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CHAPITRE IX

L'iatro-mécanisme pendant les XVII" et XVIII» siècles en Italie, en Angleterre et eu France.

La médecine est une science retardataire. Les lois de son évolution l'y condamnent, et les liens qui l'unissent aux autres connaissances humaines ne lui permettent d'avancer, que lorsque la voie est déjà frayée. Il n'est pas de grande découverte scientifique qui n'ait eu un retentissement plus ou moins profond sur elle, et donné naissance à quelques-uns de ses progrès. Mais si la médecine réclame l'aide et le secours des autres sciences, ce n'est que dans une mesure limitée. Son autonomie s'arrange mal d'une ingérence maladroite, et autant un concours discret peut lui être utile, autant il est nuisible à ses intérêts de trouver, au lieu d'alliés, des protecteurs encombrants et tyranniques.

Ce fut là toujours le vice de ces systèmes étroits qui ne tendent à rien inoins qu'à faire de la médecine un chapitre de chimie, de mécanique, d'hydraulique, voire même de mathématique. Ce fut

l'erreur de la chimiatrie, c'est aussi celle de l'iatro-mécanisme. Ce système qui florissait vers le milieu du xvii" siècle, tend à expliquer tous les phénomènes de la vie, physiologiques ou pathologiques, au moyen des lois physiques ou mathématiques, d'où le nom d'iatro-mathématisme, qui lui a aussi été donné. Les iatro-mécaniciens transportent dans l'étude des fonctions organiques, les calculs des mathématiciens, les formules de la statique, de l'hydraulique, etc. Ils résolvent en équations la force de contraction musculaire, la puissance sécrétoire des glandes, l'action digestive du tube gastro-intestinal. Né en Italie, l'iatromécanisme a joui, pendant plus d'un siècle, d'une fortune considérable; il n'a pas tardé à s'étendre dans toute l'Europe: en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et même en France, il a compté des représentants et lutté avec avantage contre la chimiatrie alors toute-puissante . On peut en rechercher les causes dans la vigoureuse impulsion donnée aux sciences exactes par Galilée, Newton, Descartes ; dans cette soif ardente de précision, de netteté, de certitude, qui dévorait les esprits scientifiques de l'époque, et aussi dans le désir de rompre définitivement avec un passé d'hypothèses, de raisonnements à outrance, dont le résultat, en physiologie, était la conception abstraite des facultés naturelles. La découverte de la circulation du sang, qui substituait aux nuages

de l'ancienne physiologie, une physiologie nouvelle aussi lumineuse qu'une démonstration mathématique, acheva de griser les esprits. On ne douta plus que le compas et la balance et les formules de la mécanique et de l'algèbre ne donnassent bientôt l'explication de tous les phénomènes cachés qui se passent au sein de nos organes. C'était là, dans un certain sens, un grand progrès, et la physiologie moderne doit beaucoup à l'iatro-mécanisme. Mais bienlôt la voie nouvelle, obstruée par les systèmes a priori des enthousiastes de la première heure, ne fut plus qu'une impasse. Dans ce qui ne devait être qu'une méthode , les théoriciens acharnés virent un corps de doctrine complet, répondant à tous les desiderata de la médecine, et de nouveau les systèmes refleurirent, toujours exagérés, souvent absurdes.

On rattache généralement à l'iatro-mécanisme le système de médecine statique de Sanctorius (1561-1633). L'auteur des Aphorismes sur la médecine statique, est avant tout un physicien habile et un mécanicien ingénieux; il inventa le pulsilogium, appareil destiné à mesurer l'amplitude et le degré de fréquence du pouls, et appliqua le thermomètre à la recherche de la température du corps. C'est lui qui fit le premier ressortir l'importance de la perspiralion insensible, et pendant près de quarante ans, il passa régulièrement plu-

sieurs heures par jour dans une balance pour évaluer les variations de poids que subit le corps dans l'accomplissement de ses fonctions . Un tel zèle peut faire sourire ; il est du moins le gage d'une conviction sincère, et d'une grande bonne foi scientifique.

Le véritable fondateur de l'iatro-mécanisme italien est Borelli de Naples (1608-1679).

Philosophe et mathématicien, il est connu surtout par ses recherches sur les muscles et leur action, consignées dans le plus célèbre de ses livres, le traité de Motu animalium. Sa pathologie n'a aucune valeur : Borelli n'est rien moins que praticien. Après avoir occupé différentes chaires à Florence et à Pise, il se relira à Rome dans la Maison des Écoles pieuses et y mourut à l'âge de soixante et onze ans.

Laurent Bellini, né à Florence en 1643, n'avait pas dix-neuf ans lorsqu'il fit paraître son ouvrage sur la Structure et la fonction des reins. C'est lui qui découvrit les tubes urinifères dans le parenchyme rénal. A vingt ans, le protégé du grand duc Ferdinand II occupait la chaire de philosophie et de médecine théorique à l'université de Pise. Revenu à Florence , il devint le médecin de Cosme III, et mourut à l'âge de soixante ans, le 8 juin 1703. Sa renommée était si considérable, que ses ouvrages devinrent classiques de son vivant dans les universités étrangères, chose exceptionnelle à cette époque. Et cependant si Bellini

fui un grand analomiste, ce ne fut qu'un piètre médecin, sans cesse emporté par sa brillante imagination dans les théories les plus aventureuses. Profondément artiste, poète d'une valeur incontestable, il sut également se faire remarquer dans la philosophie, les mathématiques, la physique et la mécanique.

C'est de Baglivi que Tiatro-mécanisme italien reçut sa consécration définitive. Georges Baglivi naquit à Raguse en 1669. Après avoir parcouru l'Italie, il vint se fixer à Rome où le pape Clément XI lui confia la chaire de médecine théorique, puis celle de chirurgie et d'anatomie dans le collège de la Sapience. On se pressait autour de ce jeune professeur en qui on trouvait « un jugement sain, une élocution facile, une ample moisson de faits, qu'une pratique très répandue mettait chaque jour à sa disposition, et des connaissances variées en littérature ancienne, en physique et en histoire naturelle. » (Jourdan.) Ses principaux ouvrages sont : la Pratique médicale et le traité de la Fibre motrice et malade. Baglivi n'est pas seulement le plus sensé et le plus cicéronien des iatromécaniciens, c'est encore un admirateur passionné de la doctrine hippocratique, et un expérimentateur habile. La théorie l'aveugle souvent, bien qu'il s'en défende et répète sans cesse que l'observation de la nature doit être le seul guide du médecin; mais, malgré ses erreurs, et quelque

monstrueuse que nous paraisse aujourd'hui sa conception favorite de la dure-mère cérébrale, se contractant dans une véi'itable systole pour envoyer dans les nerfs le fluide nerveux, comme le cœur envoie dans les vaisseaux le fluide sanguin (tant il est vrai qu'il y aura toujours de maladroits imitateurs pour dénaturer, en s'en emparant, les plus grandes découvertes), on doit rendre à Baglivi cette justice qu'il sut réserver ses idées mathématiques et mécaniques pour sa physiologie, et se montrer praticien éclairé et rationnel, véritable disciple d'Hippocrate, au lit du malade. Du reste, son système n'a rien d'absolu, et si l'iatro-mécanisme en est la note dominante, les explications chimiques et les théories humorales y ont aussi une large part.

Nous ne ferons que signaler Ramazzini de Modène (1633-1706), professeur à Padoue, observateur et érudit, praticien habile et ennemi de la routine. Ses Constitutions épidémiques sont comme un reflet de la méthode de Sydenham. On lui doit aussi un livre sur l'abus du quinquina, dont certains médecins faisaient alors une véritable panacée. En maint endroit on sent chez lui l'influence de Sylvius de Le Boé.

L'iatro-mécanisme italien végétera encore jusqu'au milieu du xvin° siècle. Mais déjà les grands hommes ont passé. Ni les rêveries physiologiques de J. de Sandris, ni les divagations mathéma-

tiques des Bernouillis, ui les dissertalions de Guglielmini sur la nature du sang ne peuvent lui rendre la vitalité qui s'en va. Le Nouveau système médico-mécanique de Bazicaluve, le Traité des fièvres de Crescenzo, le Traité de pathologie mécanique de Masino, suite de paradoxes absurdes bien dignes de l'oubli, où ils sont tombés, sont les derniers soupirs du système agonisant.

latro -mécanisme anglais.

Ses deux principaux représentants sont Pitcairn et W. Cole.

Archibald Pitcairn (1652-1713), né à Edimbourg après avoir étudié la médecine à Montpellier et à Paris, professa cette science à Leyde où il eut l'honneur d'avoir pour élève Boerhaave. Revenu en Ecosse, il attaqua avec ardeur la cbimiatrie, et fit paraître ses principaux ouvrages, de la Guérison des fièvres par les évacuations, de la Division des maladies, du Flux menstruel, etc. William Cole qui reçut, en 1666, le bonnet de docteur à Oxford, exerça la médecine à Bristol. Ami de Sydenham, dont il aurait dû mieux imiter la méthode, il est surtout connu par son Traité des sécrétions chez les animaux, et son Traité des fièvres intermittentes.

A côté de ces deux écrivains, il resterait à signaler Jacques Keill, né à Edimbourg, en 1673, mort

en 1719, d'un cancer à la bouche, qui enthousiasmé par la découverte de Newton, applique à la circulation du sang, avec la maladresse ""habituelle des iatro-mécaniciens, les lois de l'attraction. Il n'en coûte rien d'affirmer n'importe quoi, quand on est comme lui assez audacieux pour écrire qu'un homme du poids de cent soixante livres, contient cent livres de sang. Freind et Mead, qui appartiennent autant au xvin c siècle qu'au xvii e , Robinson et Wintringham qui vivent au xvin e siècle, sont les derniers iatro-mécaniciens anglais. Cette doctrine n'a pas eu à se louer de son séjour en Angleterre. Quand un pays qui a donné naissance à Harvey, peut dans le même siècle produire Sydenham, ce n'est pas un terrain favorable à l'éclosion des rêveurs, des théoriciens aveugles et des amateurs d'absurdités et de paradoxes.

Iatro-mécanisme français.

En France, l'iatro-mécanisme eut peu de succès, la chimiatrie était trop puissante, pendant le xvn c et le commencement du xviii" siècle. Quelques éclectiques tentèrent de concilier les deux systèmes comme Chirac, le praticien si renommé qui laissa par testament trente mille livres destinées à la fondation de deux chaires, l'une pour l'anatomie comparée, l'autre pour l'explication du

traité de Motu animalium de Borelli, vœu qui du reste ne fut pas réalisé. On peut encore citer Claude Perrault, auteur de la Mécanique des animaux, Philippe Hecquet, Jean Sylva, Gourraigne et Boissier de Sauvages. Et encore l'iatro-mécanisme est-il moins pur, moins surchargé de calculs que ses voisins. Ce n'est plus à proprement parler un système, mais une méthode. Ce n'est pas un but, c'est un moyen.

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