‹ Histoire de la medicine et des doctrines médicales (volume 2)Chapitre 127 sur 141 · GALL ET LA CRANIOSCOPIE — SPURZHEIM ET LA PHRÉNOLOGIE · texte numérisé non relu

GALL ET LA CRANIOSCOPIE — SPURZHEIM ET LA PHRÉNOLOGIE

On doit à l'Anatomisme l'apparition d'un étrange système de psychologie dont la renommée s'est rapidement éteinte, après avoir joui pendant plusieurs années d'une grande faveur dans le monde et dans la science médicale.

Je veux parler delà Cranioscopie et de la Phrénologie inventées par le docteur Gall, anatomiste de premier ordre, qui a étudié la structure du cerveau d'une façon extrêmement remarquable (1).

Gall est né à Vienne en 1758, où il se fit recevoir médecin et d'où il vint se fixer à Paris en 1805 pour y mourir en 1828. — Il a préludé à son système de philosophie par une étude approfondie de l'anatomie du cerveau et de la moelle. C'est lui qui reprit les idées de Mistichelli, de Pourfour du Petit (Lettres d'un médecin du roi, Namur, 1710), de Winslow, et démontra, ce qui était alors peu connu. « que la substance médullaire du cerveau est partout fibreuse, que les fibres de la moelle allongée se croisent avant de former les éminences pyramidales ; il a vu les fibres des éminences pyramidales, celles des corps olivaires, c'est-à-dire toutes les fibres ascendantes de la moelle allongée, traverser le pont de varole, les couches optiques, les corps cannelés, et se continuer jusque dans la voûte des hémisphères, les fibres qui rentrent pour donner naissance aux commissures; plusieurs des nerfs que l'on croyait s'arrêter au cerveau ont été conduits par lui jusque dans la moelle allongée, etc. (2). »

De pareilles études bien appréciées du monde savant formaient une base solide aux déductions physiologiques que l'auteur en prétendait tirer. — Elles lui avaient donné la notoriété et le crédit. Qu'en fit-il? Je vais le dire. — Comme presque tous les physiologistes il admit d'abord :

Que le cerveau est exclusivement V organe des facultés iniel-

(1) Gall, Anat. et physiol. du syst. nerveux et du cerveau avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l'homme et des animaux par la configuration de leurs têtes, Paris, 1810 à 1819, 4 vol. in-i».

(2) Flourens, Examen de la phrénologie, p. 67.

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lectuelles et des qualités morales. (Tom. II, p. 236.) Cela est vrai.

Que, excepté le cerveau, aucun des systèmes nerveux ne peut être considéré comme le siège des facultés intellectuelles et des qualité morales. (Tom. II, p. 239.) Cela est encore acceptable.

Mais, après avoir concentré dans le cerveau toutes les facultés de l'entendement et toutes les passions, il découpe tout l'organe en une foule de petits cerveaux distincts propres à ces passions et à ces facultés. — Cela n'est plus qu'une hypothèse. — Il 113 veut pas d'une intelligence une, et il accepte comme une réalité le fait problématique d'autant d'intelligences isolées ou de facultés qu'il y a de moyens d'action, c'est-à-dire de petits cerveaux dans le grand. C'est physiologiquement la doctrine de la pluralité des cerveaux et philosophiquement Y anarchie des facultés dontla plus puissante écrase et entraîne les autres.

Déjà quelques philosophes, des physiologistes et des médecins avaient soutenu que dans tout ou partie du cerveau résidait le siège de l'âme. — La science renfermait même quelques tentatives assez hardies de localisation des facultés intellectuelles et morales. Tout le monde sait que Descartes a placé le siège de l'âme dans la glande pinéale, que Willis a localisé le sens commun dans le corps cannelé, l'imagination dans le corps calleux, la mémoire dans la substance corticale, que Lapeyronie a dit que l'âme résidait dans le corps calleux, etc. Mais toutes ces hypothèses n'ont captivé personne. Cabanis, un peu plus explicite, ne plaçait-il pas la pensée dans le cerveau lorsqu'il a écrit : « Pour se faire une idée juste des opérations dont résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion , le foie à filtrer la bile, etc. (1). »

Pour tous les philosophes, et pour les médecins, le cerveau est l'organe de l'intelligence et des facultés morales — seulement Gall pensait, sans les avoir vus, qu'il y avait une foule de petits cerveaux dans le grand et, chose plus hardie, qu'il était possible de localiser chacune des facultés intellectuelles affectives et morales dans chacun de ces petits cerveaux. — Il pensait que les fibres ascendantes de la moelle, épanouies dans les hémisphères et dans le cervelet, arrivaient jusqu'à la substance grise et que là, elles formaient dans chaque circonvolution le petit organe de chaque faculté de l'entendement. — Selon les degrés du développement de chaque petit cerveau il y avait

(1) Cabanis, Rapport du physique et du moral, 11e Mémoire, § vu.

de grandes et de petites aptitudes, des affections vives ou dénaturées, des passions nobles ou mauvaises, etc. De plus, comme chacun de ces petits cerveaux était placé à la surface de l'organe en rapport avec le crâne, le contact permanent des circonvolutions cérébrales modifiait la forme de la voûte crânienne et produisait en dedans des dépressions et en dehors des saillies qui correspondaient à toutes les facultés intellectuelles et morales de l'homme. De là, le mot orgueilleux de crânioscopie donné au système de Gall par quelquesuns de ses adeptes.

Spurzheim est le plus renommé des disciples de Gall et un peu son contradicteur. Né à Trêves, en 1775, il passade longues années à Paris avec Gall et il est allé mourir en Amérique, en 1834. C'est lui qui a donné le nom de Phrênologie à la localisation des facultés de l'entendement dans les circonvolutions. A part quelques additions sur le nombre des facultés localisées qui atteignent pour lui ïe chiffre de 35 au lieu de 27 dans le système de Gall, les différences entre ces deux physiologistes ne sont pas nombreuses. Tous deux ont également abusé de Panatomie pour en tirer des hypothèses Psychologiques et rien ne peut les absoudre.

Je reviens au système anatomique de Gall sur les fonctions du cerveau et du cervelet.

D'abord, il est établi aujourd'hui que c'est à tort qu'on rangerait le cervelet et la moelle allongée parmi les organes de l'entendement et des facultés morales. — Flourens (1) a démontré que si on enlève à un animal son cervelet il ne perd que ses mouvements de locomotion; ses tubercules quadrijumeaux, il perd la vue; et la moelle allongée, il perd les mouvements respiratoires et par suite la vie. Si on lui enlève totalement les hémisphères, il ne perd que l'intelligence.

Toutes les facultés localisées dans le cervelet par Gall et par Spurzheim, doivent donc être considérées comme ayant d'autres organes pour siège anatomique. C'est la condamnation du système.

Les facultés ou intelligences individuelles particulières, admises par Gall, sont au nombre de 27 ; elles ont leur perception, leur mémoire, leur jugement, leur imagination, etc., tout comme les instincts. (Tom. IV, p. 331 et 344.) D'où il résulte qu'il y a 27 espèces de mémoire, de jugement, d'imagination, etc. — Cela est la conséquence de l'agglomération des 27 petits cerveaux réunis dans les hémisphères. Comme je l'ai dit plus haut, c'est l'anarchie des facultés de

(t) Recherches sur les propriétés et les fonctions du système nerveux. 2° édition, Paris, 1842.

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l'âme remplaçant leur unité, c'est-à-dire remplaçant l'unité de l'intelligence et du moi. C'est la suppression du libre arbitre dominé par les arrêts de la foule des petits cerveaux qui sont en aclion dans le grand, et qui luttent les uns contre les autres avant d'arriver à une entente qui sera la raison, ou la folie et le vice.

Pour Gall, l'organisation du cerveau explique tout, et son système est celui de la fatalité organique qui supprime la liberté et la responsabilité individuelles. Point de vertu, ni de vice. Quelques fibres de plus ou de moins dans la partie du cerveau d'où dépendent les instincts, et voilà l'honnête homme ou le criminel.

Il pense que l'espèce humaine a de plus que les animaux un organe au moyen duquel elle reconnaît Dieu (tom. IV, p. 269), mais (i le climat et d'autres circonstances peuvent entraver le développement de la partie cérébrale au moyen de laquelle le Créateur a voulu se révéler au genre humain. » (Tom. IV, p. 252.)

S'agit- il du penchant au meurtre? Voyons ce que dit Gall : Imaginons une femme dans laquelle l'amour de la progéniture soit peu développé Si malheureusement l'organe du meurtre est développé en elle faudra-t-il s'étonner que, de sa main, elle tue l'un de ses semblables? (Tom. III, p. 135.)

Maintenant que j'ai montré, par la vérification physiologique et par le raisonnement, que tout le système de Gall est faux; qu'il n'a jamais vu les organes dont il parle; que ses disciples Jes ont changés de place; qu'il n'y en a pas dans le cervelet, lequel est destiné à d'autres fonctions que celle de l'entendement; que la matérialisation des facultés intellectuelles et morales dans la qualité de la substance cérébrale est une atteinte à la liberté et à la responsabilité humaine, je vais dire quelques mots de la Crânioscopie.

Si la Phrénologie localisée est tout entière à établir, que diraije de la Crânioscopie'? Ici, l'anatomisme a été aussi loin que possible sur le terrain de l'hypothèse. — Non, le crâne n'est pas l'image exacte et fidèle de la configuration extérieure du cerveau et on ne peut conclure de l'un à l'autre. — En effet, selon les races, le sexe et l'âge des sujets, les sinus du front sont plus ou moins larges ; les orbites creux ou sans profondeur ; la base du crâne est plus ou moins concave ; les parois supérieures sont minces ou épaisses et l'on voudrait scientifiquement persuader à des esprits sérieux que les bosses de la tête sont le témoignage d'un développement semblable des circonvolutions du cerveau ! Non. Ce sont des hypothèses anatomiques bonnes pour la foule ignorante et, sous bien des rapports, la science doit regretter cet abus de l'Anatomisme qui a passionné la première moitié du xixe siècle, dont les élucubrations

ont rempli tous les livres de médecine et de physiologie, à l'exception toutefois d'une récente histoire des sciences médicales où le nom de Gall ne figure même pas. — Quel que soit le jugement qu'on porte sur la phrénologie, il est un point par lequel le nom de Gall, son auteur, appartient à la science, c'est par ses recherches sur l'anatomie du cerveau et du système nerveux. — Le système psychologique est faux, mais plusieurs des découvertes anatomiques qui lui ont servi de base, ont été le point de départ de progrès ultérieurs et sont estimées de tous les hommes compétents.

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