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CHAPITRE XIV

XIX e siècle. — L'Ecole de Paris au commencement du XIX» siècle. — Bichat, Broussais, Laënnec.

Le xix* siècle s'ouvre sous les plus heureux auspices. C'est en 1800 que Bichat fait paraître son Traité des membranes , et ses Recherches sur la vie et la mort. C'est en 1801 qu'il écrit YAnatomie générale, le plus important et le plus admiré de ses ouvrages. Xavier Bichat était né à Thoirette en 1771 ; il avait commencé ses éludes médicales à Lyon sous la direction de Marc-Antoine Petit ; mais, forcé par des troubles politiques de quitter cette ville, il vint à Paris suivre les cours de Desault dont il devint rapidement l'ami et le collaborateur. A la mort de son maître il termina et fit imprimer le dernier volume du journal de ce grand chirurgien ; et malgré la débilité de sa santé, malgré d'abondantes hémoptysies occasionnées par la fatigue que lui causaient ses cours, ses leçons et ses veilles, Bichat loin de ménager ses efforts ne se livra qu'avec plus d'ardeur encore à l'étude de l'anatomie, de la physiologie et surtout de l'anato-

mie pathologique. Nommé médecin de l'Hôtel-Dicu en 1800, il ouvrit en un seul hiver plus de six cents cadavres ; la plus grande partie de ses journées se passait à l'amphithéâtre où il recueillait les matériaux de son Anatomie générale et d'un grand ouvrage qu'il méditait sur l'anatomie pathologique. Exténué par ses immenses travaux, Bichat, qui portait dans sa tête les germes d'une révolution médicale qu'il eut sans doute accomplie, mourut en 1802, il n'avait que trente deux ans. « Bichat vient de mourir, écrivait Corvisart au premier Consul, sur un champ de bataille qui compte aussi plus d'une victime. Personne, en si peu de temps, n'a fait tant de choses et aussi bien. »

« Lorsque Bichat vint à Paris, M. Chaussier, idolâtre d'Hippocrate et de Stahl recommandait l'étude des lois de la vie, et voulait qu'on les étudiât dans les seuls êtres vivants, indépendamment de toute application physique ou chimique, et même dans l'homme seulement; M. Halle portait la physiologie dans l'hygiène qu'il soumettait à de lumineuses divisions ; M. Corvisart proclamait l'utilité de l'anatomie pathologique et de l'application de la physiologie à la pathologie ; M. Pinel, non content d'avoir rappelé à l'expérience, à l'observation et au mépris des hypothèses, établissait l'importance de la distinction des tissus affectés dans les maladies et fondait sur cette distinction une partie des divisions de sa Nosographie. » (Biographie méd. , 1820. )

Esprit essentiellement synthétique et généralisateur, et cependant susceptible des plus fines analyses, Bichat conçut le projet gigantesque de réunir en un. seul tous ces systèmes différents, et d'en élever un qui fût basé sur l'anatomie normale et pathologique, sur la physiologie dans l'état de santé et dans celui de maladie, sur l'action des médicaments, et sur l'observation des symptômes morbides. Jusqu'ici on avait considéré surtout l'organe comme jouissant d'une sorte d'autonomie propre ; mais l'organe est lui-même un tout complexe, dans la composition duquel entrent divers tissus. Bichat, lancé dans cette voie reconnut que l'organisme est constitué par un certain nombre de tissus primitifs; il en décrivit vingt et un tels que le tissu musculaire, le tissu nerveux, le tissu cellulaire, etc., dont la structure, les propriétés physiques et vitales se retrouvent les mêmes en quelque point du corps qu'on les étudie. C'est à l'étude de ces propriétés, des sympathies qui unissent les différents tissus les uns aux autres qu'est consacrée YAnatomie générale. La science a marché depuis Bichat ; quelques-unes des divisions admises par le médecin de l'Hôtel-Dieu ne répondent plus aux découvertes actuelles, et cependant YAnatomie générale est et restera une œuvre de génie. C'est qu'elle a su mettre en lumière et développer l'idée féconde du rôle que chaque tissu est destiné à jouer dans l'économie,

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soit dans l'état de santé, soit dans celui de maladie. L'influence de Bichat fut considérable ; elle se fit sentir en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne et même en Espagne, il n'est guère de branche de la médecine sur laquelle elle ne se soit pas étendue.

On pouvait espérer que de tels résultats et des progrès aussi sensibles dans la méthode médicale fermeraient enfin et d'une façon définitive, la porte aux: théoriciens systématiques. Il n'en fut rien. Les médecins continuèrent de se diviser en partisans de Brown ou de Rasori; et comme le stimulismc et le contro-stimulisme ne suffisaient même plus à leur appétit d'hypothèses, un troisième système vint leur donner satisfaction. C'est celui de l'irritation défendu par Broussais son inventeur, et qui présente de grandes analogies avec le brownisme et le rasorisme.

François-Victor-Joseph Broussais naquit à Saint- Malo, le 17 septembre 1772. A vingt ans il combattait dans les rangs de l'armée républicaine l'insurrection de la Vendée. Après le meurtre de ses parents, massacrés par des fanatiques politiques, Broussais qui venait de passer six ans comme médecin dans la marine militaire, vint à Paris et s'y fit recevoir docteur à l'âge de trente et un ans. Puis, attaché en qualité de chirurgien aux armées de Napoléon, il assiste aux batailles d'Ulm, d'Utrecht et d'Austerlitz. Déjà célèbre par ses travaux scien-

tifiques, il est nommé en 4814 professeur en second au Val-de-Grâce. Dès lors, placé sur un théâtre digne de son activité, il commence à répandre sa doctrine et entre bruyamment dans cette lutte acharnée qu'il soutint jusqu'à sa mort avec tant d'énergie et de talent. La Faculté de médecine longtemps fermée lui fut ouverte en 1830 et il y occupa la chaire nouvellement créée de pathologie générale. En 1832, lorsque le choléra ravagea Paris, Broussais s'efforça d'appliquer sa méthode anliphlogistique au traitement de celte maladie qu'il considérait comme une violente inflammation des voies digestives. La saignée et les débilitants aboutirent à des résultats déplorables. Casimir Périer, son ami, mourut entre ses mains. Broussais survécut à sa doctrine ; elle était déjà fort discréditée quand il mourut, en 1838, d'un cancer du rectum. On a dit de lui qu'il était le Danton de la médecine : le mot est juste. Broussais avait du célèbre tribun les formes athlétiques, l'éloquence brutale et l'indomptable énergie. La vie des camps n'avait fait qu'accroître l'absolutisme impérieux de son caractère. Il était de ceux que la contradiction et plus encore l'indifférence atteignent comme une insulte. Ses écrits, surtout l'Examen des doctrines médicales ne sont le plus souvent qu'une polémique ardente, parfois injuste, toujours passionnée, à l'égard de ses adversaires. Laënnec surtout l'exaspéra. Entre eux ce fut la guerre, la guerre à mort

sans trêve ni merci. Mais aussi quel contraste entre ces deux hommes ! Broussais est le lutteur à la poitrine herculéenne, aux muscles d'acier, à la voix tempétueuse, aux gestes exubérants. Sous son brillant costume de chirurgien militaire, il a les allures d'un tranche-montagne; et de sa personne comme de ses écrits il se dégage un je ne sais quoi qui fait songer au tumulte des batailles et au sifflement des balles. Chez Laënnec, au contraire, il y a de l'ecclésiastique et du petit noble. Son abord est glacial; un grand manteau noir enveloppe son corps maigre et chétif; et sa tête pâle et maladive s'abrite sous un large chapeau qui dissimule à peine le feu sombre de son regard. Il marche à pas comptés; il parle à peine, mais sa parole est froide et coupante comme son scalpel. Il coule dans les veines de Broussais du sang de conventionnel; Breton de vieille roche, Laënnec a gardé précieusement au fond de son cœur sa foi religieuse et le culte des vieilles traditions royalistes. Leurs doctrines scientifiques ne sont pas moins opposées.

Broussais est vitaliste et physiologiste. Il ne voit dans la maladie qu'une nouvelle manifestation de la force vitale ; c'est une manière d'être particulière de l'organisme, mais soumise aux mêmes lois que celles qui président à l'état de santé. Pourquoi donc chercher pour la maladie une formule étrangère alors que l'étude des conditions normales

de la vie fournit abondamment aux explications qu'on en peut demander? Laënnec est organicien et analomo-pathologiste : les maladies ne sont que des lésions d'organes : leur classification doit être basée sur l'étude des alérations nécroscopiques. Pour Broussais la cause presque unique des maladies réside dans l'inflammation, processus physiologique que réalise l'organisme lorsqu'il est soumis à l'influence des irritations extérieures. Cette irritation provoque l'afflux des liquides, exagère la circulation, amène des engorgements aigus et chroniques, dans les différents organes. Les squirrhes, les scrofules, les tubercules, les tumeurs d'aspect cérébriforme , ne sont que des produits d'inflammation , et ne diffèrent que par le mode plus ou moins rapide, plus ou moins intense, suivant lequel cette inflammation s'est produite. Et voilà la spécificité des maladies réduite au néant. L'inflammation est tout, explique tout, se retrouve partout dans la pathologie broussaisienne. La phlegmasie du tube digestif, la gastro-entérite est une des plus fréquentes. D'après le professeur du Val-de-Grâce, le cancer stomacal dont mourut Napoléon I"n'était que le résultat d'une longue inflammation de cet organe par les intempéries, le régime et les médicaments maladroitement administrés. Nul doute, s'écrie-t-il, que Napoléon n'ait été guéri, s'il s'était mis entre les mains d'un médecin physiologiste, et soumis à cette médication débili-

tante, aux saignées, aux antiphlogistiques que Broussais dispensait avec tant de libéralité.

Si l'on met de côté les exagérations monstrueuses de sa doctrine, si l'on veut ne pas tenir compte des résultais le plus souvent pitoyables d'une thérapeutique qui devait faire bondir d'aise les mânes de Guy Patin et de Bolal, on ne peut refuser à Broussais une des premières places parmi les médecins de ce siècle : son œuvre capitale, le Traité des phlegmasies chroniques (1808) est plein d'enseignements, d'observations scrupuleuses et de descriptions cliniques où il n'y a rien à ajouter ni à reprendre. Outre l'Examen des doctrines médicales (1817), on doit citer aussi son livre sur l'Irritation et la folie. Broussais a encore fondé pour la défense de sa doctrine les Annales de médecine physiologique, qu'il soutint de son autorité et de son talent jusqu'en 1834.

Les théories passent : les découvertes restent. Qui lit Broussais aujourd'hui ? Laënnec, au contraire restera, comme le plus grand observateur des temps modernes, et sa gloire sera impérissable d'avoir découvert l'auscultation médiate.

René-Théophile-Hyacinthe Laënnec était Breton. Sa statue s'élève sur la place Saint-Corentin, à Quimper, où il est né le 17 février 1781. Il commença ses études à Nantes, aidé des conseils de son oncle Guillaume Laënnec, puis vint à Paris où il fut reçu docteur en 1804. Médecin de l'hôpital

Beaujon puis de l'hôpital Necker, professeur de médecine au Collège de France, puis de clinique interne à la Faculté, il ne jouit pas longtemps d'une situation scientifique que la faveur lui avait donnée, mais dont son mérite le rendait si digne. La phtisie pulmonaire, dont il avait fait le sujet favori de ses études, l'emporta le 13 août 1826. Ses deux principaux ouvrages sont: le Mémoire sur les vers vésiculaires (1805) et le Traité de F ausculation médiate et des maladies de poumon et du cœur (1819).

Il est étrange qu'il ait fallu arriver jusqu'à Laënnec pour tirer parti des signes fournis par l'ouïe dans le diagnostic des affections cardiaques et thoraciques. Il était si simple d'appliquer son oreille sur la poitrine et d'écouter le bruit de la respiration et de la révolution cardiaque. Mais il en est de l'auscultation comme de la plupart des grandes découvertes. Quelque enfantines qu'elles paraissent ensuite, c'est le privilège du génie de savoir les utiliser. Si Hippocrate a parlé d'un bruit de frottement dans la pleurésie, si Harvey a entendu les battements du cœur, cela n'enlève rien à la découverte de Laënnec. Quand de tels observateurs ont passé indifférents à côté d'un filon si précieux, il est doublement glorieux de le reconnaître et de savoir l'exploiter.

Écouter les bruits de la respiration et du cœur, les décrire, les comparer aux modifications que les dillérentes maladies leur apportent, et baser sur de

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tels signes, tout en tenant compte des autres symptômes, le diagnostic de ces affections, voilà l'auscultation telle que l'a comprise et pratiquée Laënnec ; c'est en vue de la perfectionner qu'il inventa le stéthoscope. « Je fus consulté en 4816, écrit-il, pour une jeune personne qui présentait des symptômes généraux de maladie du cœur et chez laquelle l'application de la main et la percussion donnaient peu de résultats à raison de l'embonpoint. L'âge et le sexe de la maladie m'interdisant l'auscultation directe, je vins à me rappeler un phénomène d'acoustique fort connu. Si l'on applique l'oreille à l'extrémité d'une poutre on entend très distinctement un coup d'épingle donné à l'autre bout. J'imaginai que l'on pouvait peut-être tirer parti dans le cas dont il s'agissait de cette propriété des corps. Je pris un cahier de papier, j'en formai un rouleau fortement serré dont j'appliquai une extrémité sur la région précordiale et posant l'oreille à l'autre bout, je fus aussi surpris que satisfait d'entendre les battements du cœur d'une manière beaucoup plus nette et plus distincte que je ne l'avais jamais fait par l'application immédiate de l'oreille. » (Laënnec, Traité de l'auscult. médiate.)

On pouvait croire qu'une telle découverte allait emporter d'assaut toutes les résistances. Il n'en fut rien. On vit cet étonnant spectacle de médecins justement renommés pour leur savoir et leur ex-

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périence hocher gravement la tête en déclarant que l'auscultation ne servirait à rien ; que le bruit des voitures empêcherait d'entendre le murmure respiratoire et qu'en somme, si on n'avait pas le stéthoscope à sa disposition, la pudeur s'opposait à ce que le médecin appliquât son oreille sur la poitrine de ses clientes! La jalousie scientifique et l'amour de la routine sont seules capables dans leur mesquinerie d'enfanter d'aussi misérables querelles. Par bonheur, depuis longtemps le calme règne ; le stéthoscope volumineux et encombrant de Laënnec, gros cylindre de bois d'un pied de long, est devenu le gracieux et léger instrument qui rend chaque jour tant de services au médecin et à l'accoucheur.

Laënnec a créé la pathologie thoracique. Grâce à lui la phtisie pulmonaire, la dilatation des bronches, etc., ont été nettement dégagées tant au point de vue des symptômes qu'au point de vue des lésions, du chaos des affections respiratoires, et on peut dire que c'est à ce grand observateur que la pathologie doit d'avoir accompli le plus grand pas qu'elle ait fait depuis Sydenham. C'est Laënnec qui ouvre cette ère admirable où la clinique française conquiert le premier rang dans l'Europe scientifique.

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