A. M.-E., vol. 556 h
DANS LEURS ANCIENS I’OSTES
La réintégration de votre mission clans les établissements de Bathang, Yaregong, à erkalo, peut être considérée aujourd'hui comme un fait accompli. 11 l'este à achever dans le Yun-nan la réintégration des missionnaires à A-ten-tse selon les conditions cpii ont été convenues. Je ne manquerai pas, comme Votre Grandeur le pense, de réclamer, jusqu’à strict et intégral accomplissement, l’exécution de l’accord intervenu.
Gérard allait voir une fois de plus que la diplomatie en Chine doit être faite de patience et d’énergie ; heureusement qu’il était largement doué de ces deux qualités.
Pour les postes situés dans le Su-tchuen, en effet, aucun ordre n’avait été exécuté, et seule la station d’ A-ten-tse au Yun-nan avait été rétablie. Le 17 octobre, notre représentant apprit cette dernière particularité par le Tsong-li-yamen qui lui transmit une dépêche du vice-roi du Yun-nan. Le haut fonctionnaire annonçait l'arrangement, qui, selon les instructions de Pékin, était intervenu entre le préfet intérimaire de Ouy-si et les chefs de la population ; « il avait été décidé et consacré par des actes écrits de « garantie volontaire » que l’église et la résidence d’A-ten-tse seraient reconstituées par les soins mêmes des autorités provinciales, que les dixsept caisses conservées dans la maison de Tchao-kan seraient restituées à M. Léard, et que les missionnaires seraient réintégrés dans leurs établissements d’A-ten-tse et de Tse-kou. »
Les promesses et le rapport du vice-roi du Yun-nan étaient exacts. Le mandarin délégué réinstalla Genestier à A-ten-tse, et intima aux lamas, qui s’inclinèrent, l’ordre de respecter le prêtre étranger; puis on se mit immédiatement à reconstruire l’oratoire et le presbytère.
De ce côté, la paix semblait donc assurée ; cependant le délégué chinois avait eu le tort de trop ménager la lamaserie, en n’exigeant d’elle aucun dédommagement, et en ne punissant aucun des coupables. Aussi, dès qu’il eut quitté A-ten-tse pour retourner au Yun-nan, les lamas, fiers de cette impunité et croyant n’avoir plus rien à craindre, envoyèrent les plus hardis d’entre eux pour démolir la maison en construction. Genestier se réfugia quelque temps à Tse-kou et avertit l’autorité chinoise de ce qui se passait. Celle-ci fut irritée de voir ses ordres méprisés, et elle expédia, sans tarder, à A-ten-tse un petit mandarin militaire à la tète de 00 soldats. Cette faible troupe suffit pour rétablir l’ordre ; les lamas demandèrent pardon, promirent de ne plus provoquer de troubles contre les chrétiens et les missionnaires ; et depuis ce temps, Genestier demeura assez tranquille dans sa maison reconstruite.
En passant à Tse-kou, le délégué fit restituer à Dubernard les champs des catholiques, qui avaient été confisqués pendant la persécution ; il fit aussi rétablir le pont de corde si nécessaire, détruit quatre ans auparavant par ordre des lamas qui avaient défendu de le replacer. Mais là encore il ne voulut entendre parler ni d’indemnité, ni de châtiments contre les auteurs des vexations, parce que le vice-roi ne lui avait donné aucun ordre sur ces divers points. Dubernard ne put rien obtenir également au sujet des chrétiens expulsés des rives de la Salouen.
Le Tsong-li-yamen avait lui-même appuyé le refus d’indemnité qu’op-
RÉINTÉGRATION DES MISSIONNAIRES
posait le vice-roi du yun-nan. Dans la lettre qu’il avait écrite à notre ministre le 17 octobre et dont nous venons de parler, il avaiL dit : « que la reconstruction étant ainsi assurée par les soins mêmes des autorités provinciales et que M. Goutelle, aujourd’hui décédé, n’ayant de son vivant jamais parlé d’indemnité, il n’y avait pas lieu d’insister sur cette indemnité et que les affaires devaient être considérées comme définitivement réglées ‘ . »
Gérard n’accepta pas cette manière de voir. Le 21 du même mois, il répondit au Tsong-li-yamen 1 2 « qu'il se plaisait à prendre acte des mesures ainsi consenties pour assurer la réintégration de nos missionnaires; mais qu’il ne pouvait considérer l’affaire comme terminée tant qu’une entente définitive ne serait pas intervenue concernant le paiement de l’indemnité qui était due. » Il plaça sous les yeux du Tsong-li-yamen le texte même de la dépêche du 24 août, d’où il résultait qu’au mois de décembre 1892, ainsi que l’avaient écrit au vice-roi du Yun-nan le chef militaire et les notables de Tse-kou, M. Goutelle avait demandé une indemnité, que, par esprit de conciliation, il avait consenti à réduire à la somme à 23.000 taëls. 11 ajouta que lui-même avait réduit cette indemnité au chiffre de 20.000 taëls, sur lequel il s’était mis d’accord avec le Tsong-li-yamen, qu’il convenait de déduire de cette somme le montant des dépenses qu’occasionnerait la reconstruction de l’église et de la résidence d’A-len-tse, mais que les pertes, subies par la mission depuis huit ans, étant considérables, il insistait pour le paiement du reliquat de l’indemnité convenue.
Averti de l’attitude de notre ministre, Giraudeau lui écrivit 3 :
« Selon les intentions de votre Excellence, j’ai prié M. Genestier, chargé du procès à la place de M. Goutelle décédé, de défalquer les frais de construction, ainsi que les objets volés qui pourraient être restitués, et de faire connaître la somme déduite à Mgr le Vicaire apostolique du Yun-nan qui se charge, à l’occasion, de toucher notre indemnité. M. Genestier se conformera certainement à cette direction ; mais il est probable que les mandarins, obéissant aux ordres du gouverneur, ne voudront accepter aucune négociation à ce sujet. Dans cette extrémité, je ne puis que prier votre Excellence d’urger l’exécution de la convention passée à Pékin et défaire verser le plus tût possible par le gouverneur du Yun-nan lés 20.000 taëls convenus, moins les frais de construction et autres défalcations qui ont pu être faites sur les objets restitués. Je ne vois vraiment pas quelles autres concessions nous pourrions faire pour arriver à un arrangement équitable. Il nous paraît impossible de souscrire aux affirmations mensongères du gouverneur et de quelques-uns de ses subalternes. »
Les observations de Giraudeau étaient justes et ses prévisions exactes ; le vice-roi du Yun-nan et ses subordonnés continuèrent à refuser de payer.
1. A. M.-E.,vol. 556 *, cité par M. Gérard dans une lettre à M. Robert. Pékin, 22 octobre 1895.
2. A. M.-E., vol. 556*, cité parM. Gérard dans une lettre à M. Robert. Pékin, 22 octo bre 1895.
3. A. M.-E., vol. 556*, cité dans une lettre à Mgr Biet. Ta-tsien-lou, 10 avril 1896.
DANS LEURS ANCIENS POSTES
Sur cet article de l’indemnité, le vice-roi du Su-tchuen fut heureusement moins difficile à convaincre et à faire obéir ; peut-être ayant vu le sort de son prédécesseur, Lieou-pin-tchang, jugea-t-il prudent de ne pas s’obstiner dans la résistance aux volontés de la diplomatie française.
Au mois de mars 1896, Mussot, sur l’ordre de Giraudcau, se rendit à Tchen-tou pour s’entendre avec les autorités supérieures au sujet du versement de 20.000 taëls dus par le Su-tchuen, et de la réintégration des missionnaires à Bathang et à Yerkalo. Après trois mois de négociations, il ne put rien obtenir, sinon que le paiement de l'indemnité serait fait par la douane de Ta-tsien-lou, à la 7e et à la 10e lune 1896 ; ce qui en effet eut lieu.
Quant à la réintégration des missionnaires à Bathang et à Yerkalo, le tribunal des affaires ecclésiastiques de Tcben-tou la refusa poliment, faisant à chaque demande de Mussot, la même réponse1 : « Le cœur des barbares ne ressemble pas à celui des Chinois ; les mandarins ne sont pas sûrs que les missionnaires puissent vivre en bonne harmonie avec eux, c’est pourquoi on les prie d’attendre. »'
Ainsi, àl’époqueoù nous sommes arrivés, juin 1896, après les pourparlers nombreux et difficiles dont nous venons de rappeler les principaux, deux points seulement sont réglés: le paiement de l'indemnité de 20.000 taëls par le Su-tchuen et la réintégration officielle des missionnaires à A-ten-tse et à Tse-kou, stations situées dans le Yun-nan.
Deux autres demeurent encore en suspens : le paiement de l’indemnité de 20.000 taëls par le Yun-nan, et le retour des prédicateurs de l’Évangile à Bathang, à Yerkalo et à Yaregong, avec la punition de ceux qui ont pillé ces postes.
Disons de suite qu’en -1900, les négociations sur le premier point n’avaient pas encore abouti ; dans une note du 3 août de cette année adressée au gouvernement français, Mgr Biet écrivait :
Jusqu’à ce jour, le vice-roi du Yun-nan, malgré les demandes réitérées n’a pas payé un centime de l’indemnité de 20.000 taëls qu'il doit verser, déduction faite des constructions et des restitutions qui ont eu lieu à A-ten-tse et à Tse-kou.
Et même aujourd'hui, septembre 1902, la question n’a pas été réglée.
Quant au second point, beaucoup plus important et sur lequel se portaient les efforts de Gérard et des missionnaires, la bataille devait durer longtemps encore ; nous allons en raconter les péripéties les plus importantes.
1. A. M.-E., vol. 556*. M. Mussot à Mgr Biet. Tchen-tou, 29 juin 1896.
RÉINTÉGRATION DES MISSIONS
Réintégration des missionnaires.
Opposition du préfet. — M. Soulié à Yaregong, son expulsion. — Nouvelles instances pour aller à Bathang. — Opposition. — M. Haas en route pour Bathang. — Pourparlers avec Ky-tche-ouen.
Pendant les derniers mois de l'année 1893, Giraudeau harcela en quelque sorte le mandarin de Bathang, afin qu’il consentît au retour des missionnaires. Celui-ci, qui lors de son passage à Ta-tsien-lou, lui avait fait les plus belles promesses, lui répondit : « Hélas ! je suis désolé de vous faire attendre, mais l’ambassade du Népal, qui tous les neuf ans porte le tribut à Pékin, vient d’arriver à Bathang ; c’estune grosse affaire, laissons passer l’ambassade qui nous cause tant de tracas ; lorsque nous serons délivrés de ce souci, je serai tout à vous. »
Après le passage de l’ambassade, pressé de nouveau, il dit : « J’ai hâte de vous faire retourner dans vos stations détruites, mais comme je réponds de votre sécurité et de vos précieuses personnes, je veux préparer les esprits, de façon que vous ne soyez plus molestés à l’avenir h »
En face de ces réponses cachant mal une mauvaise volonté réelle, Giraudeau résolut, au mois de juin 1896, de partir pour Bathang, et il prévint le préfet de Ta-tsien-lou de son projet, dont il annonça l’exécution pour le mois de juillet. Le mandarin parut y consentir ; mais, le 4 juillet, au moment où le provicaire achevait ses préparatifs de départ, il reçut du préfet l'ordre de ne pas se mettre en route. Les motifs allégués pour appuyer cette défense étaient les suivants : 1° Le mandarin n’avait pas d’ordres de Tchen-tou ; 2° Il possédait bien une pièce par laquelle M. Giraudeau s'engageait à ne pas aller immédiatement à Bathang sans l’autorisation du mandarin local ; mais il n’y était pas dit qu’au cas où le missionnaire irait quand même à Bathang, le mandarin de Ta-tsien-lou ne serait pas responsable de ce qui pourrait arriver ; 3° Il s’était aperçu que les traités défendaient aux étrangers d’aller dans les pays troublés ; 4° Il ne savait pas où le missionnaire voulait aller ni par où il voulait passer ; 5° Il ne comprenait pas que M. Giraudeau fût si pressé puisque le procès durait depuis plusieurs années ; 6° Il allait écrire à Tchen-tou et à Bathang pour savoir s’il pouvait laisser partir le missionnaire.
« Dire ma mauvaise humeur à la lecture de cette pièce serait difficile », écrit Giraudeau, qui épanche sa colère en relevant avec ironie la mauvaise foi et l’enfantillage des réflexions du mandarin 1 2.
Le lendemain, Déjean alla trouver le préfet et insista vivement sur le
1. A. M.-E., vol 556 M. Giraudeau à Mgr Biet. Ta-tsien-lou, 23 janvier 1896.
2. A. M.-E., vol. 556 h. M. Giraudeau à Mgr Biet. Ta-tsien-lou, 7 juillet 1896.
DANS LEURS ANCIENS POSTES
retour des missionnaires à Bathang et à Yaregong : « Oh ! c'est impossible, impossible, fît le mandarin, je n’ai pas d’ordre à cet égard. » «Alors, raconte le missionnaire1 2, je lui montrai l’ordre envoyé précédemment. 11 resta ébahi, le tournant et le retournant, puis tout d’un coup il me dit : « Votre pièce est authentique, mais elle date de l’année dernière, huitième lune. — Eh bien ! à plus forte raison doit-elle être exécutée, lui répliquai-je; et je voulus hâter le départ, mais inutilement. »
Pendant ce temps, M. Gérard pressait le provicaire de réoccuper Bathang, il s’étonnait même un peu qu’il ne fût pas déjà parti ; « mais, disait Giraudeau 3, si nous réoccupons Bathang de nous-mêmes, et sans que l’autorité chinoise nous protège, non seulement nous n’y pourrons tenir, mais nous ferons renverser Yerkalo. Pour nous protéger, les mandarins chinois n’auraient qu’un mot à dire, et ils ne le disent pas. »
Il voulut cependant faire un essai, non sur Bathang, mais sur Yaregong beaucoup moins important et où un échec ne compromettrait pas la situation générale.
Il pria Soulié, alors à Tse-kou, de se rendre à Yaregong.
Le missionnaire partit le 21 juillet 1896. En cours de route, il entendit dire que les Dechoudunba se préparaient à aller attaquer la station de Yerkalo ; il pensa que sa présence à Yaregong pourrait retarder l’exécution de leur projet, en attirant les premiers coups sur lui, et peut-être donner le temps de secourir Yerkalo. Il continua sa route avec six chrétiens ; à l’étape suivante, un de ses compagnons tomba malade et s’en retourna chez lui. Cependant, au lieu de se diriger directement sur Yaregong, Soulié avait jugé plus prudent de tourner vers le sud-est par la vallée de Tun-la-tcheou-sou. Mais ayant appris que le fleuve Bleu avait considérablement grossi, il changea,, une seconde fois, son itinéraire, et après avoir réfléchi au choix de la route, il entra sur le territoire de Bathang par la fertile vallée de Tachu. Le 11 août, il était à Kana, il rejoignit le fleuve Bleu qu’il côtoya jusqu’à Sarrytchrourou. Là, il entendit dire que, depuis quelque temps, les habitants du village de Sarry, n’ayant plus le droit de passer les voyageurs sur l’autre rive, il devait aller à Bigui, il s’y rendit le lendemain et put tranquillement traverser le fleuve. Dés lors, son chemin ne présenta plus aucun obstacle et, après avoir gravi la montagne Ringbola 3, il était le 13 août à quelques lieues de Yaregong.
« Un peu avant d’arriver, raconte-t-il 4, nous rencontrons trois cavaliers qui s’écartent de la route pour nous laisser passer. A leur costume on devine que ce ne sont pas des hommes du peuple. Ils s’arrêtent un instant, nous adressant quelques paroles de politesse et demandent où nous allons. « Puisque vous allez à Yaregong, disent-ils, ne vous y arrêtez, pas longtemps, car les Dechoudunba réunis à Bathang ne tarderont pas à venir vous chasser dès qu’ils connaîtront l’arrivée d’un Européen. »
1. A. M.-E., vol. 556*. M. Déjean à Mgr Biet. Ta-tsien-lou, 8 juillet 1896.
2. A. M.-E., vol. 556 h. Lettre à Mgr Biet. Ta-tsien-lou, 28 août 1896.