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Novus avons perdu de vue Moumouth au moment ot, précipité du haut du pont Notre-Dame, il se débattait dans les flots. Par bonheur pour lui, les piles de l’arche principale avaient un rebord assez large,’ auquel il put s’accrocher. De 1a il promena ses regards autour de lui. La Seine lui parut un océan sans bornes; il crut au-dessus de ses forces de la traverser. I] préféra donc demeurer 4 sa place, au risque d’y périr de faim ou de froid et attendit les événements avec résignation.
Vers cing heures du matin, MM. Guignolet et Croquemouche, tres grands amateurs de la péche, vinrent jeter? leurs lignes du haut du pont Notre-Dame.
Moumouth, en voyant descendre ces deux lignes, avait concy quelque espérance; aussitot qu’elles furent a sa
portée, il s’y cramponna, et les pécheurs, sentant un poids inaccoutumé, criérent a la fois: «Ca mord!® ca
mord !» puis ils se haterent de tirer les ficelles. . «Je parie que j’ai pris un barbillon,» dit M. Guignolet. «Je dois avoir une grosse carpe,» repartit M. Croque-
mouche.
A peine avait-il achevé sa phrase que Moumouth sauta sur le parapet.
«Trahison !» dirent les deux pécheurs, et ils se mirent
3 la poursuite du quadrupéde si miraculeusement sorti
des eaux; mais il courait plus vite qu’eux et leur échappa
sans peine. Des qu’il fut seul, il examina les maisons,
et, n’en trouvant pas une qui ressemblat & la sienne, il
conclut naturellement qu’elle n’y était pas. I] fallait
. pourtant qu’il se procurat un gite; grelottant de froid, il
ne pouvait rester une minute de plus dans la rue sans
s’exposer 2 une fluxion de poitrine. Guidé par la clarté
d’un four, il pénétra dans l’atelier souterrain d’un bou-
langer, se cacha derritre une pile de corbeilles 4 pain, et | s’y assoupit paisiblement.
Il fut réveillé par la faim.
Moumouth était né de parents pauvres qui l’avaient abandonné des sa plus tendre enfance. II avait été élevé dans la rue, contraint de pourvoir lui-méme 4 sa subsistance ; aussi connaissait-il’ & fond l’art de prendre les rats et les souris} Il se mit aux aguets? et surprit une souris qui était sortie de son trou pour manger la farine; il se précipita sur l’imprudente, et lui mordit le museau*® pour lempécher de crier. Cette chasse, quoique conduite avec adresse et en silence, attira l’attention d’un jeune mitron. |
«Tiens, un chat?» s’écria l’apprenti en s’armant d’une pelle.
Le maitre boulanger tourna les yeux du cdté de Moumouth, le vit occupé & manger la souris, et dit au jeune mitron: «Ne lui fais pas de ma!; tu vois bien qu’il nous rend service.» *
« Mais d’ot diable sort-il ?»®
«Que t’importe,® pourvu qu’il soit utile ici?» répliqua le boulanger. «Mange, mange, mon ami,» poursuivit-il en se baissant doucement pour caresser Moumouth ; «croque le plus de souris possible,’ il en restera toujours trop !»
Notre chat profita de la permission qui lui était
30 accordée. Apres s’étre rassasi¢, il voulut sortir pour
chercher l’hétel de la Grenouilltre; mais le boulanger lui barra le passage.*
«Un instant!» dit-il. «Hola! Jacques, ferme toutes
' les ouvertures, et, si ce drdle fait mine de se sauver,
| applique-lui trois ou quatre bons coups de balai.»
Ainsi l’hote de Moumouth devenait son tyran. Notre chat, comme s’il etit compris ce qui se passait, sauta sans hésiter sur les épaules du mitron, et de 1a sur la voie publique. .
Cependant la mére Michel avait passé la nuit 4 gémir. Elle ne pouvait se consoler du départ de Moumouth.
Le matin, au lever de la riante aurore, le perfide
Lustucru se présenta 2 la mére Michel pour lui dire: « Eh bien, ma chére camarade, l’avez-vous trouvé ?»
« Hélas! non,» murmura-t-elle: «savez-vous quelque chose sur son compte ?»?
«Rien de positif,» répliqua le maitre d’hdtel qui vou- .
lait tourmenter la pauvre femme; «mais j’ai révé de lui toute la nuit; il m’est apparu en songe, la figure bléme, l’air défait, comme un chat qui ne se porte pas bien.» :
« En quel endroit était-il ?»
«Il m’a semblé qu’il était dans un jardin, au pied d’un bosquet de llas.»
Aussit6t la mere Michel courut dans le jardin, ov, comme vous le pensez,’ elle ne trouva point celui qu’elle cherchait. Durant toute la journée, Lustucru se plut 2 lui donner de fausses joies, suivies d’un redoublement de tristesse. ne
«La métre Michel,» lui disait-il, «tout 4 Vheure, en passant pres de l’office, j’ai cru y entendre une espéce de miaulement.»
Et la mére Michel s’empressait de visiter l’office.
Ou bien il arrivait tout essoufflé auprés d’elle, pour
Io
lui crier: « Nous le tenons enfin! Je suis presque cer tain qu’il est 4 fureter’ dans le grenier.»
«Il est dans le grenier!» s’€cria-t-elle. «Courons-y, mon cher monsieur! allons le chercher !»
5 Tous deux se rendirent au grenier, et la mtre Michel, une lanterne 4 la main, se promena dans les mansardes et sous les combles. Partout régnaient le silence et la solitude.
«Vous vous étes encore trompé,» murmura la mére
to Michel.
«Non pas,? non pas,» répondit le méchant homme; «cherchons toujours,’ et nous finirons par trouver. Nous n’avons pas regardé la-bas, derritre les fagots.»
La crédule mére Michel s’avanga dans la direction
15 indiquée, et, & la grande stupéfaction de Lustucru, le chat qu’il croyait noyé apparut, plein de force et de santé, et fixant sur lui des regards d’indignation,
«C’est lui! c’est bien lui!» dit la mere Michel en saisissant Moumouth entre ses bras. «Ah! mon cher
20 monsieur Lustucru! mon bon et véritable ami, que je vous remercie de m’avoir conduite ici!»
e maitre d’hétel n’était guére sensible & des compli-. ments qu’il méritait si peu. Bléme, glacé, immobile, il courbait la téte devant sa victime ressuscitée, dont il ne
25 pouvait s’expliquer le salut. C’était pourtant chose toute simple: Moumouth était parvenu 4 franchir une muraille, et, de gouttitre en gouttitre, de jardins en jardins, de toits en toits, il avait regagné son domicile; mais, craignant le ressentiment de son ennemi, il n’avait pas .
3o osé paraitre, et s’était caché dans le grenier.
2 ip m ge ¢ Les événements que nous avons rapportés dessinérent nettement la position de nos personnages.! Craignant de perdre 4 la fois un chat bien-aimé et les avantages qu’elle ambitionnait, la mere Michel redoubla de vigilance et d’attention. Moumouth, sachant désormais a qui il avait affaire, se promit d’éviter le maitre d’hétel, ou de le combattre, au besoin, des griffes et des dents. Quant au peére Lustucru, il suffisait que ses projets eussent été déjoués pour qu’il y persistat? avec acharnement; il voulait maintenant la perte du pauvre et innocent Moumouth, non plus seulement par jalousie envers la mére Michel, mais par inimitié contre le chat lui-méme.
«Il ne me bravera pas longtemps!» se dit-il avec
rage.
Steel Et le pére Lustucru demeura absorbé dans une médi-
tation profonde.
Ce jour-la, Moumouth n’avait pas encore diné, et il indiquait, par’des miaulements expressifs, qu’il se mettrait volontiers quelque chose sous la dent.2 La mére Michel lui dit aussit6t,— car elle lui parlait comme 4 un étre intelligent :
«Patience ! monsieur, on va s’occuper de vous.» #
Elle descendit du salon, et prit le chemin de la chambre de Lustucru.
Au moment ov elle frappait & la porte, le ptre Lustucru venait de prendre® un papier vert qui portait cette étiquette : Mort aux Rats.
«Voila mon affaire,y® se dit-il en serrant le papier
: fat , dans sa veste; «la mort aux rats doit étre aussi de la mort aux chats; notre cher Moumouth en fera l’eSsai.— Qu’y a-t-il pour votre service, ma bonne dame Michel ?»! «Il est cinq heures, monsieur Lustucru, et vous 5 oubliez mon chat.»
«Moi, l’oublier!» dit le maitre d’hdétel en joignant les mains, comme s’il efit été douloureusement affecté d’un tel soupgon; «je songeais 4 lui tout a l’heure. Je vais lui préparer une patée si délicieuse, qu’il n’en voudra
1o jamais d’autres ! »
«Merci, monsieur Lustucru; je rendrai compte & madame la comtesse de vos égards pour son favori. J’ai regu aujourd’hui méme? une lettre d’elle: elle me mande qu’elle reviendra prochainement, qu’elle esptre
15 trouver Moumouth en bon état, et qu alls me réserve une forte gratification.»
Un quart d’heure apres, le maitre d’hdtel avait conectionné une patée des plus appétissantes,* composée de blanc de volaille, de pain de premitre qualité, et d’autres
aojingrédients justement estimés des gourmets. Apres y
~ avoir ipfroduit une dose notable de mort aux rats, il la déposa’ dans l’antichambre et cria en entr’ouvrant la porte du salon:
«Monsieur est servi.‘
25 En apercevant ce mets délicat, Moumouth eut un frissonnement de plaisir, car,— il faut le dire, passablement gourmand. I] allongea le museau dans l’assiette, et recula tout 4 coup en faisant le gros dos ;° une odeur nauséabonde et infecte lui montait au nez.
30 Il tourna autour de l’assiette, flaira de nouveau, et s’éloigna encore. Cet animal plein de sagacité avait senti le poison,
«Voila qui est extraordinaire !!» dit la mére Michel ; et, apres avoir inutilement présenté l’assiette 4 son chat, elle alla trouver Lustucru pour lui faire part de cet incident. Le traitre ’écouta avec une rage concentrée.
«Quoi!» dit-il, «il a refusé de manger? C’est que? 5 probablement, il n’avait pas faim.» )
«Je le suppose, monsieur Lustucru, car votre patée a une mine superbe; je m’en contenterais moi-méme, et j'ai presque envie d’y goiter, pour donner l’exemple a
‘Moumouth.» 10
A ces mots, le pére Lustucru, malgré son endurcissement, ne put s’empécher de frémir. Il s’empressa de dire:
« N’en faites rien, de grace!»
«Pourquoi cela? Est-ce que cette patée a quelque rs chose de malfaisant ?»
«Non, sans doute,» balbutia le ptre Lustucru; «mais ce qui a été préparé pour un chat ne saurait servir de nourriture 4 un chrétien.» *
.La mére Michel se rendit 4 ce raisonnement, et dit 20 avec une espéce de brusquerie :
«Eh bien, que Moumouth s’arrange!° je ne veux pas. me plier 4 toutes ses fantaisies, et je ne lui donnerai pas autre chose !»
Le lendemain, la patée était encore intacte. Le maitre 25 d’hétel avait espéré que, pressé par la faim, le chat se jetterait sur l’aliment empoisonné; mais Moumouth savait souffrir; il vécut de bribes et recula avec terreur toutes les fois que sa gardienne lui présenta le mets fatal, qui demeura enfin oublié dans un coin de l’armoire de 30 Vantichambre.
Le pere Lustucru, voyant que sa trame n’avait pas
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réussi, fut plus irrité que jamais. Il combinait les machinations les plus infernales pour faire périr' Moumouth sans se compromettre lui-méme, mais aucune d’elles ne lui paraissait assez sfire, assez expéditive. Enfin il s’arréta 4? celle-ci:
Il y avait dans la chambre de la mére Michel un buste en marbre de Louis XIV derritre lequel était un ceil-de-
boeuf donnant sur l’escalier, et juste au-dessous se trouvait >
le moelleux coussin qui servait de lit 3 Moumouth, que la chute du buste aurait infailliblement assommé si le buste avait pu s’aviser® de tomber tout seul.
“ Un soir Lustucru se glissa sans bruit dans la chambre de la mtre Michel, ouvrit l’ceil-de-bceuf et se retira silencieusement. A minuit, quand tout reposait dans la maison, il prit un de ces longs balais vulgairement appelés séte-de-loup; il se plaga dans Vescalier, vis-A-vis de l’ceil-de-boeuf, et & V’aide de sa téte-de-loup, poussa le
-buste, qui tomba sur le coussin avec un épouvantable
fracas. Le méchant homme avait prévu cet effet de sa manceuvre. Cependant, en entendant le buste rouler sourdement sur le parquet, il éprouva une terreur panique, et regagna sa chambre d’un pas tremblant.
La mtre Michel s’était réveillée en me. et cria «Au voleur!»* de toute la puissance de ses poumons.
25 Bientot toute la maison fut sur pied; tous les domestiques
accoururent pour savoir ce dont il s’agissait.° Lustucru entra le dernier, la téte surmontée d’un bonnet de coton,® et, pour le reste, dans le plus simple appareil.
«Que s’est-il done passé?’» demanda-t-il.
« Je levois maintenant,» répliqua la dame de compagnie; «c’est le buste de Louis XIV qui est tombé.»
«Ah bah!» dit le ptre Lustucru en jouant I’étonne
ment; «mais, en ce cas, votre chat a dfi! le recevoir sur la téte!»
Mais, comme il disait ces mots, Moumouth sortit de dessous le lit, et s’élanca auprés de la mere Michel comme pour lui demander aide et protection. Lustucru demeura atterré.
On sait combien les chats ont le sommeil léger; Moumouth s’était levé brusquement en entendant fureter derritre |’ceil-de-bceuf. Comme presque tous les animaux, il était curieux, et cherchait 4 se rendre compte de ce qui V’étonnait ; aussi s’était-il campé au milieu de la chambre pour mieux observer dans quelles intentions une téte-deloup s’avangait 4 cette heure indue et par cette route inusitée. Effrayé par la chute du buste, il avait cherché un refuge au fond de l’alcdéve.
«Encore une fois sauvé !» se dit le ptre Lustucru. «Il m’échappera donc toujours! Ce pendard de chat se méfie de moi; tout ce que j’entreprendrai seul échoucra contre lui — décidément ,il me faut un complice!»
“Vek. Ce
LE pére Lustucru chercha done un complice. Dans quelle classe, de quel age, de quel sexe, 4 quelles conditions devait-il le choisir? Préoccupé par ces idées, Lustucru sortit un matin pour aller se promener sur le quai. Quand il eut franchi le seuil, il remarqua, de l’autre cété de la rue, une grande femme, séche, anguleuse, vétue de couleurs vives et discordantes. Cette femme causait avec un garcon d’environ quatorze ans, couvert de haillons, mais d’une physionomie éveillée et intelli-
gente.
Au moment ot. Lustucru rentra de sa promenade matinale, la vieille femme n’était plus 14; mais son jeune interlocuteur était resté 4 la méme place. Lustucru s’approcha de lui, et l’apostropha en ces termes:
5 «Que fais-tu 14, mon gars?»
«Moi? rien; je regarde cette maison.»
«Je le crois sans peine; mais quelle est donc cette femme avec laquelle tu causais tout & ’heure?»
«C’est madame Bradamor.»
1o «La fameuse tireuse de cartes?»
« Précisément.»
«Tu la connais?»
«Un peu; je fais quelquefois des commissions pour elle.»
15 «Ah! ah! Et que te disait cette vieille sorcitre?»
« Elle me disait que, si je pouvais entrer dans l’hétel en qualité de domestique, j’aurais une existence agréable.»
«Madame de la Grenouilltre est absente, mon petit ami; et d’ailleurs sa maison est-au grand complet.»t
ao «(Quel dommage!» reprit le jeune garcon en poussant un profond soupir.
Le pére Lustucru fit quelques pas comme pour rentrer; puis il se retourna et revint brusquement pres de l’enfant:
«Comment t’appelles-tu?»?
25 «Nicolas Langlumé, comme mon ptre; mais je suis plus généralement connu sous le sobriquet de Faribole.»
«Quel est ton état?»
«Je n’en ai pas. Mon ptre travaille sur le port, et moi, je gagne mon pain comme je le puis.»
30 «Tu m’intéresses,» repartit le ptre Lustucru, «et j’ai bien envie de te faire une position dans le monde. Diss moi, Faribole, as-tu du gofit pour la cuisine?»
« Parbleu! j’aime les bons morceaux; mais mes moyens ne me le permettent pas.»
«Je ne te demande pas si tu es gourmand, maroufle; je te demande si tu as du goiit, des dispositions pour faire la cuisine?»
«Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé.»
«Eh bien, Faribole, je te donnerai des lecons; viens, Suis-MOl.»
«Vous étes donc de la maison de madame la comtesse?»
«Je suis son maitre d’hdtel!» dit fiérement le pére Lustucru.
Faribole s’inclina respectueusement devant M. le maitre d’hétel, et lui dit avec effusion: « Que de reconnaissance je vous devrai! »
Faribole fut installé le jour méme, et cordialement accepté par les autres serviteurs du logis. C’était un garcon de bonne humeur, serviable, alerte, et qui montrait beaucoup de bonne volonteé.
«Faribole,» dit quelques jours aprés le maitre d’hétel 4 son protégé, al est bon de t’instruire des allures de la maison. Il ya ici un individu tout-puissant qui régne en maitre souverain, et cet individu c’est un chat. Si tu veux te faire bien venir de tout le monde,! il faut tacher de plaire au chat Moumouth.»
«Le chat sera mon ami, et je serdi l’ami du chat,» répondit le jeune dréle avec assurance.
En effet, il accabla Moumouth de tant de prévenances, que celui-ci concut un vif attachement pour Faribole. La mére Michel était presque jalouse du petit garcon; le pere Lustucru, qui avait ses vues, riait sous cape” et se frottait les mains.
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Un soir, il manda Faribole dans sa chambre. «Moumouth est ton ami,» lui dit-il; «tu as parfaitement suivi mes recommandations.»
«Je resterai attaché 4 la maison, n’est-ce pas?» de-
5 manda I’enfant.
« Probablement; tu t’y trouves donc bien?»!
«Sans doute: je fais quatre bons repas par jour, et je suis vétu comme un prince.»
Le pére Lustucru fixa sur Faribole des yeux pergants
-1o en lui disant: «S’il te fallait reprendre? la vie vagabonde & laquelle je t’ai soustrait ?»
«Je crois que j’en mourrais de chagrin!»
«Tu ferais donc tout pour conserver ta position actuelle?»
15 «Je ferais tout.»
«Eh bien, voici ce que j’exige impérieusement de toi: Moumouth te suit volontiers; tu l’attireras demain dans le jardin 4 la nuit tombante;* tu le mettras dans un sac que j’ai fabriqué tout expres, tu serreras les cordons du
20 Sac... -»
«Et puis?» dit Faribole qui ouvrait de grands yeux.'
«Nous nous armerons chacun d’un baton, et nous taperons sur le sac jusqu’& ce que mort s’ensuive.»®
« Jamais! jamais!» s’écria le pauvre gargon, dont les
25 cheveux se hérissaient d’épouvante.
« Alors fais ton paquet bien vite et va-t’en; je te chasse!»
« Vous me chassez!» reprit le jeune Faribole en levant les mains au ciel,
«Je ne t’accorde pas cinq minutes pour décamper; tu
30 dépends de moi ici, uniquement de moi!»
Le malheureux Faribole se mit 4 pleurer, et le maitre
d’hétel ajouta avec un accent farouche: «Allons, pas de
grimaces! quitte tes habits, reprends tes guenilles, et disparais.»
Aprés avoir prononcé ces mots, Lustucru tira d’une armoire les misérables vétements que portait Faribole le jour de son installation; il les saisit dédaigneusement entre le pouce et l’index, et les jeta sur le parquet. L’enfant regarda d’un air désolé les habits dont il était couvert, les compara 4 ceux qu’il lui fallait reprendre,,et, la comparaison n’étant pas en faveur de ces derniers, il poussa des sanglots déchirants.
«Grace, grace pour Moumouth,» s’écria-t-il d’un ton”
plaintif, «que vous a-t-il donc fait?»
«Point de grace!» répondit Lustucru d’une voix sifflante, tant il avait les dents serrées:’ «point de grace, ni pour lui, ni pour toi! Allons! pars, décampe a l’instant méme. II pleut 4 verse;” tu seras trempé, tu mourras de :))
Une pluie battante, mélée de grélons, fouettait les vitres de la chambre, et le vent s’engouffrait avec des mugissements lugubres dans les longs corridors de l’hotel. Alors le pauvre Faribole songea au froid qui allait le saisir, aux privations qui l’attendaient, a l’exiguité de ses ressources, 2 l’immensité de son appétit, au désagrément de coucher sur les gréves humides de la Seine; le génie du mal s’empara de lui, et lui souffla 4 l’oreille ces mots du pére Lustucru: «Qu’est-ce qu’un chat?»
« Monsieur Lustucru,» dit-il en pleurant, «ne me renvoyez pas, je ferai tout ce que vous voudrez.»
«Demain, 4 la chute du jour, tu attireras Moumouth dans le jardin?»
«Qui, monsieur Lustucru.»
«Tu le mettras dans ce sac?»
«Oui, monsieur Lustucru.»
«Et tu frapperas avec moi?»
La réponse a cette question se fit longtemps attendre.? Faribole palit, ses jambes se dérobérent sous lui; enfin
5 il courba la téte en laissant pendre ses bras le long de
son corps, comme s’il efit fléchi sous le poids de sa destinge, et murmura d’une voix éteinte:
«Qui, monsieur Lustucru.»
Lustucrvu avait fixé le lendemain pour 1’exécution
10 définitive de Moumouth, parce qu’il savait que la mére
Michel devait ce jour-ld porter aux messageries” les épargnes qu’elle destinait & sa sceur.
Pendant toute la journée, Faribole fut plongé dans un sombre abattement, et, lorsque l’heure fatale eut sonné,
15 ses irrésolutions de la veille l’assaillirent. Quand la mere Michel, avant de sortir, lui dit: «Je te confie Moumouth; tu en auras soin, et tu le feras jouer pour qu’il ne s’ennuie pas trop en mon absence,» le brave garcon® sentit son cceur défaillir, et sa loyauté naturelle se révolta.
«Allons, nous n’avons pas une minute A perdre,» vint lui dire* le ptre Lustucru. «Voici le sac; va chercher la béte!»
Faribole implora encore la pitié du maitre d’hétel; il
25 fut cloquent, il eut des larmes dans la voix, il prononga un plaidoyer des plus pathétiques,® mais sans pouvoir gagner sa cause. Le bourreau fut inébranlable; il renouvela ses menaces, il exigea la mort du chat, et Faribole, dominé par le malin esprit, se vit foreé d’obéir.
Moumouth se laissa entrainer dans le jardin; il suivit son perfide ami avec la confiance de la brebis qui suit le boucher, et, au moment ot il y pensait le moins, il se vit enfermer dans le sac qui devait étre son tombeau. Lustucru, qui s’était caché, parut brusquement portant deux .énormes triques, en offrit une 4 son complice, et s’empara du sac en disant: «Allons, 4 l’ceuvre, et point de quartier!»
Faribole ne l’entendait pas; il était frappé de stupeur. Ses yeux hagards tournoyaient dans leurs orbites; son visage était livide, sa bouche béante, son bras sans force. Le pére Lustucru, animé par l’espoir d’une vengeance prochaine, ne remarqua point ce qui se passait dans Ame de son compagnon; apres avoir jeté rudement le sac 4 terre, il leva son baton, et allait frapper, quand la petite porte du jardin s’ouvrit.
«Facheux contre-temps!» murmura-t-il. «Faribole, enfonce-toi dans la charmille; je vais t’y retrouver bientot.» Et, s’étant approché de la personne qui venait d’entrer, il s’arréta pétrifié 4 l’aspect de la mere Michel. Il s’imagina d’abord qu’elle était ramenée par de vagues soup¢ons, par un pressentiment instinctif; mais il se rassura en lui entendant dire;
«Je suis obligée d’ajourner ma course, car je viens d’apercevoir le carrosse de madame de la Grenouillére ; elle va faire un détour, 4 cause des travaux de pavage qu’on exécute dans la rue, et j’ai pu la devancer en rentrant par la petite porte. Venez, monsieur Lustucru, venez vite 4 la rencontre de notre bonne maitresse.»
«Je vous suis, madame,» dit le maitre d’hétel; puis, se faisant un porte-voix avec la main, il cria 4 Faribole: «Frappe tout seul! frappe jusqu’a ce que le chat ait
cessé de remuer!» et il rejoignit la mére Michel dans la grande cour, ot tous les domestiques étaient déja rangés en ligne, comme un bataillon bien discipliné.
En descendant de voiture, madame de la Grenouill#re
5 honora ses serviteurs d’un regard de bienveillance, embrassa sa dame de compagnie avec une touchante familiarité, et lui demanda des nouvelles de Moumouth.
Rui ~—-« Votre protégé se porte 4 merveille,»' dit la metre
Michel: «il engraisse et embellit & vue d’ceil:? mais on
ro peut dire, sans blesser la vérité, que ses qualités morales l’emportent encore sur ses agréments physiques.»
« Pauvre ami, s’il ne m’aimait pas, ce s¢rait un monstre d’ingratitude! car depuis notre séparation j’ai constamment songé 4 Jui. Le ciel m’a ravi bien des étres qui
15 m’étaient chers; mais Moumouth sera la consolation de mes vieux jours!»
Sitét que la comtesse eut donné les ordres que nécessitait son arrivée, elle pria la mére Michel de lui amener — Moumouth. Celle-ci répondit: «Il sera charmé de vous
20 revoir, madame. II est dans le jardin, sous la garde de Faribole, petit jeune homme que votre maitre d’hétel a jugé & propos d®Wfmettre ici; ce drdle et le chat sont devenus une paire d’amis intimes.»
+4y/~ La dame de compagnie se rendit au jardin et -n’y hy. 25 trouva que Faribole, assis sur yn banc et effeuillant d’un air‘préoceupé unesbranche de buis qu’il tenait 4 la main.
«Mon ami,» dit la bonne femme, « tics. comtesse désire que tu lui apportes Moaunrouth.» +"
«Moumouth!» bégaya Faribole en tressaillant & ce
32 nom, comme s’il efit été piqué par une guépe.
«Oui, Moumouth ; je croyais qu’il était avec toi.»
«Il vient de me quitter; des passants ont fait dans la
rue un bruit qui l’a effrayé, et il s’est sauvé dans la charmille.»
La métre Michel, aprés avoir passé plus d’une demiheure 4 parcourir le jardin, revint dire 4 madame de la Grenouillére: «Moumouth est absent, madame; mais soyez sans inquiétude: il a déja disparu une fois, et nous Vavons retrouvé dans le grenier.»
«Qu’on le fasse chercher!* je ne veux pas attendre; je désire le voir sur-le-champ.»
Hélas! ce vceu ne pouvait guére étre accompli, s’il fallait s’en rapporter aux paroles? qu’échangeaient dans Vombre Lustucru et son complice.
« Eh bien, as-tu frappé ?»
«Qui, monsieur Lustucru, j’ai frappé jusqu’a ce que le chat ait® cessé de remuer.»
«Qu’as-tu fait de son cadavre?»
«Je l’ai porté dans la Seine.»
«Etait-il bien mort?»
«Il ne bougeait plus.»
ge D’ailleurs le sac était fermé avec soin. Justice est faite!»
Vid.
PLUSIEURS jours se passérent dans une pénible attente; mais le chat Moumouth ne revint pas. Généreuse dans Vinfortune, madame de la Grenouillére n’adressait point de reproches 4 la mére Michel; elle cherchait, au contraire, 4 calmer cette pauvre femme, qui s’abandonnait sans réserve 4 la douleur. Elle lui disait un soir: «Que pouvez-vous contre un mal irrémédiable? la sagesse de homme consiste 4 ne pas se regimber contre le malheur, 2X se soumettre aux décrets du ciel.»
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«Je suis de votre avis,» répliqua la mére Michel. «Si je croyais, comme vous, au décts de Moumouth, je me résignerais sans murmures; mais j’ai l’idée qu’il vit encore.»
5 «Allez,! vous vous abusez, mtre Michel; Moumouth est mort, autrement il serait revenu pres de nous.» «Quelque chose me dit qu’il est toujours de ce monde, et si madame la comtesse voulait avoir de ses nouvelles,? elle n’aurait qu’d s’adresser — »
ro «A qui donc?»
«A notre voisine, madame Bradamor, cette célébre tireuse de cartes qui prédit l’avenir.»
«Fi donc, mtre Michel! Comment vous, qui étes une femme sensée, pouvez-vous avoir confiance dans les jon- 15 gleries d’une intrigante !»
« Mais, madame, je ne suis pas la seule. Les plus grands seigneurs rendent visite & madame Bradamor.» «Assez, de grace,» répondit stchement la comtesse.
La mtre Michel se tut; mais son parti était pris,® et, des 20 qu’elle eut un moment de liberté¢, elle courut chez la né-
cromancienne. Celle-ci montra d’abord quelque embar-
ras 4 l’aspect de la mtre Michel ; cependant, apres avoir fermé une porte vitrée qui communiquait 4 d’autres pitces, elle revint saluer sa nouvelle cliente, et dit d’un 25 ton solennel :
«Que désirez-vous?»
«Interroger le présent, le passé et l’avenir.» «Je suis 4 méme de* vous satisfaire,» repartit madame jradamor ; «mais c’est le grand jeu que vous demandez, jo et cela vous cofitera trois écus.»
«Les voici; je vous les donne de grand cceur.»® Madame Bradamor, tout en regrettant® de ne pas avoir
EY DE SON CHAT 3r
exigé davantage, empocha l’argent et commenea en ces termes:
«Quel est le mois et le quantitme de votre naissance?»
«Le 24 mai 1698.»
Aprés cette question d’usage,' la pythonisse examina du marc de café versé dans une soucoupe, et dit: « Phaldarus, génie des choses occultes, m’apprend que vous étes 4 la recherche d’un étre qui vous est cher.»
La mére Michel bondit de surprise sur sa chaise. Madame Bradamor ajouta: «Cet étre n’est pas un homme. Ariel, esprit céleste, me révéle que c’est un chat.» ;
La mére Michel était de plus en plus satisfaite; sans lui donner le temps de se remettre, la devineresse prit un paquet de cartes, les disposa sur la table, et dit gravement:
«Votre chat est le valet de tréfle; voyons ce qui lui arrive. Un, deux, trois, quatre: dix de pique! II est coureur, il se met en route la nuit pour voir les curiosités de Paris. Un, deux, trois, quatre: la dame de pique! C’est une femme qui fabrique des fourrures d’hermine avec la peau des chats. Un, deux, trois, quatre: le roi de pique! C’est un restaurateur. La réunion de ces deux personnes m’épouvante. Un, deux, trois, quatre: du tréfle! Un, deux, trois, quatre, encore du tréfle! Votre chat rapportera de l’argent 4 ces personnes: on veut le tuer pour en vendre la peau 4 la fourreuse et ‘le corps au restaurateur, qui l’offrira 4 ses pratiques en guise de lapin sauté. Un, deux, trois, quatre: sept de pique! C’en est fait,? madame, votre chat n’existe plus!»
«Ils Vont mangé, les anthropophages!» s’écria la métre Michel atterrée par cette révélation, et elle crut entendre
un miaulement plaintif, dernier cri d’agonie’ de Moumouth; mais ce n’était pas une illusion: un chat avait miaulé; il miaulait encore dans la chambre voisine. Un carreau de la porte vitrée fut tout dX coup brisé en éclats, et Moumouth en personne tomba aux pieds de la mére Michel. Du haut d’une armoire, il avait apergu sa gardienne affectionnée, l’avait appelée & plusieurs reprises ; et, comme elle ne lui répondait pas, dans son délire, il s’était précipité contre la porte, au travers de laquelle il venait de se frayer un passage.
«Mon chat était chez vous!» dit la mtre Michel; «vous Vaviez volé! Mais ma maitresse est puissante; elle vous fera chAtier comme vous le méritez!»
«Ne me perdez pas,» s’écria la pythonisse, «je vous en conjure! je n’ai pas volé votre chat. Je le tiens d’un petit gargon nommé Faribole; il m’a livré ce chat, qui pouvait figurer avec succts dans mes conjurations. Voild la vérité; je vous en supplie, que votre maitresse ne
‘m’inquitte pas!»
«Madame la comtesse agira comme elle Ventendra,»? répondit avec hauteur la mtre Michel, et elle disparut avec son chat. Elle ne fit qu’un pas de la maison Bradamor &Vhétel; on edt dit qu’elle possédait les bottes de sept lieues du Petit-Poucet.2 Elle ne s’arréta que dans le salon, ot elle arriva haletante et sans pouvoir prononcer un seul mot; elle montra Moumouth X madame de la Grenouilltre. Celle-ci, en reconnaissant l’animal, poussa un cri de joie retentissant.
Dis que madame de la Grenouillére eut appris comment on? avait recouvré Moumouth, elle ordonna de faire comparaitre” devant elle le jeune Faribole.
Introduit au salon, celui-ci alla au devant d’un interrogatoire:* «Madame la comtesse,» dit-il, «la présence de 5 votre chat me fait deviner pourquoi vous m’avez appelé; mais je suis moins coupable que je/ne le\ parais; permettez-moi de m’expliquer.»
«A quoi bon?» répliqua madame de la Grenouillére, «votre justification-est impossible.» 10 Le maitre d’h6tel, qui assistait 4 cette scene, crut devoir payer d’audace,* et dit avec ironie: «Je serais curieux de savoir quelle fable invraisemblable ce polisson va vous
débiter.»
Sans se laisser déconcerter, Faribole commenga en ces 15 termes: «Il faut l’avouer, madame, je suis entré dans Vhétel avec l’integtion de voler votre chat; la tireuse
“de cartes avait envie de Vavoir, ct elle m’avait séduit par la promesse d’un écu de six livres. On me traita si bien, Moumouth me parut si gentil, que je renongai 4 mes 20 coupables projets: jamais, non, jamais, jg ne les aurais mis 4 exécution, si je n’avais compris qwil fallait éloigner ‘ Moumouth pour le dérober aux tentatives d’un ennemi d’autant plus terrible qu’il était caché.»
«De qui veut-il parler?» demanda Lustucru. 25
«De vous! de vous qui m’avez dit: ‘Tue Moumouth, ou je te chasse!’»
« Moi, j’ai dit cela? quel impudent mensonge!»
«Faribole,» dit sévérement la comtesse, «ce que vous
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avancez est grave; en pouvez-vous fournir la preuve?»
«La preuve! hélas! non, madame; mais je suis prét a vous attester ——»
«Il suffit,» interrompit la comtesse; «n’ajoutez pas la
5 calomnie au vol.»
Le pauvre Faribole voulut protester; mais, sur un signe de madame de la Grenouillére, Lustucru le saisit par le bras, le mit & la porte’ sans autre forme de proces, et le houspilla dans l’escalier de manitre 4 lui oter la
10 fantaisie de demander son reste.”
— Toutefois les iniquités du maitre d’hdtel ne devaient pas rester longtemps impunies. Le jour méme, la metre Michel, en rangeant l’armoire de l’antichambre, fut fort étonnée d’y trouver trois cadavres de rats et de souris;
rs elle se demandait comment ils avaient succombé, lorsqu’elle reconnut la fameuse patée que le chat avait refusé de manger et qu’on avait laissée 14 par mégarde. Cette découverte déchira le voile qui couvrait le passé de Lustucru. La mtre Michel, devinant que les accusations
20 de Faribole étaient fondées, s’empressa d’avertir madame de la Grenouilltre, qui lui recommanda le silence, et fit venir le maitre d’hétel.
« Avez-vous encore de la mort aux rats?» lui dit-elle.
«Qui, madame, il doit m’en rester un peu.»
25 «Il faudra en mettre dans lantichambre ; vous n’y aviez pas encore songé?»
«Jamais, madame ; j’ignorais qu’il y efit des rats dans cette partie de la maison.»
«C’est bien, vous pouvez vous retirer.»
jo Madame de la Grenouilltre écrivit & un célébre chimiste, qui, apres avoir analysé la patée, déclara qu'elle contenait une quantité prodigieuse de polsonyzLe crime.