CHAPITRE VII
1866-1869, — LES FÉNIENS. — CH QU'ILS VOULAIENT, — CH QU'ILS ÉTAIENT, — CH QU'ILS FIRENT. — NOS VOLONTAIRES LES RÉPOUSSENT, — COMMENT LES CANADIENS-FRANÇAIS ONT FAIT LES CAMPAGNES DE 1865-66, — LES BUDGKTS DE LA MILICÉ EN 1865-68. — LE PROJET DE Conrf- DÉRATION. — ORIGINE DU BILL DE MILICE DE SIR GEORGE CARTIER, 1868. — LE BILL DES FORTIFICATIONS EST VOTÉ, MAIS ON EN RESTE IÀ,
TRAINÉ par les événements qui se déroulent entre les années 1865-
1885, et parmi lesquels la milice figure d'une manière éminente, nous
ne pouvons plus couvrir d'un seul chapitre des périodes de trente à
cinquante ans. Il faudra donc nous en tenir aux faits les plus saillants :
les deux invasions féniennes, le bill de 1868, les troubles de la Rivière-
Rouge et le soulèvement de la Saskatchewan ; cinq occasions, en vingt ans, qui ont montré ce que peut être notre milice à l'heure des épreuves et comment les Canadiens-Français la comprennent.
La guerre entre le sud et le nord des Etats-Unis finissait, Le licenciement de l’armée du Nord remplissait les villes et les campagnes d'hommes désœuvrés parmi lesquels les mauvais éléments pullulaient. Pareille situation se renouvelle d'ordinaire à la suite de ces grands conflits qui ont jeté tant de combattants sur les champs de bataille C'est toujours une heure de crise pour un pays qui cesse d'employer ces milliers de bras, et, le plus souvent, on voit se former dans cette tourbe des expédit'ons de flibustiers qui vont chez les voisins porter la terreur et la désolatian. Le moindre prétexte suscite leur instinct de maraude et de pillage. Or, le très grand nombre d’Irlandais ainsi déchargés du service militaire se prêta volontiers à un acte de vengeance contre l’'Angleterre, dès qu’on leur en eut soufflé le projet. La Grande-Bretagne passait pour avoir sympathisé avec le Sud durant la rébellion récente; les Irlandais ne sont jamais las de rappeler leurs griefs centenaires contre la couronne anglaise; ils espéraient que les Américains ne les gêneraient point dans ce qu’ils entreprendraient sous ce rapport, et, pour frapper sur quelque chose appartenant à l’ancienne ennemie, ils avaient le Canada devant eux, le Canada qui ne leur a jamais fait que du bien, mais où flotte le drapeau anglais Cet acte inouï d'agression eut lieu sous une couleur nationale contre des gens qui n'avaient été pour rien dans les éénements d’un passé que l’on réveillait si tristement. Il va sans dire que la masse des Féniens, comme ils s'appelaient, n’était composée que de chenapans indignes du nom de soldats. Nous les avons vus de nos yeux; ils n’inspiraient que de la répulsion. Mais ils étaient cinq mille, même dix mille, et, une fois sur notre sol, cinquante mille autres pouvaient les suivre. Leurs postes menaçaient une frontière de quatre cents lieues qu’il nous fallait garder. C’est alors que notre milice fut trouvée utile et d’un maniement commode, parce qu’elle possédait déjà une certaine expérience de la vie active. Tous les bataillons mobilisés en 1865 furent reportés aux frontières. Les corps de Montréal, Trois-Rivières, Lévis, Québec, Rivière-du-Loup (en bas), qui étaient revenus du Haut-Canada, garnirent la ligne du Bas-Canada depuis
Valleyfield à Freiligsburg, en mars 1866, longtemps avant que le quartier général des Féniens, à Malone et à Saint-Alban, eût donné ordre à ses bandes de marcher contre nous, Lorsque leurs avant-gardes parurent, on les enveloppa et elles furent livrées à la justice, qui les mit sous clef Cette frontière se trouva débarrassée au mois de mai et les chefs féniens se retournèrent du côté de l'autre province, Les Canadiens-Français et les corps anglais du Bas-Canada étaient à peine rentrés chez eux qu'un autre appel se produisait: après avoir saccagé nombre de fermes dans le Haut-Canada, les Féniens avaient été acculés au fort Erié, et là après une courte résistance qui nous avait tué et blessé nombre d'hommes, ils avaient trouvé le moyen de traverser le fleuve et de s'enfuir. Nous retournâmes à la frontière du Bas-Canada le 2 juin. Les alarmes durèrent partout jusqu'au milieu de juillet, où il devient manifeste que “la grande armée d’invasion” s'était évanouie dans les faubourgs des villes américaines, d'où on lui avait permis de sortir au mépris du droit des gens.
La milice rentra dans ses foyers et ne regretta nullement les fatigues qu'elle venait de subir, car elle avait montré son patriotisme et il n’y avait plus personne pour mettre en doute son efficacité, C'est ainsi que les événements s'étaient chargé de lui ouvrir la voie et de mieux faire comprendre ce qu'il nous restait à faire pour perfectionner son organisation. Il n'est que juste de mentionner la belle conduite des Canadiens- Français sous les armes durant ces trois campagnes à la frontière. Chacun d'eux était imbu d’une émulation que nous avons retrouvée depuis en 1870 et 1885, quoique ce ne fussent plus les mêmes personnes en dernier lieu, du moins pour la plupart. En outre de cette qualité du soldat qui entend et respecte la discipline, ils ont déployé partout, et de l’'aveu de leurs supérieurs de race étrangère, cette précieuse faculté d'être les plus “débrouillards ” des hommes. Jamais vous ne les avez vus en peine, dans mille circonstances qui étaient si nouvelles pour eux tous. Leur esprit inventif trouvait sans cesse des ressources, et un colonel de l’armée anglaise nous dit un jour: “Ils ont tous les trucs et l'adresse des vieux soldats.” C'est dû au sang français, pensons-nous. Ceux qui ne parlaient pas anglais apprenaient les commandements aussi vite que les autres: il suffisait de les leur traduire une fois ou deux. Quant à la cuisine, aux campements, aux marches, aux patrouilles, ils nous donnaient à croire qu'ils n'avaient jamais fait que cela, tant ils savaient s’en tirer avec bonheur. Et ce qu'ils sont gais! Il n’y avait de mélancolie que dans les lettres reçues des parents et amis. Nous pouvons compter sur cet élément ; il a fait ses preuves.
Le budget de 1865-66 affectait $470,000 aux dépenses de la milice, mais, grâce aux Féniens, nous déboursâmes $1,285,000. Une somme de $r1,887,000 fut votée pour 1866-67, et la dépense ne s'éleva qu'à $1,700,000. Au cours de ces deux ou trois années, de nouveaux corps surgirent de partout, et l’on commença à moins se servir des effets prêtés ci-devant par l’armée anglaise, par conséquent il fallait les acheter sur le marché, surtout en Angleterre, mais on tenta, avec peu de succès d’abord, de se les procurer en Canada, et nous avons fini par ne plus importer que les articles absolument introuvables parmi nous.
Les négociations préparatoires à l’union fédérative des provinces occupaient surtout notre monde politique. Au milieu des débats et pourparlers de cette grave question grandit le projet d’une milice plus parfaite que par le passé. Cette fois encore, les circonstances donnaient leur appoint aux réformateurs, et fortifiaient l’idée d’une défense nationale devenant possible avec nos moyens, ceux des provinces maritimes et le concours de la Grande-Bretagne.
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Raconter l'histoire de la milice implique au moins une mention de l'homme qui lui a donné la vie constitutionnelle et pratique, alors que sept ou huit législateurs s'étaient efforcés, mais en vain, d'accomplir cette tâche. Il est heureux pour nous, qui nous appliquons surtout à démontrer le rôle honorable des Canadiens-Français dans le service militaire, que l'auteur de cette organisation soit un Canadien-Français. Depuis le jour où M. Cartier a dit qu'il se chargeait du bill de milice, jusqu'à sa mort, dix années après, il a été l'âme de cette création et l'a perfectionnée au point qu'elle est encore ce qu'il a voulu la faire, car les développements qu'elle a subis sont tous tirés des articles de son bill. Citons quelques phrases des discours qu'il prononça, de 1864 à 1867, pour amener l'opinion publique à épouser son projet; on y reconnaîtra celui qui, plus que personne, s'est identifié avec ce système; l'histoire ne lui suscitera point
de rivaux à cet égard; nous, les volontaires, nous ne prononçons jamais son nom qu'avec orgueil, et, comme il le disait lui-même: ‘“ Je veux que la milice naisse de l'action d’un Canadien - Français,” nous sommes heureux que l’un des nôtres ait si glorieusement réussi à faire comprendre le ,S7 rs pacem para bellum des anciens, Si, pour un moment, nous faisions disparaître sa participation de l'œuvre qui nous occupe, on se demande où retrouver le père et l'exécuteur de l'idée. Sans lui, qu'aurions-nous eu? probablement dix lois de milice incomplètes, des essais, comme dans toutes les colonies anglaises. Rappelons quelques-unes de ses paroles :
Conférences de Halifax, 12 septembre 1864: “Quand nous aurons un gouvernement fédéral, l'une des plus importantes questions à régler sera celle de la défense du pays.
Tels que nous sommes, nous avons la volonté et la détermination de nous défendre, si on nous attaque, mais pouvons-nous le faire avec HON. WILLIAM ROSS succès ? Considérez tour à tour l’île du Prince- Ministre de la milice, du 7 novembre 1873 au 2 septembre 84 Edouard, la Nouvelle- Ecosse, le Nouveau - Brunswick, les Canadas. Peuvent-ils se défendre ou aider l'Angleterre à les défendre, tant qu’ils seront séparés, disjoints? Non. Mais unis? Unis, leurs milices fourniraient au moins deux cent mille hommes et, si l’on ajoute les soixante mille marins que possèdent les Canadas et les provinces maritimes, et la marine de l'Angleterre, quelle serait la nation assez folle pour nous attaquer ? ”
Conférences de Québec, 29 octobre 1864: ‘ Au-dessus des questions que vous venez de débattre, il en est une bien plus importante, celle de la défense du pays. Les différentes provinces peuvent-elles séparément organiser un système de milice susceptible d'empêcher une invasion américaine? Non, certainement. En cas d’invasion par une armée ou une flotte des Etats-Unis, ce serait à l'Angleterre à décider s’il est à propos de défendre tous ces pays, appartenant à la couronne anglaise. Il y a, en Angleterre, une école de politiques qui dédaignent les possessions coloniales et qui en nient la valeur
au point de vue anglais. MM. Cobden et Bright en sont les chefs, mais malgré eux l'opinion du peuple est portée à la conservation des colonies. Si les provinces hritanniques de Amérique du Nord étaient confédérées et que leur territoire fût envahi par une armée américaine, nos milices, plus nombreuses et mieux organisées qu'à présent, seraient appelées sur n'importe quel point, par le gouverneur général, à repousser l'ennemi; l'Angleterre, connaissant nos préparatifs, voyant nos efforts pour protéger le pays, se hâterait de venir à notre secours avec sa marine et son armée.”
A l'assemblée législative, 7 février 1865: “Nous savons que l'Angleterre est déterminée à nous aider, à nous appuyer dans toute lutte possible contre nos voisins. Les provinces anglaises du nord de l'Amérique, séparées comme elles le sont à présent, ne pourraient pas se défendre seules. Nous avons des devoirs à remplir envers l'Angleterre ; si l’on veut obtenir son appui pour notre défense, il faut s’aider soi-même, ce que nous ne saurions bien faire sans une confédération. Quand nous serons unis, chacun saura que, s’il attaque l’une des provinces, il aura contre lui les 1orces combinées de l'Empire. Sitôt que nous aurons organisé un système de défense propre à notre protection mutuelle, l'Angleterre ne ménagera, pour notre sauvegarde, ni ses soldats ni ses trésors.”
Au banquet des Æ#skmonger, à Londres, 26 avril 1865: “Nous concevons très bien que, en cas d’invasion, nous ne pouvons résister sans le secours de l'Angleterre, mais avec l’union de toutes les provinces, nous promettons de prendre part à la défense de notre pays dans toute la mesure de nos forces. Nous avons l'intention de déclarer au gouvernement impérial que nous sommes prêts à faire notre devoir, même seuls, pour la défense de la colonie, mais nous lui représentons, en même temps que, si la confédération se réalise, nous serons dans une meilleure situation pour aider la Grande-Bretagne dans le cas, j'espère qui n’arrivera jamais, d’une guerre entre l'Angleterre et les Etats- Unis. En nous engageant à fournir notre vart pour la défense, nous nous chargeons de déboursés considérables. Nous savons en Canada que nous ne pouvons être cause d'une guerre, car celle-ci ne pourra jamais provenir que des autorités impériales. Nous savons que notre pays a des points vulnérables, cependant nous souffririons qu'il servit de champ de bataille pour venger l'honneur de l'Angleterre ”
À l'assemblée législative, 15 août 1865: “Il n'entre pas dans les intentions du gouvernement canadien de présenter une mesure au sujet des fortifications, ni de dépenser le million de piastres voté l'an dernier, du moins pour cette session. On étudie l’crganisation de la milice dans toutes ses parties. En présentant le budget de la muiiice, je ferai connaître l'entente à laquelle nous sommes arrivés relativement aux affaires militaires pendant notre séjour à Londres... Nous avions la conviction que, en rivus confédérant, nous augmenterions nos moyens de défense militaire, et, en effet, nous avons rapporté d'Angleterre l’assrraice que la mère-patrie emploierait pour nous, le cas échéant, les ressources de sa propre puissance.”
Banquet de Portsmouth, Angleterre, 30 janvier 1867: ‘On se rappeile que, lorsque les provinces, qui plus tard constituèrent les Etats-Unis, s’insurgèrent les Canadiens- Français ne voulurent pas écouter la voix de Washington qui les invitait à embrasser la cause de la révolution, et l'Angleterre leur dut, véritablement, la conservation du Canada sous son empire. Le nombre de mes compatiiotes s'est accru depuis et ieur loyauté n’a pas diminué.”
Le 1‘ juillet 1867 fut le premier jour de cette confédération, que des orateurs, des écrivains, des hommes d'Etat avaient anrrncée comme possible et désirable depuis la fin du siècle dernier. L'article 15 de la nouvelle constitution prescrivait le maintien de
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