A. M.-E., v.ol. SS6^. Tchong-kin, 14 décembre
NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT
amitié qu’on pouvait croire sincère. Voici comment la chose avait eu lieu.
Demeuré à Tongolo avec Giraudeau, Couroux avait, dès 1889, renouvelé sa demande de regagner sa paroisse. Biet jugea que le moment n’était pas encore venu de faire cette tentative ; il craignait, en se bâtant, d’exciter de nouveaux troubles qui auraient rendu la paix plus difficile.
A la fin de l'année 1890, Couroux reprit son projet de retourner à Yerkalo ; seulement il changea le mode d’exécution et résolut de s’y rendre par le Yun-nan.
C’était un long et fatigant voyage, mais le missionnaire était jeune, plein d’amour pour ses fidèles dont il pleurait l’éloignement et la misère. Les paroissiens de Yerkalo, en effet, étaient décimés par la fièvre typhoïde ; ils avaient été en butte à la haine des lamas qui avaient envoyé dix hommes dans chaque famille chrétienne, la sommant d’apostasier ou de partir dès le lendemain. A force de prières et d’argent donné aux personnages les plus influents, les catholiques étaient parvenus à obtenir de prolonger leur séjour chez eux aux conditions suivantes : 1° ils n’adresseraient aucune accusation aux autorités de Bathang, ni à l’évêque, ni aux missionnaires ; 2° ils porteraient gratis, pour le peuple, cinquante charges de sel jusqu'à Dzongeun ; 3° ils ne feraient aucun prosélyte.
Pour comble de malheur, leur principal soutien, le catéchiste Ly, était mort. Toutes ces nouvelles avaient attristé l’âme du missionnaire et augmenté son désir d’aller retrouver ses fidèles. De plus, il espérait que sa présence à Yerkalo affaiblirait, si elle ne la détruisait entièrement, la force de l’objection sans cesse répétée par les Chinois : « Les Thibétains ne veulent pas de vous ; si nous vous réinstallons,- ils vous chasseront encore, et même ils ne permettront pas qu’on vous rétablisse dans vos postes. » Cette fois, l’évêque céda aux instances du missionnaire et lui permit de partir dans le courant du mois de décembre : « Allez, lui écrivait-il, allez et voyez ce que vous pouvez faire, ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu. » Le missionnaire s’éloigna en secret de Ta-tsienlou ; après un voyage de trois mois à travers les provinces du Su-tchuen et du Yun-nan, il arriva à Siao-ouy-si, puis à Tse-kou et enfin à Yerkalo le 13 mars 1891.
« Chrétiens, païens, Chinois, Thibétains ; chefs, peuple, lamas, tous ignoraient mon voyage, écrit-il *, personne n’avait soupçon de mon arrivée. Je n’entreprendrai pas de vous dépeindre la joie de mes chrétiens en apprenant le retour de leur Père spirituel ; en moins d’une heure la nouvelle avait été répandue, tant par les chrétiens que par les païens, et bientôt tous faisaient cercle autour de moi. Leur émotion joyeuse se traduisait par d’abondantes larmes.
» Les païens, persuadés que je venais fortement appuyé par les autorités supérieures, me firent des visites de félicitations. Je me hâtai d’écrire aux autorités chinoises et thibétaines de Bathang pour annoncer mon retour, leur faire connaître les bonnes dispositions du peuple à mon égard, et les prier de prendre les mesures que leur suggérait leur 1. A. M.-E., vol. 556 -r. M. Couroux à Mgr Biet. Yerkalo, 20 avril 1891.
DES STATIONS CHRÉTIENNES
haute prudence pour assurer la paix dans le pays. J’envoyai deux chrétiens porter mes lettres. Après quatre jours de marche rapide ils arrivaient à Bathang. Dieu bénit ma faible démarche ; dès le lendemain, on remettait à mes envoyés une excellente lettre à mon adresse, et un édit sévère était expédié officiellement au pays des Salines. Défense expresse était donnée de me nuire en quoi que ce soit, ni en paroles, ni en actions, etc... ; suivaient les menaces aux contrevenants. »
Sous cette amabilité extérieure, le mandarin chinois de Bathang cachait un étonnement profond du retour du missionnaire, dont ses supérieurs ne l’avaient pas prévenu ; aussi écrivit-il immédiatement au préfet de Ta-tsien-lou pour l’avertir de cet incident ; celui-ci en référa au viceroi du Su-tchuen, qui adressa un rapport à Pékin, disant qu'un prêtre européen s’était rendu à Yerkalo et y séjournait sans passeport.
Devinant que cette dénonciation se produirait, Biet l’avait prévenue en écrivant à Bistelhueber : « Je vais être accusé d’avoir envoyé à Yerkalo un missionnaire sans passeport. Il s’agit du P. Couroux. Veuillez bien vérifier, le P. Couroux a un passeport. »
Notre chargé d’affaires se le tint pour dit, et quand le Tsong-li-yamen se plaignit à lui, il lui indiqua le numéro du passeport de l’accusé, faisant ainsi perdre la face à ses interlocuteurs.
Le vice-roi du Su-tchuen reçut une légère réprimande. Selon la tradition de toutes les hiérarchies, il en transmit une plus sévère à son subordonné, le préfet de Ta-tsien-lou, ajoutant que ce dernier répondait sur sa tête de la vie du missionnaire.
Malgré les espérances contraires, cet événement n’eut aucune influence sur les négociations engagées au sujet des réparations dues aux diverses stations qui avaient été pillées, et de la réintégration officielle des missionnaires dans leurs postes ; mais la manière dont il fut considéré par le gouvernement chinois, est une preuve de plus de sa mauvaise volonté.
Telle était la situation au commencement de 1892; aucune démarche n’avait abouti. Aux réclamations de l’évêque, on avait répondu par des fins de non recevoir, par des insultes, par le silence ; à celles de la légation de France, par des promesses dilatoires et par des explications inexactes ou mensongères.
NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT
Continuation des négociations.
Mgr Biet part pour la France. — Différents négociateurs. — Édit impérial du 13 juin 1892. — Ordre du vice-roi du Su-tchuen. — Démarches de M. Lemaire. — Destruction du pont de Tse-kou. — Réclamations. — Un délégué pour A-ten-tse. — Mort de M. Goutelle.
A ce moment, Mgr Biet, gravement malade, vint en France chercher une guérison qu’hélas ! il ne devait pas trouver. Il espérait aussi pouvoir donner au gouvernement français des éclaircissements sur les affaires du Tliibet, et hâter la solution des questions qui lui tenaient tant à cœur. Il laissa une partie de ses pouvoirs à ses provicaires, Giraudeau 1 et Goutelle.
Pour suivre les pourparlers qui vont continuer à s’échanger entre les différentes aulorités civiles et religieuses, nous allons donc être obligés d’étudier l’action combinée : d’un côté, de F. Biet et du gouvernement français à Paris, de nos ministres à Pékin, de Giraudeau à Ta-lsien-lou, de Goutelle à Ta-li eL dans les postes relevant du Yun-nan ; et, de l’autre, du Tsong-li-yamen, du vice-roi du Su-tchuen, du vice-roi du Yun-nan, des mandarins de Ta-tsien-lou et de Balhang.
Après le départ de l'évêque, Giraudeau entama des négociations avec le trésorier-payeur de Balhang, Ouang, venu à Ta-tsien-lou au mois de mai 1892. Ouang consentit à réintégrer les missionnaires d’abord à Yaregong et plus tard à Bathang, mais à la condition que ceux-ci renonceraient par écrit à toute indemnité. Les pertes subies par la mission et par les chrétiens étaient trop considérables pour que le provicaire consentît à cet abandon ; il fit cependant de larges concessions : les pertes étaient évaluées à 40.000 taëls, il n’en demanda que 20.000 ; il accepta de ne pas retourner immédiatement à Balhang et de transporter la ferme de Senelong dans un autre village. Le mandarin refusa, principalement/prétendit-il, à cause de l’indemnité.
Giraudeau fit de nouvelles instances près du tribunal des affaires religieuses à Tchen-tou et exposa les pourparlers qui avaient eu lieu entre les mandarins de Ta-tsien-lou, de Bathang et lui. A la suite de cette lettre, le tribunal écrivit aux deux mandarins 2 :
Notre tribunal constate que pour traiter cette affaire on a déjà, par ordre du gouverneur et du maréchal, donné des ordres au préfet de Ta-tsien-lou pour régler toutes choses en même temps, de concert avec le mandarin de Bathang. Cette affaire demande qu’on s’applique à son devoir, il ne