CHAPITRE VII
1870.— ACHAT DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST. — RÉSISTANCE DKS HABITANTS DK LA RiVièRE-
ROUGE. — ILS REFUSENT DE RECEVOIR LE GOUVERNEUR MCDOUGALL. -- DEUX PARTIS AUX PRISES. À LA RIVIÈRE-ROUGE. — RIEI, S'EMPARE DE FoRT-GARRY. — LA MORT DE SCOTT, — ON DÉCIDE D'ENVOYER UNE EXPÉDITION MILITAIRE DU CANADA. —: DÉLÉGATION DES INSUR- GÉS AUPRÈS DU GOUVERNEMENT FÉDÉRAL. — LA CHARTE DE RIEL ET LE BILL CRÉANT LA PROVINCE DE MANITOBA. — COMMENT S'ORGANISE L'EXPÉDITION. — DE TORONTO AU LAC HURON.— LE SAULT SAINTE-MARIE. — LA BAIE DU TONNERRE. — LE LAC SHEBANDOWAN. —- LE FORT FRANCES. — LA TEMPÉRATURE. — LES INCENDIES. — LES SAUVAGES. — RIEL NE
BOUGE PAS. — LE LAC WINNIPEG. — SUR LA RIVIÈRE-ROUGE. — RIEL QUITTÉ FORT-GARRY. — LES TROUPES ANGLAISES RETOURNENT AU CANADA. —LES VOLONTAIRES HIVERNENT À LA RIVIÈRE-ROUGE,
JELUI qui s'aviserait d'écrire l'expédition militaire du Manitoba, au point À de vue seulement de la milice canadienne-française, ferait une œuvre incohérente et inutile. L'élément français a eu sa participation dans ce mémorable événement, et voilà tout. Sa conduite a été, pour le moins, égale à celle des volontaires du Haut-Canada, mais il n'a pas fourni le contingent d'hommes auquel il avait droit, puisqu'il fallut composer le tiers de son effectif de vieux soldats tirés des Canadian Rifles. La province de Québec s'est montrée en arrière du siècle en cette circonstance.
Deux cent cinquante Canadiens-Français ont acquis, dans la campagne de 1870, une expérience qui s’est naturellement ajoutée aux notions déjà répandues parmi notre peuple de langue française. (Ce nouveau genre d'école nous intéresse tout particulièrement, car rien de semblable n'avait encore été tenté: c’est pourquoi, aux yeux de plusieurs, l'épreuve parut tout d'abord trop forte pour des miliciens, mais, lorsque le résultat se fit voir, on comprit que nous venions d'accroître nos moyens de défense en familiarisant les volontaires avec l'existence du soldat sous son rapport le plus pénible. En effet, la grerre n'impose pas de travail plus accablant que celui auquel furent soumis nos jeunes militaires durant les cent jours de leur marche pour atteindre Fort-Garry. L'on peut dire, en thèse générale, que le poids de la fatigue est plus à considérer que le feu de l'ennemi dans une expédition lointaine et d'une nature si nouvelle pour nos hommes. Aux XVII* et XVIII siècles, nos pères ont accompli des merveilles en ce genre, mais leurs bandes ne dépassaient point d’ordinaire cent fusils, et, lorsqu'ils arrivent à huit cents hommes, quinze cents même, c’est toujours à peu de distance du Bas-Canada, tandis que, de Toronto à la Rivière- Rouge, il y a quatre cents lieues à travers les forêts, les lacs, les cascades, où nos quinze cents hommes traînaient des munitions et des bagages dont les anciens militaires n'avaient qu'une mince idée. Il est donc à propos de consacrer un chapitre à cette expédition qui a si heureusement mis en œuvre la loi de milice de 1868. Si l’on ajoute à tout ceci l'alerte causée par les Féniens, cette même année 1870,
et les camps d'exercices de 1871, on a sous les yeux, pour ainsi dire, le complément de l'éducation de notre milice active, du moins jusqu'au degré où elle pouvait être poussée à cette époque.
Au cours de l’année 1862, lorsque le projet de la confédération occupait tous les esprits dans notre monde politique, il était souvent fait mention des territoires du Nord-Ouest comme devant un jour former partie du Canada. A certaines époqu l'attention des autorités judiciares de la Grande-Bretagne et du Canada avait été attirée sur l’administration qui résultait des pouvoirs passablement douteux de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Le Canada présentait les avantages requis pour aider le gouvernement impérial à introduire une constitution régulière dans ces régions, déjà quelque peu habitées par des groupes d'hommes civilisés.
Il suffisait de lui annexer le pays et d’étendre en divers lieux, sinon partout, les lois, les coutumes qui nous régissaient, en les modifiant à certains égards, selon le besoin. La Compagnie, naturellement revêche à ce projet, craignait de se voir enlever le monopole de la traite des fourrures et du commerce en général, ce que l'immigration des Canadiens tout d’abord, puis du peuple des Trois- Royaumes par la suite, ne devait pas manquer de faire, ou, pour le moins, cette doinina-
COLONRL CIARLESEUQENR PANET tion menaçait de se diviser. Sous la pression Député ministre de la milice et de la défense, 4 février 187, qui fut exercée en haut lieu, les actionnaires SR ARR Re PNR PR ORES de la puissante nssociation finirent par se montrer plus accommodants. On stipula que la Reine prendrait possession des territoires pour, de son autorité de souveraine, assistée du conseil de ses ministres, les transférer à la confédération canadienne, laquelle verserait aux coffres de la Compagnie une somme de trois cent mille louis, à titre de prix d'achat ou de dédommagement. Ceci couvrait toutes les prétentions que la Compagnie avait ou pouvait avoir sur ces contrées, à la réserve de quelques privilèges de peu d'importance relativement à l'ensemble et à la portée de l’arrangement consenti.
En vertu de ce contrat entre les trois parties, le ministère canadien nomma, de bonne heure dans l'automne de 1869, l'honorable William McDougall, C.B., alors à la tête des Travaux Publics, premier gouverneur de la Rivière-Rouge ou Assiniboia, et lui donna instruction d'aller établir le siège de son gouvernement à Fort-Garry, situé à l'intersection de la rivière Rouge et de la rivière Assiniboine, où se trouve aujourd'hui la ville de Winnipeg, pour y remplacer M. MeTavish, officier de la Compagnie, dont l'autorité cessait le 1‘ novembre, au terme des arrangements ci-dessus, juste deux cents ans après la formation de la Compagnie sous Charles II.
’arti du Canada avec quelques fonctionnaires destinés à prendre la direction de la colonie, M. McDougall connut en chemin que des mécontentements se manifestaient
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parmi les Métis, et que l’on chercherait à lui fermer l'accès du territoire. En effet, un acte de résistance, conduit par M. Louis Riel, eut lieu vers ce temps; il était dirigé contre les arpenteurs du gouvernement canadien, qui mesuraient des terres pour les diviser en lots à coloniser. Les Métis se plaignaient de n'avoir pas été consultés au sujet du changement qui s’opérait, et ils réclamaient la rectification ou reconnaissance d’une charte dressée par eux, de manière à sauvegarder leurs droits politiques et leurs privilèges d'occupation sur les terres. Lorsque M. McDougall, arrivant par les Etats-Unis, eut franchi la frontière, à Pembina, il reçut du comité des Métis intimation de ne pas pénétrer dans le pays, mais il n'en tint aucun compte, et les Métis, mettant leur programme à exécution, le ramenèrent contre son gré à la ligne de séparation des deux contrées. A partir de ce moment, l'insurrection prit une forme plus accentuée, se recruta dans presque toutes les classes de la population de la Rivière-Rouge, et, firialement, M. Riel put s'emparer de Fort-Garry, où il installa un gouvernement provisoire, en attendant réponse à la charte mentionnée plus haut.
Peu après, un contre-mouvement se manifesta, principalement chez les Ecossais du Se/irk Srlllement, et ceux-ci, au nom de ce qu’ils appelaient ‘la loyauté à la couronne britannique ” — allégeance que les partisans de Riel n’ont jamais repoussée —— tentèrent la reprise de Fort-Garry. C'est alors que la position devint critique de part et d'autre, et que, pour frapper ses adversaires de terreur, Riel fit fusiller lun d'eux, le nommé Scott, qui avait joué un rôle de troisième ordre dans ce soulèvement. C'était pendant l'hiver de 1869-70. M. McDougall et ses adjoints quittaient Pembina pour retourner à Ottawa.
Nous avons vu que les arpenteurs du gouvernement canadien étaient survenus, l'été de 1869, aux environs de Fort-Garry, et procédaient à la division des terres, tout comme si le pays eût appartenu au Canada. Il y avait de quoi inquiéter les anciens habitants, d'autant plus que la presse d'Ontario ne cessait de prédire à ces braves gens un sort pitoyable sous le régime de “la loyauté.” Or, cette loyauté conquérante et asservissante, les Métis et autres résidents de la Rivière-Rouge l'attribuaient au Canada, et, lorsque les arpenteurs firent leur apparition sans qu'on eut encore rien réglé, à Londres ou à Ottawa, selon la justice et les convenances, il n’est pas étonnant que des personnes de toutes les races et de toutes les croyances, demi-sauvages ou blancs purs, aient cru devoir rédiger une charte de droits contenant l'expression de leurs griefs et de leurs espérances. Lorsque, à son tour, M. McDougall entra dans la colonie et qu’il voulut faire acte de pouvoir régulier, les craintes devinrent plus vives. La Reine n'avait pas transféré le territoire au Canada; le Canada ne pouvait envoyer à la Rivière-Rouge qu’un gouverneur non reconnu et qui attendrait là le dénouement de la situation, tout en faisant de LIEUT:-COL. THÉODORE JUCHEREAU DUCHESNAY
Major de brigade, 18 janvier 1869 Député adjudant général, 6 mai 1876—30 juin 1897.
la diplomatie pour éclairer les gens alarmés. Les choses se passèrent tout autrement et devinrent compliquées ; néanmoins, elles étaient susceptibles de s'arranger à l'amiable, au printemps de 1870, lorsque la nouvelle de l'exécution de Scott se répandit. Dès lors, la presse d'Ontario déborda. Bien des changements se firent dans les esprits. Le gouvernement canadien ne pouvait plus reculer, il avait un devoir à remplir, c'était de mettre en action tous les moyens qu’il possédait pour pacifier le peuple de la Rivière- Rouge et prendre des mesures afin que le transfert du territoire fût effectué selon la convention établie. La Compagnie de la Baie d'Hudson réclamait, d’ailleurs, le versement de trois cent mille louis, que le Canada ne voulait lui payer qu'après avoir été mis en possession du territoire, chose que la Reine était incapable de faire à cause de l'insurrection et de l’état d’anarchie qui s’ensuivait.
Un compromis était donc désirable, Il fut fait en double partie de la part du gouvernement canadien: l'Angleterre et le Canada conjointement enverraient une force armée pour rétablir le calme dans la colonie: le Canada s'aboucherait sans délai avec les personnes qui pouvaient exercer de l'influence sur les chefs du mouvement insurrectionnel, en vue de connaître avec précision le motif de leurs plaintes
HON. ALFRED GILPIN JONES et tenter de les amener à une entente cordiale. Ministre de la milice du 21 janvier 187$ au 19 octobre 187 M“ Taché, archevêque de Saint-Boniface, Rivière-Rouge, fut prié de revenir de Rome, où il assistait “u concile universel, et ce prélat avait à peine mis les pieds dans son diocèse (8 mars 1870), que les insurgés commencèrent des démarches conciliatrices dont on augurait les meilleurs résultats. Dans une assemblée générale, tenue à Fort-Garry, ils nommèrent des délégués qui partirent sans retard pour Ottawa, où les négociations aboutirent avec succès. Au mois d'avril, le parlement canadien passa un bill qui constituait une portion du territoire sous le nom de province du Manitoba, avec Fort-Garry pour capitale, et qui accordait à son peuple des droits politiques semblables à ceux des autres provinces de la confédération, c’est-à-dire que la charte de Riel prenait force de loi.
Il était entendu que le corps militaire complèterait par sa présence ce changement de régime. Riel restait dans sa même situation en attendant l'arrivée des troupes. Le 20 mai, l'honorable Adanis George Archibald, prêta serment, à Ottawa, comme lieutenant-gouverneur du Manitoba et des territoires du Nord-Ouest. Durant les mois de mars et avril, les préparatifs de l'envoi des troupes se poursuivaient de pair avec la rédaction du bill du Manitoba. S
En 1865, pour les camps d'instruction; en 1866, 1870, dans les affaires des Féniens, nous avions eu recours aux magasins et aux officiers de l’armée anglaise, tout en y mettant du nôtre, pour commencer notre apprentissage de l'équipement et du service
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d'une campagne en règle; mais, cette fois, il fut jugé à propos d'employer nos propres ressources, d'autant plus que les autorités impériales avaient déjà commencé à retirer leurs soldats du pays et qu'elles n’aimaient pas à s’encombrer d'effets qui pouvaient lui rester sur les bras. L'occasion d'agrandir notre école et d'acquérir de l'expérience était trop bonne pour la laisser échapper; sir George Cartier était fort de cet avis, comme ministre de la milice, et, de plus, il agissait comme chef de l’administration en l'absence du premier ministre sir John A. Macdonaid, dangereusement malade dans les provinces maritimes.
Le gouvernement donna ordre à M. Samuel Dawson de construire des chaloupes ou bateaux d'une forme particulière, de vingt-cinq à trente pieds de long sur six ou sept de large, propres à la navigation des lacs et des rivières qui sont entre la baie du Tonnerre et le lac Winnipeg. Le lieutenant-colonel Thomas Wily fut chargé de l'achat des provisions. Cet officier avait quinze ans de bons services dans les rangs de nos volontaires, Le 21 mars, il faisait rapport que les wagons, le foin, l’avoine, les chevaux, les bœufs, les harnais étaient achetés ou commandés, et que des arrangements allaient être pris pour obtenir le lard et la farine nécessaires. C'était dix jours après l'ordre reçu. Le 3 avril, tous les contrats étaient passés et en voie d'exécution. L'auteur de ces lignes à suivi, jour par jour, toutes ces transactions, et bien d’autres semblables qui ont eu lieu depuis; il est heureux de pouvoir dire que, par la suite, elles n’ont pas été surpassées quant à l’arrangement des détails et à la promptitude d’exécution. M. Dawson mérite les mêmes compliments. On prit aussi des mesures pour se procurer, une fois rendu à Fort-Garry, de la viande fraîche et autres provisions que l'on pourrait tirer du Manitoba où même des Etats-Unis. M. Dawson reçut instruction de préparer les logements nécessaires aux troupes pendant l'hiver, sur les bords de la Rivière-Rouge. Comme toutes ces choses étaient ordonnées par nous, il fut con- TT x rt ART nue venu que rien ne serait accepté et payé sans | les certificats des officiers de l’armée anglaise, désignés à cette fin par le général Lindsay ; de sorte que, lorsque le capitaine G.-L. Huyshe, Rifle Brigade, et le colonel Wolseley se plaignent de la qualité des articles, chevaux, voitures, bateaux, etc., fournis par le Canada, ils attaquent la compétence de leurs propres officiers. |
L'expédition devait se composer de mille | hommes ; l’armée régulière fournissait sur ce |
nombre deux cent cinquante hommes à ses frais. Par la suite, on ajouta cent trente soldats anglais, dont la paie, les armes, l'équipement, la nourriture étaient à la charge de l'Angleterre ; les dépenses extraordinaires nécessitées par ce dernier contingent retombaient au compte du Canada. Après l'examen de divers plans, on s'arrêta à ce qui suit: un bataillon de trois cent | | cinquante hommes, non compris les officiers, de- |
ait être levé dans chacune des provinces d'On- |. tario et de Québec, pour servir pendant douze