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CHAPITRE XIII

L'anatomie et la physiologie au XVIH siècle. — Les clinicieus. — L'Ecole de Vienne. — La Société royale de médecine. — L'Académie de chirurgie. — Auenbrugger et Jenner.

Le grand mouvement imprimé à l'anatomie et à la physiologie pendant le xvu° siècle se continua dans le cours du xvnr 3 , sans se laisser arrêter par le conflit des systèmes. Des chercheurs opiniâtres poussèrent l'étude de l'anatomie jusqu'à ses extrêmes limites. Ce furent en Italie Pacchioni, Valsalva, Mascagni, Santorini, et Scarpa; en Angleterre, Monro, les deux Hunter, et Cheselden ; en Allemagne Albinus, Lieberkùhn, Zinn, Wrisberg, les Meckel, Sœmmering, Heister ; en France Vicq d'Azyr, médecin de Marie- Antoinette, et successeur de Buffonà l'Académie française ; Lieutaud, Sénac, Portai, etc. Le Jardin du roi compte parmi ses professeurs le danois Winslow converti, comme Sténon, au catholicisme, par Bossuet.

La physiologie s'enrichit de découvertes capitales ; c'est Spallanzani de Reggio qui élucide

plusieurs des problèmes de la digestion en étudiant le rôle du suc gastrique directement recueilli chez les animaux. C'est Galvani, de Bologne, qui observe l'action de l'électricité chez les grenouilles, découverte féconde dont Volta devait permettre de multiplier à l'infini les applications. C'est enfin notre grand Lavoisier qui, renversant la théorie stahlienne du phlogislique, découvre les propriétés rcspirables de l'oxygène, reconnaît que la respiration n'est autre chose qu'une oxydation, et donne de cette fonction une formule tellement précise et complète que les travaux récents sans lui rien enlever, n'ont guère pu lui ajouter grand'choso d'important.

Si Vésale recommandait déjà l'ouverture des cadavres comme le seul moyen rationnel de s'élever à la connaissance des maladies et de leurs causes prochaines, on peut dire que ses conseils furent longtemps lettre morte, et que l'étude raisonnée et méthodique de l'anatomie pathologique ne date que du xvm c siècle. Jusque-là on a ouvert quantité de cadavres, noté mille lésions différentes, accumulé les documents précieux, mais dont la dissémination et l'absence de tout lien ne permettent guère de tirer parti. Tenter de mettre un peu d'ordre dans un tel chaos, de ranger chaque chose à la place que son importance lui assignait, fut une entreprise téméraire où s'était épuisée l'activité de Shenok de Graffenberg, et où Th. Bonet lui-même

échoua malgré l'incontestable mérite de son Sepidchretum (1700).

Il fallait un génie pour accomplir la tâche. Ce fut l'Italie qui lui donna naissance. Jean-Baptiste Morgagni était né à Forli, en Romagne, le 25 février 1682. Il étudia la médecine sous Albertini et Valsalva, et puisa dans l'enseignement de ces grands maîtres, une passion profonde pour l'anatomie, science qu'il professa plus tard avec le plus grand éclat à Padoue. C'était l'époque où venaient de s'ouvrir, dans toutes les capitales de l'Europe, ces académies qui ont tant fait pour le développement de l'esprit scientifique . L'Académie des sciences de Paris, celle des Curieux de la nature, la Société royale de Londres, l'Académie royale de Berlin, et celle de Saint-Pétersbourg se disputèrent à l'envi, l'honneur de compter parmi leurs membres un homme d'une intelligence aussi élevée et d'un savoir aussi étendu. Morgagni était de haute taille, et de constitution vigoureuse ; il était doué de cette gailé cxpansive qui n'est souvent que le trop plein de la santé. Après sa mort, survenue à l'âge de 90 ans, la ville de Forli fit frapper en son honneur plusieurs médailles commémorativcs.

De lous les médecins du xvm c siècle, Morgagni est un de ceux qui avec Haller et Bordeu ont exercé le plus d'influence sur la direction des recherches médicales. Outre des travaux appréciés de philologie et d'archéologie, il nous a laissé les Adversa-

ria anatomica (1706-1741), les Lettres anatomiques au nombre de 70, et le Traité du siège et des causes des maladies dévoilés par Tanatomie. Avec une grande justesse d'appréciation il assigne à Tanatomie pathologique sa véritable place ; indique de quel secours est son étude dans la localisation des maladies : de quelle lumière elle éclaire l'examen clinique. Egalement soucieux d'éviter toute exagération dans un sens comme dans l'autre, il condamne les détracteurs de l'anatomie pathologique, ceux qui, suivant ses paroles : « jugent d'après ce qu'ils n'ont pas eux-mêmes que ce qui existe chez les autres est superflu », et reconnaît avec la meilleure grâce du monde la stérilité des recherches nécroscopiques qui ne s'appuient pas sur la connaissance exacte de la maladie qui a donné naissance aux altérations organiques.

Ainsi comprise, l'anatomie pathologique prenait une place capitale dans la médecine. L'étude de la lésion rendait compte des symptômes observés pendant la vie, comme ceux-ci édifiaient le médecin sur le développement de la lésion. De là une précision plus parfaite du diagnostic , de là une connaissance plus approfondie de la nature et de la pathogénie des maladies. L'œuvre de Morgagni préparait celle des Bichat, des Laënnec, des Louis et des Virchow ; le xix e siècle pouvait commencer à bâtir : les matériaux étaient prêts.

L'observation clinique ne resta pas en arrière

pendant le xvin siècle. Borsiéri de Kanilfeld, né à Trente le 18 février 1725, déjà célèbre à vingt ans par les guérisons miraculeuses qu'il obtenait dans le traitement des fièvres épidémiques qui ravageaient Faënza, professeur à Pavie, et plus tard archiatre de la cour de Milan, publia ses Institutions de médecine pratique.

En Angleterre, J. Huxham, praticien de Plymouth et observateur exquis, fait paraître son excellent '"raité des fièvres, décrit une nouvelle forme de typb is, la fièvre lente nerveuse qui porte son nom, et donne de l'angine gangreneuse une monographie où il est facile de retrouver le tableau de l'angine diphthérique. Heberden étudie l'angine de poitrine et certaines formes de rhumatisme chronique. Vers le milieu du xvm 8 siècle s'ouvre à Vienne, sous le patronage de Marie-Thérèse d'Autriche, une des plus célèbres écoles cliniques de l'Europe. C'est à Gérard Van Swieten, né à Leyde en 1700, élève et commentateur de Boerhaave, premier médecin de l'impératrice, qu'il faut rapporter presque toute la splendeur de cette école qui a servi de modèle à celle de Paris. Les commentaires sur le traité de la connaissance et de la guérison des maladies de Boerhaave sont le plus beau titre de gloire de Van Swieten, bien qu'on lui ait reproché son admiration servile pour le maître, et la pénurie d'opinions personnelles. Un autre élève de Boerhaave Antoine de Haun de la

Haye, appelé par Van Swieten à la chaire de médecine pratique de l'hôpital de Vienne, commence le recueil d'observations cliniques ou Ratio medendi in nosocomio practico , que continue son élève et successeur Maximilien Stoll, un des plus grands cliniciens du xvm° siècle. D'abord professeur d'humanités, à Halle, puis docteur à Vienne, Stoll mourut en 1788. Il était humoriste ; on l'accusa d'abuser des vomitifs. Il est l'auteur des Aphorismes sur la connaissance et le traitement des fièvres (1785).

Pendant le xvm e siècle, la France ne produisit que des cliniciens de second ordre , comme Hecquet, Astruc, Sauvages, etc. Mais elle racheta cette infériorité relative par la fondation de la Société royale de médecine en 1776. Malgré son existence éphémère, puisqu'elle devait disparaître avec tant d'autres institutions à l'époque de la Révolution, cette société , par le grand nombre et la variété de ses travaux eut le temps d'acquérir en Europe une grande réputation.

Quant à la chirurgie, à l'exception de Percival Pott, dont l'Angleterre a le droit de s'enorgueillir comme d'un de ses plus grands maîtres; c'est en France qu'il faut chercher l'histoire de son développement et de ses progrès, et cette histoire se résume tout entière dans celle de l'Académie royale de chirurgie. « Tout est bien qui iinit bien... » Ce sont les déplorables querelles entre les chirurgiens-barbiers et les perruquiers, entre les

uns et les autres et les chirurgiens de Saint-Côme, entre tous enfin et les médecins, qui aboutirent finalement, par suite de la fusion des barbiers-chirurgiens et des membres de la confrérie de Saint- Côme, à la création de l'académie de chirurgie. » (Darcmberg.) Cette société fondée en 1731 fut supprimée également par le fameux décret de la Convention en 1793. Mais elle s'était immortalisée par les travaux des Louis, des Jean-Louis Petit et des Desault.

Il semble qu'on ne puisse mieux clore l'histoire médicale du xvni siècle, qu'en rappelant les deux découvertes capitales de la percussion et de la vaccine. C'est en 1760 que d'Auenbrugger, de Vienne, apprit aux médecins à reconnaître l'état des organes thoraciques par le son que rend la poitrine lorsqu'on la percute méthodiquement. Mais il fallut de longues années avant que Corvisart ne tirât de l'oubli le Novam inventum ex percussione et ne fit passer dans la pratique courante l'emploi d'un moyen d'investigation qui rend aujourd'hui les plus grands services dans le diagnostic des maladies thoraciques et abdominales.

Edouard Jenner naquit à Berkeley en 1749. Élève de Jean Hunier il se signala d'abord par ses observations si originales sur les mœurs du coucou, puis par un travail sur les tubercules du poumon qu'il croyait formés par des hydatides. C'est en 1796 qu'il commença ses études sur le

vaccin. On prétend que les effets de ce virus étaient connus depuis longtemps dans l'Inde ; que Rabaut- Pommier, ministre protestant à Montpellier, s'entretint en 1781 avec le docteur Pew de l'inoculation du cow-pox comme préservatif de la variole, et que Pew promit d'engager Jenner à s'en occuper. Tout cela serait-il vrai que la gloire de Jennèr n'en saurait être diminuée. Sa découverte fut de celles qui excitent l'admiration, enflamment l'enthousiasme et commandent la reconnaissance. Toutes les sociétés savantes de l'Europe s'empressèrent de s'associer Jenner ; le parlement anglais se plut à le combler de faveurs ; on frappa des médailles ; Catherine II de Russie lui envoya un diamant d'un grand prix ; le chancelier de l'Échiquier déclara « que le parlement anglais pouvait voter en faveur de Jenner telle récompense qu'il jugeait convenable, puisqu'il s'agissait d'une des plus importantes découvertes que la société ait faites depuis la création du monde et que le mérite de cette découverte était au-dessus de toute expression. »

Jenner mourut le 26 janvier 1823, à l'âge de 64 ans.

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