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APPRÉCIATION CRITIQUE DE L'ORGANOSCOPIE

Si l'on compare l'état de précision du diagnostic à notre époque et au siècle dernier, pour ne pas remonter plus haut, on verra quelle différence existe à notre avantage, uniquement par suite des progrès de l'Organoscopie attribuant aux lésions anatomiques une importance qu'on ne leur accordait pas antérieurement. Il en est résulté que la recherche du diagnostic anatomique, c'est-à-dire l'étude des lésions sur l'homme vivant, est devenue la chose capitale, et on s'est livré à la recherche des moyens physiques d'exploration destinés à faire découvrir les lésions organiques sur l'homme malade.

Comme conséquence des applications de l'anatomie pathologique à la médecine, et surtout au diagnostic, il n'y a rien de plus beau et l'une de ces découvertes, à elle seule, suffira pour caractériser notre siècle médical qui, dans l'histoire, sera celui de Y Auscultation. — Tout n'est pas dit à cet égard. Peut-être verrons-nous encore apparaître d'autres procédés qui viendront en aide à ceux que nous possédons déjà, mais telle qu'elle est aujourd'hui la science du diagnostic anatomique laisse bien peu de chose à désirer.

Voilà les faits. Il faut les honorer comme ils méritent de l'être sans les glorifier d'une manière absolue.

L'anatomisme exagéré et les anatomo-pathologistes font de l'Organoscopie le but de la science médicale, tout comme Pinel faisait de la médecine en déterminant la place des maladies dans un cadre nosologique. — Ils accordent au diagnostic anatomique une place si importante qu'ils emploient toutes leurs facultés à perfectionner leurs sens et qu'après avoir déterminé le siège, le caractère anatomique et l'étendue de la lésion qui cause le mal, ils laissent dans l'ombre ce qui est la marche de la maladie, son pronostic et son traitement. — Je dis : ils laissent dans l'ombre, afin de ne rien exagérer, car, élevé dans la Faculté de Paris, de 1835 à 1845, à l'époque où

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dominaient ces idées, j'ai vu que si on s'occupait de pronostic et de traitement c'était de la façon la plus superficielle. J'ajouterai même, comme fait de notoriété, qu'au lit du malade ces médecins experts en anatomie pathologique, étaient aussi inhabiles en pronostic que sceptiques à l'égard du traitement. Une fois le diagnostic anatomique posé tout en découlait, et nécessairement la thérapeutique devait s'en ressentir. Il en a été de même de 1850 à 4870 où, l'histologie pathologique étant devenue à la mode, les médecins les plus instruits ne s'occupaient plus que de pathologie cellulaire et corpusculaire et perdaient même le talent de diagnostic de leurs maîtres. Tous savaient, dans leurs leçons, discourir sur les infiniment petits de la lésion intime des organes, mais déjà ils avaient perdu de vue la grosse lésion qui, au point de vue des symptômes et de la clinique, est l'affaire importante et à l'égard du pronostic ou du traitement, absorbés par leurs études de détails, ils étaient aussi malhabiles que leurs prédécesseurs.

J'ajouterai enfin que comme le diagnostic anatomique ne révèle pas la nature des maladies, d'où l'on s'inspire pour le pronostic et pour le traitement, cette méthode appliquée à outrance ne pourrait, conduire qu'à l'amoindrissement de la médecine clinique. Ainsi pratiquée, elle élève et agrandit d'un côté la science médicale en lui donnant une précision qui satisfait tous les esprits sérieux, mais, de l'autre, elle lui enlève ce qui fait son but dans l'humanité, le côté qui lui permet de prévoir les crises du mal, en lui donnant les moyens de les faciliter, de les prévenir et de les diriger vers laguérison.

Dans cette école, Piorry a nié la maladie, et professa qu'il n'y avait que des états organo-pathiques. — De là point de traitement appliqué à la nature du mal, mais autant de moyens curatifs que d'états organo-pathiques constatés.

Qu'on ne croie pas qu'il y ait dans mes paroles la moindre exagération, car elles sont l'exacte vérité du temps où j'ai vécu. — Ainsi, j'ai vu l'époque où quand, avec Broussais, on avait établi le diagnostic d'un chancre, on disait : c'est une inflammation, et on combattait le mal par les émollients et par les antiphlogistiques. — Les exanthèmes de la rougeole, de la scarlatine ou de la variole étaient considérés comme de simples inflammations de la peau, et, quand un malade avait des craquements humides ou du gargouillement sous la clavicule, on disait d'après Laennec : c'est un tuberculeux voué à une mort certaine. Cependant, que de fois ces malades n'ont-ils pas guéri, n'ayant que des congestions pulmonaires, des bronchites chroniques et des pleurésies aiguës ou chroniques.

Je n'insiste pas. La doctrine qui a fait du diagnostic anato inique et de l'Organoscopie la base principale de la médecine ne pouvait qu'amoindrir la science médicale. Elle a peuplé la France de sceptiques et n'a pas fait de cliniciens.

Si le diagnostique anatomique a ses dangers, si l'Organoscopie n'est pas tout en clinique, il y a dans ces méthodes d'étude médicale tant d'avantages qu'il faut savoir y prendre ce qu'elles ont d'infiniment utile pour le réunir à nos autres recherches. — Qu'à l'Organoscopie qui fait le diagnostic anatomique on ajoute l'étude clinique des maladies. — Il ne faut pas croire qu'étant donné une ancienne lésion organique, par cela même qu'elle est matérielle, un agent thérapeutique ne peut la faire disparaître. En effet, le clinicien sait que dans les maladies organiques curables ou incurables il n'y a pas à désespérer et à faire de scepticisme thérapeutique. Le clinicien sait qu'alors, sans trop se préoccuper de la lésion, les toniques, les corroborants, les voyages à la campagne, la nourriture à la viande crue, au beurre et à l'alcool engraissent et remettent sur pied des malades qu'on pouvait croire perdus. C'est ce qui arrive journellement pour des malades qui ont des ulcérations pulmonaires de pneumonie caséeuse donnant lieu à la phthisie. En présence de pareils faits, que devient le scepticisme thérapeutique engendré par le diagnostic de la lésion anatomique des poumons? — Laissez ce malade à un anatomo-pathologiste, après avoir constaté la lésion, il dira qu'elle est incurable et que le malade doit mourir. — Confiezle à un clinicien qui, se préoccupant peu de la lésion, se hâtera de traiter l'état général en pensant que si celui-ci s'améliore, il en sera de même de la lésion, et, souvent alors, le malade guérit.

Voilà dans l'application les inconvénients du diagnostic anatomique opposés aux avantages de l'observation clinique. Je crois les avoir fait toucher du doigt. C'en est assez pour les médecins auxquels je m'adresse. — J'ai assez fait pour l'Organoscopie en montrant les applications médicales de l'ophthalmoscope pour avoir le droit de critiquer la méthode dans ce qu'elle a d'exagéré. — Maintenant sachons réunir toutes nos connaissances d'où qu'elles nous viennent en un seul faisceau. — On n'en sait jamais trop. — Faisons de l'Organoscopie, soyons observateurs, cliniciens, vitalistes et empiriques, car il n'y a de médecin qu'à ces conditions.

ANATOMISME ET ÉCOLE ANATOMIQUE — DE i/ORGANOSCOPIE 573 APPRÉCIATION DE L'ANATOMISME

Tant que l'anatomie descriptive, l'anatomie générale et l'histologie restent dans la limite de leurs attributions, qui est la connaissance de la situation des organes, de leur texture, de leurs fonctions, de leurs altérations matérielles, il n'est aucun médecin qui ne leur doive rendre un sincère hommage. En effet, qui ne connaît pas l'homme sain ne peut connaître l'homme malade, et celui qui ignore la structure des lésions matérielles dont les organes peuvent être le siège ne connaîtra jamais la nature des maladies.

De la situation et du rapport des organes entre eux sont nées la Chirurgie et l'anatomie chirurgicale, — de l'étude de leurs fonctions est née la Physiologie, — de leurs altérations maladives ressortent YAnatomie pathologique et YOrganoscopie qui sont les hases sérieuses de la médecine, — de leur texture est sortie Y Histologie, — de leur analyse, X&Chimie pathologique ou Chimiatrie. C'est par l'anatomie que la médecine a pu espérer devenir une science exacte, et qu'elle a conquis ce qu'elle renferme de plus précis et de plus positif. Que peut-on lui demander de plus, et quelle méthode a fourni plus de choses utiles à la science ?

Sans elle, point d'opérations délicates possibles, et tous les procédés opératoires éclairés par l'anatomie chirurgicale dans lesquels l'instrument doit pénétrer dans la profondeur des tissus, sur le trajet des artères, seraient encore inconnus. — C'est par elle que l'on a été conduit aux découvertes du xvne et du xixe siècle sur la grande circulation, sur l'absorption du chyle, sur la circulation des lymphatiques et sur les fonctions du système nerveux. Par elle, encore, la nature des altérations matérielles des tissus nous a été révélée, et nous avons enfin pu trouver les moyens de deviner sûrement, par POrganoscopie, les lésions qui se forment au sein des organes vivants.

Aussi, en dehors de l'étude anatomique directe des parties constituantes du corps de l'homme, l'anatomie a été le point de départ de plusieurs sciences nouvelles, d'un grand nombre de découvertes importantes, et de plusieurs méthodes qui ont notablement contribué aux progrès des sciences médicales. — Ce sont là des services sérieux qu'il ne faut pas oublier.

Mais pour que l'Anatomisme soit à l'abri de toute contradiction, il faut qu'il reste ce qu'il doit être, c'est-à-dire une méthode d'acquisition de connaissances nouvelles, et vérifiées par l'observation, servant à éclairer la médecine ou la chirurgie. Alors, il mérite d'être

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accepté sans réserve. — Mais, lorsque de simple procédé d'accroissement de la science, il a la prétention d'être une doctrine et, par exemple, d'être la base exclusive de la médecine, il y a lieu de faire quelques restrictions.

En effet, laissant de côté la chirurgie, la physiologie et l'organoscopie pour nous placer à un point de vue exclusivement médical, ceux qui prétendent tout expliquer en médecine par l'existence des lésions du solide [Solidisme], ou des humeurs (Humorisme), ou par des altérations organiques donnant lieu aux symptômes des maladies, se mettent en contradiction avec l'observation clinique. C'est une affirmation, que contredit la pratique médicale, car les médecins qui ont l'habitude des malades savent très-bien :

1° Qu'en dehors des parties solides matériellement affectées dans les maladies, il y a d'autres éléments morbides dont il faut tenir compte ;

2° Que l'altération primitive des humeurs qui est le fond de l'humorisme n'est souvent que secondaire ou nulle ;

3° Qu'il y a des maladies sans lésion appréciable ;

4° Que la même lésion d'un organe détermine chez les uns des symptômes qui ne se montrent pas chez un autre ;

5° Qu'il y a des lésions sans maladies ;

6° Qu'il n'y a pas de rapport précis entre les symptômes d'une maladie et les lésions qui l'accompagnent, qu'avec une petite lésion ou avec une lésion peu étendue, il se produit des symptômes nombreux et quelquefois une maladie très-grave;

7° Qu'avec une même lésion très-étendue la maladie guérit aisément ;

8° Que les sympathies nées de la lésion d'un organe et qui constituent les symptômes d'une maladie ne sont souvent pas justifiées par l'élude des lésions matérielles ;

9° Que la bénignité ou la malignité d'une maladie, chose qu'apprécient les vrais médecins et non les anatomo-pathologistes, ne s'expliquent pas par l'étude des lésions cadavériques;

10° Que le diagnostic anatomique d'une maladie n'est pas toujours possible;

11° Que le pronostic anatomique est souvent une chimère;

12° Enfin, qu'en thérapeutique il faut quelquefois mieux s'occuper de l'état général du malade que de la lésion, parce qu'en améliorant cet état général on améliore ou on guérit des lésions qu'on aggraverait par un traitement exclusivement dirigé contre cette lésion au mépris de l'état général.

En présence de ces objections, tirées de la pratique médicale si

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souvent contraire aux théories des savants qui n'ont pas l'expérience des malades, il est évident que l'Anatomisme ne peut être accepté comme une base de doctrine médicale exclusive; qu'il ne renferme qu'une part de vérité, et qu'on doit, sous peine d'erreur, l'associer aux autres doctrines qui font l'objet de ce livre et qui, elles aussi, ont pour point de départ des vérités qu'il est impossible de négliger.

Si l'on n'en peut pas faire une doctrine médicale, alors il n'est plus qu'une méthode d'investigation extrêmement utile, indispensable même, et il échappe à toute critique sérieuse.

LIVEE ONZIEME

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