‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 100 sur 170 · M. Giraudeau reçut tous les pouvoirs en · texte numérisé non relu

M. Giraudeau reçut tous les pouvoirs en

2. A. M.-E., vol. 536 e. Cité dans une lettre de M. Giraudeau.

DES STATIONS CHRÉTIENNES

convient pas de faire conseil à part. Jusqu’aujourd’hui, le préfet de Tatsien-lou et autres n’ont pas encore répondu, n’ont envoyé aucune pièce officielle. Les détails qui sont relatés dans le rapport de i’évèque 1 ne sont que la déposition d’une des parties, il nous est très difficile d’en référer au gouverneur. Nous donnons une affiche pour en informer le messager, qui la copiera et en donnera connaissance à l’évêque ; de plus, nous transcrivons le rapport de l’évêque et nous donnons des ordres en conséquence. Nous ordonnons donc au préfet de Ta-tsien-lou, dès qu’il en aura la facilité, de concert avec le mandarin de Bathang, de s’empresser de prendre en main cette ancienne affaire, de faire conseil d’une manière solide, de donner leur décision, de se faire livrer un écrit d’accord, pièces à l’appui, de nous adresser une requête et d’attendre notre décision. Nous enjoignons que l’on ne continue pas à tourner l’affaire avec opiniâtreté, à temporiser. Qu’on s’empresse d’obéir à cet ordre.

Le tribunal avisa Giraudeau de l’ordre qu’il donnait, et aussitôt celui-ci écrivit au mandarin de Bathang :

J’ai reçu une lettre du mandarin m’avertissant qu’il ordonne aux mandarins de Ta-tsien-lou et de Bathang de terminer promptement notre procès. Pour ce faire, je prie le titulaire de Bathang, soit de venir à Ta-tsienlou pour nous entendre à ce sujet, soit de me faire conduire immédiatement à Yaregong et à Bathang, afin que je pui-se terminer les arrangements. De là, il nous sera facile de communiquer nos conditions. Au mandarin de Ta-tsien-lou, défaire un écrit d’accord et de le transmettre au Yang-ou-ku, selon ses ordres.

Le mandarin Ouang se garda bien de consentir à faire conduire le provicaire à Yaregong ou à Bathang ; il se contenta de la requête dont lui avait parlé le tribunal, requête qu’il terminait par ces paroles 2 :

Parce que le provicaire, M. Giraudeau, et M. Déjean s’entêtent dans leur manière de voir, je n’ai pas pu jusqu’à ce jour terminer ce procès. Je soumets au gouverneur tous les détails de l’affaire et ce que j’ai fait pour la traiter ; c’est pourquoi je fais cet exposé fidèle, priant le gouverneur de l’examiner, de le viser, de donner ses ordres auxquels je me conformerai.

Le tribunal apposa son visa sur celte pièce et y marqua cette note :

Actuellement, partout on a traité les procès de religion ; quant à celui-ci, il est difficile d’admettre qu’il continue à rester en suspens, d’autant qu’il est éclairci ; nous faisons une réserve : il faut attendre que le gouverneur, le maréchal et chaque tribunal donnent des ordres que nous vous transmettrons.

A cette époque, un édit de l’empereur inspira quelque espoir aux missionnaires. Par cet édit, publié le 13 juin 1892, Kouang-siu ordonna de terminer les procès engagés avec les missionnaires, d’accorder des compensations pour les injustices passées, de dissiper partout les troubles, de

1. Ce n est pas le rapport de 1 évêque qui était en France, mais du provicaire, M. Giraudeau.

2. A. M.-E., vol. 556 .f. Cité dans une lettre deM. Giraudeau à Mgr Biet. Mo-sy-mien, 15 janvier 1893.

NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT

maintenir la paix, de ne pas propager le désordre par des pamphlets anonymes et des placards calomnieux.

A cette occasion, M. Lemaire fit une nouvelle démarche en faveur de la mission du Thibet. A la suite de sa réclamation, un ordre fut donné le 30 septembre 1892 au vice-roi du Su-tchuen ; en voici la traduction 1 :

En l'année 18e de Kouang-siu,le 23 de la 6e lune, nous avons reçu de l'ambassadeur français Ly, une pièce relative au procès engagé à l’occasion de deux établissements chrétiens au Su-tchuen et de celui de Tse-djrong (Tsekou) près d'A-ten-tse ; quoique au Su-tchuen et à Ta-li on semble vouloir traiter l’affaire, on n’a pu encore mettre à exécution les ordres reçus; on nous prie, en conséquence, de vouloir bien donner l’ordre qu’on obéisse à l’édit donné le 7 de la 5e lune de la 17e année de Kouang-siu, de traiter d’une manière solide, de terminer les procès ci-dessus... A propos de ce qui précède, notre tribunal constate qu’au sujet des anciens procès des établissements chrétiens, l’an dernier, un édit impérial a été promulgué, auquel on doit se conformer strictement pour couper court à une foule de revendications ; pour ce qui est des établissements dont il s’agit, voilà de longues années que leur procès reste en suspens ; à l’heure qu’il est, a-t-on enfin définitivement traité et terminé ce procès? Jusqu’à ce jour, nous n’avons pas encore reçu de vous, Gouverneur, de communication à ce sujet ; c’est pourquoi nous devons nous adresser à vous, Gouverneur, pour vous prier de prendre des informations, en même temps d’ordonner aux mandarins des dits lieux et autres de s’ingénier pour traiter ces procès d’une manière définitive et de les terminer au plus tôt ; en même temps de nous répondre à ce sujet, afin que nous ayons une preuve à faire passer en réponse à l’ambassadeur français; cela est convenable.

Selon la teneur des ordres supérieurs, nous faisons expédier cette lettre à l’adresse de Votre Excellence, la priant d’en prendre connaissance, de la faire mettre à exécution ; telle est la raison de cette communication.

Giraudeau, ayant connu la teneur de cet ordre, demanda au préfet de Ta-tsien-lou ce qu’il comptait faire ; il ne reçut pas de réponse.

Au mois de mars 1893, Lemaire insista de nouveau près du Tsong-liyamen qui réitéra ses ordres au vice-roi du Su-tchuen. Celui-ci écrivit au mandarin Ouang, de se rendre à Ta-tsien-lou pour s’occuper du procès ; Ouang répondit en demandant un délai parce qu’il était obligé d’aller à Tchraya. Le 12 avril 1893, notre ministre fit encore une démarche près du Tsong-li-yamen, qui promit de nouveau d’envoyer des ordres. Ces ordres furent hiérarchiquement transmis de Pékin à Tchen-tou, de Tchen-lou à Ta-tsien-lou et de Ta-tsien-lou à Bathang. Ils portaient la formule : « Il faut tenir compte de ces ordres et traiter promptement. » C’était, hélas ! la formule ordinaire, celle dont les mandarins ne se préoccupent que lorsqu’ils le veulent bien.

En juillet 1893, Ouang fut remplacé par un autre mandarin nommé Sen. Ce dernier, en passant à Ta-tsien-lou, se présenta chez M. Déjean ; mais ne l’ayant pas trouvé ; « Oli ! fit-il, avec un geste de gracieuse indifférence, j’aurais été heureux de le voir, quoique je n’aie l’intention de m’occuper que plus tard du procès de Bathang. »

Par une lettre du 10 octobre 1893, Giraudeau prévint notre ministre

À.. M.-E., vol. 556 ?, cité dans une lettre de M. Giraudeau à Mgr Biet. Février 1893.

DES STATIONS CHRÉTIENNES

qu’aucun mandarin ne se préoccupait de régler les questions engagées depuis six ans.

De son côté, le 2 novembre, Mgr Biet adressa au gouvernement français une note sur les affaires du Thibet. Après avoir rappelé la destruction des stations chrétiennes et résumé très brièvement les négociations inutilement poursuivies pour obtenir des réparations, il terminait par l’exposé des efforts que la Russie et l’Angleterre faisaient pour s’implanter au Thibet, pour attirer le commerce thibétain chez elles, et par le détail des avantages que la France, si elle voulait suivre l’exemple de ces deux nations, trouverait dans la présence des missionnaires sur les frontières thibétaines, particulièrement à Ta-tsien-lou et à A-ten-tse.

Stimulé, croyons-nous, par une dépêche de notre ministre des Affaires étrangères, Lemaire recommença ses démarches dont il prévint le provicaire le 27 novembre 1893. Le Tsong-li-yamen s’empressa de répondre qu'il allait donner des ordres ; naturellement, tout resta dans le même état.

Il faut avoir vécu en Chine, avec les Chinois, pour ne pas s’étonner outre mesure de la vérité des faits que nous racontons.

Si, pendant ces deux années, 1892 et 1893, les démarches des missionnaires et celles du ministre de France n’avaient eu aucun résultat en ce qui concernait les stations de Bathang et de Yerkalo situées dans le Sutchuen, elles n’avaient pas obtenu davantage pour celles qui étaient sur le territoire de la province du Yun-nan et, pour comble de malheur, le pont de Tse-kou avait été détruit. Les ennemis des missionnaires, en effet, voyant qu’aucune justice n’était rendue aux chrétiens et aux prêtres étrangers, jugèrent qu’ils pouvaient donner libre cours à leur haine : « Le 29 décembre 1892, sur le soir, raconte Dubernard l, arrivent à Tse-kou quatre hommes du village de Nalouka dont ils se prétendaient les délégués. Introduits devant nous, ils dirent sans préambule et d’un ton mécontent : que le terrain sur lequel étaient fixés les piliers du pont de corde de Tse-kou leur appartenait, et qu’ils avaient attendu patiemment vingt-sept ans pour protester contre cette usurpation de leurs rochers. Mais ces rochers sont des génies irrités par l’établissement du pont et qui se vengent sur Nalouka en envoyant des morts, des maladies, des grêles ; en conséquence on va couper les cordes du pont, et arracher les piliers.

» Je leur répondis que nous avions toujours été en bons rapports avec les habitants de Nalouka, que jamais nous n’avions entendu aucune réclamation, que M. Bourdonnec, dans un voyage à Ouy-si, ayant parlé du pont au mandarin, celui-ci lui avait dit :

« — Envoyez-moi des nouvelles si on vous inquiète : tout établissement de route ou de pont est d’utilité publique, rend service à tout le monde, et tout le monde doit vous remercier. « Cette réponse les irrita, et ils sortirent en colère. Quelques chrétiens essayèrent de les calmer en leur offrant d’abord (MO, puis ll, puis llo0, mais ils répondirent :

« — Si vous ne donnez 13 taëls, le pont va être détruit. »

» On obtint quatre jours pour assembler un Conseil. Le maire de Tse-

1. A. M.-E., vol. SS6 M. Goutelle à Mgr Biet (citant une lettre de M. Dubernard). Ta-li, 11 février 1893.

NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT

djrong et d’autres personnages importants furent invités pour aider à traiter cette affaire à l’amiable. Tout fut inutile. Le 1er janvier 1893, pendant que nous célébrions la sainte messe, le cri de guerre fut poussé ; les deux cordes du pont furent coupées, les piliers arrachés, et les grosses pierres de constructions jetées dans le fleuve. Ce travail, si douloureux à voir pour nous et pour nos chrétiens, dura toute la journée du 1er janvier. »

Par la destruction du pont, la station deTse-kou était bloquée : bornée, à l'est, par le Mékong, désormais infranchissable ; à l’ouest, par la Salouen et la région d’où les chréliens avaient été chassés après avoir vu leurs maisons brûlées ; au nord, par Tsedjrong et au sud par Patong qui, lors de la première expulsion, s’étaient enrichis des dépouilles de Tse-kou et qui, au moindre mot venu on ne sait d’où, interdiraient leur pont, la petite station chrétienne pouvait craindre d’être prise par la famine ou, si elle était attaquée, de ne pas être secourue.

Dubernard résolut d'accuser, devant le peuple de Ouy-si, ceux qui avaient coupé le pont ; mais auparavant il interrogea son ami, le chef de Ye-tché, pour lui demander ce qu'il pensait de cette affaire et il le pria de lui donner une attestation qui lui servirait près du préfet : «Je ne puis vous donner cette attestation, répondit le chef, si vous ne restez un jour ici, afin que j’aie le temps d’interroger les habitants de Nalouka. » Sur la réponse affirmative du missionnaire, il expédia aussitôt son homme d’aflaires dans ce village, pour essayer d’obtenir un arrangement à l’amiable. Celui-ci revint porteur de ces paroles qui présageaient la guerre :

« Nous avons agi de notre propre mouvement, nous n’avons été poussés ni par le sous-préfet, ni par la lamaserie d’A-ten-tse, nous ne voulons aucun arrangement, nous détruirons autant de ponts qu’on essaiera d’en placer, nous ne rétablirons le pont détruit que sur les ordres de la lamaserie ou du préfet. »

Pendant que l’homme d’affaires répétait ces paroles des habitants de Nalouka, la figure du chef s’était rembrunie ; se tournant vers M. Dubernard : « Partez au plus vite, lui dit-il, l’affaire est grave. »

Quelques jours plus tard, le missionnaire était à Ouy-si où il fut bien reçu par le mandarin, qui donna des ordres pour refaire le pont et arrêter les quatre habitants de Nalouka qui l’avaient détruit. Mais que le préfet eût éLé ou non de bonne foi, ses ordres ne furent pas exécutés, et le pont ne fut pas rétabli. Les choses restèrent en cet état pendant plusieurs années ; elles s’aggravèrent même pendant quelque temps, car le passage des ponts de Tsedjrong et de Patong fut interdit aux chréliens, et trois chrétiennes qui s’en approchèrent furent enlevées par les habitants de Nalouka.

Un moment, cependant, on espéra une amélioration. En 1894, au mois d’avril, le vice-roi du Yun-nan envoya un délégué, Peng-kouo-tcheng,pour régler les affaires d’A-ten-tse. Le 9 mars 1894, ce mandarin fit une visite à M. Goulelle alors à Ta-li. Cinq jours plus tard, arrivèrent des lettres de M. Guérin, chargé du consulat de France à Mong-tse,, qui nommait M. Goutelle son délégué pour le règlement définitif de cette affaire. Quoique

DES STATIONS CHRÉTIENNES

très fatigué, le vieux missionnaire se décida à partir le 27 mars ; et le 13 avril, après avoir failli mourir au milieu des neiges, il arriva à Ouy-si avec M. Léard. « Dans cette ville, écrit ce dernier, la plus complète déception nous attendait. Le délégué du vice-roi se contenta de nous dire de prendre ce qui nous restait à A-ten-tse et de nous éloigner de cette préfecture pour n'y plus jamais revenir. Ce fut tout. Après quoi il reçut les trois mille deux cents francs que lui avaient promis les lamas et il regagna Yun-nan-sen. Quels mensonges va-t-il inventer pour se présenter devant son maître, le vice-roi ? »

M. Goutelle et son compagnon restèrent à Ouy-si dans une chambre ouverte à tous les vents, pendant que le mandarin, de concert avec Siekouang-thao, le préfet de la ville, écrivait à son supérieur un rapport daté du 9 septembre 1894, qui peut se résumer en ces quelques lignes : « Nous nous sommes réunis avec M. Goutelle à Ouy-si le 14 avril. C’est sur l’ordre des lamas du Thibet que les missionnaires ont été chassés. Dix-sept de leurs caisses scellées ont été remises au maire de Tchao-nan, on peut les restituer, rien n’y manque. Leurs maisons n’ont pas été incendiées, elles étaient en terre, et la pluie et la neige les ont détruites; le peuple est trop pauvre pour leur donner une indemnité. Il est d’ailleurs très attaché à la religion jaune et ne veut pas de la religion catholique. »

Goutelle connut ce rapport au mois de mars 1895; déjà atteint de la maladie qui devait l’emporter, le vieillard fit un effort pour écrire à son évêque cette protestation 1 :

« Il est faux qu’à Tse-kou il n’y ait pas eu de maisons incendiées et pillées. Il est faux qu’à A-ten-tse ma maison et ma chapelle n’aient pas été brûlées, puisque MM. Couroux et Bourdonnec, chassés de Yerkalo, ont été témoins de l’incendie. 11 est faux que mes constructions d’A-ten-tse soient tombées de vétusté, sans qu’il y ait de la faute des lamas, puisque les constructions étaient toutes neuves et que les lamas les ont incendiées au grand jour, sans se cacher. Il est faux que j’aie confié moi-même mes caisses à un chef thibétain, puisqu’on m’a chassé par la violence. Il est faux que rien n’ait été détérioré dans ma résidence, puisque les lamas ont fait un feu de joie de plusieurs de nos caisses et des effets qu’elles contenaient. Par leurs audacieux mensonges, ces mandarins chinois nieraient qu’il fait jour en plein soleil. »

Quelques mois plus tard, le 26 juillet 1895, dans cette petite ville de Ouy-si, où il avait supporté les dernières grandes souffrances de sa longue carrière, l’ancien compagnon de Renou, l’ancien provicaire de MgrThomine- Desmazures, mourut à l’âge de 74 ans, après avoir donné, durant toute sa vie, les plus beaux exemples de dévoûment et d’humilité 2.

Ainsi, au Yun-nan et au Su-tchuen, la négligence ou, plus exactement, la fourberie et l’hostilité marchaient d’un pas égal vers le même but, pendant que les missionnaires luttaient ou que, dépourvus de tout appui, ils continuaient de travailler avec une persévérance digne de meilleurs

1. A. M.-E., vol. 536*. Lettre à Mgr Biet, Ouy-si, 26 mars 1893.

2. Notice nécrologique sur M. Goutelle. Compte-rendu de la Société des Missions- É Irangères , année 1893, pp. 3S1-38T.

Mission du Thibet. — II. 19

NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT

résultats et que les pauvres catholiques enduraient leurs misères avec résignation.

Coup d’œil sur l’état des chrétientés.

Ta-tsien-Iou. — Cha-pa. — Mo-sy-mien. — Tse-kou. — A-ten-tse. — Siao-ouy-si. — Balhang. — Yerkalo. — Padong. — Maria-Basti. — Mort de MM. Saleur, Alexandre Biet et Couroux. — Ordination d’un prêtre indigène.

Pour corroborer et expliquer cette brève appréciation générale, jetons un coup d’œil sur chacune des stations principales de la mission où les ouvriers apostoliques, renforcés du côté de la Chine par deux recrues que nous avons déjà nommées, Paul-Célestin Grandjean et Léon Tintet, et du côté de l'Inde par Jules Douënel *, s'efforcent de rendre leurs fidèles meilleurs et d’augmenter leur nombre.

A Ta-tsien-lou, Déjean érige en 1888 l’Apostolat de la prière, surveille et fait prospérer les sociétés de secours mutuels ; les années suivantes, il continue de perfectionner ses ouailles, mais sans pouvoir en augmenter le nombre.

A Cha-pa, en 1889, Mussot construit, non loin de son presbytère, une maison où il reçoit les enfants des chrétiens, et les nouveaux adorateurs qui étudient la religion, ainsi que les chrétiens qui viennent la veille des fêtes afin de s’approcher des sacrements. La conversion de quelques païens réjouit de temps à autre les missionnaires qui se succèdent dans ce poste : telle la conversion de Ouang-liang, que Grandjean raconte en 1891 1 2 :

« Ouang-liang m’a toujours suivi avec une grande fidélité et même lorsque je lui eus déclaré que je ne pouvais plus payer ses services. 11 désirait le baptême avec ardeur, espérant, disait-il, mieux comprendre, lorsqu’il aurait été régénéré, les vérités de la foi qu’il ne saisissait encore qu’avec difficulté. Comme, pour l’éprouver, je lui faisais ressortir les misères et les persécutions que souffrent les chrétiens : « Père, me répondit-il, il y a quarante ans que je souffre; je suis donc habitué aux souffrances et je ne les crains pas. Ce que je crains, ce sont les peines de l’enfer. Je ne crains pas la mort. Après mon baptême je serai enfant de l’Église et j’irai au ciel ! » « J’irai au ciel ! » c’est la parole que répétait une enfant de neuf à dix ans, qui se mourait de la peste et que j’administrai. Elle mourut en les prononçant : « Je m’en vais au ciel ! » Quelles douces paroles ! »

1. Jules Douënel, né à Saint-Louet-sur-Seulles (Calvados) le 20 septembre 1866, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 7 septembre 1889, prêtre le 3 juillet 1892, parti le 14 septembre suivant.

2. Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères , année 1891, p. 103.

DES STATIONS CHRÉTIENNES

A Mo-sy-mien, en 1891, Giraudeau fonde un nouveau poste. Lui-mème a raconté l’origine de cette station ; nous nous empressons de reproduire son récit qui nous délassera des requêtes des mandarins et des communications du Tsong-li-yamen 1 :

« Les premiers chrétiens de Mo-sy-mien sont d’anciens habitants de Mou-pin, ruinés et forcés de s’expatrier lors de la révolte de ce pays il y a une trentaine d’années. Deux frères, du nom de Jen, chassés de Mou-pin où ils vivaient dans une grande aisance, se dirigèrent vers les montagnes de Mo-sy-mien.

» L’un d'eux était marié et avait de jeunes enfants ; l’autre était âgé d’une quinzaine d’années. Arrivé à Mo-sy-mien, le père de famille n’avait plus rien à donner à ses enfants; heureusement, il put emprunter seize sapèques au marché pour les empêcher de mourir de faim. Il alla chercher refuge dans une vallée étroite et profonde sur la limite de la forêt. Là, l’agriculture est encore bonne, grâce à la chaude température du pays. 11 put cultiver un petit coin de terre, couper du bois pour le vendre au marché et surtout satisfaire ses goûts de chasseur en tendant des filets aux daims musqués qui peuplent ces forêts, voisines des glaciers. La mère s’occupa de faire l’agriculture et de vendre du bois. Chaque enfant, qui pouvait se charger de quelques livres, dut porter son petit fagot en le proportionnant à ses forces. Le père fit d’heureuses chasses aux muscs. On amassa un petit capital d’une soixantaine de francs avec lequel on défricha des terrains. La redevance à payer n’était pas forte, les récoltes étaient bonnes, la chasse également, tout prospérait. Malheureusement, la mère de famille mourut peu après. Le père continua à vivre personnellement en chrétien, mais sans se donner la peine d’instruire ses enfants. Ceux-ci, baptisés à leur naissance, furent confiés à des païens, dès qu’ils furent en âge d’apprendre un métier. L'apprentissage terminé, leur père ne trouvant aucune famille chrétienne au pays, les maria à des païennes, les exhorta à vivre selon les lois de l’Eglise et baptisa leurs premiers-nés. Les deux fils, se sentant alors la force de voler de leurs propres ailes, répondirent que pour être chrétien, il fallait savoir prier; personne ne le leur ayant appris, ils n’avaient plus le temps de s’occuper de cela, ils devaient songer à leur tour à nourrir leur famille.

» Le vieux père, après avoir passé des années sans voir de prêtre, se rendit à Ta-tsien-lou auprès de Mgr Chauveau, pour s’approcher des sacrements. Peu à peu les missionnaires ayant fait quelques voyages dans ces parages, il put remplir plus facilement ses devoirs de chrétien et se rendre un peu mieux compte de leur étendue. Pendant plusieurs années, il fit de continuels, mais vains efforts, pour amener ses fils à se déclarer chrétiens. Enfin, au commencement de cette année, la grâce toucha les cœurs; le jour de l’Epiphanie, ils vinrent adorer avec toute leur famille. L’un d’eux avait trois de ses fils fiancés à des païennes ; une bru était déjà à la maison et l’on était sur le point de prendre les deux autres. On arrangea tout pour le mieux.

Page 1