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CHAPITRE XI

XVIII p siècle. — Doctrine de l'irritabilité. — Glisson, Heller. Le stimulisme. — Brown. Le contre-stimulisme. — Eaeori.

A côté d'une catégorie de systèmes qui, nés dans certaines cervelles plus ou moins excentriques , sont fatalement destinés à mourir avec elles, il est en médecine de ces idées générales qui, en dépit de la vogue des théories régnantes, ne disparaissent jamais complètement et jouissent de temps en temps d'un regain d'actualité et de succès. Bien qu'elles subissent différentes incarnations, qu'elles passent et repassent sur la scène scientifique habillées de costumes divers, on peut toujours les reconnaître sous leurs déguisements. Leur succès provient de ce qu'elles répondent le plus souvent à quelque notion intime puisée dans le bon sens naturel. Elles sont comme la traduction en formules scientifiques de faits d'observation journalière et banale, mille fois constatés. De cet ordre est la doctrine de l'irritabilité qui a eu tant de succès au xvm e siècle et jusque dans le xix e .

L'idée d'assimiler les mouvements vitaux à une

contraction et à un relâchement alternatif des tissus de l'économie existait déjà chez les philosophes grecs, chezEmpédocle et Épicure ; elle se retrouve chez les Alexandrins avec Érasistrate, et devient le point de départ du méthodisme de Thémison et de ses élèves. Dès lors, on peut dire qu'elle na pas cessé de figurer chez la plupart des physiologistes et des médecins. En 1672, l'anatomiste anglais Glisson, célèbre par son anatomie du foie, fait paraître son Traité de la nature énergétique de la substance. Jusqu'à lui la matière, organique ou inorganique, a toujours été considérée comme inerle, passive, insensible, destinée seulement à l'exercice des propriétés supérieures bien distinctes d'ellemême, comme le mouvement, la sensibilité et la pensée. Glisson le premier réunit dans un concept identique la matière vivante et ses propriétés perceptive, affective, motrice. Celles-ci sont indissolublement liées à la matière vivante, elles font partie intégrante de sa substance au même titre que le poids, le volume, la forme, appartiennent à la matière inorganisée. Elles résident dans la fibre, sorte d'élément organique primitif, qui les exerce en vertu de son irritabilité, et cette irritabilité est donc la faculté que possède la fibre de réagir aux différentes excitations ; elle embrasse aussi bien lacontraclilité que la sensibilité, deux modes différents de réaction.

La théorie glissonienne de l'irritabilité, forti-

fiée par les travaux philosophiques du Hollandais Gcerter (1680-1762) qui étudie les différents excitants de cette force vitale, devait perdre son caractère un peu métaphysique et sa forme encore empreinte de l'esprit scholastique en s'épurant pour ainsi dire dans son passage à travers une des plus vastes intelligences des temps modernes. Haller allait lui donner une forme scientifique et expérimentale tout en apportante notables modifications au fond même de la doctrine.

AlbertdeHallernaquità Berne le l6octobre 1708. Sa capacité de travail touche à l'invraisemblance. A huit ans il avait déjà résumé deux mille articles de dictionnaire. Comme il continua de travailler de la sorte pendant toute sa vie, et comme d'autre part il parvint à l'âge avancé de soixante-dix ans, on s'explique sa prodigieuse fécondité. On le trouve d'abord étudiant à Tubingue, puis auditeur assidu de Boerhaave à Leyde, où il prend le grade de docteur; puis ami et collaborateur des Cheselden, des Douglas et des Pringle à Londres ; puis élève de Winslow et de J.-L. Petit ; familier d'Antoine et de Bernard de Jussieu à Paris où il se livre avec tant d'ardeur à la dissection, que ses voisins, empestés par les émanations épouvantables de son laboratoire, mettent la police à ses trousses. Il vient à Bâle écouter le mathématicien Jean Bernouilli ; est nommé professeur de médecine à Berne, puis à Gottingue, puis de nouveau à Berne où, oracle

de ses concitoyens il finit par mourir d'un accès de goutte en 1777.

Ilaller atout vu, tout lu, tout su. C'est un encyclopédiste accompli. Outre son œuvre médicale qui est gigantesque, cet homme universel a su se ménager une place honorable comme historien, biographe, archéologue, botaniste, numismate, érudit, physicien, mathématicien , administrateur et poète !

Ses principaux ouvrages médicaux sont :

Un Atlas d'anatomie de 46 planches, ouvrage remarquable par l'exactitude des rapports des organes, et la fidélité de représentation du système artériel (1743); les Œuvres anatomiques ; les Bibliothèques anatomique, médicale, chirurgicale et botanique, en 28 volumes ; les Eléments de physiologie du corps humain (1757).

C'est dans son système de l'irritabilité des parties sensibles (1753) que le médecin de Berne émet en l'appuyant sur de très nombreuses et très remarquables expériences physiologiques, sa théorie de l'irritabilité. Il distingue l'irritabilité de l'élasticité qui n'est pas une propriété vitale, et de la sensibilité que Glisson avait confondue avec elle. Cette irritabilité, il la place d'une façon exclusive dans la fibre musculaire et plus spécialement dans la partie gélatineuse ou glutineuse de la fibre. Il établit et formule en d'autres termes la contractilité musculaire telle qu'elle est admise et démontrée aujourd'hui. Cette théorie physiologique (sipru-

demment émise par un homme profondément religieux qui répudiait avec indignation les conclusions matérialistes que La Mettrie croyait pouvoir en déduire contre l'existence de l'âme), Gonthier de Breslau, Tissot de Lausanne, et Gaubius d'IIeidelberg la transportèrent dans la pathologie, et de nouveau l'hypothèse refleurit. Elle refleurit avec Cul len (171 2-1 780), professeur à Glascow et à Edimbourg, auteur d'un Synopsis de Nosologie méthodique, d'un Traité de physiologie, de Leçons cliniques et d'un Traité de matière médicale ; ami et protecteur de Brown, puis bientôt son adversaire acharné. Elle refleurit avec l'écossais J. Brown, (1735-1788) qui transforma l'irritabilité en incitabilité et fonda lestimulisme. Les maladies qui frappent les médecins, ont vraiment parfois un caractère providentiel. La gale de Van Helmont fut l'origine de sa réforme. Si Boerhaave n'avait pas eu un ulcère à la cuisse, il eut sans doute été pasteur et n'eût pas écrit ses Aphorismes. Quant à Brown, ce fut à un accès de goutte qu'il dut de se voir révéler le stimulisme. C'était peut-être aussi en partie à la goutte qu'il devait ce caractère emporté et irascible dont il donna tant de preuves dans ses démêlés avec son ancien protecteur Cullen. Après une existence des plus orageuses, tour à tour porté en triomphe par les browniens enthousiastes, ou couvert d'opprobre, parles farouches cullénistes, Brown finit par mourir d'apoplexie, après avoir

avalé, suivantsacoulumeetpour obéir à sa théorie, un gros do laudanum au moment du sommeil.

Les Éléments de médecine forment son principal ouvrage. C'est là qu'il faut étudier le stimulisme. La matière vivante ne diffère de la matière inorganisée que par la propriété d'être affectée par les choses extérieures ouincitabilité. Cette incilabilité qui siège dans le système nerveux et musculaire, à l'exclusion de tous les autres, est mise en jeu par les stimulants. Ceux-ci viennent du dehors comme l'air, la chaleur, le froid, les aliments, les médicaments, etc., ou bien sont contenus dans le corps lui-même comme le sang et les fluides.

La vie est le résultat de cette incitation; elle ne dure qu'au prix d'un stimulus perpétuel : la pondération parfaite entre les stimulants et l'incitation qu'ils produisent constitue la santé. La maladie consiste dans un dérèglement de ce rapport; ou bien la stimulation n'est pas assez forte, soit que les stimulanls soient insuffisants, soit que la réaction du corps à ces stimulants soit insuffisante : c'est la diathèse asthénique ; ou bien la stimulation est trop forte soit par excès de stimulants, soit par excès d'incitabilité organique : c'est la diathèse slhénique. On entrevoit d'ici les indications thérapeutiques : on doit combattre la sthénie ou l'asthénie. Or, l'asthénie est de beaucoup la plus fréquente, et Brown ne jure que par la médication stimulante (alcool, vin, substances aromatiques).

Le stimulismc fit fortune, non pas en Angleterre, où malgré Linch et Jones il fut généralement accueilli avec tiédeur, mais en Allemagne avec Reil, en Amérique avec Rush de Philadelphie, en Italie avec Moscati et Locatelli. Mais là, il fit tout à coup volle-face, avec Rasori et Tomassini son disciple, qui, tout en admettant les divisions de Brown arrivèrent à cette persuasion, que la plupart des maladies sont sthéniques et non asthéniques comme le pensait le fougueux réformateur. Aussi le contro-stimulisme remplace le stimulisme, et la médication contro-slimulante (saignées, évacuations spoliatrices, tartre stibié à haute dose) se substitue entre les mains des médecins italiens aux excitants du médecin écossais. Une caricature d'Hogarlh représente le festin des gras et des maigres ; les premiers, pansus, sanguins, apoplectiques, se gorgent de viandes et s'emplissent de vins : on pourrait dire que ce sont les disciples de Brown; les seconds, efflanqués, parcheminés, diaphanes, s'escriment autour d'une maigre pitance : ce seraient les partisans de Rasori. Une telle divergence est-elle un argument contre la médecine? Non certes. L'hygiène des peuples du Nord est aussi différente de celle des peuples du Midi que doit l'être leur thérapeutique. Derrière l'exagération commune à Brown et à Rasori, il y a cette vérité capitale et essentiellement clinique, que l'on doit ne pas

soigner à Edimbourg comme on soigne à Rome, que d'une façon générale la médication excitante convient aux pays du Nord comme la médication débilitante s'applique aux pays méridionaux. La thérapeutique doit compter avec la latitude.

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