A. M.-E., vol. 556-r. Lettre du 11 septembre
2. Léon-Gustave Robert, né à Yillers-sur-Saulnot (Haute-Saône) le 24 mars 1866, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 17 septembre 1885, prêtre le 22 septembre 1888, parti pour la Procure générale le 14 novembre 1888, procureur à Shang-haï en 1891.
RÉINTÉGRATION DES MISSIONNAIRES
puis croire ; avez-vous entendu dire qu’à Rome on ait répondu à des missionnaires, qui se plaignaient de n’être pas protégés, que chacun se fasse protéger par son propre gouvernement? — Je n’ai rien entendu dire de semblable. »
La dernière partie de cet entretien était une allusion à la grave question du protectorat des missions par la France, question que d’autres nations, l’Allemagne en particulier, avaient soulevée contre nous, en y joignant celle de la présence d’un nonce du Souverain Pontife à Pékin.
Les espérances de Mgr Biet et celles des missionnaires du Thibet, que l'accord du mois d'octobre avait si profondément réjouis, n’étaient cependant pas encore réalisées. Giraudeau, en effet, écrivait à son Vicaire apostolique que la convention n’avait produit aucun résultat, et que rien, absolument rien, n’avait été fait.
Ces nouvelles désolèrent le prélat qui, le 23 mars 1895, écrivit à son provicaire 1 :
«Votre lettre du 3 janvier que j’ai reçue hier soir, m’annonçant que l’accord signé à Pékin restait lettre morte, m’a brisé. Vraiment ce Thibet, auquel je liens comme à mes deux yeux, finira par me tuer ou me rendre fou. J’ai passé une nuit atroce : fièvre, sueurs, soubresauts, cauchemars.
» Dès le matin, je me suis mis à l’œuvre pour lutter vite et ferme ; j’ai écrit au ministre des Affaires étrangères, demandant jour et heure pour une audience. J’ai écrit àM. Gérard à Pékin, je vais aller voir le ministre de Chine pour me plaindre que le Tsong-li-yamen ne fait pas exécuter les clauses d’un accord qu’il a signé. Je vais écrire au P. Robert pour qu’il déclare à M. Gérard que la commission dont il l’a chargé, ne revêt pas un caractère officiel, valable entre nos mains pour faire agir les mandarins ; qu’il doit vous envoyer lui-même un texte français et chinois, officiel, prouvant qu’un accor.d a été conclu à Pékin, et que vous devez en prendre et surveiller l’exécution par les mandarins délégués ad hoc, ou par les mandarins locaux ; celui de Ta-tsien-lou étant le supérieur de celui de Bathang ne peut s’esquiver comme il le fait lâchement.
» La situation est grave si cet accord reste lettre morte ; c’est la dernière corde à notre arc ; je ne vois plus moyen de sortir des difficultés où nous sommes depuis si longtemps. Un accord conclu, signé par les deux plénipotentiaires français et chinois, et non exécuté, c’est quelque chose de bien plus important que les ordres donnés jusqu’ici et non exécutés. Il faut profiter du moment; si le vice-roi du Su-tchuen, Lieou-pin-tchang, n’est pas dégradé, il est très mal noté à Pékin; il ne sera pas si méchant qu’autrefois ; de plus, la Chine est battue à plate couture par le Japon. La cour de Pékin demande la protection de la France contre les exigences du Japon ; c’est le moment de parler ferme. »
En homme habitué aux affaires de Chine, Biet avait vu très juste la situation telle qu’elle s’offrait, l’importance de l’accord conclu au mois d’octobre, les points principaux sur lesquels il fallait s’appuyer, la nécessité que le texte même de cet accord fût envoyé officiellement par notre
1. A. M.-E., vol. ÎT)G/!. Leltre à M. Giraudeau. Paris, 23 mars 1895.
DANS LEURS ANCIENS POSTES
ministre à Giraudeau, et enfin l’opportunité à profiter de la défaite des Chinois et de la mauvaise position dans laquelle le vice-roi du Su-tchuen s’était mis par ses exactions.
Mais, quoique la lettre adressée par Biet à notre ministre des Affaires étrangères eût été bien comprise et favorablement accueillie, il fallait longtemps avant que des instructions dans le sens désiré pussent parvenir à Pékin, au Su-tchuen et à Ta-tsien-lou.
Pendant ce temps, Giraudeau avait inutilement réclamé l’exécution de l’accord du mois d’octobre ; le préfet de Ta-tsien-lou s’était contenté de lui répondre qu’il l'ignorait.
Le provicaire s’adressa alors à la légation de France ; dans une lettre du 14 février 1895, il suggéra à notre ministre de faire nommer un délégué spécial, et il désigna pour ce poste l’ancien mandarin de Bathang, Kytche-ouen *, « comme étant le plus capable de mener à bien, du moins au Su-tchuen, l’œuvre de réintégration des missionnaires. »
Par une heureuse coïncidence, Biet, interrogé par Hanotaux, l’avait prié de faire déléguer le même mandarin, et, le 23 mars 1895, il avait écrit à Gérard pour lui exprimer ce désir.
Le 26 mars, l’évêque, qui de sa chambre de malade, suivait réellement, avec autant d’anxiété qu’il le dit, nous en avons été le témoin, les affaires du Thibet, écrivit à notre ministre des Affaires étrangères pour lui demander de télégraphier à Gérard : lu d’envoyer à Ta-tsien-lou dans le plus bref délai copie des clauses de l’accord signé à Pékin ; 2° de faire expédier la copie de cet accord aux vice-rois du Su-tchuen et du Yun-nan.
De son côté, le procureur des Missions-Étrangères à Shang-haï avait aussi prévenu notre représentant à Pékin que l’accord signé entre le Tsong-li-yamen et la légation, n’était pas exécuté.
M. Gérard ne tarda pas à faire entendre au cabinet de Pékin un très ferme langage ; il rappela les termes mêmes de l’arrangement conclu au mois d’octobre 1894, «permettant1 2 à la mission du Thibet de rentrer dans les établissements de Bathang, de Yerkalo et de Yaregong au Su-tchuen, d’A-ten-tse et de Tse-kou au Yun-nan, et lui accordant une indemnité totale de 40.000 taëls, -à partager en deux parts égales, entre les parties de la mission situées dans le Su-tchuen et dans le Yun-nan. » Il demanda ensuite, selon le vœu des missionnaires, que le mandarin Ky-tche-ouen fût envoyé à Bathang en qualité de délégué pour juger le procès. Le Tsongli-yamen osa répondre qu’il y avait bien eu, en effet, un mandarin de ce nom, mais qu’on ignorait ce qu’il était devenu. Comme il faut en Chine songer aux choses les plus invraisemblables, notre ministre avait prévu cette réponse ultra-diplomatique ; il répliqua qu’il avait la bonne chance
1. Dans les négociations qui précédèrent le traité de Darjeeling, Ky-tche-ouen s’était trouvé en contradiction avec le plénipotentiaire chinois, qui avait consenti à accorder aux Anglais le libre trafic du thé aux Indes ; sur une simple accusation du diplomate, qui était en même temps premier commissaire impérial à Lhassa, Ky avait été cassé ; mais, après une requête faite par le second commissaire impérial, l’empereur avait renvoyé son jugement au vice-roi du Su-tchuen ; ilétait depuis ce temps à Tchentou.
2. A. M.-E., vol. 556 *. M. Gérard à M. Robert. Pékin, 9 avril 1895.
Mission du Thibet. — II. 20
d’êîre mieux informé que le Tsong-li-yamen, et qu’il savait avec certitude que Ky-tche-ouen demeurait à Tchen-tou, la capitale du Su-tchuen. Nous verrons plus tard que l’on employa beaucoup de temps pour le trouver. « J’ai ajouté, disait le ministre, que si les vice-rois du Sse-tchoan et du Yun-kouei persistaient à méconnaître les instructions mêmes de Pékin, force serait d’envoyer sur place, soit un consul de la République muni de pouvoirs spéciaux, soit un délégué du Tsong-li-yamen.
» Le prince King m’a déclaré, le G de ce mois, que des instructions très pressantes avaient été expédiées par télégraphe aux vice-rois du Ssetchoan et du Yun-kouei, et que Lieou-pin-tchang, le vice-roi actuel du Ssetchoan devait, après sa dégradation, remettre très prochainement les sceaux à un intérimaire. C’est à ce dernier qu’il incomberait d’exécuter les ordres venus de Pékin. »
M. Gérard terminait sa lettre par ces mots qui prouvaient combien il avait à cœur de régler cette difficile affaire :
« Vous prierez MM. les abbés Giraudeau et Goutelle de me tenir exactement informé de la façon dont les autorités des deux provinces exécuteront les instructions nouvelles qui leur sont données, et de me signaler au besoin les infractions qui y seraient faites. »
Au reçu de cette lettre, le procureur des Missions-Étrangères à Shanghaï, expédia à, Ta-tsien-lou la dépêche suivante :
Avertir Giraudeau ordre Pékin finir procès Thibet — Indemnité 40.000 taëls — Retour Balhang immédiat — Difficulté survenant, télégraphier Gérard.
Le 11 avril, Déjean, qui tenait le poste de Ta-tsien-lou, fit une visite au nouveau mandarin de Bathang, de passage dans la ville, et lui remit un écrit pouvant se résumer ainsi 1 :
« Depuis cinq ans, deux missionnaires sont retournés à Yerkalo où ils habitent en paix, sans affaire, quoique notre procès n’ait pas encore été traité ; de plus, l’an dernier, notre ministre de Pékin nous a écrit que par un accord convenu et écrit au nom de nos deux gouvernements, la Chine promettait la réintégration des missionnaires dans leurs anciens postes, la réédification des oratoires et une indemnité convenable. C’est pourquoi nous venons vous demander de nouveau de traiter au plus tôt notre ancien procès. » Le mandarin ne parut étonné ni des demandes des missionnaires, ni des promesses de Pékin ; ce qui pouvait laisser supposer qu’il en était instruit, il se contenta de répondre : « J’arrive, veuillez attendre que je sois à Bathang; sur les lieux, je prendrai mes informations ; je traiterai votre affaire, et je l’espère, d’une manière satisfaisante. »
Cependant les jours se passèrent sans que les vice-rois du Su-tchuen et du Yun-nan, aussi bien que les autres mandarins, donnassent signe de vie. Giraudeau expédia par Tchong-kin un télégramme avertissant notre ministre de cette situation. Il lui écrivit ensuite une lettre demandant :
1. A. M.-E., vol.. 55Ga. Lettre à Mgr Biet. Ta-tsien-lou, 12 avril 1895.
DANS LEURS ANCIENS POSTES
1° la délégation immédiate d’un mandarin capable ; 2° le versement de l’indemnité ; 3° l’indication de la part de l’indemnité à verser par le Sutchuen et par le Yun-nan.
Avant que cette lettre ne fût parvenue à Pékin, des troubles graves avaient éclaté au Su-tchuen. Le vice-roi Lieou-pin-tchang, dont nous venons de lire le nom dans les lettres de Mgr Biet et de M. Gérard, avait donné libre cours à sa haine contre les chrétiens ; du 28 mai au 13 juin 1893, tous les établissements catholiques de Tchen-tou et de Kiongtcheou, dans le Vicariat du Su-tchuen occidental, avaient été détruits ; des désastres analogues avaient désolé le Vicariat du Su-tchuen méridional. La nouvelle de ces malheurs eut naturellement beaucoup de retentissement dans la mission du Thibet. On disait tout haut à Ta-tsien-lou qu’il fallait piller et détruire l’évêché, l’église, le presbytère, le séminaire ; des bandes de malfaiteurs venaient en ville et semblaient prêles à tous les coups de main. Mais, le préfet et le général intérimaire Ma prirent immédiatement des mesures énergiques pour éviter des malheurs 1 : « Ils firent surveiller tous les quartiers de la ville, chasser les gens sans aveu qui arrivaient de l’extérieur et, au bout de huit jours, tout sembla rentrer dans le calme. »
Néanmoins les rumeurs s’étaientrépandues un peu partout etl’excitation avait gagné quelques têtes. Mo-sv-mien fut pillé dans la soirée du 19 juin. Heureusement on apprit bientôt que le gouvernement de Pékin, sur les remontrances très vives de M. Gérard, allait sévèrement punir Lieou-pintchang qui, en effet, fut dégradé, avec quelques-uns de ses complices. Le calme se fit aussitôt dans les esprits.
Giraudeau reprit alors la question qui l'occupait tant et à si juste titre ; le 8 août 1895, il pria L. Robert de transmettre à Gérard le télégramme suivant :
Thibet, partie Su-tchuen, partie Yun-nan, missionnaires non rétablis — indemnité non versée, — pas d’ordre des gouverneurs.
A ce moment, notre ministre était en relations fréquentes avec Mgr Dunand2, le Vicaire apostolique du Su-tchuen occidental, auquel il avait donné les pouvoirs nécessaires pour traiter les affaires des missions du Su-tchuen ; il le délégua pour s’occuper à Tchen-tou de celles du Thibet.
1. A. M.-E., vol. 556 A M. Giraudeau à Mgr Biet. Ta-tsien-lou, 27 juin 1895.
2. Marie-Julien Dunand, né à Saint-Jean de Belleville (Savoie) le 23 janvier 1841, prêtre le 19 septembre 1863, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 18 juin 1868, parti pour le Su-tchuen Occidental le 3 août 18G9, évêque de Galoë et Vicaire apostolique en 1893.
REINTEGRATION DES MISSIONNAIRES
Continuation de la lutte diplomatique.
Rapport du vice-roi du Yun-nan. — Mauvaise volonté des Chinois. — Réintégration à A-ten-tse. — Refus d’indemnité pour Tse-kou et A-ten-tse. — Indemnité pour Yerkalo et Batbang.
Sur ces entrefaites, le 24 août et le 11 septembre, M. Gérard reçut deux dépêches du Tsong-li-yamen lui envoyant un double rapport du vice-roi du Yun-nan, qui déclarait « que les missionnaires étaient rentrés à Tsekou, dont la résidence n’avait soufï'ert aucun dommage, et qu’à A-ten-tse les autorités avaient proposé à M. Goutelle de lui rendre dix-sept caisses conservées chez le maire de Tchao-nan, et de faire reconstruire les établissements catholiques du poste. M. Goutelle avait répondu au préfet intérimaire de Ouy-si, qui était venu le voir sur l’ordre du vice-roi du Yun-nan, qu’il était très âgé, malade, et qu’il ne rentrerait à A-ten-tse et ne prendrait livraison des dix-sept caisses que quand la résidence de la mission serait rebâtie. »
Le Tsong-li-yamen ajoutait que, vu le peu d’importance des dommages et la pauvreté de la région, il priait le ministre de France d’accepter les propositions des autorités du Yun-nan èt de ne pas faire payer d’indemnité.
Gérard répliqua que, dans l’accord intervenu, le chiffre de l’indemnité avait été fixé à 20.000 taëls et qu’il ne pouvait revenir sur ce qui avait été réglé, puis, peu de jours après, le 20 septembre 1895, il télégraphia à Giraudeau :■
Pékin missions A-ten-tse Tse-kou arrangement être fait avec vice-roi Yun-nan. Il est convenu que 20.000 taëls seront versés Tchen-tou évêque Dunand, pour missions Batbang, Yaregong, Yerkalo où missionnaires rentrent.
Dunand, à qui ce télégramme fut également transmis par notre légation, en donna connaissance au vice-roi du Su-tchuen qui répondit : « Je puis faire reconduire les missionnaires à Bathang, mais non les y protéger. »
Cette manière d’envisager les choses remettait tout en question, car si les autorités chinoises se déclaraient aussi ouvertement incapables de maintenir les ouvriers apostoliques dans leurs postes, c’est qu’elles avaient l’intention de laisser les lamas les expulser de nouveau.
Malgré son expérience de la fourberie des Célestes, notre ministre ne croyait pas à tant d’obstination ; car le 14 octobre 1895, il écrivait à Mgr Biet 1 :