‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 107 sur 170 · A. M.-E., vol. 556*. Lettre à Mgr Biet, 19 mai 1S · texte numérisé non relu

A. M.-E., vol. 556*. Lettre à Mgr Biet, 19 mai 1S

RÉINTÉGRATION RES MISSIONNAIRES

Premières réparations.

Séjour à Bathang. — Réoccupation de Yaregong. — A Yerkalo. — Voyage au Yun-nan. — Conduite de Ky.

Les premières semaines du séjour des missionnaires à Bathang furent calmes. On leur avait préparé un logement provisoire, et on commença presque immédiatement à restaurer ou plutôt à reconstruire leur presbytère *. Quelques jours plus lard, les intendants de la lamaserie et plusieurs officiers des chefs indigènes vinrent leur offrir des présenLs. Giraudeau refusa tout d’abord de les accepter : « Quand les affaires seront réglées, leur fit-il répondre, nous pourrons faire échange de politesses, mais nous n'en sommes pas encore là. » Les Thibétains montrèrent tant d’insistance pour se présenter et, disaient-ils, « renouer les bonnes relations qu’ils avaient eues jadis avec les prêtres européens, relations malheureusement inlerrompues par le soulèvement du peuple imbécile », que le provicaire consentit à les voir et à entendre leurs discours, qui d’ailleurs étaient un tissu de mensonges. Après avoir longuement parlé, ils firent la prostration solennelle et demandèrent un pardon général.

Pendant trois ou quatre jours, les mandarins chinois de la ville, avec réserve et dignité, le premier chef thibétain, le fils héritier du deuxième chef et leurs officiers, en s’humiliant outre mesure, vinrent, à tour de rôle, répéter le même refrain. « Certes, dit le provicaire, il m’eût été agréable d’accorder un pardon général, si j’avais pu croire à la sincérité de tant de discours ; mais il y avait de trop nombreux indices qu’ils cachaient un piège. »

En même temps, on rendait aux missionnaires une partie des menus objets jadis confiés aux chefs indigènes. Ce fut à peu près tout ce que l’on fit pendant un mois. On ne s’occupa ni de rechercher, ni de punir les coupables qui avaient détruit et pillé les presbytères etles oratoires, ni ceux qui avaient incendié la chapelle de Yerkalo, particulièrement Omakieuten, le chef des incendiaires, et Amguionglozong, le violateur de la tombe de M. Brieux. Dans ces conditions, il ne pouvait être question de procès moins graves, faits au sujet des objets volés et des empêchements apportés à l’irrigation des champs des chrétiens.

Le délégué Ky se disait très dévoué, mais paralysé par la présence du général en chef des armées du Su-tchuen, Ilia, auquel il prêtait de mauvaises intentions à l’égard des missionnaires. Et il faut reconnaître que ses dires avaient l'apparence de la vérité. Le général Hia, à la

1. Un menuisier se chargea du travail, moyennant S00 taëls, avec promesse d’avoir terminé le 1er janvier.

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poursuite de lauriers peu coûteux, était, en effet, en très bons termes avec les lamas, et les ouvriers apostoliques ne pouvaient sortir en ville sans être inquiétés par ses soldats. Au sujet des affaires fort embrouillées du pays, il y avait, d'ailleurs, désaccord entre lui et le mandarin Ky. Les chefs indigènes et le peuple désiraient que le second fût chargé de tout régler, et ils avaient raison. Les lamas, au contraire, heureux de trouver dans le premier un puissant protecteur, soutenaient sa politique. L’antagonisme entre les deux grands hommes s’accentua de telle façon qu’on ne s’occupa plus de la question religieuse.

Afin de sortir d’embarras, M. Giraudeau avertit les chefs indigènes que, le 15 juin, il partirait pour Yaregong avec M. Soulié, et il les pria de nommer des délégués chargés de le remettre en possession des terrains et des maisons ruinées appartenant aux chrétiens et aux missionnaires. Ils s’exécutèrent d’assez bonne grâce.

La veille du jour fixé pour le départ, les missionnaires prirent congé du délégué. K y trouva mille raisons pour les empêcher de partir. Puis, voyant que ce serait une preuve trop évidente de mauvaise volonté, il les fit accompagner par un mandarin chinois chargé de le représenter.

La réoccupation de Yaregong se fit d’ailleurs sans difficulté. Les habitants vinrent à la rencontre des prédicateurs de l’Évangile, et peu après, les lamas rouges de Tchrouagung leur offrirent des présents et affirmèrent leur innocence pendant le cours de la persécution. « Le fait est, dit Giraudeau, que, ni le peuple, ni les lamas n’avaient commis contre nous d'attentat proprement dit. La dernière expulsion de M. Soulié avait été accomplie sous l’empire de la crainte. On y avait mis des formes polies, à l’exception de deux ou trois mauvais sujets qui s’étaient montrés violents. Ceux-là étaient serviteurs des lamas de Bathang. Notre Chinois délégué par le mandarin Ky, bien que simple homme du peuple, fit fustiger ces Thibétains, et tout le monde se montra satisfait. »

Les lamas et le peuple vinrent ensuite remercier les missionnaires de leur bonté. « Les chefs, dirent-ils, voudront bien, comme par le passé, nous donner des médecines dans nos maladies. En ce moment, il y a de nombreux cas de fièvre typhoïde ; que les chefs aient pitié de nous. » A partir de ce moment, Soulié devint le grand médecin du pays, et sa clientèle se montra reconnaissante.

Le 30 juin, Giraudeau retourna à Bathang. Il lui restait à faire le voyage de Yerkalo, où les missionnaires étaient revenus depuis 7 ans déjà et se maintenaient avec persévérance, malgré les menaces et les tracas dont les mandarins chinois se réjouissaient sans doute, car ils ne voulurent jamais dire un mot pour les faire cesser ; cependant, il fallait, de toute nécessité, mettre un terme à cette hostilité.

Le grand protecteur des persécuteurs était le sous-préfet. Pour arrêter, ou du moins pour diminuer son hostilité, il était nécessaire que le mandarin Ky donnât des ordres précis et sévères, et qu’il désignât un homme capable de les faire exécuter. Le 7 juillet, le pro vicaire alla trouver Ky, lui exposa de nouveau ce qu’il y avait à faire à Yerkalo, et le pria de le faire accompagner par un petit mandarin intelligent et apte à régler les

Mission du Thibet. — II. 2t

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affaires de ce genre. Le délégué observa, avec mauvaise humeur, que le provicaire ne lui avait encore donné aucun témoignage qu'il pùt présenter à ses supérieurs. « Mais, répondit le missionnaire, il est plus rationnel de traiter d’abord les affaires de Yerkalo. D’ailleurs, l’œuvre de notre réintégration est à peine commencée, comment pourrai-je attester qu’elle est complète ? » A ces paroles le mandarin s’emporte et déclare qu’il est simplement chargé de conduire les missionnaires à Bathang et que les affaires de Yerkalo ne le regardent pas. « Dans ce cas, réplique Giraudeau, la Chine aurait mieux fait de nous laisser à Ta-tsien-lou. Sa manière d’agir „est tout simplement une invitation à nos ennemis de nous chasser de nouveau. Le grand homme connaît trop bien le pays de Bathang pour ne pas se rendre compte de la vérité de mes paroles. »

Ce fut alors de la part du mandarin une explosion de colère contre les missionnaires et contre les Européens, qui avaient imposé des traités à l’Empire, et voulaient en exiger l’exécution.

Puis, peu à peu baissant le ton, il montra au provicaire sa feuille de délégation, comme preuve qu’il n’avait pas l’ordre de s’occuper de Yerkalo. « Or, cette pièce ne prouvait rien, écrit le missionnaire 1 ; je me lève en. disant que je vais télégraphier à Pékin. Ky me reconduit poliment et, chemin faisant, m’affirme qu’il a déjà nommé un mandarin et dix soldats pour me conduire à Yerkalo. De tout cela je conclus que Ky voulait m’extorquer un témoignage écrit qu'il ne méritait pas, et que n’ayant pu parvenir à son but par de belles paroles, il avait essayé de l’obtenir par la crainte de nous voir livrés par lui à nos ennemis. Le même jour j’envoyai un exprès porter à Ta-tsien-lou un télégramme à l’adresse de la légation française à Pékin.

» Le 16 juillet, je me mis en route pour Yerkalo, accompagné du petit, mandarin militaire Tchang et de dix soldats. Cet homme me parut intelligent, énergique, et de taille à bien traiter les affaires, s’il en avait l’ordre. A la veille d’arriver, je l'invitai à prendre le thé dans mon auberge, lui demandai en quoi consistait au juste sa délégation, afin de ne pas m’ëxposer à son égard à de fâcheux malentendus. « Toute ma mission, réponditil, consiste à conduire le grand homme et à l’exhorter à la miséricorde envers les mauvaises gens. » Cette réponse, sans trop m’étonner, me blessa au cœur ; jusque-là j’avais conservé un certain espoir que Ky avait donné l’ordre de nous faire rendre justice. Mon conducteur ajouta que les deux délégués thibétains qui nous attendaient à Yerkalo étaient surtout chargés de traiter les affaires.

>, Le lendemain, je rencontrai à trois lieues de Yerkalo, au pied de la montagne de Kiala, MM. Léard et Bourdonnec. Le plaisir de nous revoir, après plus de- dix ans de séparation, fut grand de part et d’autre, mais je souffrais profondément de ne pas leur apporter le secours sur lequel ils comptaient. Avant d’arriver aux ruines qui furent jadis la grande et belle maison de Yerkalo, je fus salué par la population chrétienne et païenne échelonnée sur la route. On tirait des coups de fusils en signe de réjouis-

1. Compte-rendu de la Sosiété des Missions-Étrangères, année 1898, p. 1 00 .

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sance ; les uns riaient, les autres pleuraient ; les enfants gambadaient. J’eus peine à retenir mon émotion devant ce spectacle. Hélas ! ces braves gens nous croyaient à la victoire, et nous étions entre les griffes des mandarins qui se jouaient de nos malheurs. »

Cependant, les délégués chinois et thibétains 1 commencèrent par affirmer que tout serait traité selon les lois de la justice « mitigées, toutefois, par la miséricorde des missionnaires. »

Comme preuve de leur bonne volonté, ils firent rendre immédiatement plusieurs objets volés et enchaînèrent quelques coupables. Puis les chefs thibétains se chargèrent de tout mener à bonne fin et, sachant l’intention de M. Giraudeau d'aller à A-ten-tse, ils lui assurèrent que sa présence n’était pas nécessaire à Yerkalo et qu’à son retour, il trouverait tout réglé.

De son côté, le mandarin Tchang lui déclara que sa mission était finie, et qu’il devait, par ordre de son colonel, retourner à Bathang. Le provicaire partit le 3 août, visita A-ten-tse, Tse-kou et Siao-ouy-si. Il songea à profiter de son voyage pour réclamer justice au vice-roi du Yun-nan ; mais n’ayant aucune pièce pour appuyer ses démarches, il préféra ne rien tenter pour ne pas s’exposer à une défaite certaine. Mieux valait laisser croire que les affaires des postes situés dans le Su-tchuen, une fois terminées, on s’occuperait des stations du Yun-nan.

De retour à Yerkalo, Giraudeau reçut la visite du mandarin Tchang et des deux délégués thibétains : « Eh bien, leur dit-il, nos affaires sont-elles terminées? - — Pas encore, mais ce sera vite fait. » Le mandarin chinois l’invita à entendre à part ses confidences. « Je suis revenu, dit-il, par ordre de Ky. 11 m’a maudit, a menacé de casser le colonel et de m’enlever ma place. Celte fois, il faut absolument que vos affaires soient traitées. Je vous prie de parler énergiquement, d’effrayer les délégués thibétains, afin que tout marche vite. »

« Comment, dit Giraudeau 2, expliquer cette conduite contradictoire de Ky? Il avait reçu, il est vrai, une dépêche de Tchen-tou, mais cette dépêche se bornait à dire que « si je cessais de poursuivre la punition des coupables, les missionnaires jouiraient d'une paix éternelle au Thibet. » Le reste faisait comprendre qu’à Tchen-tou on avait complètement dénaturé le sens du télégramme que de Bathang j’avais adressé à la légation. Alors ou Ky mentait en affirmant qu’il n’avait pas de nouveaux ordres, ou bien chargé dès le début de traiter justement nos affaires, il avait conclu avec les lamas un marché de traître qu’il violait maintenant, pour éviter une accusation de notre part. Quoi qu’il en soit, nous parvînmes, dans l’espace d’un mois, à traiter toutes les questions, à l’exception de deux. Pour ces dernières, les délégués thibétains prirent des engagements écrits : dans quinze à vingt jours, tout devait être terminé. 11 est certain qu’il suffisait d’un mot du mandarin Ky, en cas de négligence, pour tout faire exécuter.

» A mon retour à Bathang, je ne rencontrai pas ce manlarin.il était

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