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s8 LA MERE DE L'INCARNATION
croix les plus accablantes, et conserver toujours fe méme visage calme et souriant, la méme inaltérable douceur, leur vénération et leur tendresse filiale ne connurent plus de bornes. Ravis d’admiration, ils la suivaient furtivement du regard, lorsqu'ils croyaient metre pas observés; et de grosses larmes coulaient le long de leurs joues en vovant tant de courage et de sérénité au milieu de si poignantes angoisses. Toute sa consolation alors était dans la priere où elle venait sans cesse retremper ses forces, et dans Punion avec Dieu qu'elle ne perdait jamais de vue.
Dès le matin, après avoir consacré à Dieu de longues oraisons, elle se rendait à l’une des églises de la ville, pour y assister au saint sacrifice de là messe, d’où elle revenait dès l'heure que le devoir là rappelait sous le toit domestique. Car son amour pour la retraite ne la détournait nullement de Pexactitude à ses affaires de famille ; sa piété éclairée était, en eflet, bien éloignée de cette dévotion mal entendue, qui fait souvent % substituer à de chimériques obligations les devoirs essentiels,” qui met le trouble dans les ménages, et discrédite la vertu. Elle comprenait que sacrifier à ses obligations* d’épouse son attrait pour la solitude, c'était quitter Dieu pour Dieu. Aussi toujours prête à l’heure convenable, elle conduisait tout avec une douceur, une prudence et une élévation d'esprit qui témoignaient que PEsprit-Saint, qui la dirigeait intérieurement, la guidait aussi dans
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quelle faisait régner dans sa maison peut donner l'idée de la perfection de sa conduite à l'égard de son époux. Depuis le jour où elle lui avait juré sa loi au pied des saints autels, celle ni avait consacré toute son affection ; et elle Paimait uniquement, en Dieu et pour Dieu. Mais son amour était toujours accoimpagné d’un profond respect, car la foi Jui disait que son mari ui tenait la place de Dieu, qu’il était son chef comme Jésus-Christ est le chef de PEglise, et qu'elle devait lui étre soumise comme PEglise Pest à son chef. Aussi obéissait-elle au moindre signe de sa volonté, et cherchait-elle à lire dans ses regards ses plus légers désirs, qui devenaient des ordres pour elle,
Au reste, le joug qui unissait les deux époux était un
joug de tendresse et de paix ; car M. Martin avait
Doucé
des plus belles qualités de Pâme et du corps, il'était
pour son épouse Paflection la plus sincere.
digne de posséder le précieux trésor que Dieu lui avait mis entre les mains ; et il avait su Papprécier des le premier instant. Son admiration se changea en enthousiasme, lorsqu'il Peut connue davantage ; car chaque jour lui révélait une nouvelle qualité de cette vertueuse épouse ; et il finit par avoir pour elle tout le respect et la vénération dus à une «sainte. Leur union offrait ainsi le modèle le plus parfait d’un mariage chrétien ; car l'amitié surnaturelle qui les
uhissait ne
provenait pas de cet enthousiasme
agile et éphémère qui nait de l'admiration de la
beauté physique et des dons de la nature, mais du
sentiment du devoir et des principes de la foi. Leurs cœurs, unis ensemble et appuyés sur Dieu, s’'élevaient vers le ciel, comme deux ceps de vigne enlacés au méme tronc.
Pendant les deux années que dura cette union, la servante de Dieu eut à souffrir de cruelles épreuves, dont son mari fut la cause innocente. Sa vertu parut alors plus éclatante que jamais, surtout aux yeux de son époux ; car elle ne cessa pas un seul instant de lui témoigner l’attachement le plus inviolable, la tendresse la plus expansive et en même temps la plus respectueuse. Refoulant, avec toute l'énergie d’une grande âme, ses peines et ses angoisses au fond de son cœur, elle ne laissait paraître au dehors qu’un visage serein, un caractère ouvert et une douceur inaltérable. Tout le monde était dans le ravissement de voir, dans une jeune personne de dix-huit ans, une patience si héroïque et une vertu si consommée ; ‘mais lon ne voyait pas, dit-elle, ce que jexpérimentais dans Pintérieur de mon âme, ni comme la bonté de Notre-Seigneur y opérait ; #1 moi-même je ne concevais pas comment cela se faisait, sinon que je suivais son attrait dans loraison, et lui obéissais pour pratiquer les vertus dont il me faisait naitre Poccasion.”
Quelles furent ces croix dont il plnt alors au ciel de la visiter? Nul ne le sait. L’ingénieuse charité de lépouse, et la piété filiale du fils ont su les dérober
aux regards, et les ensevelir dans un éternel oubli,
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PREMIERE EPOQU::. o1
de crainte de nuire à la mémoire d’un époux et d’un pere. Mais peu importe, ajoute son fils, que Ja main qui blessait fut innocente ou criminelle; ce coup fut donné et la plaie ne laissa pas de saigner longtemps et de causer de la douleur.”
Son mari ne pouvait se consoler, ni se pardonner à lui-mème d’avoir été la cause involontaire de son chagrin; il en versait des larmes amères, et plus dune fois il se jeta à ses genoux pour lui en demander pardon ; mais elle le relevait avec bonté et le rassurait en lui disant qu'elle l’en aimait davantage, car cet incident lui avait donné l’occasion de connaitre sa vertu et son attachement.
Un courage si admirable ne rappelle-t-il pas l’idéal de la femme forte tracé par l’Ecriture ?
Mais où cette âme virile puisait-elle tant d’héroïsme ? Ah! c’estqu’elle allait chaque jour se prosterner au pied du Seigneur, qui, choque Jour aussi, relevait sa servante avec amour, et lui donnait la force de relever à son tour son époux prosterné dans Pafiliction! cest qu'elle nourrissait chaque jour son âme de ce double iment qui fait les forts: la parole de Dieu et la sainte Eucharistie ! ‘ La divine Majesté, dit-elle, non contente de m’avoir donné le dégoût des choses vaines et la force pour porter les croix qu’elle avait permis narriver, me fortifia l’esprit intérieur, et me donna une grande inclination pour la fréquentation des icrements, Ces approches fréquentes me donnaient
un grand courage et une grande suavité dans Pame,
avec une foi trés-vive qui établissait en mon espri! une ferme créance des divins Mystères.
‘“ Cette foi vive me faisait opérer plusieurs bonnes œuvres et engendrait en mon àme un esprit d’oraison qui perfectionnait ce que javais de bon en moi par les graces et faveurs que j'avais reçues auparavant, Je m'avais plus de eœur ni desprit que pour le bien; plus Papprochais des sacrements, plus Pavais de désir den approcher ; parce que je connaissais par expirience que jy trouvais ma vie et tout mon bien, et que mon attrait pour l’oraison #y fortifiait beancoup.
‘“ Dès mon enfance, continue-t-elle, ayant appris que Dieu parlait par la bouche des prédicateurs, cela me semblait admirable ; et Javais une grande inelination à les aller entendre.
‘ Etant devenue plus grande, la foi que javais dans le cœur, jointe à ce que j'entendais de cette divine parole, opérait de plus en plus dans mon àme le desir de lPécouter. J'avais une si grande vénération pour les prédicateurs, que lorsque jen voyais quelqu'un par les rues, je me sentais portée d’inelination à courir après lni, et à baiser les vestiges de ses pieds. Une petite prudence me retenait; mais je le eonduisais de Peæil jusqu'à ec que je Peusse entierement perdu de vue. Je ne trouvais rien de plus grand que la parole de Dieu; et e’était ce qui produisait en mon cœur lPestime de ceux auxquels
Notre-Seigneur en avait commis le ministère, Lors-
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que Jéecoutais cette parole sainte, il me semblait que mon cœur était comme un vase dans lequel cette divine parole découlait comme une liqueur. Ce n'était point une imagination, mais un eflet réel de l'Esprit de Dieu qui était en cette prédication, et qui par une eflusion de ses grâces opérait de la sorte dans mon âme, laquelle ayant reçu cette plénitude abondante, ne la pouvait contenir et était obligée de Pevaporer dans Poraison. Il me fallait méme en parler, parce que mon esprit ne pouvait contenir cette abondance : ce que Je faisais à Dieu et aux personnes de la maison, avec une grande ferveur et un grand zèle, en y ajoutant mes propres pensées qui me rendaient éloquente. |
“ Une fois en un sermon sur le Saint-Nom de Jésus que le prédicateur avait nommé plusieurs fois, cette divine parole, comme une manne céleste, remplit mon cœur si abondamment que tout le jour ma respiration ne disait autre chose que: Jésus, Jésus, sans pouvoir finir... Dieu me donnait de grandes lumières en cette assiduité d’entendre sa sainte parole, et mon cœur était tout embrasé jour et nuit, ce qui me faisait parler à lui d’une façon intérieure qui m'était nouvelle et inconnue.
“ Maintenant que j'ai plus de connaissance et d'expérience en la vie spirituelle, je reconnais que la bonté divine me prévenait par de grandes grâces et me remplissait des bénédictions de sa douceur,
pendant que, d’un autre côté, j'avais de grands sujets
de eroix dans une condition qui nren produisait de continuelles.”?
Ce n'était pas sans dessein que la sagesse divine, dont lPinvisible main dispose de tout avec force et suavité, conduisait sa servante à travers ce chemin d’aspérités et de ronces, où ses pieds s’ensanglantaien: si cruellement ; elle voulait raflermir ses pas à Pentré( de cette voie sublime quelle lui avait tracée de toute éternité, La Mère de PIncarnation reconnut plus tard ce dessein providentiel. En consumant ainsi dans son cœur toute affection terrestre par La flamme des tribulations, et en lui inspirant cette soif de là parole de Dieu en même temps que ce zèle et cette facilité de Pépancher au dehors, la divine Providence la préparait à son insu à la vie d’apostolat.
‘ Dès mon enfance, écrivait-elle des Ursulines de la Nouvelle-France, il me semble que Dieu me disposait à la grâce que je possède maintenant, car javais plus l'esprit dans les pays éloignés, pour y considérer les généreuses actions de ceux qui y travaillaient et souflraient pour Jésus-Christ, que dans les lieux que j’habitais. Mon cœur se sentait uni aux âmes apostoliques d’une manière toute extraordinaire. Il me prenait quelquefois des saillies si excessives que si le respect humain ne m’eût retenue puissamment, j’eusse couru après ceux que je voyais portés au salut des âmes. Je ne savais pas pourquoi j'avais tous ces mouvements, car je n’avais ni de la
conduite, ni de lesprit pour le reconnaître. Aussi