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CHAPITRE XII

L'animisme de Stahl. — Le vitalisme. — Bordeu et Barthez.

« J'avais des élèves à Iéna, j'en saurai bien trouver à Halle, » répondit fièrement Stahl à Hoffmann qui lui proposait de contribuer à la fondation de la nouvelle école. L'homme est tout entier dans celte réponse : le fondateur de l'animisme a la confiance superbe du philosophe pour qui les plus grands problèmes de la vie n'ont plus de secrets. Une sorte de misanthropie qui fait le fond de son caractère donne à ses moindres paroles comme à tous ses écrits un je ne sais quoi d'agressif. «Petit, maigre, exigeant, Stahl sous sa grande perruque dont les boucles descendent sur ses épaules, a l'aspect froid et mécontent d'un individu qui demande peu au monde extérieur et qui ne se met pas en quête de sympathies. » (Lasègue.) Cette austérité revèche, celte ardeur de prosélytisme dont il fit preuve toute sa vie, il les devait en grande partie à l'éducation rigide qu'il avait reçue au foyer presbytérien de sa famille.

Ernest Stahl était né à Anspach, en Franconie,

le 22 octobre 1660. Reçu docteur à Iéna en 1684, il dut à l'éclat de son enseignement libre, d'être remarqué par Hoffmann. Après avoir pendant vingt-quatre ans occupé à Halle les chaires de médecine théorique, de physiologie, de diététique et matière médicale, il se retira à Berlin où il mourut à l'âge de soixante-quatorze ans.

Stahl n'est pas moins connu comme chimiste que comme médecin. Sa théorie de phlogistique régna en chimie jusqu'à Lavoisier. Il a écrit près de trois cents ouvrages sur les différentes branches de la science; les uns sont des dissertations sur des sujets variés de médecine, de physiologie et de chimie, les autres sont des traités plus philosophiques que médicaux où l'on doit chercher les principes de sa doctrine.

A ce point de vue, les ouvrages que l'on doi citer sont :

Les Recherches sur les différences de l'organisme et du mécanisme, 1706; le Traité de la différence du corps mixte et du corps vivant, 1707; la Véritable théorie médicale, 1707.

L'animisme de Stahl attribue tous les phénomènes de la vie à un principe supérieur, unique, immatériel, intelligent qui n'est autre que l'âme. L'âme dirige le corps, lui commande, le pénètre jusqu'aux replis les plus cachés de ses organes. Ce n'est plus seulement le principe doué de facultés •supérieures, comme le conçoivent les spiritualistes;

l'âme slahliennc est l'ensemble des phénomènes vitaux, c'est elle qui pense, qui veut, qui sent avec le cerveau, c'est elle qui digère avec l'estomac, qui se contracte avec le muscle, qui secrète avec la glande. Elle est intelligente et toutes les fonctions organiques depuis la pensée jusqu'à l'exhalation de la moindre goutte de sueur, sont les manifestations de cette intelligence. L'âme est pourvue de prévoyance à l'égard de cet organisme qu'elle gouverne et dont elle répond. Aussi tous ses efforts tendentils à la conservation de la santé. La fièvre, les hémorragies spontanées sont des phénomènes salutaires et doivent être respectés. Ce sont les armes que l'âme emploie pour combattre la maladie.

Voilà qui n'est rien autre chose que la nature médicatrice des anciens et qui aboutit ici encore à une thérapeutique presque exclusivement expectante. Le système de Stahl était une protestation contre l'iatromécanisme et la chimiatrie. Il relevait la science de la vie en répudiant ces théories qui tendent à l'expliquer par les lois inférieures bien ou mal connues de la matière. Il réagissait aussi contre la multiplicité des forces, des entités, des archées, dont on avait peuplé l'organisme, en les réunissant dans une synthèse commune, l'âme.

Que Stahl ait été un écrivain nébuleux, un esprit chagrin atrabilaire et jaloux, que son œuvre médicale soit demeurée à peu près stérile, on peut en tomber d'accord mais on doit ajouter à sa décharge

qu'il est surtout philosophe, et comme tel qu'il prend place parmi les penseurs les plus profonds, ce qui ne veut pas dire les plus illuminés, que l'Allemagne ait enfantés. Le positivisme médical actuel peut passer indifférent ou dédaigneux devant l'œuvre de Stahl; mais l'humanité doit son admiration et sa reconnaissance à l'homme qui, avec un froid courage, s'est fait au nom de la raison le défenseur de la liberté de penser et d'écrire à une époque et dans un pays où la tolérance n'était pas la qualité dominante , surtout dans les écoles de médecine.

L'animisme de Stahl et la doctrine de l'irritabilité hallérienne avaient commencé à battre en brèche les idées généralement adoptées dans les écoles, grâce à l'autorité de Boerhaave. Le mouvement de réaction en faveur des propriétés vitales se continue en France , à Montpellier où deux hommes représentent cette tendance pendant le cours du xvm e siècle. Ce sont Bordeu et Barthez.

Théophile de Bordeu, né à Iseste (Béarn) en 1722, reçu docteur à Montpellier en 1744, nommé surintendant des Eaux d'Aquitaine, qu'il vante dans la plupart de ses écrits, et dont il retira de bons effets dans le traitement de la goutte qui devait l'emporter, nous a laissé plusieurs ouvrages qui révèlent outre un grand talent littéraire et une solide érudition , des qualités incontestables de clinicien et de pathologiste. Mordant, spirituel,

prompt à l'atlaque comme à la riposte, Bordeu eut à supporter plus que tout autre la haine et la jalousie dont l'école de Paris s'armait contre tout médecin sorti d'une faculté étrangère. Il faillit être victime des calomnies de Bouvart dont l'austérité et les vertus rendraient la conduite inexplicable dans cette circonstance, si îa haine scientifique n'était capable de tout expliquer. « Les médecins guérissent toutes les maladies, excepté la dernière, » disait spirituellement Bordeu. Il aurait peut-être guéri la maladie qui l'emporta et écarté la mort s'il l'avait vue venir; mais il dormait quand elle le frappa, « comme si elle le craignait trop, éveillé, » dirent les agréables du temps.

Les principaux ouvrages de Bordeu sont les suivants : Recherches anatomiques sur les différente* positions des glandes, 1752 ; Dissertation sur les écrouelles, 1753; Recherches sur les crises, 1753; Recherches sur le pouh par rapport aux crises, 1 736 ; Recherches sur le traitement de la colique de Poitou; Recherches sur l 'histoire de la médecine, 1764 ; Recherches sur les maladies chroniques, 177b.

Bordeu est vitaliste, il compare l'organisme à une confédération où chaque organe a son existence sociale distincte, est doué de sensibilité et de mouvement. Tous ces organismes secondaires, étroitement unis entre eux, agissent les uns sur les autres, et la réunion de toutes ces existences distinctes, et cependant connexes, constitue la vie qui

n'est en somme que la résultante de toutes ces forces : conception très voisine de celle de Bichat, et qui, poussée jusqu'à ses limites extrêmes, reparaîtra de nos jours sous la forme du particularisme cellulaire. Bordeu , admirateur de Van Helmont, admet une sorte de triumvirat organique constitué par le cœur, le cerveau et l'estomac. La prédominance d'action de l'un de ces organes produit peut-être certaines maladies, mais crée, à coup sûr, certains tempéraments.

Ces propriétés vitales disséminées dans tout l'organisme, Barthez les réunit, les concentre dans une seule entité, le principe vital, véritable coup d'état par lequel il substitue une monarchie à une république fédérative. Paul-Joseph Barthez, né à Montpellier en 1734, fut un travailleur acharné. On raconte que la punition la plus dure qu'on pût lui infliger pendant son enfance, était de le priver de ses livres. Il mit comme condition formelle à sa contenance stoïque dans une opération chirurgicale qu'il eut à subir, que jamais plus on ne l'empêcherait de travailler à sa guise, et cette perspective lui fit supporter sans un cri, l'amputation de la dernière phalange du pouce. Docteur à vingt ans, puis médecin militaire, il fut soigné avec le plus grand dévouement à Hanovre, pendant une épidémie, par Werlhof dont il resta l'ami intime. Bouvart, l'ennemi irréconciliable des Montpelliérins, reporta sur Barthez toute la haine qu'il avait vouée

DE LA MÉDECINE iOl

à Bordcu. On dit même qu'il lui tendit un piège que Barthez d'après ses dispositions naturelles ne pouvait éviter. << Une jeune fille vint le trouver et se conduisit de manière à lui faire croire qu'elle ne lui refuserait rien. Mais bientôt se mettant à crier elle l'accusa de violence ;... sans l'intervention du duc d'Orléans, cette affaire qui lit un bruit inouï, lui aurait été très fâcheuse. » [Biographie médicale, 1810.) — Membre de l'Institut en l'an VIII, puis médecin consultant de Napoléon I er , Barthez atteint de calcul vésical comme son ami et client d'Alembert, mourut le 13 octobre 1806. Parmi les ouvrages qu'il a laissés, on doit surtout citer :

Les Nouveaux éléments de la science de l'homme, 1778, qui contient toute sa théorie ; la Nouvelle mécanique des mouvements de l'homme et des animaux, 1799 ; et le Traité des maladies goutteuses, 1802. Le principe vital de Barthez n'est pas chose nouvelle, c'est Yimpetum faciens d'Hippocrate, le feu pur de Diogène Laërce, et de Lucrèce : c'est le souffle de Jehovah, c'est l'esprit chanté par Virgile.

Principio cœlum et terras cainposque liquentes, Lucentemque globum lunae, Titaniaque astra, Spiritus intus alit, totamque infusa per artus Mens agitât moleiu, et magno se corpore miscet. Inde hominum, pecudunuque genus.

(Virgile, Enéide, livre VI. 724(.

« C'est la cause qui produit tous les phénomènes

de la vie, dans le corps humain. » (Barthez.) Il se distingue de l'âme, parce qu'il n'a pas conscience de lui-même : c'est donc une conception différente de l'âme stahlienne, ou plutôt ce n'en est qu'une partie. C'est le principe vital qui est atteint dans les maladies, c'est à son affaiblissement que sont dues la plupart des affections. La thérapeutique de Barlhez comprend trois méthodes différentes ; la méthode imitatrice qui tend à seconder le principe vital en tâchant de reproduire expérimentalement les phénomènes qui signalent la guérison (Hippocrate le recommandait déjà) ; la méthode perturbatrice qui consiste à solliciter le principe vital soit par des excitations, soit par des dépressions, de façon à réveiller son énergie et à provoquer une réaction qui pourra remettre toute chose en place; et enfin la méthode spécifique qui est purement empirique.

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