient des caractères communs. C’était là le genre morbide trouvé dans l’interprétation de la nature même des maladies, et sur lequel on se basait comme sur une indication sérieuse. Aussi, comme nous l’avons vu plus haut, alors que les empiriques s’en tenaient à l’indication de l’espèce, les sectateurs de l’ancien dogmatisme altéré tenaient avec vigueur l’indication du genre représentée par l’interprétation de la nature. Nous verrons plus tard ce que Galien vint ajouter à cette question : pour le moment, nous devons nous contenter de montrer que le genre morbide était bien dans la tradition dogmatique. Asclépiade, en interprétant la nature mor-
126 HISTOIB.E DE I.A MEDECINE.
bide selon la philosophie d Épicure, ne faisait que chang*er la théorie d’Hippocrate; mais il restait, sans s’en apercevoir peut-être, dans la tradition médicale modifiée aux idées du jour.
En philosophie, le genre est la matière de plusieurs espèces communes, mais cela est diversement interprété. Comme je l’ai montré dans Physiologie générale (liv. I, chap. i), l’idée du g-enre fut d’abord confusément celle de l’espèce en philosophie : g-enre (de ylvop-at, eng’endrer) voulait indiquer les choses qui s’eng-endrent entre elles; c’est maintenant ce qu’on attribue avec raison à l’espèce dans les sciences naturelles. Ce n’est qu’avec Aristote, et après lui l’école d’Alexandrie et d’une manière bien plus précise au moyen âg’e, que l’idée de l’espèce fut définitivement formée. Quant à ce que doit être le g’enre, on lui a attribué d’être la matière de l’espèce, en ce sens que par exemple la chair est la matière de toutes les espèces animales. Mais cela est bien g*ros évidemment, et les nsduralistes ont fort bien dit, assurément, que l’animalité constitue une natMre plutôt qu’un genre^ dans laquelle bien des classes, des ordres, des familles et des g’enres doivent être enfermés. M.Flourens, de nos jours, proposait de reconnaître comme attribut du g’enre l’aptitude d^eng*endrer sans perpétuité; ainsi le cheval et l’âne sont deux espèces qui, prises séparément, eng-endrentdes produits indéfiniment ; réunies, elles donnent des produits encore, mais des produits inféconds : cette aptitude à donner des produits, mais des produits inféconds, serait le caractère du g*enre. Cela n’est pas encore accepté : les sciences naturelles vivent sur ce point dans une g-rande obscurité.
En médecine, nous trouvons de la difficulté à appliquer ce qui est d ailleurs si confus et si incertain pour les sciences naturelles. Ce qui est dans notre tradition.
et il me semble que c’est là surtout ce que nous devons voir, ce qui apparaît dans le sentiment d’Hippocrate et des premiers dogmatistes, ce qui se montre à nous dans la secte méthodique, c’est que le g’enre morbide comprend une sorte de nature commune à plusieurs espèces patholog*iques, et qui est caractérisée par une même manière d’être dans le mécanisme patbog'énique. Le mouvement morbide dans sa forme typique et dans son évolution représenterait l’espèce ; dans son mécanisme, il se rapporterait au genre. Ainsi, pour ne prendre que les cas les plus nets où les choses présentent le moins d’obscurité , les phlegmasies constituent un genre morbide, en ce sens que le mécanisme morbide est sensiblement le même chez toutes ; mais chacune d’elles représente une espèce en raison de son unité dans le type et l’évolution du mouvement. De même les fièvres éruptives représentent aussi un genre en raison du mécanisme qui est aussi sensiblement le même chez toutes; mais chacune d’elles est une espèce en raison de l’unité et de l’évolution typiques de son mouvement. D’où il résulterait que le mécanisme étant le même dans deux faits pathologiques, nul n’est autorisé à en faire une seule espèce pour ce seul motif ; cette similitude dans le mécanisme indique seulement un genre. 11 faut ensuite, pour régler la question d’espèce, prendre en considération l’ensemble et l’unité des phénomènes et Dévolution du mouvement morbide.
Nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir encore sur ce point délicat de la pathologie, que l’oubli de nos traditions a rendu fort obscur de notre temps.
La réforme d’Asclépiade n’était pas complète. En disant que les maladies viennent d’une disproportion entre les atomes et les pores, au lieu de dire qu’elles viennent des quatre causes et des quatre humeurs premières.
128 HISTOIRE DE LA MEDECmE.
comme le disait Hippocrate, il disting’uait bien é\Tdemment, il devait distinguer des disproportions différentes ; mais il ne fit pas ces distinctions nettement. En un mot, il semblait renfermer toutes les maladies dans un seul genre morbide, la disproportion entre les pores et les atomes, comme de nos jours Broussais rangeait toutes les maladies dans Tinflammation. Thémison fit un pas de plus. 11 admit trois genres morbides au lieu ôlun seul^ représentés par trois états où pouvaient être les pores : 1“ strictum^ resserrement des pores; 2° laxum^ relâchement des pores; 3“ neutrum^ état oscillatoire et intermédiaire au strictum et au laœum. Ainsi, au lieu de dire que la rage est une maladie chaude, sèche et phlegmatique, comme on l’indiquait dans le système hippocratique : on disait que c’est un resserrement, une maladie du genre strictum. Thémison ne niait pas plus qu’Hippocrate qufil existât une maladie qu’on appelle la rage; mais Tun l'expliquait avec le strictum, tandis que l’autre l’expliquait avec l’antique humorisme. En un mot, admettre le genre ce n’était pas nier l’espèce. On doit même dire que la plupart des méthodistes ont brillé comme nosographes.
La thérapeutique de Thémison se ressentait inévitablement de sa théorie du laxum et du strictum; il attribuait aux médicaments la vertu de relâcher ou de resserrer les pores. On se demande sur quelles données il se fondait pour croire la mandra'jore un relâchant des membranes du cerveau {Cœlius Aurelianus); mais on ne peut répondre autre chose, si ce n’est que chez lui c’était une induction théorique toute aussi gratuite que celle qui faisait de la manie un resserrement des pores des membranes cérébrales. Il niait les crises et ne voulait pas s’occuper des jours critiques ; cependant, il privait les malades d aliments pendant les premiers jours de
maladie, disant que la substance alimentaire ne fait qu’accroître l’irrégularité des mouvements.
Les enseignements de Thémison furent du reste amplifiés par ses successeurs, et notamment par Thessalus de Tralles dont nous allons parler. Il eut plusieurs disciples immédiats, dont deux seulement ont été cités, Proculus et Eudême; et l’histoire ne peut encore qu’enregistrer leurs noms.
Parmi ses sectateurs, on cite les suivants :
Celse naquit à Berne ou^ selon d’autres, à Vérone. On suppose qu’il vivait sous Tibère ou vers ce temps. Galien n’en parle pas, ce qui ferait supposer peut-être que Celse lui est postérieur ; mais, d’un autre côté, Celse ne parle pas plus de Galien. On les a crus contemporains ; mais comme Celse ne cite guère qu’Hippocrate et Asclépiade, et s’est attaché à reproduire le plus ordinairement les idées du réformateur romain, on le croit antérieur. Il reste de lui un ouvrage très-intéressant, de Re medica, élégamment écrit. Sa lecture fait penser que l’auteur n’était pas un médecin praticien, mais un amateur lettré, écrivant un résumé de la science médicale de son temps ; c’est l’opinion de la plupart des historiens.
Thessalus de Tralles vécut à Rome sous Néron. Galien en fait le plus triste portrait, le donnant comme un intrigant sans éducation, sachant se faufiler dans les grandes maisons, ignorant et très-audacieux, plein de forfanterie et de gloriole, qui se vantait d’être le seul médecin depuis Hippocrate, et qui, a profitant adroitement des circonstances et de la disposition des esprits, ne se contenta pas de flatter les riches de Rome, mais se vanta de montrer toute la médecine en six mois ; par cette forfanterie, il s’attira beaucoup de disciples. » Il ne fit du reste que reprendre la théorie de Thémison, et c’est à lui Prédault. 9
que la secte méthodique dut de s’étendre et de se propag’er. Il y ajouta seulement un plan de traitement sous le nom de Métasyncrise ou cercle rêsomptif.
Hippocrate avait dit, nous T avons vu, que le médecin doit se faire un plan du traitement qu’il veut suivre pour chaque malade. Thessalus ne fit que reprendre cette idée et l’étendre, en formulant un cercle de traitement général. Il commençait par trois jours d’abstinence, puis donnait des aliments de deux jours l’un, en commençant par des substances de facile digestion; alors il prescrivait des médicaments relâchants ou resserrants, selon le strictum et le laxum; puis venaient les bains, les frictions, la gestation, qui avaient chacun leur jour et leur succession ; puis le vomitif destiné à donner une secousse violente à l’économie; enfin on reprenait la nourriture et on l’augmentait peu à peu jusqu’au retour à un régime normal. 11 y avait ainsi une suite d’actions, un cercle de traitement, cercle rêsomptif^ qui préparait la métasyncrise. Souvent on employait les remèdes les plus énergiques, le purgatif le plus violent pour opérer la métasyncrise d’une manière active et subite.
Philomenus.pMÏvQ méthodiste du même siècle, est connu pour avoir étudié la dysentérie et pour s’être occupé de l’art des accouchements, dans lesquels il se servait, pour les cas difficiles, d’une manière de version qui lui était particulière, et d’un crochet qu’il insinuait dans les fontanelles.
Soranus., natif d’Ephèse, fils de Ménandre et de Phœbé, vivait sous Trajan et Adrien, vers 97 à 117 de l’ère chrétienne. Il exerça d’abord et professa la médecine à Alexandrie, puis vint à Rome, où ses talents lui acquirent une grande considération. Galien, qui le cite et le réfute comme médecin de la secte méthodique, en parle tres-avantageusement. Il avait laissé quelques ouvrages
qui ne nous sont pas parvenus, et dont nous ne pouvons jug-er que par Gœlius Aurelianus.
On cite deux autres Soranm, moins considérables que le précédent, avec lequel il ne les faut pas confondre.— L’un, natif d’Éphèse ég-alement, mais plus jeune, composa un traité sur les maladies des femmes et l’anatomie qui y répond. Turnède en publia un fragment en grec, à Paris en 1554, in-8°, où l’anatomie est mieux traitée que dans Galien. — Le second était de Malles en Gilicie, et on le surnommait Mallotes. On lui attribue le traité Isagoge saluberrima in artem medendi^ 1528, in-folio, et quelques ouvrages de matière médicale dans les Medici antiqui^ Aldus, 1547, in-folio. Vossius le conteste. L’auteur s’adresse à Mécène, comme s’il vivait du temps d’Auguste : mais on croit l’ouvrage très-postérieur.
Moschion. On connaît quatre médecins de ce nom : l’un disciple d’Asclépiade, surnommé le Correcteur^ parce qu’il corrigea quelques-unes des opinions du maître; l’autre cité par Soranus, d’après Galien; un troisième dont Pline parle comme auteur d’un ouvrage sur le raifort; un quatrième que Plutarque nomme son ami. Gelui qu’on rattache à la secte méthodique et dont on ne connaît pas l’époque précise, est l’auteur d’un livre sur les maladies des femmes, imprimé plusieurs fois au XVI® siècle; de Mulieribus affectibus liber unus; Basiieæ, 1538, 10-8". « L’auteur de ce livre, dit la Biographie médicale^ parle des secours qu’on peut donner aux femmes dans les accouchements; il paraît même qu’il a exercé cet art, sans y savoir grand’chose. En effet, il avait beaucoup de lenteur dans les cas qui exigent de l’accélération ; car dans celui où l’enfant se présente mal, il se borne à graisser les parties de la mère avec des onguents, pour s’attacher ensuite à ramener l’enfant par la tête. Hardi jusqu’à la témérité dans
132 HlbTUlRE DE LA MEDECINE.
le cas de chute de la matrice, il ne balance point d extirper ce viscère, dès que le contact de 1 air et 1 état d étranglement où il se trouve le menacent de g'ang^rène. En g*énéral, il savait peu de choses de la bonne chirurgie, mais il était un assez passable anatomiste pour son temps. »
Julien vivait à Alexandrie du temps de Galien qui le blâme d’avoir négligé la pathologie humorale, le traitant avec mépris, et lui donnant le nom de diseur de bagatelles.
Cœlius Aurelianus, siccensis, qu’on suppose être de Sicca, ville de Numidie, vivait du temps de Galien ou à peu près. Nous avons de lui deux Traités sur les maladies aiguës et sur les maladies chroniques qu’il donne lui-même pour les avoir traduits du grec de Soranus; mais on remarque qu’il parle souvent de ce même Soranus comme d’un tiers, ce qui fait penser qu’il y a mis du sien. C’est une nosographie incomplète, où les maladies sont décrites assez exactement, dans un style assez barbare, et où se trouve toute la médication delà secte des méthodiques. C’est dans cet ouvrage, bien mieux encore que par celui de Celse, plus élégamment écrit, qu’on peut se faire une idée des doctrines de la secte.
Cassius Félix vivait au temps de Celse, vers le commencement du premier siècle. Il suivit la doctrine d’Asclépiade, comme on le peut voir dans un livre de lui qui nous reste, traduit du grec en latin par Gesner et Adrien Jonghe : Naturales et médicinales quœstiones., LXXXI\, etc. Tiguri, 1562, in-8°. Il était célèbre pour un médicament contre la colique, dans lequel entrait du suc épaissi de pavot.
Cette secte méthodique alla en s’éteignant jusqu’un peu après le temps de Galien. Elle domina surtout dans le premier siècle de notre ère et la moitié du second. Les
médecins pharmaceutes lui firent une redoutable concurrence, et l’École éclectique qui prépara Galien, produisit sa chute définitive. Plus tard, le galénisme domina seul ou à peu près. Mais, Celse, Alexandre de Tralles et Gœlius Aurelianus, restèrent dans la science comme les meilleurs nosographes de l’antiquité, et c’est à ce titre qu’ils furent repris avec tant de faveur lors de la renaissance des lettres en Occident.
III. Médecins pharmaceutes. — Nous désignons encore sous ce nom, comme nous l’avons fait plus haut, les médecins qui négligeaient les doctrines pathologiques, et s’attachaient surtout à la recherche ou à la composition de médicaments nouveaux. Nous les avons vu commencer à Alexandrie et à Pergame avec les disciples d’Hérophile, prendre de l’extension et se propager sous la secte empirique, jusqu’au moment de la conquête romaine. Suivons maintenant leur développement sous cette nouvelle domination. Ils s’y propagèrent rapidement pendant le siècle qui précède l’ère chrétienne en même temps que le goût de la botanique gagnait Rome, comme le goût de toutes les sciences grecques : ils s’y propagèrent surtout lorsqu’Attale fit don au peuple-roi de son jardin botanique, où il cultivait des poisons.
Ils répondaient non moins bien que les méthodistes au génie de ces peuples et au temps, La déroute du dogmatisme et l’aboutissant de l’empirisme amenaient forcément à chercher des remèdes, à ne plus s’inquiéter d’anatomie ou de physiologie, mais à trouver des médicaments. D’un autre côté, le déplorable état des mœurs sous les derniers Lagides, la débauche trônant avec Cléopâtre à Alexandrie, avec Sylla et Antoine à Rome, déhanche qui ne fit qu’aUer en augmentant sous les
Césars, entraînait la recherche des poisons, des drog’ues et des ong’uents, des philtres, des hains médicinaux et cosmétiques, des compositions diverses, où se confondaient l’art du médecin et celui du parfumeur avec le mauvais génie de l’empoisonneur. La galanterie, le traitement secret et le poison marchaient de pair. Enfin, le monde était atteint d’un malaise vague et indéfini; et partout se répandait dans le milieu du siècle qui précéda notre ère l’idée mal déterminée mais bien arrêtée du besoin d’un remède universel. Au milieu des guerres civiles et étrangères, souillés de meurtres et maculés de vins et de sang, avilis d’orgies et d’infamies, les peuples étaient agités d’un immense désir de paix, de bonheur et de santé. Partout on attendait, on espérait ce remède universel. Les uns, dont l’esprit considérait le mal moral, comprenaient qu’il s’agissait d’un remède moral ; mais les autres, enfouis dans le sensualisme et la matière ne comprenaient guère que la recherche d’une drogue souveraine, d’une composition précieuse pour les médecins, d’un secret magique pour les philosophes physiciens, pour tous d’une 'panacée. Et ce mot de panacée retentit à tous les coins du monde pendant ces siècles, celui qui précéda, et celui qui suivit l’avénement du christiansime.
L’histoire ne peut entrer dans les détails de tous ces médicaments, de toutes ces compositions, tour à tour essayées, prônées jusqu’à l’exaltation, puis détrônées par de nouvelles trouvailles : elle n’a guère qu’à citer les noms des médecins qui acquirent de la réputation dans ce genre de recherches. Du reste, tout en déplorant l’aveuglement de ce temps et les étranges erreurs de ces hommes, elle doit constater que tout ce travail ne fut pas perdu. La pharmacie avait été très-négligée dans l’antiquité, et si le mot d’Asclépiade, que la médecine
grecque fut une méditation sur la rnort^ est un mot abominable : c’était cependant, dans une sauvag*e énerg-ie, une expression de la trop fréquente impuissance de cette médecine. La thérapeutique était bien pauvre sous Hippocrate ; elle s’accrut à x41exandrie et à Pergame ; les recherches des médecins pharmaceutes l’enrichirent considérablement.
Musa^ qui était affranchi d’Auguste et son médecin, avait embrassé les principes des méthodiques, et avait retenu d’AscJépiade l’usage des bains froids et des affusions froides (ce qu’on appelle aujourd’hui l’hydrothérapie) qu’il employa pour guérir l’empereur. Il acquit une grande réputation. On lui attribue d’avoir introduit en médecine l’emploi de la chair de vipère contre les ulcères malins, l’usage de la laitue et de la chicorée. Il composait des antidotes pour différentes maladies, et l’on cite un mélange de jusquiame, de cig’uë et d’opium, héroïque contre les rhumes avec aphonie.
Crinas ou Critias^ médecin de Marseille, vint à Rome sous Néron, lorsque Thessalus attirait toute l’attention. Il entreprit de se faire une réputation en joignant l’astrologie et la médecine, et il y réussit tellement, qu’après avoir payé de son vivant les dépenses nécessaires pour les fortifications de plusieurs villes, il laissa encore en mourant six millions de sexterses à sa ville natale.
Charmis^ également de Marseille, vint à Rome à peu près dans le même temps, lorsque Gritias et Thessalus se partageaient la faveur publique. Il remit en honneur les bains froids, dans les plus grands hivers; et c’était merveille, dit Pline, de voir des vieillards consulaires se faire gloire d’être vus raides de froid au sortir de l’eau sous sa conduite. Charmis acquit aussi une immense fortune en rançonnant les malades. On rapporte qu’il
exig*eait de quelques-uns jusqu’à deux cents grandes
sexterses, environ vingt mille francs.
Vline et Dioscoride sont les auteurs les plus estimés de ce temps, sur la matière médicale.
Pline^ dit l’Ancien, était de Vérone ou de Corne, né l’an 23 de notre être. Il suivit d’abord la carrière militaire, entra plus tard dans le collège des Augures, et fut ensuite gouverneur en Espagne, puis chargé du commandement de la flotte de Misène. Très-actif et très-adonné à l’étude, surtout à celle des sciences naturelles, il dérobait à ses occupations principales et à ses veilles le temps de faire des compilations multipliées dont quelques-unes seulement nous sont parvenues et sont précieuses. On rapporte qu’il lisait constamment, même en voyage, et qu’il avait toujours auprès de lui un secrétaire auquel il dictait le résumé de ses lectures. Son Histoire des choses naturelles est un des beaux monuments scientifiques de ce temps, bien que contenant beaucoup de choses futiles et superstitieuses. On connaît sa mort tragique : il périt l’an 79, lors de la terrible éruption du Vésuve qui ensevelit Pompéi ; la cendre brûlante chassée par un vent violent l’asphyxia dans Stabia.
Dioscoride était médecin, natif d’Anazarbe. Les uns le font vivre sous Antoine et Cléopâtre, dont il aurait été le médecin, d’autres sous Néron. Il écrivit en grec un des plus anciens livres que l’on connaisse sur la Matière médicale. L’ouvrage est du reste assez mal écrit, manque de détails sur les maladies, ne précise pas bien les indications des remèdes, et renferme bien des choses sans utilité. Il mérite cependant d’être consulté.
Euphorbus, frère de Musa, était affranchi et médecin de Juba, petit-fils du roi de Numidie. Tous deux, le
prince et l’affranchi, s’occupaient de médecine et surtout de matière médicale. C’est Juba qui, le premier, décrivit et employa l’Euphorbe, à laquelle il donna le nom de son médecin. Comme Musa, Euphorbe employait les bains froids.
Philotas^ d’Amphissa, vécut au temps d’Aug'uste. Il est connu comme ayant traité les fébricitants en leur faisant boire de l’eau froide.
Philon^ de Tarse, est célèbre pour un antidote nommé philonicon, du nom de son auteur, comme celui composé par Mithridate, le célèbre roi de Pont, avait été nommé Mithridaticum) l’un et l’autre se partag'eaient la vog’ue.
Asclépios^ pharmacien, dans son livre le Marcellas, et Apollonius archistrator de Perg-ame, dans son recueil Euphorista, avaient inventé des compositions diverses contre la g’outte, les ulcères malins, la surdité, l’ang’ine, l’ozène, les affections de l’estomac, etc.
Criton était célèbre pour ses cosmétiques contre la lèpre. Il en était de même de Pamphile, surnommé Mignaiopole, qui acquit d’immenses richesses avec ses compositions contre une espèce de lèpre.
Andromaque, médecin de Néron, est célèbre pour un antidote universel, ou composition royale, comme cela se nommait : la thériaque, dans laquelle entrait des têtes de vipère, qui eut autant de vogue que lephilonicon et le mithridaticum. Sa composition a montré une grande vogue pendant longtemps ; elle la reprit sous le moyen âge pour la conserver presque jusqu’à notre temps; il ne l’a perdu que depuis qu’on a cessé malheureusement d’y faire entrer les têtes de vipère qui en étaient tout le mérite. De notre temps où l’on ne croit plus au serpent, on le dédaigne, et c’est un tort.
Scribonius largus, compilateur célèbre, dont il reste un
ouvrag*e de matière médicale {de Composiiione medicamentarum^ 1529, in-8°, et beaucoup d’autres éditions), et Xénocrate d’Aphrodisée^ ont été les plus extravag’ants dans les remèdes superstitieux, comme le marque le D'Leclerc. Xénocrate attribuait des vertus médicinales au sang* de chauve-souris, au cerumen des oreilles, au sangmenstruel et à d’autres choses semblables. On allait chercher des remèdes dans tous les règ*nes de la nature, et en cela on avait raison, mais on employait les substances les plus repoussantes, et les plus extravag-antes étaient les plus recherchées. La mag*ie, dont nous parlerons dans le chapitre suivant, commençait à se développer et à s’unir à la pharmaceutique, à envahir la médecine. Scribonius largus indiquait un remède assuré contre la morsure des serpents : c’était une plante nommée alléluia^ qu’on devait cueillir de la main g-auche avant le lever du soleil. Il avait plusieurs compositions contre les soupirs. Xénocrate vantait encore des cervelles, du foie, de la chair ou du sang* d’homme, de l’urine et de la fiente humaines, des ong*ies râpés, et d’autres matières plus sales encore, si c’est possible. Il indiquait des remèdes pour donner de Vamour^ d’autres pour faire hdir^ pour envoyer à quelqu’un des songes qu’on souhaite, pour faire souffrir une personne ou pour la faire mourir., pour faire avorter et pour empêcher de concevoir., etc.; l’extravag*ance et l’infamie n’avaient plus de limites. On peut difficilement se faire une idée de la connaissance des poisons à cette époque où l’empoisonnement était aussi fréquent que 1 assassinat ; que devait-il se passer dans les basses officines de la débauche où toutes les classes se donnaient rendez-vous?
Détournons les yeux pour reprendre la médecine sous un jour plus noble.
IV. Eclectiques-pneumatistes. On désigne sous ce nom un petit nombre de médecins qui commencèrent une sorte de restauration de la médecine grecque, admettant, outre les quatre anciens éléments, un quatrième Y esprit^ sur lequel Zénon avait insisté. Ils répondaient aux tendances philosophiques de l’école du portique, dont Virgile avait formulé le génie dans ces vers :
Principio cœlum, ac terra, camposque liquentes,
Lucentemque globum lunæ, titaniaque astra,
Spiritus intus alit : totamque infusa per artus Mens agitat molem ; et magno se corpore miscet.
Il semble que l’ancien dogmatisme ait profité de ces tendances pour reparaître sous une nouvelle forme, moins antique, et plus facile à s’insinuer dans le génie romain. Quelques médecins mettaient en avant le spiritualisme vague de Zénon et pratiquaient l’éc/ec^/^me, dont Potamon avait fait une école philosophique cinquante ans avant notre ère. Sous ces dehors, ils relevaient presque tous les principes hippocratiques et profitaient des dernières méthodes de traitement qui avaient le plus de succès. Aussi, comme on l’a remarqué, bien que tous ces médecins aient empruilté quelque chose au méthodisme et à la pharmaceutique de leur temps, ils n’étaient dans le fond que des dogmatistes, ils préparaient le galénisme.
Athénée^ qui passe pour le fondateur de cette école, était d’Attalie ou de Tarse, en Gilicie. Il vécut au temps de Pline, sous les empereurs Néron et Vespasieii. 11 avait beaucoup écrit ; tous ses ouvrages sont perdus. On sait seulement qu’il combattait les principes d’Asclépiade, mais sans grand succès ; qu’il avait étudié sous les péripatéticiens et avait adopté tous leurs dogmes, spécialement la doctrine de la préexistence des germes ; qu’il suivait l’anatomie d’Aristote; qu’il détermina les dififé-
rentes espèces de pouls en dialecticien habile, et considérait le pouls fort comme un sig’ne de puissance vitale; qu’il cultivala diététique avec soin et indiqua les moyens de filtrer l’eau. Il eut plusieurs disciples ou sectateurs : Agathinus^ Théodore^ Magnus^ Hérodote^ Archigène^ etc.
Agathinus suivit le pneumatisme de son maître, mais insista sur Y éclectisme^ et désigna lui-même son école sous le nom Aépisynthétique. Il avaient écrit sur l’Ellébore, dont on commençait à faire g*rand usag'e, et des doctrines sur le pouls que Galien blâmait.
Archigène, d’Apamée, en Syrie, fut disciple d’Ag-athinus, et professa son art sous Domitien, Nerva et Trajan. 11 était né en 54, et mourut en 117, au rapport de Suidas. Il avait beaucoup écrit sur la physique et sur la médecine; Galien cite de lui dix livres sur les fièvres, et douze lettres savantes. Nous ne possédons que quelques frag*ments qui se trouvent dans Aétius, lequel en faisait le plus g*rand cas, et avait commenté de lui un remarquable ouvrag'e sur le pouls. On sait qu’il voyait le plus haut degré de la maladie, et le moment le plus dangereux, immédiatement après le début. Il changea la série des jours critiques admise par Hippocrate, remplaçant le 20® par le 21®. Il distinguait toutes les variétés de la douleur, dont il tirait des signes pour diagnostiquer le siège de la maladie; ce qui montre qu’il s’était appliqué a la séméiotique, chose rare en ce temps. Les sympathies lui servaient à expliquer les relations des divers phénomènes morbides, étude bien remarquable pour l’époque ; et il disait que les affections symptomatiques sont l’omi^re de l’affection principale. Il étudia avec beaucoup de soin les plaies de tête et les signes de l’épanchement intra-crânien, ainsi que plusieurs autres maladies. On nesauraittrop regretter la perte de ses ouvrages.
Arétée de Cappadoce, vécut dans le temps de Galien,
qu’il ne cite pas et qui ne l’a pas cité. Cîoinme il parle de la thériaque, il est par conséquent postérieur à Andromaque. D’un autre côté, s’il eût assez vécu avant Galien pour que celui-ci eût pu connaître ses ouvrages, il eût été cité; et s’il avait assez vécu après Galien, il en aurait parlé. On suppose donc qu’ils sont du même temps, et quelques-uns pensent qu’il a demeuré à Rome, dont il cite les boissons et les aliments journaliers. Nous avons de lui un traité des maladies aiguës et chroniques, bien des fois réimprimé, écrit en grec et traduit en latin {de Acutorum et diuturnorum morborumcausü etsignis, lib. IV^ de eorumque curatiom lib. /T, Venitiis 1Sd 2, in-4°). C’est un des chefs-d’œuvre de l’antiquité qui a fait placer son auteur immédiatement après Hippocrate. Les descriptions de maladie sont faites avec une élégante concision et une précision médicale d’un sens parfait; ce qui les fait considérer comme le modèle de la nosographie. Chaque espèce morbide est nettement isolée et définie ; son siège est indiqué avec précision, l’auteur ayant soin de commencer par l’anatomie de l’organe malade. Cet ouvrage a eu le sort glorieux de charmer toutes les générations de médecins jusqu’à nous. Cela suffit bien certainement à la louange d’Arétée qu’on regarde comme le premier auteur des vésicatoires par les cantharides. Cette mouche n’avait été employée jusque-là qu’intérieurement, et même Hippocrate avait mis en garde contre son usage.
Philippe de Césarée, disciple d’Archigène, écrivit sur les médicaments et sur le marasme.
Hérodote, élève d’Agathinus, pratiqua la médecine à Rome sous Trajan ; on le cite comme un observateur judicieux.
Magnus d’Ephèse fut arehiâtre à Rome au temps de Galien.
Posidonius^ médecin du temps de Valens, est mis par Aétius au nombre des éclectiques.
V. Anatomistes et Chirurgiens. — Les chirurgiens avaient fait, selon leur naturel, bande à part dans Alexandrie, et cependant un certain nombre de médecins pratiquaient la pharmaceutique et la chirurgie. A Rome, où l’on gardait rancune aux opérations en souvenir d’Archagatus, et où la sensualité s’arrangeait peu des moyens violents de l’art grec, la chirurgie fut d’abord confondue avec la médecine, comme on peut le voir dans l’ouvrage de Celse. Cependant quelques médecins trouvèrent là une occasion de spécialité, et s’adonnèrent à la pratique chirurgicale; quelques-uns, mais en petit nombre, acquirent de la réputation. Il faut remarquer du reste que la dissection des cadavres humains étant interdite, le défaut de connaissances anatomiques exactes nuisait singulièrement au progrès chirurgical.
Megès^ de Sidon, disciple de Themison, observa le gonflement scrofuleux des seins, apprit à réduire la luxation du genou en avant, et pratiqua la taille avec un instrument de son invention.
Lycus^ de Naples, laissa, dit Galien, de nombreux écrits sur l’anatomie, aujourd’hui perdus. Il est probable qu’ils n’étaient fondés que sur la dissection des animaux, la seule autorisée.
Ru fus ^ d’Ephèse, est le plus célèbre anatomiste et chirurgien de ce temps, et encore mêlait-il la pharmaceutique à la chirurgie. Il vivait sous Trajan. Galien nous apprend qu’il avait écrit en vers hexamètres sur la matière médicale. 11 nous reste de lui un livre sur les noms anatomiques, appellationes corporis humani^ et un livre sur les maladies des reins et de la vessie^ avec un
fragment sur les purgatifs. Il faisait provenir les nerfs du cerveau et les divisait en deux classes, ceux de la sensibilité et ceux du mouvement; c’était une idée plus nette de ce qu’on avait commencé à voir à Alexandrie. Le premier, il décrivit, quoiqu’imparfaitement, la réunion des deux nerfs optiques à la hauteur de Finfundibulum. Il indiqua les conduits des trompes utérines, connut la capsule du cristallin, et enseigna qu’on ne doit pas juger du foie de l’homme par celui des animaux.
Marinus est appelé par Galien le restaurateur de ï anatomie. Il consacra sa vie entière à l’étude de l’anatomie et de la physiologie, et laissa un grand nombre d’écrits dans lesquels il paraît que Galien puisa amplement.
Héliodore fut un chirurgien célèbre sous Trajan. Il laissa des observations remarquables sur les plaies de tête, sur la dénudation des os, sur la nécrose, et des règles pour les amputations.
Nous pouvons encore citer Antyllus.^ bien que très-postérieur à l’époque où nous sommes, et appartenant au IV® siècle. Il en est parlé par Oribase, Aétius, Paul d’Egine, Hobbée, Avicennes, Rhazès, ce qui fait supposer qu’il avait acquis une très-grande réputation. Sprengel a recueilli dans son histoire tout ce que les auteurs en ont rapporté sur ses principes méthodistes, sur la gymnastique dont il s’était beaucoup occupé, sur la préparation des onguents, sur la saignée et les ventouses. Il aurait pratiqué l’opération de la cataracte par extraction, la bronchotomie dans le cas d’angine suffocante, l’opération de l’hydrocèle par incision. Gela montre qu’il cultiva sérieusement son art, et les chirurgiens le comptent avec raison au nombre de leurs ancêtres illustres.
VI. De l’exercice de la médecine sous les Romains. — Avant de nous occuper de Galien qui clôt pour ainsi dire l’ère antique, nous devons enreg’istrer quelques détails, bien incomplets, mais encore intéressants, que l’histoire a recueillis sur l’exercice de la médecine pendant l’époque romaine.
La médecine était librement cultivée à Rome, mais quelques médecins étaient spécialement attachés au g*ouvernement et soldés par lui; ils portaient le nom ^Archiatres. De grands privilèges leur étaient accordés : ils étaient exempts d’emplois pénibles ou désagréables; on ne pouvait leur imposer la charge de tuteur ou curateur; ils n’étaient pas astreints à loger les troupes; n’étaient soumis à aucun impôt, même en temps de guerre; on ne pouvait les enrôler, non plus que leurs enfants; et leur famille jouissait des mêmes immunités. Ils étaient payés par les décurions, sans qu’on pût faire la moindre retenue sur leur traitement.
Il y avait deux sortes à! Archiatres : 1° YArchiatre palatin était attaché au palais et à l’empereur, comme fut Andromaque qui porta le premier ce titre sous Néron. Plus tard on nomma plusieurs archiatres palatins, mais il y en avait toujours un attaché spécialement à l’empereur, occupant le premier rang et qui était le maître des médecins. Plus tard, ces archiatres furent décorés de titres honorifiques, comme Præsul spectabilis. Au V® siècle, chacun d’eux obtint le titre de Vicarius et Diur. ce qui les mettait au rang des princes de l’empire. Les Archiatres populaires étaient établis dans les villes comme à Rome, chargés de former des élèves et de soigner les pauvres. Leur nombre était déterminé dans toutes les villes principales de l’empire : dix pour les grandes villes, sept pour celles de second ordre, et cinq dans les plus petites.
érCDE SUR NOS TRiCmONS.
On accordait quelquefois le droit ^ extraordinaria cog~ nitio^ aux aides que les Archiatres s’adjoig*naient, aux saj^es-femmes, aux chirurgiens, aux dentistes. D’où il suit que les Archiatres seuls avaient un titre officiel, mais que les médecins libres pouvaient se rattacher à eux.
Il y avait aussi des médecins militaires attachés aux légions, qui prohablement avaient des droits comme les Archiatres populaires.
Dans la suite, des ecclésiastiques se dévouèrent à soigner les malades et se mirent sous les ordres des médecins; on les désignait sous le nom de Parabolins.
Les médecins libres exerçaient sans aucune entrave connue; et rien n’indique même qu’ils eussent besoin d’un titre ou certificat quelconque. Ils pouvaient également fonder une école, professer sans aucune restriction .
§ 4. Galien.
Avec un génie assurément moins élevé et moins profond qu’Hippocrate, Galien remplit un rôle analogue et a mérité une place distincte dans l’histoire de la médecine. 11 résuma tous les travaux antérieurs, replaça sur sa base dogmatique la médecine égarée dans les sectes dont nous venons d’esquisser l’histoire, et coordonna un corps scientifique destiné à traverser bien des siècles. C’est une des plus grandes figures de notre histoire, le dernier grand médecin romain en Occident, le dernier de l’antiquité. S’il n’a pas toujours compris exactement le dogme qu’il voulait relever, comme nous allons le voir, il eut au moins le' mérite de le signaler et d’y rappeler les esprits.
Galien naquit à Pergame, dans l’Asie mineure, l’an 131 de notre ère. Son père, nommé ISicon, qui était ar-
FaÉDADLT. 10
ehitecte, lui fît donner une brillante éducation. D’abord il étudia la philosophie, premier élément de succès pour tout esprit qui veut s’élever et se distinguer. 11 passa successivement de celle d’Aristote à celle de Platon, puis à celles de Zénon et d’Epicure, habituant de bonne heure son esprit, car il était très-jeune, à chercher les principes, à ne pas s’attacher à des écoles exclusives, à se plier à tous les dogmes pour les mieux comprendre, à ne préférer que la vérité dans un choix instruit et sensé. Son père, à la suite d’un songe où il entrevit sans doute la gloire future de son fils, l’engagea dans la médecine. 11 commença par l’anatomie et la physiologie, bases fondamentales de la science, et les étudia avec ardeur. Les différentes sectes en vogue l’attirèrent, et il voulut les connaître toutes. C’est alors que, n’ayant encore que 21 ans, il perdit son père. Déjà instruit, esprit orné et brillant, il sentit le besoin de connaître les écoles de plus près, et il se mit à voyager pendant plusieurs années, visitant successivement les divers pays de langue grecque : Smyrne, la Palestine, Corinthe, Alexandrie. A l’âge de 28 ans, il revint dans son pays, et débuta obscurément dans la pratique médicale, occupé par les prêtres d’Esciilape à soigner les athlètes. Il y demeura près de six ans, dans l’obscurité. Une révolution, une émeute dans Pergame lui fit prendre la fuite, et lui donna l’idée d’aller à Rome où il arriva à l’âge de 34 ans. Là, ses relations avec Eudême, philosophe péripatéticien très-influent, le répandirent rapidement; et par sa grande érudition, son éloquence, sarare sagacité dans le pronostic, et quelques cures heureuses qu’il exploitait du reste très-bien, il acquit en quelques.mois une grande réputation. C’est alors qu’il prit définitivement sa ligne de conduite, se donna ouvertement pour un partisan de l’éclectisme, quoiqu’il fût dans le fond
pour le dog'matisme d’Hippocrate, et se permit les critiques les plus acerbes, les plus violentes des diverses sectes qui subsistaient encore, traitant avec le plus g-rand mépris et la plus révoltante insolence, ceux de ses confrères attachés au méthodisme ou à l’empirisme ou aux idées d’Asclépiade. Soutenu par Eudême dont l’influence était considérable, et par l’intermédiaire duquel il connut le préteur Sergius Paulus, le consul Barbarus, oncle de l’empereur Lucius, Severus Septime qui fut depuis empereur, et un autre consul Boëthius, il sembla lui aussi vouloir faire rég’ner le péripatétisme en médecine, comprenant très-justement l’alliance nécessaire d’Aristote et d’Hippocrate. Mais il se conduisit avec tant d’imprudence et en si mauvais confrère, se vantant outre mesure et méprisant tout autre, que les médecins le prirent en haine. Sur ces entrefaites, la peste se déclara dans Rome ; et comme la lâcheté se joig'nait chez lui à l’insolence, ainsi qu’il en arrive d’ordinaire, il s’enfuit dans son pays après être resté trois ou quatre ans dans Rome. Il avait alors 37 ans. Les empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus, ayant entendu parler de lui, ne le laissèrent pas long'temps en Asie, et l’appelèrent près d’eux, à Aquilée, où ils étaient et d’où ils partirent bientôt; la peste s’y étant déclarée, Galien revint donc à Rome avec Marc-Aurèle, et il y demeura, ne voulant pas suivre l’empereur qui lui demandait de raccompagner en Allemagne. Il fut ensuite le médecin de l’empereur Commode, et on peut croire par un passage de ses ouvrages qu’il était encore à Rome sous Pertinax et Septime-Sévère. On ne sait pas cependant combien de temps dura son second séjour dans Rome, ni même s’il y passa la fin de sa vie : l’opinion commune est qu’il mourut dans son pays où il était retourné. Suidas prétend qu’il atteignit Lâge de
148 HISTOIRE DE LA MEDECDîE..
70 ans. En réalité,tout est conjecture sur la fin de sa vie.
Nous n’avons pas à faire l’élog’e de cet homme célèbre ; Thistoire plus impartiale doit dire de lui qu il fut g'rand par l’intellig'ence, qu’il fut petit par le caractère. On ne trouve pas dans sa vie un trait honorable à citer ; triste remarque à faire. Les ouvragées qu il a laissés en très-g*rand nombre, et desquels nous devons extraire sa doctrine, le montrent un esprit versatile, sujet aux contradictions, et s’inquiétant peu de les sauver, diseur abondant et même ennuyeux, logicien subtil et embrouillé, savant plein d’érudition, médecin très-sagace, homme de vanterie et de jactance insupportables; et au demeurant, intelligence de premier ordre.
L’œuvre qu’il avait entreprise était la restauration d’Hippocrate, au moyen de l’éclectisme, c’est-à-dire l’œuvre la plus juste, la plus légitime, et la mieux en rapport avec les besoins du temps et avec la vérité. Hippocrate lui-même eût applaudi aux visées de Galien, car le développement des principes traditionnels par le choix des vérités successivement découvertes, était la méthode même du grand médecin de Gos. Mais l’intention ne suffit pas; et l’on a pu, l’on a dû même reprocher à Galien de n’avoir pas toujours compris son modèle. Il voulut suivre la méthode dogmatique, mais il y mit trop d’éclectisme, et ne sut pas saisir les premiers principes; il allia la philosophie à la médecine, mais en la compromettant plutôt qu’en en tirant tout ce qu’elle pouvait lui donner. Il tint aux principes traditionnels mais sans un jugement assez sûr, fut bon observateur pour son temps, et employa beaucoup le raisonnement, mais une raison qui s’ég’arait le plus souvent dans ses propres subtilités, et qui ne savait pas toujours dure.
con-
I. Définition et divisions de la médecine. — Le premier, il embrassa les diverses parties que renferme la médecine, sans arriver à formuler nettement ses idées; ce sont les Institutaires du xvi® siècle qui ont dégag-é sa pensée restée nuageuse.
Voulant définir la médecine, il dit : « Medicina est « scientia salubrium et insalubrium et neutrorum, » la médecine est la science des choses salubres, insalubres et neutres {Ars medica, cap. i). Ailleurs il s’exprime plus longuement ; « Hippocrates in libello de Arte^ (tmedicinam ita définit, acprimum medicinam existima- ((^^t esse quæ ægrotantium morbos plane tollit, morbo- «rumque vehementias coërcit, neque a morbo victis (( manus curatrices admovet, quem hæc omnia resti- « tuere, medicinam artem non posse cuique notura sit. «Aliter. Medicina ars est, quæ in hominum corporibus « versatur acsanitatem tuetur. Alio modo. Medicina ars «est, additio et detractatio; additio quidem eorum quæ «deficiunt; detractatio vero eorum quæ exuperant. A lia « ex Herophile. Medicina ars salubrium et insalubrium «et neutrorum. Vel sic. Medicina ars est sanitatis con- «servatrix. At plures hoc modo definierunt : medicina «ars est quæ sanis victus rationem, et ægrotanlibus « medelas prescribit. » « Hippocrate, dans son livre De CArt^ définit ainsi la médecine : en premier lieu qu’elle enlève les maladies, quelle contient les mouvements morbides violents, ne s’éloigne pas de ceux qui en ont besoin, est chargée de tout restaurer, et ne peut être connue de tous. Autrement, la médecine connaît le corps humain et en protège la santé. D’une autre manière : la médecine est un art qui ajoute ou retranche, qui ajoute à ceux qui manquent, qui enlève à ceux qui ont de trop. Autrement, d'après Hérophile, la médecine est l’art des choses salubres, insalubres et neutres. Ou
150 mSTOIRE DE LA MEDECINE.
bien : la médecine est l’art qui conserve la santé. Ou bien encore selon d’autres : la médecine est l’art qui ordonne le rég*ime de ceux qui se portent bien, et qui prescrit des remèdes aux malades, b [Diffinitiones medicæ.) On voit bien quelle peut être sa conclusion, et ce qu’elle peut être, mais il ne la donne pas.
Voici maintenant comment il divise la médecine, le passage est curieux, car c’est le premier exemple de coordination que l’on connaisse.
a Summæ partes medicinæ sunt duæ, speculatio et « actio. Præcedit autem actionem seu praxis, specu- « latio. Speculari namque prius aliquid oportet, atque « ita deinde agere ; namque præceptio rationi constans,
« coercendorum operum principium est. — Partes me- « dicinæ sunt quinque , physiologia , pathognomica ,
« diætetica , materialis et therapeutica. Physiologia « equidem est, quæ in speculatione versatur regentis « nos, ac moderantis naturæ. Pathognomica vero, quæ « in rei quæ præternaturam est dignotione versatur.
« Diætetica autem, quæ tum sanarum, tum ægrotan- « tium victus incumbit. Materialis quæ materiam cor- ({ pori nostro medentem continet. Therapeutica deni- « que, quæ circa sanationem operam navat.» «Les deux principales parties de la médecine sont la théorie et l’action. La théorie précède l’action. En effet, il faut d’abord penser quelque chose avant d’agir ; car ce que la raison indique est le principe certain de ce qu’on doit faire. Les parties de la médecine sont au nombre de cinq : physiologie, pathognomie, diététique, la matérielle et la thérapeutique. La physiologie s’occupe de notre direction et de la modération de notre nature. La pathognomie s’occupe de ce qui est contre nature. La diététique ^ dirige le régime de ceux qui sont sains et des malades. La matérielle contient la matière de ce qui doit guérir.
La thérapeutique enfin dirige Topération curatrice. » {Diffinit, med., 10 et 11.)
Ailleurs il dit autrement : a Partes medicinæ sunt phya siologia, ætiologia, pathologie, diæta sanorum, sea meiotia, therapeutica. Physiologie pars equidem illius a est, in qua de hominis nature disserimus ; dividitur a autem in tractationem elementorum, quibus homo a componitur, tum in eam quæ de generatione et for- « matione fœtus, tertio in interiorum et exteriorum cor- 0 poris partium speculationum, cum cadavera dissecaa mus, ossiumque ratio nés perscrutamur. Ætiologia « quæ et pathologie in qua quæ præternaturam sunt a inquirimus, et morborum causas investigamus, et « symptomatum concursus, affectuum status diligenter « indagamus. Diæta sanorum dividitur in eam quæ saa nitatem tuetur, et in eam quæ arcet provocandos, ac a in eam quæ a morbis surgentes refîcit. Semeiotice in a très partes dividitur, in præteritorum cc gnitionem, in « præsentium inspectionem, et futurorum provideno tiam. Similiter et ipsa therapeutica in très partes dits viditur, in diætam , chirurgiam et pharmaciam. » « Les parties de la médecine sont la physiologie, l’étiologie, la pathologie, la diététique des bien portants, la séméiotique, la thérapeutique. La physiologie est cette partie où nous traitons de la nature de l’homme : elle se divise en traité des éléments du corps humain, traité de la génération et de la formation de l’enfant, et troisièmement le traité des parties internes ou externes du corps, connues par la théorie et par la dissection, et ce qui regarde les os. Dans l’étiologie et la pathologie qui traitent toutes deux des choses contre nature, nous recherchons les causes des maladies, le concours des symptômes et l’état des affections. La diététique des bien portants est divisée en celle qui protège la santé,
152 HISTOIRE DE LA MéDECHIB.
celle qui préserve des causes mauvaises, et celle qui soutient ceux qui relèvent de maladie. La séméiotique est partag*ée en trois ; la connaissance des choses passées, l’examen de ce qui se passe sous les yeux, et la prévision de ce qui arrivera. La thérapeutique est ég-alement partag-ée en trois parties : la diététique, la chirurg’ie et la pharmacie. »
Les noms de physiolog*ie et patholog'ie apparaissent ici pour la première fois dans la science. Le mot de séméiotique ég*alement a remplacé le Trpoyvwcr^ ; mais des auteurs prétendent que ce mot fut introduit par H. Etienne in Progn. Hipp. Comment.^ dans les Scholia in Hipp. et Gai.., édit. deDietz, tome II, p. 51. li’étiolog-ie et la prog’nose sont ici séparées de la patholog'ie qui doit naturellement les renfermer. La diœta sanorum qui, plus tard recevra le nom à!hygiène, est considérée comme branche distincte.
Cette coordination n’est pas encore bien nette: nous verrons comment elle fut reprise et précisée au xvi* siècle; mais elle est cependant quelque chose, et l’on peut s’étonner à bon droit que Galien n’ait pas tenté de l’exécuter en écrivant autant de livres distincts qu’il indiquait de branches principales en médecine.
Pour mieux voir la suite de ses idées, nous les rang-erons sous ces trois chefs : physiolog*ie, patholog'ie, thérapeutique. Cela résume en somme son enseig'nement, car il fait bien entendre que l’étiolog'ie et la patholog'ie traitent toutes deux des maladies, l’une des causes, l’autre des manifestations.
IL Physiologie. — Il n’a pas écrit de traité de physiolog-ie ; il n’a pas même fait un de natura hominis, comme Hippocrate, mais il indique que ce nom de physiolog'ie comprenait la science de la nature de ïhomme à T état de
santé. Le nom et la définition resteront, embrassant ce qui reg-arde l’anatomie, les principes, l’âme, les facultés, les tempéraments, les fonctions des organes ou des parties, la génération, et le traité séparément de tous ces points principaux.
Pour lui comme pour Hippocrate, il y a quatre éléments : le /rw, l’eaw, Xair et la terre ; et il y a quatre qualités premières, le chaud., le froid., le sec et Xhumide. La théorie moléculaire est un roman, et devrait être rejetée quand elle n’aurait que cette première objection qui la renverse : la matière est inerte, et les molécules ne suffisent pas à expliquer le mouvement. 11 accepte donc, outre les quatre éléments et les quatre qualités premières, un principe d’activité; il se range du côté d’Hippocrate, de Platon, d’Aristote et de Zénon. Mais qu’entend-il lui-même par là? C’est ce qu’il est difficile de dire. Tantôt il soutient la chaleur innée d’Hippocrate ; d’autres fois, il combat pour l’âme comme Platon; mais il ne dit pas si pour lui ce n’est qu’un principe, et quand il parle de l’âme, il rapporte les opinions sans conclure.
« Anima, » dit-il, « est substantia incorporea, quæ perse, a ex Platone movetur, ex stoïcis vero, corpus tenuium « partium, quod ex ipso pro seminis ratione movetur. a At secundum Aristotelem, perfecti corporis naturalis, a organici, facultatem vitam habentis. Aliter : anima est « spiritus in toto corpore sensitus,per quem vivimus, ratio- « cinamur, ac reliquis subministrantis corporis sensibus a fungitur. » C’est de l’âme que découlent trois genres de facultés ou puissances, naturelles., vitales et animales; c’est la division de Platon qu’il adopte de préférence à celle d’Aristote.
Le corps est composé de trois choses : les parties., les humeurs et les espriU ou forces Les parties ÿ,oui organiques ou similaires., comme Aristote l’a enseig’né : les unes sont
154 mSTOIRB DE LA MEDECINE.
des org-anes, les autres sont des tissus. Les humeurs sont le sang, la hïle^ la pituite et Yatrabile. Les esprits accomplissent le mouvement ; les esprits naturels sont une matière subtile qui s’élève du sang*, dans le foie où se fait le sang*, et qui se portent dans le cœur ; là Y esprit naturel mêlé à Tair que nous respirons pour former Y esprit vital; et l’esprit vital, arrivé dans le cerveau, est chang*é en esprit animal. C’est la faculté naturelle siég*eant dans le foie qui fait l’esprit naturel ; la faculté vitale siég*eant dans le cœur fait l’esprit vital; la faculté animale siég*eant dans le cerveau fait l’esprit animal. Outre ces facultés principales, il en admettait de particulières pour chaque org*ane.
Mais, pour mieux comprendre sa physiolog*ie, il importe de passer en revue, dans un résumé rapide, la manière dont il envisag*eait le jeu des principales fonctions, cela nous permettra d’entrevoir à peu près ce qu’il savait d’anatomie. Daniel Leclerc a fait ce résumé avec une parfaite entente de son auteur, en avertissant qu’il faut cependant lire Galien lui-même, ce qui veut dire qu’il n’a parlé que des choses principales. Nous serons cependant plus brefs encore. On doit se souvenir, pour jug*er impartialement, qu’il paraît très-probable que Galien n’a disséqué que des animaux, et surtout des singes, dont il conseille lui-même l’anatomie ; s’il a disséqué des cadavres humains, ce n’a été qu’en trèspetit nombre. 11 faut d’ailleurs être prévenu que tout son savoir n’était pas absolument de lui, qu’il héritait des travaux de l’école d’Alexandrie et de Marinus.
Galien, admettant trois facultés principales, naturelles, vitales et animales, leur donnait une sorte de cantonnement dans les trois principales cavités du corps, le ventre, la poitrine et la tête.
Le ventre contient les organes où se déploie la fa-
culté naturelle. Le foie est le siég*e principal de cette faculté : c’est un org-ane glandulaire où se fait le sang et les esprits naturels dont il est pour ainsi dire imprégné. Le sang s’échappe de là pour descendre par la veine cave inférieure et pour monter par la veine cave supérieure ou ascendante. C’est par les veines que le sang et les esprits animaux se distribuent à tout le corps. Le foie sert aussi à faire la bile jaune qui se rend dans un réservoir, d’où elle coule dans l’intestin pour y exciter les mouvements, et mettre en jeu sa faculté expultrice destinée à chasser les matières qui ne servent pas à la digestion. Du foie part aussi la veine porte qui s’irradie à l’estomac, aux intestins par les veines mésaraïques et à la rate. L’estomac, composé de trois tuniques, dont la moyenne est musculeuse, formée de fibres longitudinales et de fibres obliques: l’estomac est destiné à cuire les aliments. Dans les intestins, la coction continue et la partie nutritive se sépare, sous forme de chyle^ des matières qui doivent être expulsées. Les intestins ou hoyaux^ comprenant le duodénum, le jéjunum, l’iléon, le cæcum, le côlon et le rectum terminés par un sphincter, sont maintenus en place par le péritoine qui les attache à l’épine. Les veines mésaraïques pompent le chyle et le portent au foie, pour faire le sang. Galien nie les vaisseaux chylifères découverts par Erasistrate, et il n’explique guère comment les veines mésaraïques amènent le sang du foie à l’estomac, aux intestins, et portent le chyle de l’estomac et des intestins au foie. Sous l’estomac se trouve le pancréas, organe charnu qui lui sert d’oreiller. La rate reçoit du sang par la veine porte, en extrait la partie la plus épaisse, dont il compose la hile noire ou atrabile qu’il envoie à l’estomac par un vaisseau courte où elle sert à cuire l’aliment et à détacher le chyle de la partie non alimentaire. De la veine cave par-
tent deux veines courtes qui vont aux reins, où la partie aqueuse du sang* est extraite et rejetée par les uretères dans la vessie, et de là par l’uretère. De la veine cave partent aussi les veines spermatiques, mais directement à droite, indirectement à g-auche où elles viennent de la veine rénale ; et cela, parce que les mâles devaient être produits à droite, les femelles à g'auche. Ces vaisseaux se rendent aux testicules pour y faire le sperme ; la fonction commence dans les vaisseaux et s’achève dans la g*lande. Le sperme se rend par les canaux spermatiques à \n.parastnte vésiculeiise pour de là être éjaculé par la verg*e ; il se mêle au col de la vessie à un liquide qui vient de la parasiate glandulaire (prostate) qui en aug*mente la quantité. Chez la femme, les testicules (ovaires) reçoivent des veines comme les testicules, émettent leur sperme par des conduits qui le portent aux deux cornes de la matrice. Le vag*in de la femme reçoit la verg'e de l’homme ; l’utérus reçoit le sperme de l’homme qui vient se mêler à celui de la femme pour former l’embryon.
La poitrine^ séparée du ventre par le diaphrag-me, contient les org*anes de la faculté vitale. La cag*e osseuse est formée par les côtes, le sternum, l’épine dorsale. Nous n’insistons pas sur les muscles. Les mamelles occupent le devant de la poitrine et sont en communication avec la matrice par deux veines ; de sorte que. lorsque le sang* monte aux mamelles, il est détourné de l’utérus; et c est la raison pour laquelle les femmes n’ont pas leurs règ*les pendant qu’elles nourrissent. Les org*anes intérieurs de la poitrine sont le cœur et les poumons et le tymus chez les enfants. Le sang* arrive au cœur par la veine cave dans l’oreille droite, passe dans le ventricule droit, et de là dans les poumons par la veine arté~ rieuse. Dans les poumons où Tair arrive, la partie la
plus subtile du sang* se dég’ag'e, se mêle à l’air et revient au cœur par Vartère veineuse; et là, l'esprit naturel se change en esprit vital pour être chassé par ïaorte dans toutes les artères. Ce point physiologique est du reste très-obscur ; Galien explique mal ce que devient le sang, et tantôt il dit qu’il en revient au cœur, tantôt il ne parle que de sa partie la plus subtile. Les orifices du cœur sont garnis de petites membranes triglochines ^ parce qu’il y a trois languettes , sigmoïdes^ parce qu’elles ressemblent au sigma grec. Les poumons reçoivent l’air en aspirant par Xâpre artère^ qui se divise en deux branches ; ils envoient au cœur la partie la plus légère, et rendent par expiration la partie la plus grossière mêlée à des vapeurs du sang. C’est la partie expirée qui, passant par le larynx, sert avec les muscles de cet organe et les nerfs récurrents à faire la voix ; Galien s’attribue la découverte de ces nerfs récurrents, bien qu’ils eussent été indiqués par Rufus d’Ephèse. Le cœur se meut par une activité qui lui est propre et qui ne dépend pas des nerfs. Les nerfs qu’il reçoit ne sont que pour le sentiment, comme dans le foie, la rate, etc.
La tête contient les organes de la faculté animale^ principalement le cerveau qui en est le siège principal, et qui est entouré par la membrane dure. Le sang y arrive par les deux jugulaires, branches de la veine cave ascendante, passe dans les veines de la membrane dureei en particulier dans le pressoir découvert par Hérophile, et se disperse dans le tissu choroïde pour s’irradier dans tout le cerveau. Les esprits animaux arrivent du cœur par les artères qui traversent les apophyses transverses des vertèbres cervicales, et surtout par les carotides. Les carotides s’élèvent au sommet du cerveau dans un réseau merveilleuxpcmv àjà là pénétrer dansles ventricules par le plexuschoroïdien. Au-dessus de ces ventricules sontlat>oû/ê
158 mSTOIRE DE LA MEDECDsE.
et le corps calleux. Entre les deux ventricules est une cloison tendre et transparente formée de substance calleuse à leur partie antérieure; ils communiquent par l’os ethmo'ide ou crihreux^ c’est-à-dire criblé de trous, avec les fosses nasales; c’est par là que le cerveau aspireei expire l’air, qu’il lui apporte les odeurs, et par là qu’il se déchargée de rbumeor pituiteuse qu’il forme sans cesse plus ou moins. Entre les deux ventricules et au-dessous d’eux est une fente qui forme le troisième ventricule, audessus et en arrière duquel se trouve le conarium, auquel s’attache la toile choroïdienne, et situé entre les naies et les testes. Au fond du troisième ventricule est Y entonnoir, qui le fait communiquer avec un org-ane mou, la glande pituitaire, située dans un enfoncement du milieu du sphénoïde, et entourée d’un réseau admirable. Le troisième ventricule communique avec le quatrième, et par lui à toute la moelle. Au-dessus et derrière le cerveau est le cervelet. Vesprit vital, qui arrive par les artères, se mêle au sang* qui arrive par les veines, et il se forme Y esprit animal, ag*ent de l’ame; c’est dans le troisième ventricule que se fait cet acte excellent ; c’est par les nerfs que se distribuent le sentiment et le mouvement que produisent les esprits animaux. Nous omettons les détails sur les org*anes des sens qui ne pourraient entrer que dans une exposition plus étendue.
Ce résumé si court suffit à faire entendre dans son semble le système physiolog’ique de Galien. Nous sommes loin de là aujourd’hui, et nous comprenons avec peine, même plusieurs parties de ces connaissances, avec notre science moderne si riche de découvertes. Et cependant, nous ne sommes peut-être vis-àvis de ce qu’on connaîtra plus tard, que ce qu’est Galien à notre ég*ard.
En tout cas, ses livres sur les Facultés et sur les ad-
ministratiom anatomiques sont intéressants à lire, et on éprouve un certain plaisir à les feuilleter.
La santé, suivant notre auteur, n’est que la juste proportion, le concert harmonique de toutes choses dans l’économie. Mais elle peut se trouver sous des formes différentes qu’on appelle les tempéraments. Le tempérament n’est pas autre chose que l’harmonie établie malg-ré la prédominance d’une des principales fonctions ; c’est une exag*ération sur un point qui se trouve tempéré par ce qui se passe dans tout le reste de l’économie. Or, si nous comprenons bien le système physiologique précédemment exposé, nous trouvons que les actes principaux se caractérisent par la production de quatre humeurs : le sang caractérise la nutrition de toutes les parties du corps ; la hile caractérise la bonne sanguification et la juste expulsion fécale des matières alibiles; Xatrahile caractérise la bonne digestion stomacale et la dépuration du sang; la pituite caractérise le jeu du cerveau , parce qu’elle est la dépuration de l’organe. Si l’im des actes de l’économie se développe sans troubler la santé, c’est par l’excès tempéré de l’une de ces quatre humeurs que le fait se dénote. Il y a donc quatre tempéraments principaux : le sanguin^ le bilieux., Y atrabilaire et le pituiteux. Et comme les tempéraments peuvent se compliquer deux à deux, il y a le sanguinbilieux., \ atrabilaire-pituiteux^ le bilieux-atrabilaire., le sangum-pituiteux. Galien multipliait encore les tempéraments, en raison des qualités premières; il admettait les tempéraments chaud., sec., froid., humide; puis ceux chaud et sec., chaud et humide., froid et sec, froid et humide. Enfin il admettait dans chaque individu des qualités occultes ou cachées, particulières, constituant Vidiosyncrasie de la personne.
III. Patholo&ie. — La physiologie s’occupant des choses naturelles, la pathologie s’occupe des choses contre nature ou pour mieux dire præter naturaiem. U y a trois choses contre nature : la maladie^ la cause et le symptôme; d’où il suit que-la cause est elle-même djéjà quelque chose de morbide. L’étude des causes est Vétiologie; celle des symptômes étudiés comme signes, la séméiotique; celle des maladies, la nosologie ou nosographie.
1° Etiologie. Galien admet deux sortes de causes, externes QÏinternes. Les causes externes sont six choses dont on ne peut point se passer, et qui servent à la conservation de la santé, lorsqu’elles sont bien disposées, et lorsqu’on en fait un bon usage ; mais qui font un effet contraire lorsqu’on n’en use pas bien, ou qu’elles sont mal disposées. Ce sont : h air que nous respirons., le manger et le boire, le mouvement et le repos, le sommeil et les veilles, ce que nous retenons dans nos corps et ce qui en sort, et enfin les passions. On les appelle causes procathartiques ou commençantes, parce qu’elles mettent en mouvement les causes internes.
Les causes internes sont Yantécédente et la conjointe.
comprend \q pléthore ou plénitude, excès des humeurs, et la cacochymie ou l’altération des humeurs. Il peut y avoir pléthore hilïen&e, atrabilaire, sanguine, pituiteuse; ou coxochymie bilieuse, atrabiliaire, pituiteuse, sanguine. La pléthore peut exister par rapport aux vaisseaux, quand les humeurs sont si abondantes que les vaisseaux ne les peuvent contenir : ou par rapport aux forces, quand le malade ne peut supporter une certaine quantité d’humeur quoique médiocre. La cacochymie vient de ce que les humeurs acquièrent des quahtés vicieuses, qu’elles deviennent ou plus froides ou plus chaudes, ou plus sèches, plus humides, plus aigres, plus salées, etc. Et il faut remarquer que le doux.
Yécre^ Vaigre^ le salé, viennent de Thumide, du sec, du froid et du chaud. La cause conjointe n’est autre que celle qui entretient la maladie par sa présence, et qu’on appelle cause prochaine parce que c’est elle qui est la plus proche de la maladie. Ainsi, dans la pleurésie, la cause prochaine est l’humeur versée dans la plèvre, et la cause antécédente est cette même humeur qui était dans les vaisseaux et en a été séparée par un effort de la nature pour s’en débarrasser. La cause prochaine est ce qu’on appelle aujourd’hui la lésion.
Ce système étiologique est manifestement vicieux, et il a déplorahlement influencé tout le reste de la pathologie. D’après lui, l’excès ou le vice des humeurs n’est pas encore la maladie; et le dépôt de l’humeur en excès ou viciée dans une partie n’est pas encore la maladie, ce n’en est que la cause prochaine : la maladie ri est que ïaction lésée de l'organe, ou mieux la disposition do ïorgane empêché. De sorte que lorsqu’il dira que le symptôme est l’action de l’organe lésé, on ne comprendra plus ce qu’est la maladie : celle-ci paraîtra être ou une lésion ou un symptôme, comme l’a justement fait ressortir M. Tessier, de notre temps.
On comprend de là l’immense difficulté qu’avait Galien à définir la maladie. 11 s’y est repris à plusieurs fois, toujours sans succès. Ainsi il dit :u Morbus est pri- « morum quæ secundum naturam consistunt, corporum «intempéries. Vel : eorum quæ nobis insunt humorum «intempéries. Vel : naturalium facultatum impeditio. « Vel : eværsio corporis ah eo qui secundum naturam est «status in eum qui præternaturam est. Vel : morbus «est primorium intempéries, in qua siccum, aut frigi- « dum, aut calidum, aut humidum exaspérai. » {Diffinit, medic., 133.) Le fond de toutes ces définitions c’est que la maladie est une intempérie-, et il le répète ailleurs :
FaÉDATJLT. 11
«Est ig*itur sanitas commoderatio quædam, morbus «vero incommoderatio. » [Demorb. differ.^ lib. i, cap. 2.) Mais alors il confond la maladie avec la cause antécédente, car la cause antécédente est elle-même une intempérie, une pléthore ou une cacochymie. Et en effet, si l’humeur est en excès ou viciée, il y a déjà état anormal, contre nature, état morbide; la maladie existe là ; ce n’est pas une cause morbide, mais un état morbide.
Ailleurs il dit encore : «Equidem morbus defînitur «constitutio quædam præter naturam, a qua primum «actio XædiiiMv.^ [De sympt. diffe7\^ lib. i, cap. 1.) Ce que D. Leclerc traduit de cette manière en l’étendant : « Une disposition générale, ou affection contre nature
des parties du corps vivant, qui empêche premièrement et par elle-même leur action, » Autre confusion de la cause et de la maladie, et dont l’esprit doit être bien remarqué parce que c’est là le point de départ de grandes erreurs. Galien connaissait la doctrine d’Hippocrate, disant que la maladie est une ou disposition générale
du corps vivant à agir morbidement ; lui-même le constate : « Sic vero et morbus constitutio corporis est præter naturam et causa læsæ actionis » {Demorb. diff .)\ et comme il l’a dit dans le passage ci-dessus ; « constitutio quæ- « dam præternaturalem a quo primum actio læditur. » Il y a donc d’abord là un premier point de départ tout hippocratique, tout dogmatique, et très-juste : la maladie est une disposition générale du corps vivant à agir morbidement. Si Galien s’en était tenu là, il serait resté dans une généralité abstraite, où il ne s’égarait pas. Mais, il ne se rendait pas bien compte lui-même de ce mot disposition générale emprunté à Hippocrate, et il éprouvait le besoin de matérialiser son sujet dans une cause conjointe. L’humeur déposée dans la partie pouvait seule être cette cause conjointe; et ill’acceptait comme telle,
ne s’apercevant pas que cette humeur déposée dans la partie n’expliquait que la lésion de cette partie, et ne rendait pas compte de la disposition générale du corps vivant. Il ne voyait pas qu’il se séparait ainsi profondément du dog-me ; car, tandis qu’Hippocrate faisait de la maladie une disposition générale, il n’en faisait, lui, qu’une lésion des parties, une lésion organique. La maladie n’était plus tout le corps malade, mais une ou plusieurs parties malades ; et c’était là le fondement de Y organicisme., qu’on a restauré de nos jours.
Aussi, tandis qu’on a reproché à Hippocrate d’avoir eu une pathologie humorale, on a reproché à Galien d’avoir eu une pathologie organicienne. Le point de départ était dans la doctrine étiologique. Pour Hippocrate, l’homme devient malade sous l’influence des causes externes qui jettent l’économie tout entière en perturbation, et cette perturbation ^se traduit par des humeurs dévoyées ou viciées. Pour Galien, la cause externe ne fait qu’être l’occasion du déplacement d’une humeur déjà viciée, malgré la santé, et la maladie est cette humeur jetée sur un organe dont l’action est alors lésée. Les différences sont radicales.
Du reste, je n’oserais pas dire absolument que Galien ne s’en est pas aperçu ; je soutiendrais plutôt qu’il a senti combien ce sujet renfermait des difficultés dont il ne savait comment sortir, et que, tout en se croyant d’accord avec Hippocrate, du moins il le disait, une confusion lui restait dans l’esprit, et il s’en apercevait. Je n’en veux pour preuve que les nombreux essais de définition de la maladie qu’il a tentés et les efforts qu’il faisait pour se rendre cledr. Il cherchait l’idée hippocratique, la retournait en tous sens pour se l’approprier, employait les mêmes termes que le maître pour la rendre, et semblait près de toucher le but. Mais l’idée
164 HISTOIRE DE l,k. MEDECIKE.
de la cause conjointe lui revenait, et tout était perdu. Il ne se rendait pas compte de la physiolog-ie générale, il ne voyait que la physiologie organique; il ne comprenait pas la vie de tout le corps, et ne voyait que Faction des organes. De même dans 1 état de maladie, 1 acte lésé des organes était pour lui toute la maladie ; il ne comprenait pas cette lésion autrement que par les humeurs ; et il lui fallait admettre pour cela des humeurs pléthoriques ou cacochymes, ne s’apercevant pas que ces humeurs viciées étaient déjà un fait de maladie.
11 divisait encore les causes en manifestes et cachées^ ou propres à la maladie spécifique vel ignotus).
2° Séméiotique^ symptomatologie. — Galien définit le symptôme : une affection contre nature., qui dépend de la maladie, ou qui la suit comme ïombre suit le corps.
Il range les symptômes dans trois classes, et cette division est restée dans la science : « Actio læsa, qualita- « tum externarum corruptiones, excretorum vitia; »
« lésions de fonctions, corruptions des qualités externes, vices des excrétions. »
Les actions lésées sont abolies, diminuées ou dépravées. Les qualités externes changées doivent être successivement examinées par chacun des cinq sens; les excrétions doivent être examinées, selon qu’elles renferment des matières anormales, comme la lithiase dans l’urine, selon qu’elles se peuvent faire par des voies extraordinaires , ou qu’elles peuvent demeurer dans le corps, selon leur qualité et leur quantité. Du reste, l’excrétion peut n’être pas un symptôme, mais une crise; on a dit plus justement depuis que ce pouvait être un symptôme critique.
Des symptômes et des causes de la maladie, il tirait les signes, qu il divisait en diagnostiques et pronostiques.
Pour le diag’nostic, il s’occupait d’abord de la con-
stitution lésée des parties^ ou de Y affection, examinant cinq choses : T action lésée,, la nature ou Y espèce de douleur sentie^ la situation du lieu de la dcuhur ou du phénomène morbide,, les accidents propres à chaque partie,, et enfin les excrétions de cette partie. Il recherchait ensuite la maladie,, selon l’intempérie ou la mauvaise conformation du corps, et selon les différences tirées de la bénig-nité ou de la malig-nité, de l’acuité ou de la chronicité. Les symptômes l’éclairaient après : il examinait successivement ceux des facultés naturelles, des facultés vitales et des facultés animales. Le pouls dont il avait fait une étude toute particulière lui fournissait un grand nombre de sig’nes. Enfin, il étudiait les causes, la pléthore ou la cacochymie de l’une des principales humeurs ; pléthore du sang*, de la bile, de la pituite, de la mélancolie; cacochymie du sang*, de la bile, de la pituite, de l’atrabile.
Les sig*nes pronostiques reg*ardent : l’issue delamaladie, la g*uérison ou la mort ; le temps quelle doit durer, la crudité ou la coction des humeurs ; la manière dont elle doit se terminer, les crises particulières. Ils se tirent tous des trois sortes de symptômes, de Faction lésée, de la qualité corrompue, de l’excrétion viciée. Le pouls est d’une importance capitale pour le pronostic comme pour le diagnostic; et Galien en a donné une étude très-remarquable, qu’on a méprisée pour ses subtilités, mais qui a été reprise et contrôlée dans les siècles modernes.
3"* Nosologie. — C’est une partie que Galien a presque complètement négligée , et pour laquelle il reste bien inférieur à Arétée et à Alexandre de Tralles.
On a même pu croire qu’il s’occupait peu des especes morbides , beaucoup moins surtout qu’Hippocrate, et qu’il s’inquiétait plus particulièrement ou de la partie malade, de la maladie organique, comme on le faisait à
Alexandrie, ou du mouvement morbide en g’énéral, comme le faisait l’école de Cos. Cependant il n’allait pas aussi loin qu’on le pourrait croire.
Dans un passag’e de son traité Metkodi medendi (lib. i, cap. 3), je trouve une preuve qu’il comprenait tout au moins la distinction des espèces. 11 combat précisément Thessalus et les méthodistes, leur reprochant de considérer le relâchement et le resserrement comme des maladies, tandis que ce ne sont que des différences; « non « intellig*ens (Thessalus) se differentiam quamdam mor- « borum d.ixisse, quam utique prise! (ut ostendemus) « probe norunt, ceterum nemo tam rudis fuit, ut diffe- « rentias morborum ipsos essemorbos putaret, ac reme- « diorum indicationem ab iis sumeret, substantia ipsa « prætermissa. » Sans doute, il y a des différences communes ; il y en a entre les animaux comme entre les maladies ; mais énumérer ces différences, ce n’est peis énumérer les espèces ; les différences entre les animaux ne font pas des espèces animales, de même que les différences entre les maladies ne font pas des espèces morbides : « Quod si quis differentiis omissis (sicut plane « ratio exig*it) equum, bovem, canem, hominem, aqui- « lam, apem, formicam, leonem, et ovem respondeat, « reliquaque omnia per species animalia communeret, « constat hune quærenti, quot sint cuncta animalia, « recte respondisse. Quin si multa quidem sermone « animalia memoret, testetur autem enumerare se om- « nia non posse, sic quoque commodissime responderet. « Similis ag-itata quæstio de morborum numéro, et om- « nibus antiquis medicis est, aliis septem eos in totum « esse affîrmantibus ; omnibus tamen ad species, quæ a in substantia, non quæ in differentia essent, respec- « tum babentibus. Nemo enim ita erat indoctus, aut « log-icæ speculationis rudis, ut differentias speciorum
« pro substantia loquendi usurparet. Ad eumdem mo « dum arbitrer, si quis omnium morborum comprehen- « dere studens, speciem quidem uUam morborum, ve- « luti pblegmonem, scirrhum, vel œdema, referre non « curet, solas autem differentias memoret, sive astric- « tum et fluidum, sive rarum et densium, sive durum « et molle, sive tensum et laxum, verum hic quoque « dixerit, minime tamen ad quæstionem responderit. »
On pourrait citer tout ce chapitre, mais il faut së borner. Il nous suffît de dire que suit toute une pag*e infolio, où r^iuteur explique comment les différences ne peuvent seules on par leur réunion établir des espèces morbides. Cela montre assez qu’il connut au moins cette question. Tl a décrit quelques maladies des femmes^ et s’est contenté de commenter les descriptions d’Hippocrate. Cependant, dans son traité de Locis affectis^ il fait preuve parfois d’un g-rand talent de description, et on se prend à le suivre avec beaucoup d’intérêt. Ce livre est un de ceux qu’on pourrait lire avec fruit. On ne peut le citer comme un nosog-raphe ; et c’est un défaut par lequel il nuisit sensiblement à la tradition qui le suivit. Ce qui différencie radicalement Galien d’Hippocrate sur le terrain nosolog-ique, c’est qu’Hippocrate décrivait des maladies naturellement distinctes, comme la pneumonie, la peste, le choléra, l’angine, et beaucoup d’autres, tandis que Galien fait arbitrairement des maladies selon le lieu malade et le genre d’affection; Hippocrate suit les essences morbides naturelles, Galien les méconnaît. Nous verrons comment, au xvi® siècle, l’idée de l’essentialisme s’est définitivement dégagée des enveloppes galéniques.
IV. Thérapeutique. — Galien reçut le dogme hippocratique que la nature guérit les maladies; mais il l’entendit si différemment qu’il fut mené à le négliger.
168 HISTOmB DE LA MÉDECINE.
Peut-être fut-il quelque peu influencé par les déclamations d’Asclépiade, dont le souvenir était encore trèsvivace de son temps. Toujours est-il qu au lieu de trouver dans ce principe l’indication basée sur 1 expérience raisonnée ; comnie l’avait fait Hippocrate, il posa toute l’indication sur le raisonnement comme avaient fait les faux dogmatistes de l’école d’Alexandrie. A la tête de sa méthode, il mettait certainement il combat les empiriques qui ne l’entendaient que dans le sens purement expérimental ; il combat les méthodistes qui la resserraient dans leur dichotomie du laxum et du strichim; mais lui-même ne l’interprétait que dans un esprit purement rationaliste. On peut dire qu’Hippocrate tirait l’indication du mouvement morbide de sa nature, de sa tendance et de l’action possible. Galien parle autrement. C’est pour lui, comme le sig“nale D. Leclerc, une insinuation de ce qui doit être fait par rapport à quelque chose^ tirée de la propre nature ou du propre état de cette chose; de là, chez Galien, une thérapeutique qui combat de front la maladie, et semble s’attaquer à elle comme à quelque chose de réel, de subsistant. La cause antécédente et la conjointe se présentent incessamment à son esprit, en obscurcissent la pensée.
La première indication est donc d’attaquer la maladie par quelque chose qui lui est contraire ; de combattre le chaud par le froid, le froid par le chaud, le sec par l’humide, etc. « Que si l’on employé quelquefois des choses semblables, et non des contraires, c’est-à-dire si l’on employé un remède chaud dans une maladie chaude, cela arrive ainsi par accident, par l’intervention de quelque autre chose qui est directement opposée à la maladie. » (D. Leclerc.)
La seconde indication, aussi importante que la première, se tire de la cause ; évacuer dans la pléthore, ou
sang-uine, ou bilieuse, ou pituiteuse, ou mélancolique ; agir sur la cacochymie par des compositions et les médicaments que depuis on a nommés des altérants.
Le symptôme n’est une altération que dans quelques cas ; d’ordinaire il disparait quand la maladie disparaît ; ce n’est que lorsqu’il peut être lui-même cause d’autres symptômes, ou qu’il peut altérer les forces, qu’on le doit combattre directement.
Les forces et la constitution naturelle du corps sont une autre source très précieuse de l’indication ; car l’action médicale doit tenir grand compte des forces du malade, pour que le remède ne soit pas pire que le mal, du tempérament, de la coutume, du sexe, de l’âge, de l’état des parties.
Enfin, il faut tenir compte de l'air qui nous environne ; et par là on doit entendre ce qui se rapporte aux saisons, au climat, aux localités, à l’endémie et à l’épidémie.
Les moyens thérapeutiques se rangent dans trois classes : diététiques., pharmaceutiques., chirurgicaux.
Les moyens pharmaceutiques comprennent les médicaments simples ou composés. Chaque médicament jouit d’une qualité principale, chaude ou froide, sèche ou humide; et le salé dépend de la chaleur, l’amer du sec, l’âcre du très-chaud, l’aigre du froid, le doux de l’humide. Sur quoi cela est-il basé, demandera-t-on? Galien ne le dit pas, et il est bien difficile de l’expliquer. On attribue à un médicament d’être chaud ou froid; et encore de l’être actuellement ou en puissance., car l’alternative est admise sur une simple supposition et que l’expérience confirmera ou ne confirmera pas. Ainsi telle maladie développée, suppose-t-on, par la chaleur est combattue par tel médicament qui doit être froid : si le succès répond à l’attente, c’est que le médicament avait bien évidemment une qualité froide.
ITO niSTOIRE DE LA MEDECINE.
Les médicaments ag*issent encore par toute leur substance^ produisant une action dont on ne se rend compte que par les effets. Les spécifiques Qi contre-poisons agissent ainsi, et les poisons agissent de même. Les purgatifs ont ég^alement une action analogue ; chacun d’eux attire uDe certaine humeur plutôt qu’une autre, par l’influence de toute leur substance sur cette humeur et parce que, comme l’avait dit autrefois Anaxagore, le semblable attire le semblable. Les sudorifiques^ les sommifères et les anodim dont on avait plusieurs compositions dans lesquelles entrait de l’opium ou du suc de pavot, étaient dans le même cas.
Galien employait encore la saignée et les ventouses. Il ' tirait quelquefois jusqu’à six cotyles de sang en un jour, ou plus de trois livres ; saignait surtout au commencement de la maladie, et quand le pouls était vigoureux ; tenait compte de l’état des forces ; ne saignait jamais avant quatorze ans. Il ouvrait surtout les veines du bras, quelquefois la jugulaire ou les saphènes, et même les artères. Son but était surtout de diminuer la pléthore, et de faire diversion ou révulsion du sang.
Il usait très-souvent du bain et des frictions comme moyens sudorifiques, dans les fièvres et dans les maladies chroniques.
Cette thérapeutique était en somme beaucoup plus développée, plus riche et plus active que celle d’Hippocrate, mais elle était posée sur des principes moins sûrs et moins bien entendus. Il faut croire que Galien en savait tirer parti, grâce à une grande sagacité particulière, puisqu’il acquit une immense réputation près de ses contemporains et des maîtres du monde de ce temps ; mais, dogmatiquement, il est bien au-dessous du rôle qu’il aurait pu tenir.
Les œuvres de Galien sont considérables, autrefois lues et étudiées avec passion, aujourd'hui complètement délaissées. On en a blâmé le style obscur plein de subtilités, de longueurs et de redites : tout cela est vrai. Il y aurait profit cependant pour beaucoup de médecins à lire plusieurs de ses principaux ouvrages, à parcourir au moins les principaux : je citerai entre autres : De Anima; ad Sectas; de placitis Hippocratis et Platonis; dé Facultatibus; Facultates naturales; de Anatomicis adrninistratibus; de Locis affectis; Mulierum affectas-, Methodus medendi. M. Darembert avait commencé une traduction des principales œuvres, il en a donné deux volumes très-bons et très-intéressants ; on doit regretter qu’il se soit arrêté en route, et il faut espérer encore qu’il reviendra sur ses pas pour compléter son œuvre. S’il veut bien y joindre une étude un peu large sur celui qu’on peut nommer le dernier grand médecin de l’antiquité, les hommes de science et en particulier les médecins lui seront redevables d’un beau monument.
Un de nos bons confrères, M. le D’’ Ravel, a exposé, dans sa thèse inaugurale, les principes thérapeutiques de Galien ; Paris, 1849. C’est une étude soignée, très-érudite, et où il a beaucoup à apprendre pour ceux qui aiment l’antiquité.