M. C., année 1888, pp. 550 et suivantes
4. Compte-rendu, de la Société des Missions-Étrangères, année 1891, pp. 286-287.
NÉGOCIATIONS POUR LE RELÈVEMENT
Enfin, en 1894, la nature vive et impressionnable de M. Couroux fut brisée par toutes les luttes qu'il avait fallu supportera Yerkalo. Durant un mois entier, le missionnaire endura de cruelles souffrances d’estomac et d'entrailles avec une patience et une humilité très édifiantes ; il se confessa quatre fois pendant cette maladie et, la dernière fois, seulement deux heures avant sa mort. Le jour de l’Assomption, le pieux malade se fit porter dans la petite chapelle où il avait tant de fois pleuré et prié, afin d’y recevoir le corps et le sang du Sauveur, sa suprême consolation dans les angoisses qu’il endurait depuis plus de quinze ans. Peu après, il reçut de son compagnon, Bourdonnec, l'Extrême-Onction, la bénédiction apostolique et l'indulgence in articulo mortis. Il n’avait plus que deux jours à passer sur la terre. Sa présence d’esprit ne le quitta pas un instant, et jusqu’à la fin, au milieu même de crises très violentes, il exprima les plus beaux sentiments de conformité à la sainte volonté de Dieu. Le dimanche, dans l’après-midi, il pria les chrétiens qui étaient près de lui de se retirer un instant. « Resté seul avec moi, dit Bourdonnec *, il m’embrassa pour la dernière fois, le sourire sur les lèvres, me demanda pardon des torts qu'il aurait pu avoir à mon égard et me chargea de demander pardon en son nom à tous ses confrères. Puis il ajouta : Je crois n’avoir rien oublié. »
Quelques heures plus tard, il rendit le dernier soupir, le 19 août 1894. Il fut enterré dans le cimetière de Yerkalo, à l'endroit que lui-même avait choisi. Ilélas ! sa dernière demeure même devait être troublée. Le lendemain des funérailles, Bourdonnec s’aperçut que le tombeau du défunt avait été détruit pendant la nuit ; il se rendit au cimetière, accompagné de quelques chrétiens et constata avec douleur que la sépulture avait été violée. La profanation avait eu évidemment le vol pour mobile, car le corps était intact. On avait seulement enlevé les bottes du défunt et coupé le devant de sa chasuble violette. Le missionnaire porta immédiatement plainte au sous-préfet thibétain; celui-ci refusa de venir en personne et même d’envoyer un délégué pour constater le délit. Alors Bourdonnec, agissant selon les coutumes chinoises, fit transporter la dépouille mortelle de Couroux dans le presbytère jusqu’à ce que justice fût rendue ; il devait hélas ! attendre longtemps.
Pendant que ces trois missionnaires s’en allaient au ciel recevoir la récompense de leurs labeurs et de leurs misères, un jeune Thibétain, Télesphore Hiong, prémices du Séminaire de Ta-tsien-lou, fut élevé au sacerdoce. Télesphore, nous a raconté Mgr Biet, était né au Dégué, où ses parents étaient d’assez riches pasteurs. Un jour, les brigands survinrent, tuèrent le père, enlevèrent les cent yacks et les quarante chevaux qui composaient la fortune de la famille, brûlèrent la maison, et la mère resta seule avec six enfants. A l’imitation de beaucoup de Thïbétains pauvres, les malheureux se firent pèlerins et mendiants. Le moulin à prières en main, ils partirent, visitèrent Lhassa, Bénarès, revinrent au Thibet et
1. Notice nécrologique sur M. Couroux. Compte-rendu de la Société des Missio?is - Étrangères , année 1891, p. 395.
DES STATIONS CHRÉTIENNES
s’en allèrent au Dokerla. En passant à Yerkalo, un chien mordit assez profondément un des enfants qui fut aussitôL conduit chez les missionnaires pour y être soigné. Pendant cette halte forcée, les pèlerins eurent naturellement connaissance du catholicisme; ils l’étudièrent et l'embrassèrent. Au baptême, un des fils fut nommé Télesphore et ce fut lui qui, en 1891, le jour de la fête du patronage de la Sainte Vierge, devint le premier et, jusqu’à ce jour, le seul prêtre thibétain.
Si, pour résumer les travaux des missionnaires, pendant cetle période douloureuse qui va de 1887 à 1894, c’est-à-dire depuis la ruine des postes de Bathang, de Yerkalo, d’A-ten-tse jusqu’à l’époque où nous sommes arrivés, nous étudions la statistique des conversions et des baptêmes d’enfants de païens in articulo morlis , nous trouverons pour les premiers un total de 103 et de 3581 pour les seconds ; pendant la même période, le chiffre des catholiques s’est élevé de 1204 à 1312, celui des écoles de 13 à 17, celui des élèves de 170 à 308.