RA.SORI
Jean Rasori, né en 1762, professeur à Pavie et à Milan, est mort en 1837.
La doctrine de Brown qui n'avait eu qu'un médiocre retentissement en Angleterre fit au contraire beaucoup plus de bruit en Allemagne, par les soins de Christophe Girtanner, qui la déguisa un peu à son profit, et ensuite en Italie où Jean Locatelli et Moscatila firent connaître avec éloges. — Elle eut un moment de triomphe éclatant dans lequel on la vit acceptée de la plupart des médecins de Milan et des contrées voisines. C'est elle qui inspira les travaux de Rasori, non pas que cet auteur ait suivi la route indiquée par Brown en reproduisant son système, plus ou moins modifié, mais parce qu'il lui emprunte l'idée d'une dichotomie morbile analogue basée sur l'anatomie pathologique de l'inflammation, dichotomie qui devait le conduire à une méthode de traitement toute spéciale. Brown avait créé une propriété de la matière vivante qu'il appelait Yincitàbilité, susceptible de s'accumuler et de se perdre selon l'action des puissances incitantes, ce qui produisait des maladies sthéniques et des maladies asthéniques, que l'on devait traiter les premières par les débilitants et les secondes par les toniques, excitants et stimulants. — C'est là son méthodisme. Rasori s'est inspiré de cette hypothèse, mais en étudiant l'anatomie pathologique à laquelle il se livrait avec grand soin, il vit comme Broussais dans la lésion des tissus ou des organes, étudiée dans ses caractères physiques, la preuve d'une action hyposthénisante sur les capillaires veineux dans la phlogose, et de là à partager les maladies en deux classes d'après l'excès ou le
défaut d'hyposthénie qui accompagne les lésions organiques et pour conclure à une thérapeutique spéciale, il n'y avait qu'un pas à faire. Ce pas a été vite franchi. — Sous l'influence de cette idée qui d'ailleurs, il faut le dire, n'a point servi de départ à aucun essai sérieux de nosologie, Rasori s'est borné à la fondation de la doctrine thérapeutique du stimulus et du contro-stimulus, qui a été ensuite si bien développée par Giacomini dans son traité de matière médicale.
C'est à Rasori qu'il faut rapporter l'honneur de la doctrine du Contro-stimulisme. Au moment où autour de lui, sous l'influence encore toute puissante des idées de Rrown, on ne voyait dans les influences extérieures que des stimulants n'ayant de ditférence entre eux que le degré d'excitement produit, Rasori soutint qu'il y avait des agents sédatifs produisant sur place et ensuite d'une façon sympathique des phénomènes d'apaisement très- marqués. — Il les nomma contro-stimulants, et bientôt nia le caractère asthénique de certaines maladies inflammatoires produites par l'excès du stimulus et réputées comme ayant une grande faiblesse indirecte. — La plupart des maladies aslhéniques de Brown fut au contraire considérée comme formant des maladies sthéniques et traitées par les antiphlogistiques et les contro-stimulants. — Pour lui il y a deux diathèses générales de stimulus et de contro-stimulus, ce qui laisse à penser que, dans son opinion, les forces vitales sont modifiées d'une manière générale et uniforme dans les fièvres graves, sans souci de la lésion locale qui les caractérise. — De là sa thérapeutique des stimulants ou contro-stimulants dirigée contre l'état général dont la maladie est la conséquence. Comme pratique médicale, Rasori admettait : Que les contro-stimulants agissaient sur la fibre vivante dans un sens opposé à l'action stimulante.
Que les contro-stimulants enlèvent les maladies engendrées par excès de stimulus et peuvent produire un état d'asthénie que l'on ne peut plus guérir que par des stimulants.
Que les contro-stimulants agissent à la manière de la saignée et des purgations.
Que l'économie supporte d'autant mieux et à plus haute dose les contro-stimulants que la diathèse de stimulus est plus prononcée.
Pour cet auteur et son école, le froid, la saignée, les émétiques, les purgatifs, l'aconit, la digitale, l'antimoine, le mercure, le plomb, etc., ont une action contro-stimulante presque identique et peuvent être employées dans les maladies avec excès de stimulus, précisément dans les maladies que Rrown considérait comme étant
dues à l'asthénie. C'est la médication qui est en train de renaître ;ï notre époque sous le nom de médication antipyrétique. Encore un nom nouveau pour qualifier une vieille chose et faire croire à une invention récente.
Comme on peut en juger, c'est la doctrine de Brown modifiée dans le détail, et surtout dans la pratique. En effet, Rasori considère comme slhéniques la plupart des maladies que son maître avait classées dans les maladies asthéniques. Mais, philosophiquement c'est du Méthodisme, c'est le même principe de dichotomie méthodique appliquée à la pathologie, principe commode par sa simplicité, qui peut mettre la science à la portée du vulgaire, mais qui se trouvant basé sur une hypothèse que chacun interprète à sa manière, ne donnera jamais que des résultats insuffisants et d'une exactitude fort contestable.
Là où Rasori me paraît important à suivre, c'est dans ses recherches anatomo-physiologiques sur la phlogose. Ce livre est peut-être un peu long et un peu diffus, mais la pensée qui l'inspire est excellente puisqu'il s'agit de l'élude anatomique des phénomènes de l'inflammation. — Sans doute Rasori vient sous ce rapport après Hunter et beaucoup d'autres, mais ses conclusions sont un peu différentes de celles qui ont été publiées par ses dtvanciers. Pour lui, l'inflammation a pour effet de produire le relâchement des capillaires de la partie affectée et de cette manière d'y produire un afflux de liquides qui constitue l'engorgement inflammatoire. — C'est une sorte de paralysie persistante des capillaires fort analogue à ce que l'on appelle aujourd'hui la paralysie des nerfs vaso-moteurs et qui engendre les congestions passives des fièvres et maladies dites adynamiques. — Il étudie cette disposition avec soin mais peut-être ne l'a-t-il pas suffisamment observée car on sait, que s'il est vrai que les capillaires se dilatent localement au début d'une phlegmasie, ils ne tardent pas à revenir sur eux-mêmes et à se remplir de sang qui se coagule dans leur intérieur et amène les transludations fibrinoséreuses qui constituent la tumeur inflammatoire. — Sous ce rapport, Rasori s'est trompé, mais il faut le féliciter d'avoir compris, contrairement à la méthode toute hypothétique de Brown, que La recherche anatomique était la seule voie convenable pour arriver à établir une théorie de l'inflammation.
Le succès de Rasori fut très-grand dans toutes les villes d'Italie. Il se répandit jusqu'en France. De nombreux disciples adoptèrent ses idées tout en les modifiant. Parmi eux il faut citer Tommasini qui par ses publications a singulièrement aidé au travail de ceux qui voulaient apprécier les doctrines de son maître; Rolando, qui lout
en s'éloignanl de lui est resté fidèle au principe de la doctrine de l'excitement général et local attribué au fluide électrique circulant dans les nerfs; Bulïalini et plus récemment Giacomini dans une matière médicale célèbre où les médicaments sont classés dichotomiquement d'après leurs propriétés hypersthénisantes ou hyposthénisanles de cbaque tissu et souvent d'un organe tout entier. — Ce dernier travail mérite les plus grands éloges.
Malgré cet éclat passager, la doctrine du contro-stimulus, comme celle de l'asthénie, s'est éteinte, étouffée par Broussais dont la voix puissante venait de lancer la doctrine physiologique de l'irritation et dont le succès devait également être si passager. C'est qu'en effet, si dans le fond de tous ces systèmes , il y a une idée juste , elle est bientôt dénaturée et à ce point faussée par l'exagération du maître et des disciples qu'elle en devient méconnaissable. — Ses exceptions se découvrent, les mauvaises conséquences pratiques se révèlent et l'on considère bientôt comme une erreur ce qu'on avait d'abord salué comme une vérité.