CHAPITRE X
ISS5. — LA MILICH DÉVÉLOPPE SON ORGANISATION, DE 1870 À 1884. — CAUSE DES TROUBLES DU NORD-OUEST. —MOBILISATION.—1,4 COLONNE DU GÉNÉRAL MIDDLEÉTON MARCHE SUR BATGCHE,— COMBAT DE L'ANSE-AU-POISSON. — LÉ COLONEL OTTER MARCHE SUR BATTLEÉEORD. — COMBAT DE L'ANSE-AU-COUTEAU. — LE GÉNÉRAI STRANGE MARCHE SUR EDMONTON. — COMBAT DE LA BUVTE-AUX-FRANSAIS.— TROIS VICTOIRES. — PRISE DE BATOCIHE PAR MIDDLÉTON,— STRANGE ET OTTER OPÈRENT LEUR JONCTION. — POURSUITE DE POUNDMAKER. — MIDDLEÉTON REJOINT OTTER ET STRANGE, — POURSUITE DE GROS-OURS. -- CINQUIÈME VICTOIRE. — FIN DÉ LA CAMPAGNE,
eme ANQUILLE après les événements de 1870, le Canada mit tous ses soins, TS
durant une quinzaine d'années, à rendre la milice capable de remplacer,
A) dans une bonne mesure, l’armée anglaise, dont le secours nous était À désormais refusé pour tout conflit intérieur. Sans cela, nous n’aurions jamais réprimé la prise d'armes extraordinaire qui ensanglanta les territoires du Nord-Ouest en 1885.
Entamons cette page dramatique de notre histoire, où les volontaires canadiensfrançais ont inscrit leur nom si honorablement, quoiqu'its fussent en petit nombre et que, de toute cette nouvelle et difficile campagne, on ne puisse leur attribuer qu'un tiers du mérite dont se parent avec raison les autres soldats-citoyens d'Ontario et des Provinces Maritimes.
“ La cause des troubles du Nord-Ouest se trouve dans le tempérament même du Métis,” dit une excellente brochure publiée en 1885 par le journal Ze Monde, de Montréal, et à laquelle nous allons emprunter copieusement l'exposé de faits que renferme ce chapitre. Le Métis est un type à part, qui conserve le mélange des qualités et des défauts des races blanche et rouge dont il est composé. En lui, les bons éléments dominent. Il est intransigeant, par exemple, sur ce qu’il considère comme ses droits inalhiénables. Son esprit de conservation et son respect pour la propriété d'autrui, il l'exige de la part des autres. TT répugne à nous voir disposer de lui et de ce qui lui appartient, sans y avoir donné son consentement,
L'été de 1884, les Métis de la Siskatchewan qui, depuis quelques années, faisaient valoir certaines réclamations, au sujet des terres, sans être écoutés du gouvernement fédéral, déléguèrent Gabriel Dumont, à la tête de plusieurs de leurs principaux hommes, pour se rendre dans le Montana et inviter Louis Riel à s'établir parmi eux, afin d'être leur avocat auprès des autorités. Riel consentit à Îes assister dans une agitation constitutionnelle et parlementaire, ainsi qu'il s'exprimait, mais, vers Noël et le Jour de l'An, il tint des assemblées où il se montra entraîné au delà des bornes de la prudence. Le gouvernement d'Ottawa ne fut plus écouté; les Métis se livrèrent à leur impulsion et firent appel aux Sauvages. Le 26 mars, Dumont arrêta dans la prairie un convoi de provisions escorté de quarante volontaires de Prince-Albert, une sorte de Lome guard ainsi organisée parce que l’on redontait un coup de main des Métis. La police à cheval
intervint ; 11 y eut plusieurs hommes de tués. Les Sauvages, apprenant cela, commirent des meurtres en plusieurs endroits, le long de la Saskatchewan du Nord. Poundmaker terrifia le district de Battleford, Gros-Ours celui d'Édmonton, plus à l'ouest. Le siège principal de Riel était à l'Est, sur la Saskatchewan du Sud, à Batoche, non loin du confluent de cette rivière avec celle du Nord. Un bateau qui descendrait la Saskatchewan du Sud passerait à Batoche, se rendrait à Ja Fourche, remonterait la Saskatchewan du Nord, puis passerait à Battleford, ensuite à Edmonton. C’est le trajet ordinaire de la navigation.
Dès le 23 mars, le ministère savait, à Ottawa, qu'il y avait un soulèvement au Nord-Ouest, mais on croyait que la police à cheval suffirait à le contenir.
Le lendemain, on fut plus éclairé, et le ministre de la milice, l'honorable A.-P. Caron, dépêcha le major général Frederick Middleton à Winnipeg, où il
arriva le 27, par la voie des Etats-Unis.
Cet officier avait vu du service en 1846 dans la guerre de la Nouvelle-Zélande, en 1857-58 dans la révolte des Indes où il s'était distingué, et il commandait la milice canadienne depuis cinq ans lorsque survinrent Îles événements que nous allons raconter.
Le premier bataillon appelé en cette circonstance fut le 90° de Winnipeg.
Le 27, partirent d'Ottawa les ordres
LIEUT.-COT. L'HON. FREDERICK WILLIAM BORDEN, MD pour mobiliser les écoles d'artillerie de
pie re 2 et CSS Kingston et de Québec. Ensuite, de jour en jour, d’autres corps furent appelés au service acüf. Il y eut sept ou huit fois
plus d'offres qu'on ne put en accepter.
Le chemin de fer du Pacifique Canadien, au nord du lie Supérieur, n’était pas terminé. Il fallut marcher deux cents milles pour reprendre les chars. Ce que nos hommes ont enduré de misère dans ce pays barbare est imaginable, pourtant on n'entendit pas une plainte et tout alla rapidement. Ajoutez à ceci l’état des plaines du Nord-Ouest à cette saison de l’année, et nous comprendrons que Riel avait su choisir le moment pour uous braver. En moins de trois semaines, nous avons jeté plus de trois mille hoïnmes de toutes les branches du service dans le Nord-Ouest, les uns venant de dix-huit cents milles, les autres de deux mille cinq cents milles, outre quinze cents volontaires levés au Manitoba et dans les Territoires. Nous en avions trente-cinq mille autres qui ne furent pas mis sous ordres. Il est juste de dire que, pour ceux-ci, nous n'avions pas d'équipement de campagne, et qu'il eñt été indispensable d'en faire venir d'Angleterre si nous les avions employés, car on n’improvise pas la chaussure et le vêtement d’une
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troupe aussi considérable en un mois, tandis que, en moins de temps, la navigation océanique et les chemins de fer peuvent nous les apporter de Londres.
Le général Middleton comprit que Batoche, Battleford et Edmonton étaient trois centres d’où partait la résistance Batoche chez les Métis, Battleford partie Métis et partie Sauvages, Edmonton et le fort Pitt tout à fait Sauvages. Il s'agissait d'atteindre ces trois où quatre points pour contenir tout le reste.
L'insurrection avait donc lieu presque uniquement sur la Saskatchewan du Nord, c'est-à-dire allant de l’est à l’ouest.
Les plaines, coteaux, lacs et rivières qui se trouvent au sud de cette ligne, et où serpente la Saskatchewan dite du Sud avant de se mêler à celle du Nord, pouvaient être regardés comme une région paisible. Au sud de tout cela encore, courant aussi de l’est à l'ouest, est le chemin de fer du Pacifique Canadien.
Par cette derniè : voie, on pouvait échelonner toutes les troupes, les bagages et les provisions, en fermant des dépôts le long du chemin: à Qu'Appelle, à Swift Current et à Calgary. Le Pacifique servirait ainsi de base d'opération.
Le général Middieton, avec une colonne, partirait de Qu’Appelle, puis, marchant au nord, en inclinant un peu à l'ouest, arriverait sur Batoche. Le lieutenant-colonel Otter, avec une autre colonne, s'avancerait de Swift Current en ligne droite vers le nord et dégagerait Battleford bloqué. Le général Strange, prenant sa route de Calgary, se porterait droit au nord sur Edmonton, y laisserait en garnison wife partie de sa colonne et, inclinant à l’est, irait avec
ee qui resterait d'hommes, soit au fort Pitt, soit à Battleford, raliirr la colonne d'Otter. On voit que c'étaient trois
marches vers le nord, calculées pour aboutir en même temps à Batoche, Battleford et Edmonton, les trois objectifs de la campagne, afin d'empêcher les différents tronçons de la révolte de se rejoindre et d'opérer ensemble. Ce n'en était pas moins une division des forces de notre armée, et dans ce cas il devenait absolument nécessaire de paraître victorieux sur les trois points à la fois. Si l’une des colonnes était
repoussée où tenue en échec par l'en- | nemi, aucune des deux autres ne pouvait la secourir à cause des grandes dis- |
tances aui les séparaient, et l’insurrection maintenait sa ligne primitive de | l’est à l’ouest, au nord de nos têtes de | colonnes. D'un autre côté, il e’ + été bien difficile de masser en un seul orps toute l’armée et de lui faire franchir
ces vastes espaces avec quelque célérité, LE RSR SN en risquant, de plus, de voir l'ennemi WILLIAM JULIUS GASCOIGNE
Général de brigade, commandant la Milice du Canada, 1895-1897
se concentrer, harceler les troupes, se reculer vers le nord ou l'ouest, faisant ainsi dégénérer les opérations en une poursuite épuisante et sans fin. Bref, à la guerre le résultat est tout — nos trois colonnes ont exécuté les ordres sans fléchir et leur triomphe a été complet, comme on va le voir.
De Qu’Appelle à Batoche, il y a deux cent trente milles ou soixante-dix-sept lieues. La route à suivre traversait presque partout une prairie où la neige fondante avait LUE détrempé le sol; elle est coupée, à certains endroits, par des marécages alcalins dont le sel détruisait les chaussures des hommes et leur blessait les pieds. La température était affreuse à cette saison. La pluie tombait en abondance pendant le jour et le mercure descendait souvent au-dessous du point de congélation, parfois même au-dessous de zéro la nuit. La première colonne commença sa marche de Qu'Appelle le 9 avril. Elle était composée du 90° bataillon de Winnipeg, les | éclaireurs à pied du capitaine French, la compagnie € de l’école de cavalerie de Québec et le corps volontaire de Winnipeg. Le oi‘ bataillon de Winnipeg était stationné à Qu’Appelle, afin d'intimider les Sauvages et les Métis de cette vallée, tout en protégeant la ligne
de communication.
| Rendu à la traverse de Clarke (Saskat - | chewan Sud), à quarante-cinq milles de Batoche, le général Middleton se décida à faire deux
unes RS divisions de sa colonne pour s’avancer sur LIEU. COL, OSCAR-CHARLES-CASGRAIN PELLETIER les deux rives de la rivière. Le 17, ON vit
Adjudant général du district de Québec, 1807
quelques Sauvages; l’un d'eux se chargea de porter un message à Riel, ou plutôt à Bonnet Blanc, un chef sauvage qui était à Batoche; on offrait une récompense de cent dollars à qui ramènerait sept prisonniers retenus dans cette place.
Il y avait, en arrière, les renforts suivants qui arrivaient à quelque distance: les bataillons Midland et Vork-Simcoe, un détachement des gardes du gouverneur général, deux cents cavaliers fournis par l’école d'artillerie, la batterie À de l’école de Québec, la batterie de campagne de Winnipeg, le 10° bataillon de Toronto, les éclaireurs à cheval du major Boulton et les chasseurs volontaires de Birtle sous lord Melgund, secrétaire militaire du gouverneur général,
Quatre cents attelages transportaient les approvisionnements, ete. Le 23 avril, après des retards causés par la marche trop lente de ces voitures, le général Middleton descendit la rivière (Saskatchewan du Sud) avec huit cent cinquante-cinq hommes, dont soixantedix cavaliers, et le lendemain on eut connaissance de l'ennemi, retranché à l’Anse-au- Poisson (/%s4 Creek), au nombre de deux cent quatre-vingts tireurs, Métis et Sauvages, sous les ordres de Gabriel Dumont. La bataille qui s’ensuivit, et qui dura toute la journée, est décrite en détail dans le rapport du général auquel nous renvoyons le lecteur. Les Métis furent délogés en perdant ciiquante-cinq chevaux et un certain nombre
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d'hommes qu'il n’a pas été possible de connaître. Nous avons eu cinquante hommes (officiers et soldats) atteints par les balles; dix moururent de leurs blessures.
Retournons à Swift Current, sur le Pacifique, où s'était formée la deuxième division aux ordres du lieutenant-colonel W. D. Otter. C'était la première fois que cet officier des volontaires exerçait le commandement des troupes en activité, pour ne rien dire des deux émeutes qu'il avait arrêtées quelques années auparavant à la tête de quelques soldats. Les 12 et 13 avril, sa colonne se mit en marche vers le nord, composée comme suit: compagnie €, école d'infanterie, quarante-trois hommes; la batterie B, cent douze hommes et deux canons; deux mitrailleuses, les tirailleurs d'Ottawa, cinquante hommes ; le 2° bataillon de Toronto, deux cent quatre-vingt-cinq hommes. En tout, quatre cent quatre-vingt-dix, Cent cinquante attelages accompagnaient la troupe. Un détachement de quarante-cinq hommes de la police à cheval venait d'arriver. Le 14, on reçut des nouvelles du général Middleton qui s'avançait sur Batoche. Le steamer MVor/hcote faisait le service, sur la Saskatchewan du Sud, depuis la traverse de Clarke en remontant jusqu'à l'endroit où la colonne d'Otter était alors en train de franchir cette rivière, un passage très difficile. Le 18, cette colonne se remettait en marche, piquant droit sur Battleford, et elle ne s'arrêta plus. Le bois était si rare dans cette partie du pays qu'il fallait en emporter dans les wagons pour se chauffer. Un soir, la provision étant épuisée, on dut se coucher sans feu par un froid assez pénétrant.
La distance de Swift Current à Battleford est de deux cents milles. Le 23, l'avant-garde approchant des mon-