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CHAPITRE X

XVIII» siècle. — Boerhaave et Hoffmann .

Boerhaave et Hoffmann appartiennent à l'iatromécanisme dont ils complètent et couronnent l'histoire. Contemporains de Stahl, le fondateur de l'animisme, ils forment avec lui une sorte de triumvirat qui eut une influence considérable sur la médecine de la première moitié du xviii" siècle.

Hermann Boerhaave, naquit à Woorhout, pivs de Leyde, le 13 décembre 1668. Fils d'un pasleur protestant qui le destinait à l'Eglise, il dirigea ses premières études dans ce sens, et apprit l'hébreu, le chaldéen, l'histoire ancienne, l'histoire ecclésiastique, la philosophie et les mathématiques. Il soutint même une thèse contre la philosophie panthéiste de Spinosa. Le dénûment où le laissa la mort de son père l'obligea de donner -pour vivre des leçons de malhématiques. Puis nommé à un emploi de bibliothécaire dans la ville de Leyde, il put enfin, à l'âge de vingt-deux ans, se livrer à l'étude de la médecine où il devait acquérir une réputation universelle. On rapporte qu'affecté pen-

dant sa jeunesse d'un ulcère à la cuisse qu'il garda sept ans sans pouvoir s'en débarrasser, ce lui fut l'occasion de longues et profondes méditations sur l'art de guérir. Sa thèse de doctorat soutenue à Hardcrwick, en 1693, fut une étude sur les excréments considérés au point de vue du diagnostic des maladies. En 1701, il ouvrait son cours de médecine théorique : quelques années plus tard la foule des étudiants qu'il attirait à Leyde était telle qu'on fut obligé pour leur construire des logements de reculer l'enceinte do la ville. On se fait difficilement une idée de l'admiration enthousiaste que lui témoignaient ses concitoyens. Boerhaave était goutteux comme Sydenham. A la suite d'un violent accès qui avait fait craindre pour ses jours, il sortit convalescent sur la place publique : ce fut une fête nationale : le soir, Leyde fut illuminée. «A monsieur Boerhaave, en Europe, » lui écrivait un mandarin chinois qui ignorait son adresse. La lettre arriva à destination.

Chimiste, botaniste, musicien (car il jouait de la flûte), Boerhaave, après avoir acquis des richesses considérables, mourut le 23 septembre 1738; deux fois l'université de Leyde l'avait choisi comme recteur.

Ses ouvrages sont extrêmement nombreux ; les plus connus sont les Institutions de médecine, et les Aphorismes. Les Institutions de médecine sont divisées en cinq livres, qui traitent de la physiologie,

de la pathologie, de la séméiotique, de l'hygiène et de la thérapeutique. Les Aphorismes sont conçus dans le même sens que ceux de la collection hippocratique, comme eux ils forment un résumé synthétique présenté sous forme d'axiomes, souvent obscurs par l'excès de leur concision, d'une pratique longue et très étendue.

La théorie de Boerhaave est l'écho d'un iatromécanisme mêlé d'hippocratisme et de chimiatrie. Le disciple d'Hippocrate se révèle dans la partie clinique de l'œuvre. C'est là le caractère commun de tous les médecins vraiment observateurs, à quelque secte qu'ils appartiennent, qui savent faire tomber leurs préventions théoriques devant la brutale réalité des faits. En physiologie, Boerhaave est un iatro-mécanicien pur. Les lois qui président aux mouvements de la machine humaine ne sont pas d'une essence différente de celles qui régissent les autres phénomènes de la nature. Le corps est un ensemble aussi complexe que l'on voudra de poulies, de leviers, de soufflets, de cribles, de pressoirs. Les actions physiologiques sont soumises aux lois de l'hydrostatique, de l'hydraulique, de la mécanique. 11 met au second plan, sans les nier du reste, les actions chimiques qui se passent dans l'organisme. En pathologie, plus solidiste qu'humoriste comme les autres iatro-mécaniciens, Boerhaave attribue à la contraction ou au relâchement des fibres la plupart des maladies. C'est à

cette cause que sont dus les engorgements des organes ; c'est la théorie de l'obstruction, qui résulte soit de la diminution du calibre des vaisseaux, soit de l'épaississement des liquides qui y circulent.

Quoi qu'il en soit, tout en reconnaissant la supériorité incontestable du génie de Boerhaave, sur la plupart des iatro-mécaniciens, tout en rendant justice à son immense érudition, à la noblesse de son caractère, à ses vertus, qui ont plus fait peut-être pour sa gloire que l'excellence de ses théories, on est forcé d'admettre que « dans les Aphorismes et les Institutions, il n'y a rien qui dépasse la mesure ordinaire de l'esprit humain ; ni la forme n'est nouvelle, ni la doctrine n'est sublime et inouïe. Il semble même que le commentaire du disciple Van Swieten vaut beaucoup mieux que le texte du maître. » (Daremberg.)

Huit ans avant que la Hollande ne donnât le jour à Boerhaave, Frédéric Hoffmann naissait à Halle le 19 février 1660. Orphelin dès l'enfance et ruiné par un incendie qui dévora son patrimoine, il put cependant faire ses études médicales et fut reçu docteur à l'université d'Iéna en 1681. Il se mit alors à voyager, visita la Belgique et l'Angleterre, surtout Oxford et Londres qui étaient alors les deux principaux centres d'instruction.

Frédéric, électeur de Brandebourg qui devait plus tard monter sur le trône de Prusse, venait de fonder l'université de Halle : il confia à Hoffmann

la chaire de médecine et le chargea de choisir luimême les autres professeurs. Hoffmann eut la main heureuse, il s'adjoignit un homme dont la haute intelligence l'avait frappé ; c'était Sthal, déjà médecin ordinaire de la cour de Weimar, qui devait être son rival et jeter tant de splendeur sur l'école de Halle. Ni la faveur des grands, ni les richesses, ni la gloire, ne purent consoler Hoffmann de la perte qu'il fit de sa compagne. Ce deuil domestique assombrit les dernières années de sa vie ; il mourut le 4 octobre 1742 après avoir pendant quarante-huit ans professé la chimie, l'anatomie, la médecine pratique et la chirurgie.

Son œuvre est colossale: Elle se compose d'un nombre considérable de dissertations sur les sujets scientifiques les plus variés, sur la thérapeutique, la clinique, la physiologie, la chirurgie, l'hygiène, etc. ; la collection complète de ses ouvrages ne remplit pas moins d'onze volumineux in-folios. Le plus connu, et le meilleur de ses livres, celui qui résume toute la théorie, est la Médecine rationnelle systématique , œuvre de pleine maturité scientifique ; Hoffmann avait soixante ans quand il la commença ; il en avait quatre-vingts alors qu'il y mettait la dernière main. Le premier livre de la Médecine rationnelle comprend huit chapitres de prolégomènes consacrés à la physiologie, et servant d'introduction. Le second livre traite de la pathologie générale ; la thérapeutique forme la

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troisième partie, la dernière est consacrée à la pathologie spéciale et à l'élude des fièvres. Ici le Mécanisme s'épure d'une façon évidente, la conception de la vie s'élève et s'élargit ; les phénomènes vitaux sont l'expression d'une mécanique supérieure dont peuvent à peine donner une idée les instruments construits par l'homme. Nous sommes déjà loin de cette identification grossière du corps humain avec une machine plus ou moins compliquée, comme le concevait Boerhaave.

Ce n'est pas le lieu d'examiner la doctrine philosophique d'Hoffmann. Il suffit de dire qu'il adopte le système de Leihnitz qui s'accorde le mieux avec son caractère profondément religieux et ses tendances scientifiques. En physiologie, c'est le mouvement circulatoire du sang qui est la cause de la vie.

Ce mouvement engendre la chaleur , et ces deux éléments réunis s'opposent à la coagulation et à la putréfaction du liquide nourricier. Il n'y a là rien de bien nouveau. La digestion est avant tout un phénomène mécanique d'attrition, de broiement, de division et de séparation des aliments en particules ténues capables de passer directement dans le sang ; il s'y joint, grâce à la chaleur, une sorte de fermentation. La pathologie d'Hoffmann est surtout solidiste ; la plupart des maladies proviennent de la contraction exagérée, du spasme des fibres, ou au contraire de leur atonie. C'est

toujours la vieille conception méthodiste du striction et du laxum de Thémison.

La gloire d'Hoffmann est d'avoir su former un ensemble doctrinal bien coordonné ; sa haute intelligence, la largeur de ses vues, et la justesse de son esprit ont su sauvegarder son iatro-mécanisme des exagérations maladroites, des analogies grossières, des comparaisons étroites et enfantines qui encombrent les œuvres des autres partisans de la doctrine. Plus grand que Boerhaave, Hoffmann occupe avec Stahl la première place parmi les médecins de l'Allemagne. Les doctrines trop absolues sont condamnées à la stérilité : celle d'Hoffmann a su éviter l'écueil, grâce à son éclectisme ; on trouve dans les œuvres du professeur de Halle des traces profondes de chimiatrie, et déjà on sent passer dans ses écrits, comme une fraîche brise de vitalisme ; cela fait du bien après une longue et fatigante excursion sur le sol desséché de l'iatromécanisme.

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