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CHIRURGIE AU TEMPS DE GALIEN

Galien, né 131 ans après J.-C, n'a fait de chirurgie que dans sa jeunesse, lorsqu'il était encore à Pergame. A son arrivée dans Rome il ne fit plus que de la médecine, et ce qu'il a écrit sur la chirurgie est, dit-on, perdu. Ses efforts ont depuis lors été tournés vers la restauration des pratiques d'Hippocrate oubliées ou proscrites et, de son temps, c'était encore la chirurgie d'Hippocrate et de Celse qui était en usage. Elle était un peu plus savante, mais sauf quelques perfectionnements individuels par différents procédés opératoires et quelques méthodes nouvelles, l'ensemble ne différa pas beaucoup de ce qu'il était précédemment. La chirurgie resta ainsi pendant cinq siècles, jusqu'à Paul d'Egine, c'est-à-dire jusqu'à la prise d'Alexandrie par les Sarrazins, vers 641.

Comme Celse, Galien considère une très-grande habileté de dissection et une connaissance exacte de toutes les parties du corps comme indispensables au chirurgien. Il ne croit pas que, dans l'ignorance de l'anatomie, on puisse réduire une luxation, ou une fracture, inciser un abcès ou saigner aux veines du pied, et il cite le fait d'un médecin qui, faisant une opération à l'avant-bras, priva la main du sentiment par la section d'un nerf qu'il aurait pu éviter s'il en avait bien connu la situation. Il rapporte aussi l'exemple d'un malade paralysé du médius, de l'annulaire et du petit doigt que des méthodiques traitaient inutilement par des applications locales, tandis qu'il le guérit en portant les remèdes à l'origine des nerfs du bras qui avaient été contusionnés par une chute antérieure. (Administr. anatom., lïb ili.) Partout on le voit ainsi dans les affections paralytiques remonter du symptôme à la lésion des racines nerveuses et de la moelle épinière, de façon à montrer la solidité de ses connaissances anatomiques.

C'est lui qui le premier a défini les plaies une solution d'unité, c'est-à-dire de continuité; l'apostème, un gonflement des parties, et le phlegmon une inflammation locale; tandis qu'avant lui ce mot signifiait plutôt une inflammation en général {Celse, liv. III, chap. x).

— Ce phlegmon pouvait se terminer par résolution , par suppuration et par putréfaction. — Après l'avoir combattu par les émollients, les fondants et les maturatifs, s'il y avait lieu, on le traitait par les scarifications superficielles ou par l'incision de l'abcès.

Les idées de cette époque sur l'érysipèle, sur l'anthrax et sur le charbon diffèrent peu de celles qui ont été émises par Celse — et le traitement de ces maladies est le même.

Les verrues des mains et des pieds étaient traitées par les calhérétiques et au besoin par l'excision ; par la succion qui les allongeait et par la section avec les dents ; enfin par l'ablation avec une sorte d'emporte-pièce en plume que l'on tournait sur elle-même dans le but de scier la peau pour atteindre les racines du mal ! (Meth. Medendi, lib. XIV, caput xvii.) Plus tard, Albucasis a remplacé ce moyen barbare par un tuyau de cuivre agissant de la même façon et dans le même but.

Galien parle aussi du squirrhe et du cancer, maladies incurables presque toujours et produites par la fixation de l'humeur mélancolique dans un organe. — Après avoir indiqué l'emploi des fondants et de i'excision par lesquels on combattait cernai, il semble revenir à l'axiome d'Hippocrate encore vrai de nos jours lorsqu'il s'agit du véritable cancer : « Il n'y a aucun avantage à traiter ceux qui portent des cancers occultes (c'est-à-dire cachés et non ulcérés). Les soins qu'on leur donne sont bientôt suivis de la mort et elle est moins prompte quand on ne les traite point. »

Çà et là, on trouve mention de toutes les maladies de paupières, du globe de l'œil et de la cataracte, exactement comme dans le livre de Celse. Seulement à l'occasion de cette dernière maladie, jusquelà traitée par abaissement, Dujardin fait connaître que Galien savait qu'on la traitait aussi par extraction, ce que nous verrons aussi dans Albucasis (Dujardin, tom. II, p. 611), et peut-être aussi par la succion qui fut inventée par Albucasis, oubliée et réinventée plus tard au xvme siècle.

Toutes les maladies des yeux étaient alors traitées avec grand soin par des médecins spéciaux (ophthalmiques) comme les maladies des oreilles par les auriculaires.

Les parotides, les bubons, les tumeurs vermineuses, les esquinancies, les caries vertébrales du cou, le phlegmon des mamelles et leurs opérations sont indiqués dans divers endroits des ouvrages de Galien.

— Il en est de même des plaies, de leurs différents sièges, de leur nature, de leur gravité, des moyens de réunion par les bandages, de leur régénération ; des hémorrhagies et des moyens de les arrêter par la ligature et par les caustiques.

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Ici, se montre toute l'utilité des études anatomiques. En effet, il distingue les hémorrhagies veineuses des hémorrhagics artérielles qui sont sautillantes. — Ces dernières doivent être combattues {Meth. Medendi, lib. V, cap. m) en bouchant l'orifice de l'artère par une compression quelconque; en faisant usage des réfrigérants et des astringents, qui favorisent la formation d'un caillot, des caustiques tels que la chaux vive et le fer rouge, puis de la ligature sur le vaisseau même ou autour du membre. (Method. Medendi, lib. V, cap. ni et v.) On voit par là que Galien ne partageait pas l'idée des méthodistes encore imbus des idées d'Erasistrate sur la présence des esprits dans les artères, et qu'il savait que ces vaisseaux ne contenaient que du sang. (An sanguis in arter. natural. contineatur [caput i.) Il connaissait aussi très bien les anastomoses des artères et des veines, et disait qu'une seule section artérielle laissait sortir le sang de tout le système vasculaire, mais il croyait qu'il revenait dans ce cas par les veines (An sanguis, etc. [cap. iv); preuve qu'il ignorait le véritable mécanisme de la circulation.

Bien qu'il crût que les artères ne se fermassent point, il rapporte un exemple du contraire (V. Dujardin, p. 641); mais il dit qu'en général ces plaies sont suivies de la formation d'un anévrysme avec ses battements caractéristiques. — Quelque part il promet de décrire l'opération que nécessite cette maladie (Meth. Medendi, lib. V, cap. vu), mais il ne le fit point, et c'est seulement par Aëtius et Paul d'Egine que, plus tard, on apprit qu'il s'agissait de la ligature très-loin au-dessus du sac suivie de l'incision de la tumeur; pour le second au contraire c'était la ligature immédiatement au-dessus et au-dessous du sac qui était ensuite ouvert et vidé.

On doit aussi à Galien quelques notions pratiques sur les blessures des tendons et des nerfs, ainsi que sur les pansements à employer dans ces circonstances; — sur les plaies de tête dans lesquelles il semble suivre les pratiques d'Hippocrate et de Celse, — sur l'empyème amenant la phthisie qui devait être opéré malgré la possibilité de l'évacuation du pus par le poumon et la trachée-artère, — sur la douleur brachiale produite par les affections de poitrine intéressant le nerf du premier et du second espace intercostal ; — sur l'extraction partielle ou totale d'une côte altérée (Meth. Medendi, lib. V, cap. vin); — sur les injections de vin cuit dans la poitrine, (ibidem); — sur l'ablation d'une partie du sternum carié mettant le cœur à nu (De anatom. administr., lib. VII, cap. xm) ; — sur les plaies du bas-ventre et la sortie des parties contenues avec le traitement exigé par cette complication (Meth. Medendi, lib. VI, cap. iv); — sur les plaies des intestins et leur suture ; — sur les ulcères

auxquels il consacre les livres III, IV et V de sa mélhode; — sur la manière d'appliquer les bandages (Traités des bandes); — sur les luxations spontanées du fémur ou de quelques autres extrémités osseuses (in lib. Ilipp. de articvlis Comment.); — sur les fractures ;

— sur la gangrène des membres et l'amputation qu'elle nécessite dans les parties saines; — sur les maladies des voies urinaires, etc.;

— mais tout cela est disséminé dans les innombrables écrits de l'auteur qu'il faut analyser pour en tirer la partie chirurgicale. — C'est ce que Dujardin a fait d'une façon aussi complète que possible et le lecteur pourra consulter ce résumé avec infiniment d'avantage.

Comme on le voit, la chirurgie de Galien est en progrès sur celle de Celse, mais les changements ne sont pas encore très-considérables. Malheureusement ce progrès s'arrêta. Après Galien la décadence des sciences et des arts entraîna celle de la médecine et de la chirurgie. La pratique absorba tout et, en fait d'écrivains originaux, il n'y en eut aucun de remarquable. De ce temps, il ne nous reste plus que des compilations, et dans la période de deux siècles qui séparent la mort de Galien de l'apparition d'Oribase, il n'y a pas un seul nom chirurgical de quelque importance à signaler. Oribase lui-même au ive siècle ne fit que reproduire les idées de son temps, en rassemblant dans un immense ouvrage d'après les ordres de l'Empereur Julien, des extraits de tout ce qu'on avait publié de meilleur sur la médecine et sur la chirurgie.

A la fin du ve siècle (?) un autre compilateur a rempli le même office qu Oribase en transmettant à ses contemporains l'inventaire des connaissances de son temps. C'est Aétiusd'Amide sorti de l'école d'Alexandrie, dont j'ai déjà parlé à propos du Naturisme (V. ce mot). Après être longtemps resté à Alexandrie, il vint à Constantinople.

— Son recueil plus médical que chirurgical est une compilation qui n'apprend rien qu'on ne trouve dans les écrits de Galien, mais c'est un ouvrage utile à consulter. — Si presque toutes les maladies internes y sont indiquées, il n'en est pas de même des maladies chirurgicales. — Ainsi, on n'y trouve rien sur les fractures et sur les luxations.

Il parle très-longuement des yeux et de leurs nombreux collyres, des emplâtres et des topiques à employer dans les tumeurs ; — des idcères, en reproduisant à peu de chose près les opinions d'Hippocrate et de Galien ;

Des effets surnaturels attribués à certains mots ou à certaines formules capables d'expulser les corps étrangers des tissus, de guérir les fistules, d'arrêter les hémorrhagies, etc.;

Du tatouage jadis employé par la noblesse comme marque de dis-

tinction et pratiqué au moyen de piqûres d'aiguilles frottées d'une encre préparée avec l'écorce d'acacia brûlée, les galles, le vitriol de maïs et le suc de poireau ; — des cautères appliqués sur les parties paralysées ; sur les parois de la poitrine dans l'asthme ; — de Y excision du parulis et de Vépulis substituée à l'incision ainsi que de l'arrachement d'une dent causant la fistule gengivale; — de X excision complète des hémorrhoïdes alors que, d'après Hippocrate, on n'en excisait qu'une grande partie pour en laisser une seule destinée a perpétuer la décharge que la nature avait pris coutume d'opérer;

— de la réduction des hernies intestinales et des emplâtres et bandages à employer pour obtenir guérison; — de Yhydropisie de matrice due à une masse de petits corps semblables à la vésicule du fiel ;

— de Y accumulation d'air dans la matrice prenant un volume considérable; — des abcès des grandes lèvres traités par l'incision s'ils ne sont pas trop considérables et de Y ablation des nymphes pour diminuer l'excitation amoureuse de quelques femmes; — des gerçures et des crevasses du col de la matrice ainsi que des certaines concrétions de cet organe pour lesquelles on faisait la section du col avec un scalpel; ce qui prouve qu'on employait déjà le spéculum.

Ici, encore, nous voyons que dans Aétius il n'y a rien d'original et que son recueil n'est qu'une compilation des œuvres de ceux qui l'avaient précédé dont il négligea presque toujours de reproduire les noms. — Sa chirurgie est à peu de chose près celle de Galien qui continua de régner ainsi sur la science pendant plusieurs siècles.

On peut en dire autant d'Alexandre de Tralles qui vécut à Rome sous Justinien le Grand, au vie siècle, et qui médicalement parlant assez célèbre peut être rangé parmi les naturistes (1). Au point de vue chirurgical, il est assez nul car il n'a fait que reproduire incomplètement Hippocrate et Galien, ce qui s'explique assez bien par la faiblesse de ses connaissances anatomiques. C'est à lui qu'on doit l'idée d'attaquer certaines épilepsies dans leur source, lorsqu'une sensation (Y aura s'élevait vers la tête et amenait les attaques, et alors il cautérisait vigoureusement le point de départ du mal . C'est ce que l'on fait encore aujourd'hui dans certains cas pour détruire le point malade dont l'action réflexe produit la convulsion.

Son traitement du volvulus est à peu près le même que celui d'Hippocrate et consistait en insufflations d'air par l'anus au moyen d'un soufflet, puis, quand le ventre était distendu, on injectait de l'eau pour dissoudre les excréments et, ayant bouché le rectum avec une éponge, on mettait le malade dans un bain.

(1) Voyez Du Naturisme, lova. I, page 239.

Les cautères, dont on abusait tant à cette époque, lui étaient aussi très-familiers: mais il essaya d'en modérer l'usage, et il proscrivait leur emploi dans les affections de la rate qu'il traitait par le fer à l'intérieur, dans la fièvre quarte et dans les maladies de la tête.

Il saignait fréquemment mais sans s'astreindre à l'ancienne coutume déjà acceptée par Galien, coutume dans laquelle on saignait du côté opposé aux maladies du poumon, au pied dans les maladies de la tête. etc. Le lieu de la saignée ne lui semblait pas chose importante ; mais ses opinions à ce sujet n'ont pu prévaloir, car les Arabes revinrent aux idées de Galien que nous retrouverons encore dominantes et lyranniques au xvie siècle.

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