CHAPITRE II
-c i)K Kent. — Débats parlemenïairks sur la milice. — î;missaires français dans le Bas-Canada. — Jeunes Canadiens dans l'armée anglaise. — Menaces de guerre de la PART DES Etats-Unis. — Conduite louable des Canadiens. — Le "Royal Canadien." — Guerre en Europe. — Situation de notre milice. — Crise politique à Québec. — Rumeurs i>i-: GUERRE. — Tirage ai" sort. — 1790-1811.
X peu d'agitation po]itic[UL' se mêle toujours aux débats concernant la milice et, pareillement, lorsqu'il s'agit de changer la constitution d'un pa\-s, la question de la milice se présente l'une des premières sur le terrain. C'est ce que nous avons vu soinent. De 1784 à 1790, il y eut requêtes sur requêtes, les unes dans un sens et les autres en opposition aux premières, mais toutes pour demander un changement politique, autrement dit le rappel de l'Acte de Onébec. La question de la milice ne chômait pas au milieu de ces échanges d'arguments. Knfin, Pitt ht passer un bill calqué d'assex près sur la constitution anglaise et nous eûmes notre parlement, ce qui permettait à la province de régler elle-même ses affaires de milice et autres.
Son Altesse Royale le duc de Kent (père de la reine \'ictoria) arriva sur ces entrefaites et fut reçu avec enthousiasme par toute la population. Le 2q décembre 1791, à Onébec, on lui donna un banquet où l'on célébra en même temps l'inauguration du régime parlementaire. Chose curieuse, on y but à la Révolution française qui venait d'éclater et qui nous seml)lait en ce moment marcher d'accord avec nos vues et nos aspirations les plus chères !
A l'ouverture des Chaml^res, il y a\ait un parti qui demandait la révocation de l'ordonnance concernant la milice. De fait, la chose était devenue lettre morte, mais on voulait une réorganisation. Le 11 novembre 1793, lord Dorchester mit ce projet dans le discours du trône en ouvrant la deuxième session du parlement, car on s'apercevait qu'il y avait dans la province des agitateurs venus de France pour soulever par "le cri français" ceux qui pouvaient a\(>ir un penchant à la révolte. Il ne fut rien décidé cependant.
Le duc de Kent fit choix d'une dizaine de jeunes Canadiens appartenant à de bonnes familles et leur procura des commissions dans l'armée anglaise. De ce nombre étaient quatre vSalaberrv, deux Juchereau-Duchesnay et deux Des Rivières.
En 1794, la guerre menaçait entre les Etat.s-l'nis et la Grande-Bretagne, de sorte que lord Dorchester songea à lever la milice, mais il en fut empêché par l'attitude de certains groupes qui, s'étant figuré l'existence d'une entente du gouvernement français avec les Américains, pensaient que les troupes de France seraient chargées de remonter le Saint-Laurent pour conquérir la province. Le duc de La Rochefoucauld, alors dans le Haut-Canada (il ne vint pas dans le Bas-Canada), dit que les Canadiens auraient refusé de s'enrôler contre les Français, mais ([u'ils auraient volontiers consenti à reprendre les armes contre les Américains. Il ajoute que les émissaires de la Convention (de Paris) répandus dans le Ba.s-Canada travaillaient sans succès à remuer la population et " ils se
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plaignent de ce que le caractère canadien ne prête à ancune insurrection ; c'est donc qne lenr disposition natnrelle et habitnelle n'a ])as encore été changée, ni par le temps, ni par la doucenr dn gonvernenient anglais." Il veut dire que cette douceur les a empêchés de s'aigrir eux-mêmes. Il ajoute: "Les Canadiens se croyent Français, se di.sent Français.... Beaucoup disent hautement : ' Si c'était contre les Américains, nous marcherions sans doute pour défendre notre pays ; mais ce .sont les Français qui vont arriver, nous ne marcherons pas.' "
Ceci avait lieu vers 1794, alors que Robespierre exerçait le pouvoir en France, appuyé sur le parti jacobin. Son ministre plénipotentiaire auprès de Washington était Edmond Genest, un ardent, un homme aux menées sourdes, qui, à l'iusu de Washington, avait préparé un ras/ts belli entre l'Angleterre et les Etats-Unis. La conquête du Canada entrait dans son plan. Lorsque ^^'ashington s'en aperçut, il écri\it en France pour faire retirer Genest. La chute de Robespierre, l'été de 1794, régla l'affaire, et Genest, quittant sou poste officiel, demeura aux Etats-Unis, n'osant plus retourner dans sa patrie. Les jacobins se remirent à l'œuvre, néanmoins, et furent sur le point de reprendre leur ancien ascendant, mais, Tautomne de 1795, Bonaparte et Barras les écrasèrent à jamais.
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Bientôt après, \\ ashmgton, blesse par les mauvais procédés du Directoire, se préparait à la guerre contre la France. On voit que la situation n'était plus la même. En 1 796, l'Europe et les Etat.s-Unis avaient les yeux fixés sur l'Italie, le Tvrol et la vSuisse où Bonaparte et Moreau accomplissaient de men-eilleuses campagnes militaires. Le Canada était loin des dangers qu'il avait cru courir au printemps de 1794. L'été de 1796, lord Dorchester partit pour l'Angleterre.
La Rochefoucauld dit : " On m'a certifié que, sur le refus fait par les Canadiens (1794) de s'enrégimenter en milice, lord Dorchester a demandé son rappel en Angleterre." Si tel est le cas, ce ne fut certes point un départ précipité, car, lorsque ce gouverneur s'embarqua à Québec, il v avait à peu près deux ans que le plan de Genest était tombé à l'eau; de plus, Wa.shington n'v avait été pour rien. I^es émissaires français, qui n'avaient pas déguerpi à temps, étaient sous clef dans nos prisons.
Dorchester n'était pas tellement froissé de la conduite des Canadiens qu'il n'organisât, avant que de partir, un régiment à deux bataillons, l'un de ceux-ci uniquement composé de Canadiens-Français. Cet homme de mérite avait vécu trente-sept ans parmi nous (saiif quelques absences) et s'était tellement identifié aux gens du pays qu'ils le regardaient comme un des leurs. Il partit, emportant mille regrets, et son nom est resté à l'état de légende patriarcale.
Toute l'Europe était en armes. L'Angleterre retirait des colonies le plus de troupes possible, afin de tenir tête aux événements. Les volontaires du " Ro^-al Canadien "
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devaient remplacer les garnisons en partance. Ce corps fut organisé très promptement. Le premier bataillon ne renfermait presque uniquement que des Canadiens-Français ; il y en avait aussi dans le deuxième, mais la majorité de celui-ci était composée d'hommes de langue anglaise. Les promotions des officiers se faisant par ordre régimentaire, il en résulta que, au bout de six ans, on les trouvait mêlés également dans les deux bataillons. Plusieurs des officiers et soldats reparurent en 181 2 et .se rendirent utiles, grâce à l'expérience acquise dans le service et au milieu du pavs, avantage que n'avaient pas les troupes anglaises. Le " Roj-al Canadien " fut une école d'où sortirent des professeurs dont nous avions grandement besoin.
La liste suivante des officiers n'est pas tout à fait complète :
Premier bataillon: lieutenant-colonel baron de Longueuil, major Louis de Salaberrv ; capitaines François Dambourgès, Desaulniers-Beaubien, François de la Bruère-Piedmont, Louvigny de Montigny, Pierre Marcoux, vSabrevois de Bleurv, \'assal de Monviel, J.-B. d'Plstimauville ; lieutenants David Dupré, Pierre Duchouquet, Antoine Juchereau- Duchesnay, Joseph de Beaujeu, Charles-G. de Lanaudière, Hypcjlite de Hertel, Pierre Bazin, Henry Hay, Joseph Bouchette, Benjamin Jobert ; enseignes J.-B. Juchereau- Duchesnay, Antoine Petrimoulx, Louis de Montizambert, Honoré Baillie, Antoine de Lanaudière, Etienne de la Morandière, Richard Ha^', François Boucher, Robert Anderson, P" rancis Duval ; chapelain, le ré\érend vSalter Mountain ; quartier-maître, Louis Fromenteau ; adjudant, Robert Anderson ; chirurgien, James Anderson ; aide-chirurgien, J.-B.-L. ]\Ienard.
Deuxième bataillon: lieutenant-colonel John McDonell, major Hazelton Spencer; capitaines Peter Drummond, Hector MacLean, Hugh MacDonell, Xeil MacLean, ]\Iiles Ah^cDonell, Richard W'ilkinson, Alexander .McMillau ; lieutenants Richard Ferguson, William F'raser, A\'illiam Crawford, Chichester McDonell, Thomas Frazer, Ronald ]\Iac- Donell, William Johnson, Angus AIcDonell,
E. Taschereau, Pierre-Ignace Mailhot ; ensei- __ __
gnes Pierre de Boucherville, William Deace, Peter Grant, George Ermatinger, Charles Launière, Joseph Boardwine, Robert Woolsey ; chapelain, l'abbé Duval; adjudant, John Crompton ; quartier-maître, Andrew Cameron ; chirurgien, James Davidson ; aide-chirurgien, Cvrus Anderson.
Il veut aussi Louis Genevay, Louis-Roch de Salaberry, Philippe d'Estinuuiville, Chaussegros de Lery, Joseph Chinic, Des Rivières- Beaubien, parmi ces officiers, au cours des six années en question.
Si ce régiment n'avait pas existé, nous aurions été pris au dépoui-\u en 1S12, beaucoup plus que l'on ne serait porté à le croire. En effet, douze ou quinze cents liommes de tous grades, qui n'ont pas oublié le service, sont de précieux appoints lorsqu'il s'agit de mettre une quinzaine de mille recrues sur le pied de guerre. L'enseignement des armes devient alors facile. La colonie trouva donc
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LMi elle-même cette ressource, et il est flatteur de peuser que les Cauadiens-Français lie se virent pas en arrière des autres sous ce rapport.
Chaque bataillon comptait dix compagnies de soixante hommes, mais, ainsi que dans tous les régiments, cet ordre subit des modifications de temps à autre. Xous a\oiis \n pareille chose et davantage durant les campagnes de iS 12-15 où les " \'oltigeurs " combattaient dans toutes les directions, rattachés à dix ou douze corps différents, en nombre plus ou moins grand, et toujours au fait de leur besogne. C'est qu'ils ne se sentaient pas novices dans le métier et que l'esprit de discipline était incarné en eux.
Le premier bataillon fut d'abord caserne dans la ville de Québec. L'été de 1797, on le fit camper à la Pointe Levv. C'était la coutume des troupes anglaises. On voit que le plan de Ducalvet n'était suivi en rien. Cette milice devenait de la troupe de ligne. Ducalvet aurait voulu que la troupe de ligne servît à former la milice. Son projet se trouva seulement ajourné puisque, en 1S12, ce furent les hommes du " Ro^-al Canadien " qui instruisirent les miliciens.
Le deuxième bataillon passa les années 1796-97 à [Montréal, envoyant des détachements à Sorel, Saint-Jean et Laprairie. Au printemps de 1798, le premier se rendit à Montréal et le deuxième à Québec. Par la suite, on dispersa les compagnies dans les deux provinces. C'étaient de plus en plus des troupes régulières. Il y avait aussi parmi nous des " Fencibles " venus des Troi.s-Royaumes et dont on achevait en ce moment de faire des corps réguliers. En approchant de 1S12, nous perdions graduellement les troupes anglaises, mais il se formait un noyau de volontaires susceptibles de rendre de grands services, comme l'histoire le prouve.
En 1799, on tenta de rendre le régiment tout à fait "régulier" en rimitant à accepter du service par tout l'Empire, mais le projet fut abandonné. Il paraîtrait que l'esprit dominant des soldats du "Royal Canadien" était exclusivement canadien, tant ceux de langue anglaise que ceux de langue française. La paix générale qui survint en Europe (1801) ramena l'attention des gouvernants sur les dépenses militaires; les effectifs furent partout réduits ; notre régiment en éprouva le contre-coup l'année suivante.
Le ministère Pitt, qui était au timon des affaires depuis le mois de décembre 17S3, donna sa démission le 3 février iSoi. Son dernier acte au sujet du Canada est du 6 janvier; il y est dit que les lois de 1794 et 1796 concernant la milice pouvaient être changées de manière à donner plus d'influence au gouvernement sur les miliciens. La question avait été soulevée par sir Robert Shores Milnes, alors notre lieutenant-gouverneur, qui ne manifestait pas une entière confiance dans les Canadiens et venait d'écrire au duc de Portland, secrétaire des colonies, qu'il était d'avis de renvoyer la milice dans ses fovers, vu qu'il n'était pas prudent de la mettre au fait du métier des armes, le Canada étant un pavs de conquête. La réponse du ministre conseillait précisément de faire ce que Ducalvet redoutait déjà en 17S4, c'est-à-dire de ne " commissionner " que des partisans de l'administration. Nous voyons, par les débats de l'assemblée législative de Québec de 1792 à 18 10, combien cette crainte se manifestait souvent. La grande majorité de la députation était canadienne-française et se rangeait toujours du côté des " lo3-aux sujets" demandant sur cette base que les autorités ne prissent aucune mesure susceptible de répandre des doutes fâcheux parmi les habitants. De fait, il n'y avait rien à leur reprocher et ils méritaient plutôt des éloges pour la belle conduite qu'ils tenaient depuis 1760, mais, s'il n'y avait plus le fantôme des Américains à invoquer, celui de la France républicaine eft'ravait encore plusieurs hauts fonctionnaires, et c'était suffisant pour fournir un prétexte aux politiciens qui, d'ordinaire, font flèche de tout
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bois pour se créer une importance personnelle. Ce sont ceux-là qui inspiraient sir Robert Sliores Milues, et c'est à eux, en somme, que le duc de Portland semblait donner oaiu de cause par la dépêche du 6 janvier 1801. Néanmoins, il ne paraît pas que l'on ait mis de l'empressement à exécuter ce projet. Il était ])lus sage, croyait-on, d'attendre un concours fortuit de circonstances et d'en proiîter.
M. de Gaspé, dans ses Mémoires, se montre un franc bn'/is/ier, cependant il écrit que " la politique de nos autorités à cette époque était soupçonneuse et partant cruelle. Ou cro\-ait \-oir partout des émissaires du gouvernement français. Deux Canadiens furent expédiés du pavs pour avoir été à la Martinique, sur un navire américain, transiger des affaires de commerce." Des jeunes gens, qui faisai'-nt leur éducation en France, reçurent injonction de ne plus reparaître au Canada. Malgré tout, il n'y eut ni agitation ni incertitude dans la manière de se conduire de notre peuple. Le ministère Addington laissa les choses sni\-rc leur cours et attendit. Le i"'' octobre iSoi fut signée
la paix d'Amiens, qui sei tation en Angleterre du g' Le " Ro^•al Canadien officiers qui allaient se fa ministration confiait des
'éxolution fr
par l'accep-
iiLilait mettre un terme a iu\ernenieut de Bonaparte.
" se modifiait petit à petit par suite du départ de certains re une carrière dans l'année anglaise, et d'autres à qui l'adfonctions civiques. Il existait aussi des mécontentements, assure-t-on, parmi les officiers et les soldats, mais nous ne saurions dire eu quoi cela consistait. La situation se trouvait nun-e pour un règlement quelconque.
Kn 1S02, le régiment était morcelé eu dix ou dou/.e détachements dans les deux provinces, lorsqu'on le licencia (septembre), et cette mesure fut regardée comme un indice d'une paix durable. Il est certain que personne ne s'imaginait voir le traité d'Amiens si vite jeté aux oubliettes, et des guerres plus terribles que jamais ensanglanter l'Europe et l'Amérique.
Dans tout cela, la milice sédentaire faisait mince figure, ])uisqu'on ne s'occupait d'elle que pour lui nommer des officiers, mais il y avait toujours connue autrefois un certain orgueil à être capitaine, lieutenant, ou même simple enseigne de milice.
Le 29 avril 1803, rAns^-lctcvre déclare la ^iR-rrc à Bonaparte. Le 11 mai 1S04, Pitt redevient premier ministre, et continne inscprà sa mort, le 2;, janvier 1S06. En 1S04, le général Tnrreau de Linières arrive à Washington ponr y représenter la France; il y reste jnsqn'à iSio. En 1S06, le journal I.r Canadien est fondé à Québec. En octobre 1S07, sir James Craig arrive à Québec en qualité de gouverneur du Canada. Cette année, on parle de machinations américaines, de projets de soulèvement dans la province de Québec. Nous entamons les préliminaires du conflit de 1S12.
Garneau définit la situation : " Depuis quelque temps, le bruit se répandait que les Canadiens n'attendaient que l'apparition du drapeau américain pour se lever en masse et livrer le pays à la Confédération. Ce bruit prenait sa source dans la politique de leurs adversaires qui, afin d'exciter les soupçons de la métropole, les représentaient sans cesse comme des rebelles. Les Américains s'empressèrent d'accueillir ces rumeurs et de les accréditer par la voie de leurs journaux. Pour les détromper, W. Dunn, administrateur de la colonie, fit faire une grande démonstration militaire dans les derniers jours d'août 1807. Il ordonna à un cinquième des milices (dix mille hommes?) de se lever dans tout le pavs ; Vévêqne, ]\L Plessis, adressa un mandement aux catholiques. Le tirage au sort et l'instruction de ceux qui furent appelés au service se firent avec une émulation et une promptitude qui donnèrent le démenti aux insinuations perfides débitées pour rendre les Canadiens suspects.... C'est alors qu'arriva en Canada le nouveau gouverneur, sir James Craig.... Dans son ordre général du 24 novembre, après avoir exprimé .sa satisfaction du zèle que montrait la milice, il dit, avec une apparence d'inquiétude, qu'il y avait en pourtant des actes de grave insubordination dans une paroisse (celle de l'Assomption), et il exhorta tout le monde à être en garde contre les artifices de la trahison et les discours des émissaires qui se glissaient partout pour séduire le peuple.
"'Ces discours, ajouta-t-il, auront sans doute peu de poids parmi ce peuple heureux, qui éprouve à chaque instant la protection et les bienfaits du gouvernement briti unique. Toutefois, pour prévenir les mauvais effets qu'ils pourraient produire, principalement dans l'esprit des jeunes gens et des ignorants, j'engage tous les militaires fidèles au devoir à surveiller attentivement la conduite des étrangers qui paraîtront au milieu d'eux ; et, chaque fois que leurs actions et leur langage seront de nature à donner du soupçon sur leurs intentions, à les mener devant le magistrat ou l'officier de milice ie plus voisin.'
" Cet ordre appuvait d'une manière si particulière sur les intrigues des émissaires américains et sur les défections qu'elles pouvaient causer dans les rangs de la milice, que l'on dut croire au loin que le gouvernement était sur un volcan. Rien n'autorisait un appel aussi solennel à la fidélité des habitants. Les troubles signalés par sir James Craig n'avaient aucune importance politique et devaient leur origine aux causes que nous connaissons déjà, ou à des querelles locales, auxquelles les agents officiels de l'aittorité donnèrent un caractère plus grave, pour faire valoir leurs sei-\-ices ; car les Canadiens ne furent jamais plus attachés au gouvernement qu'à cette époque. Sir James s'était livré, dès les premiers jours de son administration, à leurs ennemis les plus ardents, et ' il ne vit plus rien que par leurs yeux. Il crut que les Canadiens, surtout leurs chefs, étaient mal aft'ectionnés à l'Angleterre, qu'ils couvraient leurs vues, et qu'il ne fallait placer en eux aucune confiance.... C'était un officier de quelque réputation, nuus administrateur fantasque et borné, qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme il etit parlé à des recrues soumises au fouet."
MIIJCK CAXAI
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Il n'y avait encore que peu d'Anglais établis clans le Bas-Canada, après quarantesept ans de domination britannique ; c'était à un peuple français que le gouverneur
s'adressait, et il l'assimilait à celui de la France contemporaine ; de plus, il le croyait enclin à sympathiser avec les Américains. Cette double erreur devient véritablement amusante pour nous, qui avons lu les papiers du temps, si hostiles à la révolution française et à Napoléon et si remplis de sarcasmes à l'adresse de nos voisins ! Pourquoi sir James Craig n'a-t-il pas coffré les émissaires étrangers tout simplement, au lieu de demander aux miliciens de les surveiller? Much ado about noihing.
En ouvrant la session législative, le 29 janvier 180S, sir James Craig, faisant allusion au danger d'une guerre entre les Btats-l'uis et la Grande-Bretagne, adresse un chaleureux appel à la milice " qui s'est portée en avant avec un entrain insurpassable et qu'on ne saurait trop applaudir." Il ajoutait qu'il " mettait sa ctmfiance dans la coopération des habitants, dans la ferme loyauté des milices.... espérant que, si le pays était attaqué, elles le défendraient avec ardeur." " La réponse des députés, dit Garneau, dut faire croire à l'Angleterre qu'elle pouvait compter sur la fidélité des Canadiens, malgré les préjugés et les craintes que trahissaient tous ces appels."
Le bruit courant, parmi ceux qui affectaient de croire à une préméditation de révolte chez les Canadiens, était que le général Turreau avait envové de l'argent secrètement pour établir Le Canadien et sustenter les émissaires dont on parlait tant, mais qu'on ne cherchait pas à mettre sous clef. Le pauvre journal n'a pas l'air d'avoir roulé sur l'or, car ses caractères et le jeu de sa presse indiquent qu'il était imprimé à l'aide des débris d'un ancien atelier, peut-être celui de Gilmore & Brown, fondé à Québec en 1764. Ces rapports, dit l'historien Christie, étaient sans aucun fondement, mais leurs auteurs calculaient l)ien qu'ils serviraient à noircir ceux qui en étaient l'objet. Il affirme que Le Canadien vivait de ce que lui procurait la souscription de quelques amis, c'est-à-dire VCs\. Panet, Bédard, etc. C'était la mode, dit-il encore, d'appeler les Canadiens-Français ilic Fieneli par/\\ cpioique ceux-ci considérassent le terme comme odious and iherefore offensive.
Le cinquième de la milice, tiré au sort, se tenait toujours prêt à recevoir des ordres. Par conséquent les hommes politiques lui prêtaient plus d'attention que jamais. On s'aperçut " au château " que les propriétaires et rédacteurs du Canadien comptaient dans leur nombre cinq représentants qui étaient en même temps officiers de milice, et ceux qui dénonçaient ce journal comme un organe perturbateur les firent casser de leurs grades par le troj) complaisant gouverneur, leur ami. Les noms de Panet, Bédard, Taschereau, Blanchet et Borgia étaient les premiers dans la confiance des Canadiens, aussi l'esclandre fit-il du bruit. Cependant, aveuglé sur la situation, sir James alla plus loin, il fit enlever la presse du journal et emprisonner les rédacteurs. Ou ne dira pas qu'il y eut dans la province une explosion de colère, non, car ce fut un froid glacial qui se répandit partout. De pareilles mesures pour satisfaire des animosités politiques, en face de l'ennemi qui pouvait se montrer aux frontières demain !
Comment cela finit-il ? Après de longs mois, le gouverneur fit élargir ses captifs et il n'y eut pas de procès, mais la cause était jugée à Londres, et sir James, ayant
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demandé son propre rappel, partit le 19 jnin iSii, laissant l'administration entre les mains de M. Dnnn.
En somme, comment la milice se condnisil-elle de 1761) à iSii, alors qne la colonie n'était penplée qne de Canadiens-Français, sanf dnrant la dernière moitié de cette période on les An,^lais commencèrent à arri\er en petit nombre? Klle représentait la popnlation mienx (pi'nn parlement et, la première de tontes les races i^-onvernées par l'Angleterre, elle comprit et adopta le rôle de " sujet britannique," avec ses avantages et ses devoirs.
De ijbo à 177^, l'administration de Londres tâta le pouls de la colonie par le moyen de la milice, et le trouva satisfaisant. Lorsque, en 1771S, le duc de Lévis, ancien lieutenant de Montcalm, offrait à Loui^ XM de débarquer en Canada avec trente mille fusils pour armer la population et reprendre le pays an nom de la France, il s'imaginait naïvement que les Canadiens entreraient dans ses projets. L'esprit qui régnait parmi nous depuis quinze ans repoussait le gouvernement tracassier et autocrate de la France : tout était changé chez nous par suite de l'expérience acquise. Franklin, qui ne voulait pas qne le Canada redevînt possession française, puisqu'il le voulait pour sa nation, gagna que les fusils, avec des soldats et de l'argent, fussent envoyés au secours de Washington, mais les Canadiens ne tournèrent point leur confiance du côté des Américains, ne voulant pas échanger un cheval borgne pour un aveugle.
De 177s fi 1790, on parut, en Angleterre, se figurer que les Canadiens devenaient indms d'un sentiment politique dangereux. Rien n'était moins vrai. Onelques seigneurs, dont le titre de " seigneurs " faisait toute l'importance, s'agitaient pour avoir des places, mais les campagnes, qui formaient alors tout le pays, restaient bien indifférentes aux ambitions de cette classe de personnes.
L'influence de sir Guv Carleton (lord Dorchester) a fait du Canada une colonie modèle. Il a combattu les faux renseignements colportés sur le compte des Canadiens- Français ; a dirigé ceux-ci dans la voie de la sagesse et du progrés ; s'est appuyé sur la milice comme il l'eût fait à l'égard d'une armée anglaise; il a laissé au milieu de nous non seulement la prospérité matérielle mais un esprit public excellent, et des institutions supérieures à la plupart des grands états du X\'IIP siècle. Les Canadien.s- Français lui doivent une statue, car il fut leur père et leur bienfaiteur, à une époque où la destinée de ce jeune peuple courut des dangers sérieux.