A. M.-E., vol, t>56i'. Lettre à Mgr Biet
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» Mais comment instruire ces nouvelles recrues ? Je m’entendis avec le P. Grandjean pour envoyer cjuatre filles, deux de chaque famille, étudier à Cha-pa pendant l’hiver, et je pris les garçons à mon école. Les enfants, une fois instruits, devaient enseigner les prières et la doctrine à leurs parents ; c’était le seul moyen à notre disposition, aucun d’eux ne sachant les caractères.
» A Mo-sy-mien, les garçons se mirent à l’étude avec ardeur et le succès récompensa leur empressement.
» Quant aux petites filles envoyées à Cha-pa, les religieuses furent enchantées de leur bonne volonté. Malheureusement, la fièvre typhoïde fil invasion dans l'école, et on dut renvoyer dans leurs familles les élèves venues de Mo-sy-mien; elles refusaient de partir ; il fallut les y contraindre. Elles quittèrent l'école en versant des larmes et les deux institutrices en firent autant. La moins âgée de ces enfants, mais non la moins intelligente, n’a que six ans. De retour chez elle, elle montra aussitôt son zèle pour la religion ; son père et sa mère étaient bien venus adorer, mais sa mère, qui n’avait jamais entendu un mot de religion avant cette année, voulait prendre son temps ; peu à peu elle apprendrait quelques prières, quelques coutumes chrétiennes, et pour son âge, pensait-elle, cela suffirait bien. Sa petite tille ne fut pas contente de ces hésitations ; un jour elle lui dit : « Mère, il faut se mettre à genoux comme sœur et moi, pour prier le bon Dieu. Si tu n’apprends pas à prier Dieu, tu n’es pas chrétienne ; si lu n’es pas chrétienne, tu iras en enfer où tu seras toujours malheureuse ; moi j'irai au Ciel où je serai toujours heureuse. Si tu n’apprends pas les prières, je ne t’appellerai plus ma mère ; tu ne sais donc pas que j'ai une autre mère très bonne, très bonne, meilleure que toi ; celle-là est au Ciel, c’est la Sainte Vierge, c’est elle seule que j’appellerai ma mère. » Emue de ce langage, la païenne obéit à sa fille et étudia sérieusement la religion chrétienne.
» Pour en finir avec la dynastie des Jen, il faut dire un mot du plus jeune des deux frères, arrivé jadis encore enfant à Mo-sy-mien. Il prit une femme païenne, baptisa son premier-né, mais celui-là seulement, soit opposition violente de sa femme, comme il le dit, soit pure négligence de sa part. Ilomme intelligent et habile dans les affaires, il mit sa famille à l’aise ; mais il fut attaqué de la lèpre et obligé de quitter la maison pour ne pas communiquer sa maladie à sa famille. Il se retira au marché de Mo-sy-mien. L’an dernier, mon pauvre lépreux vint m’offrir ses quatre fils pour mon école. Comme je n’avais pas prévu un si grand nombre d’écoliers et que mes provisions étaient restreintes, je n’en acceptai que deux ; ils furent les plus intelligents de l’école. Le plus âgé des deux fut baptisé à Pâques. Après son baptême, il retourna chez lui, emportant une image de la Sainte Vierge, un chef-d’œuvre d’Épinal. Tout le monde trouva l’image magnifique et la mère elle-même, quoique entêtée païenne, jugea bon qu'on lui donnât une place honorable dans la maison : « C’est très bien de placer ici l’image de la Sainte Vierge, dit le nouveau baptisé ; mais on ne peut être à la fois chrétien et païen, honorer Dieu et les poussas en même temps, je vais brûler les idoles. — Malheureux ! s’écria
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la mère, si tu fais cela, tu en mourras sur-le-champ. — Laisse-moi faire, répond-t-il, je me charge de cette besogne. »
» Aussitôt, il arrache des cloisons les images païennes, enlève les vieux poussas de leurs niches poudreuses où ils siégeaient depuis des générations. Pendant ce temps-là, son petit frère et compagnon d’école a préparé le feu. La pauvre mère se retire toute tremblante dans un coin de la maison, craignant pour la vie de ses enfants et pour la sienne. Cependant les deux garçons jettent au feu tous les objets superstitieux, en se riant de la peur de leur mère et de l’impuissance des poussas, qui sont bientôt réduits en cendres comme de simples morceaux de bois vermoulus. La mère de famille, tout étonnée de voir ses idoles se laisser ainsi brûler sans mot dire et sans pouvoir se défendre, vint adorer quelques jours après.
» Les voisins païens, apprenant que ce nouveau chrétien n’avait rien à craindre du diable, l'invitèrent à leur rendre un service. Jadis, les anciens avaient placé au-dessus du village, sur la lisière de la forêt, une statue inconvenante. Elle plut sans doute au diable, car, selon la croyance commune, il s’y établit, et bientôt les passants durent lui brûler des parfums sous peine d’être tourmentés d’une façon ou d’une autre. La peur s’empara bientôt de tout le monde, on abandonna la route où était l’idole, et on traça un sentier plus long et fort difficile au pied de la montagne. Le propriétaire du terrain habité par le diable vint donc prier le chrétien d’exécuter ce poussa, afin que la bonne route redevînt praticable. Lejeune homme, tout fier de son rôle de destructeur d’idoles, s’en va immédiatement avec un tison enflammé ; mais, avant d’allumer le feu, en vrai Chinois, il examine s’il ne pourrait pas retirer au moins quelque chose des accessoires de ce vieux poussa. Hélas ! on ne lui a point offert de couronne d’or, on n’a pas déposé de riches offrandes à ses pieds ; il ne découvre rien d’utile, sinon le vase aux parfums. — « Tiens, c’est autant de pris, se dit-il, je brûle l’idole, mais je garde le vase aux parfums. » Ne voyant pas d’autre aubaine à faire, il fait flamber le poussa et revient triomphant chez lui avec son vase aux parfums, auquel il trouve vite quelque usage. Mais voici que le lendemain et les jours suivants, on entend du vacarme dans la maison, les planches des cloisons sont enlevées sans que personne y touche, il se produit des bruits étranges, une fille malade voit une dizaine d’affreux personnages qui viennent pour l’emporter, sans oser toutefois la toucher (elle avait été baptisée in periculo mortis). On vient me demander de l’eau bénite en disant que la maison est hantée; je n’en crois rien, mais je donne l’eau bénite quand même. L’eau bénite fait disparaître les visions et cesser les bruits qui recommencent le lendemain. C’est alors seulement qu’on vient me dire sérieusement qu’on veut abandonner la maison si l’on ne peut se débarrasser du diable, et me raconter comment on avait conservé le vase du poussa. Je leur dis de rendre le vase au propriétaire de l’idole. — « Oh ! le propriétaire sait ce qui s’est passé, on le paierait plusieurs ligatures qu’il ne l’accepterait pas. — Tant mieux, leur dis-je, alors jetez ce vase à la porte et si le bruit continue, j’irai moi-même chasser le diable. » On suivit mon conseil et l’on n’entendit ni l’on ne vit plus rien d’extraordinaire. Comme je n’ai pas
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vu les choses de mes propres yeux, ces nouveaux chrétiens ont pu exagérer les faits; mais leur peur, certes, n’était pas feinte. Je crois que, dans cette circonstance, le diable a singulièrement avancé leur conversion.
» La conclusion que je crois pouvoir tirer de mon séjour à Mo-sy-mien, c’est : 1° que les nouveaux adorateurs ont été relativement nombreux pour un pays où la religion est à peine connue ; 2° que ces nouveaux adorateurs, surtout les jeunes, sont pleins de bonne volonté et montrent un grand zèle à s’instruire. »
En 1893, des calomnies furent lancées contre le missionnaire et contre les chrétiens de Mo-sy-mien, contre le catholicisme et ses rites.
Giraudeau envoya immédiateipent demander aux petits magistrats du village s’ils pouvaient faire taire ces calomniateurs, sinon, disait-il, j'en appelle aux tribunaux. Flairant une bonne aubaine, les deux juges expédièrent aussitôt des estafettes grassement payées aux frais de celui qui perdra la cause : les inculpés étaient sommés de comparaître dès le lendemain. Quelques-uns arrivèrent en toute hâte. Mis en demeure de prouver leurs assertions, ils n’osèrent pas même prononcer une parole pour leur défense. D’autres vinrent à la nuit tombante supplier de leur éviter la honte d’une comparution publique. Malgré quelques délais, le quatrième jour la cause était jugée : le maire et le chef de la police condamnaient les cinq calomniateurs à payer une amende pécuniaire proportionnée à leurs moyens ; de plus, à faire au missionnaire une réparation d’honneur devant tout le village, à venir à tour de rôle, avec détonation de pétards, suspendre chacun une longue bande de toile rouge à la porte extérieure du presbytère, et à écrire sur papier rouge, pour être affiché, l’aveu qu’ils avaient calomnié sans raison le prêtre et les chrétiens.
Dans la principauté de Bathang, la ville de ce nom demeurait toujours attachée à ses superstitions et à ses vices et sans ouvrier apostolique.
A Yerkalo, où Couroux était si courageusement rentré et où Bourdonnec alla le rejoindre, on reconstruisait le presbytère et la chapelle. Le premier de ces missionnaires nous a lui-même raconté le début de ses efforts 1 : « 11 fallait quantité de bois de construction de toutes sortes, et ces bois devaient venir en grande partie de Kionglong, où j’allais me trouver en face d'une première et grosse difficulté. Ce village est païen, animé d'un esprit plutôt suspect ; on y tint secrètement conseil pour ne pas nous vendre de bois et défendre à quiconque de nous en vendre ; mais avec une hypocrisie raffinée, on nous envoya trois délégués pour m’offrir autant de bois que j’en voudrais. J’accepte, on fixe l’époque de la livraison, la quantité, la qualité, le prix, etc. Douceureusemént, les hommes me demandent un écrit, craignant, disent-ils, que j’achète des bois à d’autres et que je refuse les leurs lorsqu’ils arriveront à ma porte. Je donne l’écrit. Cependant le terme fixé pour la livraison approche, et le silence continue à régner dans la forêt ; alors je devinai le piège que l'on m’avait tendu, et je dressai à mon tour mes batteries.
. » Dans le bas Kionglong habite un nommé Kienchianglozong. Quoique
1. A. M.-E., vol. 556v. Lettre à M. Giraudeau. Yerkalo, 1er août 1892.
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manchot, c’est l’homme le plus influent dans les réunions des trois hameaux de Kionglong. Jadis, devant tout le peuple des Salines réuni, il motivait par de nombreux griefs une attaque contre les chrétiens, et leur expulsion, en l’absence des missionnaires. Parmi ces griefs, nous relevons ceux-ci :
« Le tonnerre, contre la coutume, a grondé à la onzième lune : c’est le fait des chrétiens. Contre la coutume, il y a eu un léger tremblement de terre à la douzième lune : c’est le fait des chrétiens. Enfin, un jour, il s’est levé trois soleils à l’Orient : c’est encore le fait des chrétiens. Ces gens sont abominables, il faut les expulser. »
« Et dans la grande multitude qui l’écoutait, pas une voix ne s’éleva pour protester, même contre les trois soleils.
» Or ce Lozong n’est pas riche ; je savais qu’il avait une dette très pressante. Il vint me voir et déploya toute la politesse, toutes les bienséances désirables. En quelques phrases bien pesées, bien mesurées, il m’assure de ses bons sentiments à notre égard, aussi sincères dans le présent que dans le passé ; il insinue discrètement les services rendus par lui aux chrétiens, en l’absence des missionnaires. Je laisse entendre que j’accepte tout cela comme de bon aloi. On cause de choses et d’autres, et il me fait la confidence qu’il est pressé par une dette de 10 roupies. A mon tour, je lui offre mes services ; entre bons amis on s’aide mutuellement.
» J’avais d’autant plus de chance de succès qu’au Thibetplus qu’ailleurs peut-être il est vrai de dire : « Yentre affamé n’a pas d'oreilles. »
« Tiens, oncle Lozong ; peux-tu me livrer tels et tels bois de construction pour telle époque ? Si oui, sois sans inquiétude pour tes 10 roupies de dettes. »
» Et lui :
« Oh ! grand merci ; il n’y a pas sur la terre d’homme miséricordieux, bon comme le Père. Puisse-t-il rester toujours au milieu de nous ! »
» On fait un petit écrit, et, dès le lendemain, mon manchot envoyait des ouvriers à la forêt.
» Je remercie la Vierge Marie, notre toute-puissante patronne, et je profite largement de ce premier succès. Je cherche à rencontrer individuellement les habitants de Kionglong, surtout les pauvres, ceux qui se plaignent secrètement qu’on les empêche de gagner leur pain quotidien en vendant du bois aux missionnaires.
« Un tel, pourrais-tu me vendre tel bois ?
— Je voudrais bien, mais je n’ose pas.
— Sois sans crainte, je réponds de tout. L’âme de vos conseils, celui qui vous ferme la porte pour venir à nous est venu lui-même ; allez à la forêt et entendez les coups de hache. C’est Lozong, le manchot, qui fait travailler pour nous ; s’il vous défend de nous vendre du bois, peut-être est-ce pour pouvoir nous en vendre lui-même en plus grande quantité. »
« La barrière était brisée, et ce fut à qui me vendrait du bois. »
Le 8 décembre 1891, Couroux alla demeurer dans sa nouvelle maison à peu près achevée ; elle était assurément plus modeste que la précédente, mais enfin c’étaitune prise de possession qui réjouissait le cœur du prêtre
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moins cependant que la ferveur de ses chrétiens, dont il parle en ces termes 1 :
« Pendant mon absence, tous ont continué à se réunir le dimanche et surtout les jours de grande fête, chez notre ancien maître de maison, le païen Kelzongneurbou, dans la chambre du latiniste Ly, et là ils ont prié, les yeux tournés vers les cendres de leur belle église. Là, chez un païen, ils ont, tout comme nous, demandé à Dieu, avec les plus vives instances d’avoir pitié d’eux et de leurs missionnaires.
» Après mon retour, à la fête de Noël, ils ont reçu le pain qui fait les forts, et les misères dont ils sont l’objet les trouvent vaillants et joyeux. Ni la rage des persécuteurs, ni la jalousie des lamas, ni les menaces des pillards et des incendiaires, ni les mauvaises récoltes et les privations qui s’en suivent, ne les ont empêchés d’accourir au missionnaire, quand celui-ci, ému et plein de confiance, est revenu dans cette pauvre station et s’est agenouillé en pleurant sur un monceau de ruines et de cendres, restes d’un presbytère et d’une église emportés par le vent de la persécution. Et, maintenant, la station se relève : 309 communions répétées disent assez que l’amour de Jésus n’est pas mort dans les âmes. »
Cependant, tous les chrétiens de Yerkalo n’avaient pas été fidèles à leur foi ; un apostat avait même répandu des calomnies contre les missionnaires et contre ses anciens coreligionnaires. Trois chefs lamas, trouvant l’occasion excellente pour diffamer la religion, se préparèrent à confondre le prêtre et ses néophytes dans une séance publique. La conférence fut, paraît-il, des plus animées et se termina par la défaite des lamas, mais nous avons le regret de n’en connaître aucune particularité.
L’effet de cet incident eut d’heureuses conséquences et tint en respect plusieurs païens mal intentionnés. « Puisque les lamas ont échoué, disaient-ils, nous autres moins puissants et moins habiles, que pourrions-nous faire ? » Couroux put donc jouir pendant quelque temps d’une tranquillité relative. 11 en profita pour recueillir plusieurs orphelins dispersés par la persécution chez leurs parents païens.
Ce ne fut pas, hélas ! pour longtemps. En 1893, les récoltes du territoire de Yerkalo et de Bathang furent endommagées par la gelée. Ensuite, une grande multitude de rats vint s’abattre sur les champs, rongeant les céréales, remplissant les maisons ; tous les efforts pour les chasser furent inutiles, et la famine, avec ses horreurs, fut la suite naturelle de ce fléau. Les sorciers consultés rejetèrent la faute sur les missionnaires : « Avec de la paille de sarrasin, dirent-ils, ces étrangers ont fabriqué un nombre considérable de rats qui, enfermés dans des caisses et lâchés au moment propice, ont causé les dommages dont on souffre ; bien plus, ils nourrissent deux gros serpents qui se multiplient et exerceront, l’an prochain, des ravages plus considérables encore ! » Le peuple, trop crédule, ajouta foi à ces fables absurdes. Les villages se réunirent et, dans des assemblées nombreuses et bruyantes, décrétèrent l’expulsion des
1. Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères, année 1892, p. 102-103.
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prédicateurs de l’Évangile, mais sans passer à l’exécution de leurs menaces. Ils se dédommagèrent en envoyant, à plusieurs reprises, des délégués vers M. Couroux et son compagnon, M. Bourdonnec, pour exiger des céréales ou de l’argent. Ce furent d’abord certains habitants de Kionglong demandant à faire un emprunt. Prêter, c’était donner. Après douze heures de pourparlers, il fallut débourser deux cents francs. Ceux de Yerkalo et de Gunra se montrèrent plus insolents. Excités par l’apostat, Poutsidjrou, ils assiégèrent pendant trois jours et trois nuits la demeure des missionnaires ; mais, devant l’attitude énergique de ceux-ci, ils jugèrent prudent de s’éloigner. En revanche, ils enlevèrent les troupeaux qui paissaient dans la montagne. La position devenant de plus en plus difficile, Couroux et Bourdonnec demandèrent aux préfets de Bathang un édit de protection ; ils l’obtinrent. Sans se soucier de cette pièce, les habitants de Kiapenhu exigèrent environ cinq mille francs. Il fallut cinq jours de discussion pour les amener à se contenter de quatre cents. Ces dépenses épuisaient les modestes épargnes des ouvriers apostoliques, qui furent obligés de faire argent de tout pour se procurer des vivres jusqu’au temps de la moisson. Elle vint enfin, mais à peine recueillie, les créanciers l’enlevèrent en paiement de dettes contractées durant la disette, laissant les prêtres et les chrétiens dans la misère.
Les postes de la mission située dans la province du Yun-nan offraient moins de consolations que ceux dont nous venons de parler.
A Tse-kou, de fâcheuses nouvelles affligeaient fréquemment le missionnaire : les chrétiens étaient battus et dépouillés sur les routes; les lamas menaçaient de faire irruption et de détruire l’église du Sacré-Cœur ; deux fois, en effet, ils vinrent saccager le village, puis ils firent interdire aux néophytes la chasse au vautour et la recherche du « pemou », plante médicinale dont la vente offrait quelques petites ressources. Toutes ces peines n’empêchèrent pas Dubernard de soigner les varioleux avec un dévouement admirable et d’étendre son action jusqu’à Ye-tché, dont le chef l’avait prié de venir au secours des malades.
A-ten-tse, demeuré sans missionnaire, n’était plus qu’un souvenir. Des quatre familles converties par Goutelle, une seule habitait encore cette ville, elle s’y était faite en quelque sorte l'esclave de riches païens qui, à cette condition, lui permettaient de vivre tranquille et même de réciter les prières.
A Siao-ouy-si, Léard demeurait dans un calme relatif ; mais les chefs défendaient au peuple d’embrasser le catholicisme : « N’offensez pas cet étranger, répétaient-ils, c’est un brave homme ; seulement gardez-vous de suivre sa religion, l’empereur et les grands mandarins la détestent, êtesvous plus sages que notre empereur ? »
La station de Into, dépendant de Siao-ouy-si, augmenta de deux ou trois familles qui s’étaient converties au catholicisme ; il en fut de même à Kampou.
Il y avait également dans ces divers postes, en dehors des conversions des bouddhistes, un accroissement de vie chrétienne ; les premières com-
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munions étaient faites avec piété, la dévotion de la plupart des fidèles devenait plus vive, plus éclairée, grâce à un enseignement régulier des vérités de la foi ; l'assiduité à fréquenter les sacrements et à assister aux offices était plus grande.
Ainsi se faisait le bien, lentement, très lentement, et s’il est une chose, qui, à cette époque de l’histoire du Thibet comme à toutes les autres d’ailleurs, frappe les esprits les moins attentifs, c’est plus encore que les obstacles dressés devant l’évangélisation, la patience obstinée, l’énergie silencieuse des ouvriers apostoliques, qui sans cesse ont l’esprit tendu pour épier les moindres occasions et en profiter, afm d’augmenter le nombre des âmes qu’ils veulent conduire à Jésus-Christ.
Si. de ce tableau rapide, nous jetons les yeux sur le petit territoire indien rattaché à la mission du Thibet, nous voyons que le grain péniblement semé par Desgodins et par son compagnon Hervagaull commence à fructifier. Voici, en effet, ce que ce dernier écrivait à la fin de l’année 1890 1 :
« C’est à peine si en sept ou huit ans nous avions gagné sérieusement quelques Boutaniens, après avoir fait pour eux tout ce qui était possible, et voilà que les Népaliens, pour lesquels nous n’avons encore à peu près rien fait, se préparent d’eux-mêmes et demandent à s’instruire. »
Le jour de la Toussaint, il y avait grande fête dans l'humble demeure des missionnaires de Padong, le tam-tam avait réuni les quelques catholiques de la localité, auxquels s’étaient joints plusieurs protestants et même des païens.
« Ce ne fut pas sans une vive émotion, écrit Desgodins 2, que je vis se ranger en demi-cercle, à la porte de la chapelle, quatorze adultes, dont huit hommes et six femmes qui sollicitaient et attendaient la grâce du baptême. Pendant tout le temps de la cérémonie qui dura deux heures, la tenue des catéchumènes fut parfaite, on les voyait fortement pénétrés de ce qu’ils faisaient. Ils répondaient sans hésiter à toutes les interrogations du rituel et accomplissaient tous les rites avec un ensemble et un recueillement admirables. Le lendemain, les deux enfants d’une des néophytes reçurent à leur tour le baptême. Voilà donc en deux jours seize nouveaux chrétiens ; avec les trois ou quatre qui avaient été baptisés précédemment, cela donne une vingtaine de néophytes. »
En 1891, Desgodins obtint du gouvernement de l’Inde la cession d’une forêt destinée exclusivement aux chrétiens, moyennant une rente annuelle payée à l’Elat par les nouveaux colons. Cette forêt étant à quelque distance de Padong, Hervagault alla y fonder un nouveau poste qui, par un sentiment de douce et reconnaissante piété, fut nommé Maria-Basti, village de Marie. Les défrichements commencèrent immédiatement ; vers la fin de novembre de l’année 1892, il y avait une douzaine de maisonnettes groupées autour d'un modeste oratoire.
1. Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères, année 1890, p. 80.
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Les missionnaires eurent également la joie d’instruire quelques païens au gros marché de Kalimpong, centre de l’action protestante dans cette région et où ils espéraient fonder un établissement durable. Ils eurent ainsi trois petites stations : Padong, Maria-Basti et Kalimpong.
Un des ouvriers apostoliques de cette partie de la mission, Louis Saleur, fut emporté par la maladie, le 8 mai 1890, après un apostolat de quelques années seulement, puisqu’il avait quitté la France le 19 novembre 1884, y avait été ramené par la maladie au mois de mars 1887 et était reparti en octobre 1888. « Doué d’une âme ardente et sensible aux beautés de la nature, a écrit l'auteur de sa notice nécrologique *, il avait étudié le pays qu’il parcourait souvent à pied et à cheval, et les Missions catholiques de 1887 et de 1888 ont publié d’intéressantes relations sorties de sa plume et qui, sous le titre de Un coin des Himalayas , nous donnent la description encore inconnue du Sikkim 1 2 3 et du Népal :î. »
L’année suivante, le 29 mai 1891, la mort prit encore un des missionnaires du Thibet, Alexandre Biet, le frère du Vicaire apostolique, que la maladie avait forcé d’aller à Hong-kong où il arriva en février 1886. Malgré le mauvais état de sa santé, il voulut vivre dans une communauté régulière vouée à la prière et au travail, et entra à Nazareth, la maison de retraite spirituelle de la Société des Missions-Étrangères. « Il suivit avec fidélité tous les exercices tant que la chose lui fut possible, a écrit M. Rousseille, le supérieur de l’établissement 4. Il endurait courageusement ses infirmités ordinaires et les accès de fièvre supplémentaires que son séjour à Nazareth lui procurait trop souvent. Au mois de décembre 1887, il fallut l’envoyer au sanatorium pour y recevoir des soins particuliers. Ce n’est pas lui qui demanda ce soulagement, il se laissa faire. Dès qu’il fut un peu rétabli, il voulut revenir à Nazareth, où il demeura jusqu’au mois de mai 1890. Alors se déclara la maladie de cœur qui l’a emporté. Dès le mois de novembre, il n’y avait plus d’espoir de guérison. Notre cher confrère se prépara à la mort, reçut les derniers sacrements, disposa toutes ses petites affaires, et attendit l’heure de Dieu. Il avait fait ses adieux au médecin tout étonné de voir quelqu’un parler de sa mort prochaine avec pareil sang-froid et dès lors il ne voulut plus le recevoir : « A quoi bon, disait-il, puisqu’il ne peut pas me guérir ? » Cependant la maladie se prolongea plus longtemps qu’on ne le pensait ; les mois succédaient aux mois. Pendant tout ce temps, le malade recevait très souvent la sainte Communion. Enfin, dans les derniers jours du mois de mai, on s’aperçut que la dernière heure approchait : les forces diminuaient sensiblement ; l'intelligence, jusqu’alors très lucide, s’obscurcissait par moments. Aussi ne fut-on pas surpris quand, le soir du 29 mai, après une agonie de quelques minutes, il s’éteignit tout à coup. Il venait de recevoir une dernière absolution et l’indulgence plénière. »
1. Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères , année 1890, p. 274.