CHAPITRE IX
187O-1895. — DÉPART DKS TKOUI'MS lîK ITANNIOUKS. — PROJET d'I'N Rl'CclI.M ICXT COLONIAL. — SECONDE INVASION DES FÉNIENS. — EcCLES HiLL. — HuNTINODON. — L'À-PROPOS DK NOTRE SYSTÈIME MILITAIRE. — Les CAMPS DK I.S71. — LES FÉNIENS AU MaNITOBA. — POLICE À CHEVAL DU NoRD-Ol'EST. — Nos VOYAGEURS SUR LE NiL. — La MILICE VOLONTAIRE PRÊTE MAIN-FORTE AV POUVOIR CIVIL DEPinS VINCT-SEPT ANS.
IMMEDIATEMENT après avoir décrété (|u'iine cxpédititui militaire serait -■moyéc à la Rivière-Rouge, au priuteiups de 1S70, le g'ouverueuieut :auadieu eut sur les bras une seconde in\asiou des Féniens. Nous n'avons pas voulu, dans le chapitre précédent, mêler ces deux questions, ittendu qu'elles ont été l'oljjet de deux modes d'opération différents, quoique placées dans la main des mêmes ministres. C'est le inonient de nous y arrêter pour faire voir l'importance de l'aunée 1870 dans l'histoire de la milice. Mentionnons aussi que l'organisation de la police à che\al du Nord-Ouest eut lieu ce jn'intemps de iS/o, attendu cpie d'une part l'on songeait à laisser une garnison de volontaires à Fort-Garry, et d'autre part il fallait pourvoir à la sûreté et à la tranquillité des territoires restés eu dehors du Manitoba. Cette police montée doit sa création à sir George Cartier ; elle est maintenant sous le contrôle du département de l'Intérieur, l^ne dépêche du gou\'ernement impérial, du 14 avril 1869, apprenait au ministère d'( )tta\va qu'on avait ré.soln de retirer les troupes anglaises du pays, étant sous l'impression que la ligue fénienne n'existait plus. Une seconde dépêche, datée du 12 février 1S70, annonçait une réduction considérable des régiments entretenus en Canada, ce qui réveilla l'espoir des Féniens. Nous eûmes connaissance des préparatifs de ceux-ci. M. Cartier, tout en organisant l'expédition militaire de la Rivière-Rouge, rédigea, le ig mai, un uiéuioire que le gouverneur transmit à Londres, mais qui n'eut pas d'efïet. Il y présentait la situation, disant que nous étions à la veille d'une nouvelle attac|ue sur la frontière, et qu'eu outre les troul)les du Nord-( )uest nécessitaient l'envoi d'un corps de troupes régulières avec nos volontaires. " Il est bon aussi, ajoutait-il, (pie le gouvernement de Sa Majesté sache que la milice active, comprenant plusieurs mille hommes, a été appelée sous les armes, au prix de dépenses considérables, durant le mois dernier.... Le retrait des troupes sera impolitique tant que l'organisation fénienne existera... Cette dernière s'est formée, non contre le Canada, mais contre le gouvernement impérial.... Le Canada ne peut comprendre pourquoi on ne maintiendrait pas une garnison permanente à Ouébec, comme on se propose d'en établir une à Halifax.... A l'égard de la formation d'un régiment colonial tiré des rangs des réguliers actuellement eu Canada, avec quartier général en Angleterre, dans le but de donner l'instruction militaire aux officiers et soldats de la milice canadienne, le soussigné n'est pas prêt à recouimander l'adoption
MII.ICK CANAI
•.XXI'.-FRAXCAISK
de cette mesure.... Le gouvernement du Canada apprend avec plai.sir et reconnai.ssance que le gouvernement impérial a ordonné que les quarante-trois mille huit cent soixantedix carabines et fusils, déjà fournis sous forme d'emprunt, deviennent sans conditions la propriété du Canada.... Le gouvernement canadien reçoit avec plaisir le renouvellement des promesses contenues dans la dépêche du 17 juin 1S65, où le gouvernement impérial
a pleinement reconnu qu'il est obligé de défendre chaque portion de l'Empire par tous les moyens en sou pouvoir, sur l'assurance donnée par les ministres canadiens, alors à Londres, que le Canada était prêt à employer toutes ses ressources, son argent et ses .soldats, pour conserver les liens qui l'attachent à la mère-patrie. "
Ce langage est encore à présent, et plus que jamais, celui que tiennent nos ministres. Quant aux volontaires, l'extension qu'ils ont prise dans tout le Canada dépasse ce que l'orateur de 1S70 en disait.
L'allusion à une alerte causée par les Féniens, en avril 1S70, a de rimportaucc, puisque nous avions eu six mille hommes sous les armes, pendant dix jours, eu cette occasion.
Le régiment Rora/ Canadiaii K/fIrs, organisé en 1S41, et composé d'anciens soldats recrutés dans la colonie, fut licencié en 1870. C'est de lui que parle la dépêche de Londres, citée plus haut, lorsqu'elle nous Ministre de la Milice, lin 16 janvier .%6 au jo avril i?9-s couscille dc Ic couscrver pour cu faire une
école. Nous avons depuis créé nos écoles de cavalerie, d'artillerie et d'infanterie, qui sont bien au-dessus de ce que proposait le cabinet britannique.
Les bataillons de la ville de Montréal étaient à la parade de la fête de la Reine, le 24 mai 1S70, lorsque le télégraphe signala la présence des Féniens sur la frontière du ÎNIissisquoi et ailleurs ; sans perdre de temps, tons ces corps se mirent en mouvement des divers côtés que menaçait l'ennemi. Les volontaires du district de Richelieu, sous le lieutenant-colonel Félix-G. Marchand, se joignirent à eux, et ils se trouvèrent immédiatement quinze cents hommes en état de garnir les abords de Saint-Armand, Pigeon Hill et Eccles Hill. Il suffit des avant-gardes pour repousser les bandes qui commençaient à piller les fermes ; comme ils se retii'aient, une balle tua l'un d'entre eux et le reste se cacha.
Mais ils étaient nombreux sur plusieurs points de notre longue frontière et traînaient un bagage énorme. Neuf mille volontaires furent mobilisés et accoururent en quelques heures. Nous allons surtout nous occuper de la défense de la province de Québec, ne croyant pas devoir embrasser toute la ligne des opérations. Notre principale source de renseignement est la brochure si bien écrite que les reporters du Wïltiess de Montréal ont publiée en 1870 même.
Les premiers détachements de volontaires qui parurent à la frontière du MissLsquoi, le soir du 24 mai, y furent reçus par les habitants des environs, qui s'étaient organisés
>HONSK DESJA^
en home giiards pour défendre lenrs propriétés. Il était temps, car déjà des éclairenrs féniens avaient été pris, et, derrière les bois qui longent de place en place la ligne de démarcation des deux pays, cinq mille carabines avec leurs munitions et trois pièces d'artillerie légère se trouvaient cachées. Dans la ville de Saint-Albans, il y avait deux cent cinquante Féniens prêts à marcher. Les campagnes se remplissaient de cette engeance dangereuse de maraudeurs, formée de l'écume des grands centres américains. On y remarquait aussi un certain nombre de jeunes gens de meilleure appai"ence, qui, d'après leurs propres aveux, se mêlaient à cette tourbe pour le plaisir de faire une invasion peu risquée, vu l'absence des troupes anglaises. Le tout était secondé avec entrain par les fermiers du \'ermont qui prêtaient des mo vens de transport aux envahisseurs. Notice affaire de la Rivière-Rouge semblait nous mettre dans une position critique. Bien des éléments concouraient à rendre cette invasion sérieuse, comme on le voit.
Dès le matin du 25 mai, les piquets féniens débordaient à Eccles Hill, où, par bonheur, le lieutenant-colonel Brown Chamberlin se tenait avec une demi-compagnie du 60'' bataillon (IMissisquoi). A huit heures, il y avait quatre cents ennemis en vue, portant uniforme et apparemment bien commandés. Les habitants des campagnes abandonnaient leurs maisons pour chercher un refuge dans l'intérieur. Des masses de curieux, venus des Etats-Unis, occupaient les plaines, tout près de la frontière. Les routes étaient encombrées de voitures portant des munitions, des armes, des bagages ou des hommes- A onze heures, le 3" bataillon (les l'u/on'a) de Montréal n'avait pas encore été signalé. En ce moment, le général Poster, de l'armée américaine, traversa la frontière et dit au lieutenant-colonel Chamberlin que les Féniens refusaient de se retirer, malgré ses injonctions à cet effet, et qu'il se tr()U\'ait sans force pjur les arrêter, mais qu'il attendait des troupes soit le lendemain soit le jour d'après. Comme il parlait de la sorte, on vit poindre la tête des colonnes fénicnnes et le général Foster repartit en disant : " Je ne croyais pas qu'ils attaqueraient sitôt." Chamberlin n'avait autour de lui que vingt-huit hommes du 60" et vingt des home giiaids.. Il les plaça en embuscade sur le ilanc d'un coteau et derrière des amas de pierre qui sont nombreux dans ces champs découverts. Le général O'Xeill arrivait avec deux cents soldats, baïonnette au fusil et dans un ordre parfait. Rendu à la frontière, il fit charger les armes, prononça une harangue et commanda d'avancer. Un nommé John Rowe, qui était passé aux Féniens, semblait leur servir de guide. Six volontaires canadiens, placés eu avant, tirèrent ensemble, et Rowe tomba mort. Puis d'autres coups de feu retentirent et plusieurs Féniens s'aft'aissèrent siir le sol, ce qui occasionna du flottement dans la colonne, mais le capitaine Cronan parvint à leur faire tirer une volée qui resta sans effet. Les officiers féniens rétablirent un peu d'ordre dans les rangs et firent reprendre le feu, mais
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iiR'Ut (le retraite ne tarda pas à se dessiner. "Il faut les poivrer!" liieiUôt Croiian reçut -a eoni])a.<;iiie devint générale. La ]xirtie de al)()rd la plus éloignée de nos gens, s'était Durant un quart d'heure, ils fusillèrent le lin ])our déloger les Canadiens, mais eeux-ci ne reeurent aucun mal, tandis que plusieurs de leurs coups atteignirent le but. Le général (?) Lewis, (pli commandait de ce côté, fut frap])é à la iand)e; on l'emporta. Le colonel (?) I)-)nnelly soutint le combat quelques minutes de plus, pendant (pie la niasse des Féniens se dispersait à l'abri des cli'ilnres et des bâtiments de ferme pour recommencer le feu en tirailleurs. Ce premier acte de l'action dura trois heures.
le bruit de la fusillade avait attiré quelques minces secours au lieutenant-colonel Chaiiiberlin, et les ]'/r/<>r/(i arrivaient de Stanbridge, amenés par le capitaine Gascoigne (qui commande notre milice aujourd'hui, avec le rang de major général). ( )ii comptait déloger l'ennemi des endroits où il s'était abrité, car il ne fallait pas le laisser sur le sol canadien. Le général ( VNeill entra dans la maison de }*I. Rykert, plaça le plus d'hommes possible à couvert des piles de planches qui flanquaient cette demeure, et, armé d'une carabine, il donna l'exemple en tirant sur les volontaires qui i.nu T.-coi., i.oi i-^ AunLi'iii-: LA--U i.T ^^. niontraicut auprès du lieutenant-colonel Cliam-
^^^^^.|.^^^ ^^ Rykert, voyant cela, perdit patience, empoigna O'Neill sans façon et le mit dehors en lui nioiitrant le poing. O'Neill appela son monde et lui dit de reformer les rangs "pour aller battre une poignée de cultivateurs mal armés," mais on lui réj^ondit en criant " A',y/ /ûû/s f par allusion à runiforme du ôo*". Tout ceci est aniusant, et véridique. Les coups de feu se suivaient par intermittences, comme pour montrer que les Féniens allaient reprendre l'offensive. Il pouvait être une heure de l'après-midi. Au milieu du tumulte de toutes ces afïaires, le général ?\)ster arriva en carosse fermé, ouvrit la portière vivement, sauta à terre, mit la main au collet d'()'Neill, le poussa dans la voiture, et "fouette, cocher!" vers la prison de Saint-Allxuis. Le deuxième acte du mélodrame était fini.
Le commandement des Féniens échut au général (?) G. Dwyer, retour du pénitencier d'Australie. Il inspirait confiance à ses hommes, car on les vit sortir par petits groupes de leurs cachettes, et venir de plus près décharger leurs armes sur les volontaires ; plusieurs s'en retournèrent avec du plomb dans l'aile. Peu après, l'escadron des volontaires de Stanbridge (capitaine Muir) arriva au galop, mit pied à terre, et se rangea sous les ordres de Chamberlin. On les plaça sur le coteau, de manière à dominer la position des Féniens. Une dizaine d'hommes du 60" survinrent aussi presque en même temps, puis les Victoria débouchèrent de la grande route et s'étendirent en tirailleurs avec les home guards. Jusqu'à deux heures, la fusillade se continua avec quelques moments de
IMII.ICE CANADIENNE-FRANÇAISE
repos ; ensuite, elle devint molle et irrésolue de la part des Féniens. A trois heures, un paxillon blanc se dressa en face de la maison de R3'kert. Le lieutenant-colonel (Jsboni Smith, sous-adjudant général, étant arrivé, prescrivit de se tenir sur l'éveil, afin de ne rien compromettre. Les femmes et les enfants sortirent des maisons et des granges, du côté des Féniens. Alors les home guards s'avancèrent sur le champ de bataille, pour regarder les morts qui v étaient étendus. Le colonel Dwycr alla à leur rencontre, et dit qu'il demandait la permission d'enlever les cadavres, ce que le lieutenant-colonel Smith refusa. Les Iioiiie guards se mirent en devoir de ramener le corps de Rowe, mais les Féniens crièrent que, si cela avait lieu, ils se remettraient en défense. Le champ de bataille était couvert de nos soldats et d'habitants du voisinage, qui examinaient les cadavres dispersés en tous sens. Dwver savait très bien que nos officiers ne traiteraient pas avec lui; il laissait sortir les femmes pour empêcher le combat et gagner du temps. Les lioiiic giiaids lui dirent qu'il se faisait protéger par un jupon blanc, ce qui l'exaspéra, et il fit retirer une trentaine de non-combattants qui se trouvaient à portée de sa voix, criant qu'il allait muvrir le feu, ce qu'il fit quelques instants plus tard. Cette reprise dura vingt minutes, puis il v eut un calme de trois quarts d'heure. Il arrivait des hommes de Stanbridge et de Freligsburg pour se joindre aux volontaires. Les habitants des environs racontaient les pillages des Féniens en 1866, et ne demandaient qu'à prendre leur revanche. Un peu après quatre heures, nos gens étant occupés à dîner, il survint cent vétérans du X" régiment (Irish) de New York, qui ouvrirent le feu, en même temps que les autres Féniens des maisons les secondaient. Le major Moore, qui conduisait ces vétérans, espérait dégager les hommes de Dwyer et leur assurer la retraite, mais les cavaliers de Muir (Stanbridge) formèrent un rideau qui leur coupa la route des
Ktats-Unis. Il était alors six heures di leurs armes, enlevèrent leur uniforme, et, déguisCs de la sorte, s'échappèrent dans la j)laine. Le lieutenant-colonel vSmith posta son monde sur une longue ligne qui s'avança vers la frontière, balayant tout devant elle. Durant un qi'.art d'heure, on vit sortir de partout des lumimes cjui se sau\'aieut, et sur lescjuels nos volontaires tiraient comme sur du gibier. Au .soleil couchant, il ne restait plus que quelques obstinés qui déchargeaient leurs fusils de loin, sans atteindre personne. Les six derniers qui restèrent étaient avec un officier qui reçut une halle dans le pied ; deux autres furent blessés en traversant la frontière, mais on ne les poursuivit pas, afin de respecter le territoire américain. Ainsi se termina le troisième et dernier acte de cette journée.
Les fermiers du Vermont, qui attendaient, en arrière des Féniens, l'occasion de remplir leurs voitures èxx pillage des habitations canadiennes, s'en retournèrent après avoir eu assez peur pour s'en souvenir toute leur vie. Nos troupes se tinrent sur l'alerte juscpi'au jour.
oir. Bon nombre de Féniens déposèrent