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CHAPITRE V

Médecine gréco-latine du III» Biècle au XII» siècle. — École de Salerne. — Médecine arabe. — L'Aiabo-galénisme envahit lEurope (milieu du XII» siècle au XV e siècle). — XV e siècle.

Après Galien, la médecine antique est complètement édifiée. Dès lors c'est l'obscurité qui commence, et qui se fait de plus en plus épaisse pendant tout le moyen âge. On n'ajoutera plus rien à l'œuvre grecque, on ne fera que l'amoindrir et la défigurer. Et cependant, depuis le m siècle jusqu'au vn e , quelques noms peuvent être cités, ceux d'Oribase, d'Aétius d'Amide, de Paul d'Egine, d'Alexandre de Tralles, etc.

Oribase, qui vécut au iv e siècle après J.-C, médecin de l'empereur Julien, composa pour ce prince la grande collection, auvayôyai, vaste encyclopédie médicale qui nous est arrivée mutilée. Banni par la réaction chrétienne, et exilé sur les bords du Danube, Oribase, rentré en grâce, composa pour son fils, Eustathius, leSynopsis, résumé de lagrande collection; on lui doit encore un traité de médecine populaire, les Eziporistes, ou médicaments faciles

à se procurer, dédié au philosophe Eunape son ami.

Aëlius d'Amide est un médecin chrétien de la fin du v" siècle, et du commencement du vr\ Sorti de l'école d'Alexandrie, il exerça à Constantinople. Son œuvre consiste dans une compilation, la Médecine en seize livres , qui complète et copie souvent la collection d'Oribase. Observateur et clinicien, Aëtius avait grande confiance dans les exorcismes et les conjurations : « Je t'adjure par Biaise, martyr et servileur de Jésus-Christ, de sortir ou de descendre ! » s'écriait-il en s'adressant à une arête qui s'était fixée dans le gosier d'un de ses clients.

Alexandre de Tralles (vi e siècle) qui pratiquait à Rome, est également un médecin chrétien, observateur consciencieux, mais superstitieux et polypharmaque. 11 est l'auteur d'un traité de médecine en douze livres qui ne comprend que la pathologie interne.

Enfin Paul d'Egine (vn° siècle), un des derniers disciples de l'école d'Alexandrie, compose un résumé en sept livres des anciens ouvrages de médecine, probablement tiré d'Oribase.

Efforts stériles, compilations sans originalité ni intérêt, résumés de résumés, simples manuels qui n'ont guère de valeur que comme documents historiques, voilà les dernières lueurs d'une science qui menace, elle aussi, de s'éteindre dans la nuit des premiers siècles du moyen âge, qui s'éteint même

complètement à Byzance, malgré Psellus (ix e siècle) malgré Actuarius (xm° siècle) et Démétrius Pépagomène.

Il n'en est pas de même en Occident. Dans la haute Italie, en Espagne, en Gaule, en Suisse, en Germanie, en Angleterre les écoles impériales subsistent jusque vers l'an 650. Les rois mérovingiens et carlovingiens fondent sur leur modèle des écoles palatines. Le clergé se fait le protecteur des arts, des lettres et des sciences; les Ostrogolhs, les Wisigoths et les Lombards eux-mêmes les favorisent, et Cassiodore sous Théodoric écrit dans le monastère de Viviers un grand nombre de manuscrits. Charlemagne et Alcuin ouvrent de nombreuses écoles où l'on enseigne les sept arls libéraux et la médecine. Dans les cloîtres et dans les monastères on traduit en latin les œuvres d'Hippocrate, de Galien et de Soranus. Enfin l'école de Salerne commence à briller d'un vif éclat.

On ignore la date de sa fondation. Au x° siècle elle était déjà célèbre, au xi° elle éclipsait tous les autres centres d'instruction. C'était bien « la cité d'Hippocrate » où se rendaient en foule des étudiants de tous les pays, et d'où sortirent tous les médecins célèbres de cette époque; médecins d'armée, médecins des hôpitaux qui commençaient à s'ouvrir dans les grandes villes, médecins des grands seigneurs et des rois. Tout était réuni à

r'4 HISTOIRE

Salerne en vue de l'enseignement pratique, leçons cliniques, démonstrations anatomiques, bibliothèques abondamment pourvues. Sorte d'académie scientifique et littéraire, l'école de Salerne compte parmi ses maîtres Cophon, Archimatœus, Platearius, Bartholomœus, et des femmes comme Trotula et Mercuriade. Le Regimen Sanitatis est le plus connu des ouvrages salernitains; c'est un poème en vers léonins dont quelques préceptes doivent la célébrité à leur bonhomie et au gros bon sens qui les a dictés. Exclusivement gréco-latine jusqu'au milieu du xn e siècle, l'école de Salerne est envahie à celle époque par l'arabo-galénisme, qui commence à s'étendre sur tout l'Occident, et qui à partir du xm 1 siècle régnera en maître dans toutes les écoles, jusqu'à la renaissance, et même encore au delà.

C'est qu'en effet, tandis que s'accomplissait en Europe l'évolution scientifique à laquelle nous venons d'assister, les Sarrazins avaient conquis l'Egypte. Le farouche Omar avait livré aux flammes la bibliothèque d'Alexandrie ; et pendant six mois, dit l'historien Abulpharage, les cinq cent mille volumes que les Ptolémées y avaient rassemblés avaient servi à chauffer les bains publics. ^640). Bientôt, mais trop tard, la fureur des Arabes s'adoucit; ils se laissèrent, comme les Romains, peu à peu séduire par les charmes enveloppants du génie grec; non qu'ils en aient éprouvé directe-

ment la bienfaisante influence, les Arabes n'ont eu que de seconde main les œuvres grecques. Ils les trouvèrent chez les Perses, chez les Juifs, et parmi les chrétiens de Syrie; et c'est du persan, de l'hébreu, et surtout du syriaque d'après M. Renan, qu'ils durent les traduire. Au vin" siècle, les Abassides se déclarent les protecteurs des arts et des sciences. Almanzor fonde Bagdad, en 762, et Aroun-al-Raschid y élève des hôpitaux, y crée des écoles, des bibliothèques et des pharmacies. A l'autre extrémité de l'empire musulman, les califats d'Espagne, surtout ceux de Cordoue et de Séville, ne le cèdent en rien à celui de Bagdad. Malgré cette apparence de vigueur, l'infériorité de la science arabe est manifeste. La servilité, le fanatisme et la superstition empêchent tout essor de l'esprit. Hippocrate, Aristote et Galien, loin d'être des guides, devinrent pour les Arabes des maîtres aussi impérieux que leurs califes et devant lesquels ils se prosternèrent avec autant d'humilité. Aucune découverte anatomique, aucun progrès en physiologie, quelques écrits originaux sur le pouls, l'uroscopie, la génération, les fièvres éruptives, les affections chroniques de la peau (lèpre, éléphantiasis), l'emploi d'une pharmacopée nouvelle, et surtout chimique, tel est à peu de chose près, tout le bilan de la science arabe. Par contre, les discussions oiseuses, les disputes frivoles, les arguties puériles abondent dans leurs ouvrages : voie

stérile et fatale où, conduite par une scholastique aveugle, devait s'engager après eux la médecine de l'Occident.

Les principaux médecins arabes sont Rhazès, Haly-Abbas, Avicenne; Abulcasis, Avenzoar et Averrhoës.

Rhazès, né vers 850 à Rey, exerça à Bagdad.

Célèbre par ses vertus et sa science, il est l'auteur du Continent ou Haouy, et du Mansoury, résumé du précédent. Sa description de la petite vérole est célèbre; il conseille pour la guérir l'emploi d'un spécifique héroïque. « Si quelqu'un aneuf boutons il n'en aura jamais dix avec ce remède, » disent encore les Indiens. (Leclerq.)

Aly-Abbas, persan comme Rhazès, est l'auteur de YAmaleki, ou Recueil royal de médecine en dix livres.

Avicenne, né en 980 à Karmantin, dans le Korasan, est célèbre par ses aventures autant que par ses écrits. Mêlé aux intrigues des palais, tour à tour élevé au rang de vizir, et plongé dans les cachots, il finit par se réfugier à Ispahan où il vécut heureux et tranquille, partageant son temps entre l'étude et les plaisirs. On dit que se sentant atteint d'une violente colique, le sage Avicenne fit ses ablutions, donna ses biens aux pauvres, affranchit ses mameloucks et après avoir récité le Koran, se tourna vers l'Orient en attendant la mort qui ne tarda guère : il n'avait que cinquante-six ans.

Parmi ses nombreux écrits on peut citer le Canon, compilation sans originalité des œuvres de Galien. Le Canon ne fut connu en Espagne que cent ans après la mort d'Avicenne.

Abulcasis (xn c siècle), né près de Cordoue, probablement chirurgien militaire, est l'auteur d'un traité chirurgical, le At-Tassrif.

Avenzoar, de Séville, auteur du Teisir, traité de médecine pratique, est célèbre par sa piété, sa libéralité et sa grande habileté médicale.

Averrhoès, né à Cordoue au milieu duxu" siècle, philosophe et médecin, commentateur d'Aristote. Son principal ouvrage médical est le Colliget, sorte de Compendium général de médecine.

Il est certainement étrange de voir avec quelle ardeur l'Europe, qui certes vers le milieu du xii" siècle possédait un bagage scientifique bien supérieur, accueillit les livres arabes. Peut-être cet engouement peut-il en partie s'expliquer par l'intérêt d'actualité que prenaient aux yeux des peuples occidentaux toutes les productions de ces mécréants contre lesquels tant d'efforts s'étaient brisés. Il s'explique aussi par l'état de la société de cette époque qui paraît n'avoir jamais eu moins d'aspirations vers la liberté, seule capable de faire les peuples grands et les intelligences supérieures. Il lui faut partout des maîtres ; si le front se courbe sous le joug d'une aristocratie militaire toute de force et de violence, si la conscience s'écrase

devant la domination victorieuse de l'Église, l'intelligence n'est pas en reste de servilité. Aristole et Galien, que les Arabes ont faits plus despotiques encore, lui fournissent des chaînes dont elle se plaît à augmenter le poids. Au xm e et au xiv° siècle, l'arabo-galénisme s'épanouit dans toutes les écoles célèbres à Bologne, à Ferrare, à Pavie, à Padoue, à Milan, à Oxford, à Montpellier, à Paris. Gilbert l'Anglais, Bernard Gordon, Pierre d'Abano l'averrhoïste, que la mort n'a pas -même pu ravir aux flammes du bûcher, Gaddesden, commentent les livres arabes. Ce sont les mauvais jours pour la médecine, siècles de superstitions grossières où la raison semble abandonner l'humanité, où les conceptions mystiques, l'alchimie, la chiromancie, la nécromancie, la sorcellerie et l'astrologie, où tout conspire pour augmenter le désordre que les excès de la scholastique ont mis dans la pensée humaine.

A peine peut-on se consoler de ce navrant spectacle en jetant les yeux sur la chirurgie du x)ii e et du xiv e siècle, dont Lanfranc en Italie, Guy de Chauliac en France, et Jean dArdern en Angleterre sont les dignes représentants. L'anatomie commence à peine à entrer dans cette voie de progrès qu'elle devra parcourir avec tant d'éclat pendant les siècles suivants. Dès le commencement du xiv° siècle, Mundinus dissèque des cadavres humains : grand émoi! ses descriptions ne sont

pas conformes a ce qu'a dit Galien. Qu'en conclure, sinon que la nature a dû changer depuis les travaux du maître infaillible. Pendant combien d'années, les écoles françaises s'opposeront-ellcs encore à la dissection des corps humains!

Hâtons-nous de traverser ces siècles de ténèbres, de routine, de pédantisme et d'ignorance. Un regard cependant sur le xv° siècle. Si la médecine lui doit peu, l'humanité lui doit beaucoup. C'est lui qui nous donne l'imprimerie, la gravure sur bois, la boussole, le télescope et le microscope. C'est lui qui produit Copernic, Gûttemberg et Christophe Colomb. Un grand fait politique, la prise de Constantinople par les Turcs, l'abat sur l'Occident les Grecs et leurs manuscrits, source précieuse et pure à laquelle l'érudition, réduite depuis deux siècles aux traductions arabes, va pouvoir remonter. En même temps s'entasse dans l'ombre tout un monceau d'observations chirurgicales et médicales, cliniques et thérapeutiques : ce sont les consilia ou consultations inaugurées jadis par Thaddœus, et dont Cermison, Bartholomée Montagnana, Baverius, Matthseus, Hugo Bentius, etc., ont rempli d'énormes in-folios; champ fertile où le médecin et l'historien peuvent glaner à loisir, recueil de documents précieux sur l'exercice de la profession médicale, et sur l'organisation des écoles. C'est l'escalier dérobé qui conduit jusqu'à la chambre où soutirent et agonisent d'augustes malades,

jusqu'au lit où Louis XI se tord dans une crise hémorrhoïdaire. C'est également là plutôt que dans les bruyantes et vaines tentatives de réforme du siècle suivant qu'il faut chercher les premiers symptômes de la révolution scientifique qui substituera peu à peu, à l'autocratie et à l'absolutisme de Galien et des Arabes, l'observation et l'expérimentation personnelle.

La chirurgie fait peu de progrès pendant le xv c siècle en France ;le collège de Saint-Côme, qui s'était élevé fort au-dessus des barbiers et des baigneurs, lutte et luttera longtemps encore contre les jalousies de la Faculté. Le cadre nosologique s'enrichit de maladies nouvelles ou nouvellement décrites, telle que la suelte anglaise, la syphilis et la fièvre pétéchiale, dont la découverte est due à un médecin de Paris nommé Jacques des Parts.

« Le xv e siècle, dit Daremberg, a été actif puisque les médecins ont beaucoup lu et beaucoup écrit, il a été stérile puisqu'il n'a rien produit, et que son plus grand mérite est d'être le père du xvi= siècle. » Celui-ci n'est déjà plus la nuit, et si ce n'est pas encore le jour, c'est du moins l'aurore qui en annonce la venue.

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