Vie de Mgr Chauveau , p
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Notre ministre, M. Forlh-Rouen, aussi bien que tous les diplomates européens, faisait alors l’essai de l’habileté chinoise, et n’étant pas soutenu par la force, ne pouvait à peu près rien obtenir. Le voyage du provicaire n’eut d’autre effet que la composition d’un mémoire intitulé : La vérité sur les affaires du Christianisme en Chine , et la publication, dans un journal anglais, de plusieurs articles intitulés : Lettres d'un voyageur français. Cette publication fit sensation dans la colonie naissante de Ilong-kong, et Libois, en sa qualité de procureur général, jugea prudent de la faire cesser.
De retour au Yun-nan, Chauveau fut choisi pour coadjuteur par Mgr Ponsot. Nommé, le 6 juillet 1819, évêque de Sebastopolis, il fut sacré le 21 septembre 1850, à Long-ki, par son Vicaire apostolique assisté de Page, missionnaire du Thibet, et d’un prêtre chinois, Mathieu Houang L
Le nouvel évêque visita alors les chrétiens très dispersés de la mission, passa à Yun-nan-sen, la capitale, et de là se rendit dans l'ouest de la province, à Ta-li. Il établit deux ou trois petites écoles et fit quelques conversions parmi la population désignée sous le nom de Min-kia, mélange de Chinois et d’indigènes.
La révolte des Mahométans vint ruiner ses espérances et paralyser ses efforts. Traqué par les rebelles, il fut plus d’une fois obligé de fuir, de se cacher dans les montagnes, dans les cavernes, de se retirer dans de petites forteresses improvisées. Enfin, il fixa pendant quelque temps sa résidence dans les montagnes de Ta-so-lo.
C’est là qu’il prépara le synode tenu en 1859 à Long-ki.
En dehors de ses travaux purement apostoliques, Chauveau s’occupa d’études littéraires et historiques; il réunit un certain nombre de légendes chinoises et les traduisit en vers pour être offertes aux associés de la Sainte-Enfance; il rédigea des pages intéressantes sur les aborigènes du Yun-nan ; il résuma les annales de la province, depuis les âges les plus reculés jusqu’en 1846. Malheureusement, sauf deux légendes chinoises, aucun de ces travaux ne nous est parvenu; tous ou à peu près furent brûlés par les Mahométans en même temps que la résidence de l’évêque.
Tel était l’homme que la Providence plaçait à la tête de la mission du Thibet.
1. Il se fit faire un sceau fort simple : Au milieu du champ de l’écu, était le chiffre suivant J. H. S. : Jésus hominum Salua for, Jésus, Sauveur des hommes. La devise était : Non est aliucl sub cœlo clatum ; aucun autre (nom), sous le ciel, n’a été donné- (Actes des Apôt. ch. 4. v. 12.) Au Thibet, Mgr Chauveau ne sejservit jamais de ce sceau, mais de celui de Mgr Thomine.
NOUVELLE DÉLIMITATION DE LA MISSION
Premières visites de Mgr Chauveau aux mandarins de Ta-tsien-lou. Lettre aux missionnaires.
Premières visites de Mgr Chauveau. — Examen de la mission. — Mgr Chauveau se fixe à Ta-tsien-lou. — Situation des missionnaires. — Lettre de l’évêque : Eloge de Mgr Thomine, critique, plan d’évangélisation, acceptation des charges et des dettes des missionnaires, inutilité d’un règlement particulier, sentiments d'humilité, pouvoirs de juridiction, prudence.
Aussitôt après son arrivée à Ta-tsien-lou, Chauveau fit une visite solennelle à tous les mandarins. Ni Thomine-Desmazures, ni Goutelle, ni A. Biet n’avaient habitué les autorités à voir des Européens connaissant tous les secrets de l’étiquette chinoise ; mais, pendant son séjour au Yun-nan, l’évêque avait eu le temps de les approfondir, et il jugea avec raison que l’heure était venue de s’en servir.
Néanmoins, seuls le préfet et un mandarin militaire lui rendirent sa visite ; les autres se contentèrent de lui faire porter leur carte. Le chef thibétain de la principauté de Kiala, dont Ta-tsien-lou est la ville principale, lui envoya son second, appelé Pao. Malheureusement, ignorant les grades parmi les autorités tliibétaines, Mgr Chauveau prit Pao pour un petit secrétaire qui venait le voir au nom de son maître et, suivant le décorum chinois, il ne le reçut pas.
Cet incident eut des conséquences. Le Thibétain fut extrêmement froissé et retourna près du roitelet, auquel il fit entendre que le nouvel évêque était un homme grossier, et qu’un personnage comme lui ne pouvait le recevoir. Le roitelet se le tint pour dit, et dès lors refusa toujours devoir le prélat. Celui-ci essaya plusieurs fois de le faire revenir sur cette première impression, sollicita quelques entrevues : on lui répondit par un refus ; il envoya des présents : ces présents furent retournés.
« J’ai mieux que cela, » fit le barbare, et pour que l’on ne crût pas que sa conduite était dictée par la parcimonie et qu’il craignait de rendre, selon la coutume, des cadeaux, en remerciement de ceux qu’on lui offrait, il traita royalement le domestique de l’évêché. Un jour, cependant, ayant appris que Mgr Chauveau possédait un orgue de barbarie, il désira vivement le voir et demanda qu’on le lui envoyât. Le prélat répondit que luimême irait le lui montrer afin d’en expliquer le mécanisme. «Alors, déclara le Min-tchen-se, je ne veux pas le voir ; que l’évêque reste chez lui. »
Malgré cet éloignement, les rapports officiels du Vicariat du Tliibet avec le chef de la principauté de Kiala ne furent jamais mauvais. Le roitelet ne persécuta ni les chrétiens, ni les missionnaires ; il autorisa les fidèles chinois à s’établir sur son territoire, mais il ne permit pas aux
Mission du Thîbet. — II. z
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Thibétains d’embrasser le catholicisme et, aussitôt que les missionnaires tentaient la conversion d’un de ses sujets, il les menaçait d’expulsion. Cette conduite ne fut d’ailleurs pas causée par l’impolitesse involontaire de Mgr Chauveau, il importe de le remarquer, car elle fut exactement la même plus tard, sous l’épiscopat de MgrBiet, qui entretint avec le roitelet d’excellents rapports personnels. 11 ne faut donc voir dans cette hostilité générale que la conséquence d’un parti pris analogue à celui de toutes les autorités thibélaines.
Ces premières visites faites ou reçues, Chauveau s’occupa de la situation de son Vicariat. Lié depuis de longues années avec les premiers évangélisateurs du royaume du Thihet, Renou et Fage, l’évêque avait beaucoup réfléchi sur leur mission et la marche qu’ils lui avaient imprimée. Il n’était pas sans s’être demandé, avec plusieurs ouvriers apostoliques du Yun-nan et du Su-tchuen, qui regardaient de temps à autre chez leurs voisins, s’il n’eût pas mieux valu demeurer à Bonga et dans les environs plutôt que de se lancer sur la route de Lhassa ; si, dans les discussions avec les mandarins, on n'avait pas trop souvent fait apparaître la France et son drapeau ; mais, pas plus que ceux qui émettaient des critiques plus faciles à faire qu’à éviter, il n’avait prévu ni l’abandon des missionnaires du Thibet par la France, ni leur expulsion définitive, ni la ruine totale de Bonga. Il arrivait en face d’une situation plus mauvaise que jamais, n'ayant ni appui ni protection.
Il commença par chercher où devait se fixer le chef de la mission. Quoique, d'après l’accord de 1861 avec le Su-tchuen méridional, Ta-tsienlou ne fit pas partie de son Vicariat, Chauveau résolut d’y fixer le siège de son administration, parce que cette ville est en même temps la porte des pays thibétains et celle de la Chine, un centre de communications, une station paisible et un territoire dépendant du Su-tchuen, où personne ne pouvait légalement dénier à un missionnaire français le droit de s’installer.
Aucun autre poste ne pouvait offrir tous ces avantages réunis. De là, il examina l'état de sa mission. Dans le royaume du Thibet, il n’y avait plus que des ruines ; dans les pays thibétains de la frontière directement gouvernés par le Su-tchuen ou par le Yun-nan, les missionnaires, au nombre de six, s’étaient échelonnés comme ils avaient pu.
Fage était à Bathang, logé dans une misérable cabane, n’ayant autour de lui aucun chrétien, mais en assez bons termes avec les autorités; Dubernard à Pamoutang, en thibétain Tchramba, avec deux ou trois fidèles ; A. Biet à Tse-kou, à la tète des débris de la paroisse de Kionatong ; Desgodins et F. Biet à Gunra, avec les catholiques de Bonga ; Goutelle à Ta-tsien-lou. Tous ces postes, renfermant à peine une centaine de chrétiens, étaient situés dans un pays relativement peu habité, presque sans voies de communication, très éloignés les uns des autres, puisque Bathang est à 17 étapes de Ta-tsien-lou; Gunra à 7 étapes de Bathang, et Tse-kou à 10 étapes de Gunra, par conséquent à 34 étapes de Ta-tsien-lou.
Les missionnaires demandaient des conseils^ une direction ; ils exposaient des plans, émettaient des projets ; il y avait dans leurs lettres une
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ardeur que semblaient encore surexciter les dernières défaites. Chauveau leur répondit aussitôt par une longue circulaire. Quoique tout dans cette pièce n’ait pas la même portée, néanmoins nous la citerons entièrement, parce qu’elle est la première et la seule de ce genre écrite par l’évèque, qu’elle reflète exactement ses idées, qu’elle fait connaître avec précision l’état d’esprit des ouvriers apostoliques et la position de la mission.
Il débutait en saluant ses nouveaux collaborateurs et en leur souhaitant la paix, puis il passait au souvenir de Mgr Thomine, dont il faisait l’éloge, non seulement parce qu’il jugeait cet éloge vrai, mérité et convenable à sa situation personnelle, mais aussi parce qu’il croyait utile de l’adresser à ceux qui gardaient encore la mémoire des difficultés passées 1 :
Messieurs et cuers Confrères,
11 est assez d’usage dans les circonstances où je me trouve, et cet usage semble fondé sur des convenances très légitimes, qu’un nouveau chef de Mission exprime sa pensée aux ouvriers placés sous ses ordres, et qui deviennent, par le fait, ses enfants et ses frères. J’aurais désiré que des préoccupations moins vives et moins nombreuses m’eussent permis d’être un peu plus explicite sur certains points ; j’ai reçu, de vous tous, plusieurs lettres, dont je passe sous silence le côté douloureux; pour le moment, mon attention se porte tout particulièrement sur l’ensemble des idées qui me paraissent de nature, non plus à maintenir la mission du Tliibet, puisque nous sommes en pleine déroute, mais bien à la fonder, à l’établir, à la fixer sur le sol thibétain, comme si nous n’eussions rien fait depuis quinze ans. Je vous prie de m’excuser si je ne réponds pas à chaque lettre, sous le nom de son auteur ; ce travail me serait trop pénible à l'heure qu’il est. Je donne en substance le fond de ma pensée et vous prie d’en agréer l’expression succincte.
Avant tout, Messieurs, de bien bon cœur et au nom de notre divin Maître, je vous souhaite, à tous, cette paix que le monde ne donne point, qu’il n’a même jamais comprise ! Si j’ai éprouvé quelques difficultés à venir m’associer à vos travaux et à vos peines, les raisons en sont si simples et si connues que vous voudrez bien expliquer favorablement cette défaillance de ma pauvre petite raison. Avouez que, dans de pareilles circonstances, pour assumer, devant Dieu et devant les hommes, la responsabilité d’une aussi vaste mission et aussi difficile que celle du Thibet, il faut supposer un certain degré d’héroïsme que je n’avais pas au fond du cœur.
Un vieil ami de 18 ans, M. Fage, me dit, dans une lettre d’octobre dernier, que je fais acte de courage en acceptant une mission qui s’en va roulant dans un abîme. Je remercie M. Fage de son explication, mais je ne l’accepte pas. Non, Messieurs, ce n’est pas du courage : cette pensée ne s’est jamais présentée à mon esprit; les dangers ne m’ont jamais fait peur ; je viens au milieu de vous par conviction, parce que je crois que c’est la volonté de Dieu, et je ne vois pas quel est le signe qui manque à la plus touchante comme à la plus solennelle manifestation de celte volonté. Je viens donc vous souhaiter la paix que Notre-Seigneur apportait au monde, et que les anges nous annonçaient avant-hier ; j’y joins,
1. A. M.-E., vol. 556 e. Mgr Chauveau à MM. les missionnaires du Thibet, 27 décembre 1865,
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si vous voulez bien le permettre, toutes les bénédictions d'un père, les salutations les plus empressées d’un ami qui a juré de ne plus se séparer de vous durant sa vie !....
A mon nom, il m’est impossible de n’en pas joindre un autre qui retentira plus doucement à vos oreilles, et qui laissera sans doute dans vos cœurs des regrets éternels. Je veux parler d’un homme dont on a dit, avec raison, qu’il avait la science d’un savant et la vertu d’un saint ; je veux parler d’un homme qui a reçu de Dieu des qualités de cœur que personne ne lui contestera, et cet homme vous a été enlevé par des malentendus fâcheux ; dans un moment de mauvaise inspiration, il a été rejeté sur la terre où fut placé son berceau, et la terre que nous devons arroser de nos sueurs, de notre sang peut-être ne le reverra plus. Du moins, conservons son précieux souvenir. Par affection, par reconnaissance, parles liens de cette sympathie qui doit unir tous les enfants de notre Père qui est au ciel, restons attachés à Mgr Thomine-Desmazures, évêque de Sinople, premier Vicaire apostolique du Thibet. Vous avez lu, avec attendrissement, la lettre d’adieu qu’il vous a adressée ; que sa mémoire soit et reste en bénédiction parmi nous.
Dans sa retraite de Mouen, quand il prie, le nom du Thibet se trouve sur ses lèvres ; quand il pense, c’est ordinairement vers le Thibet que s’envolent son cœur et sa pensée. Il a sacrifié, pour le Thibet, une partie de sa fortune, et sa résolution est de lui sacrifier encore, de lui consacrer à toujours ce qu’il a d’ardeur, d'amour, d'influence et de vie. Parmi tout ce que donnent et ce que laissent les hommes, je ne connais pas de dévouement plus absolu, ni de plus glorieux héritage.
Cet héritage, Messieurs, je l’ai accepté pour obéir à Notre-Seigneur, qui le voulait ainsi, malgré l’intime conviction où j’ai toujours été que mes mains n’étaient pas en état de cultiver le champ qu’on leur confiait soudainement. Vous avez été pour beaucoup dans le choix qu’on a fait de moi, et je mourrais heureux si je savais qu’aucun de vous ne s’en est jamais repenti ; j’ai de la peine à le croire.
Une mission, en général, mais surtout une mission dans l’état où se trouve la nôtre, présente des difficultés si multiples et de genres si divers, qu’il est bien difficile de supposer qu’un seul homme ait dans le cœur et dans la tète assez de qualités pour faire face à tous les événements. A la vérité, il faut compter sur Dieu, entre les mains duquel nous ne sommes que de faibles instruments. Dieu peut tout, et si jamais quelques-uns de vous se trouvent dans la position où je me vois aujourd’hui, ils comprendront à leur tour le besoin que nous avons d’un bras qui nous soutienne et d’une lumière qui nous éclaire. En supposant que ce que j’ai dans l’esprit, à l’heure qu’il est, soit une petite émanation de la lumière divine, je vous prie d'en lire le résumé avec l’attention que j’apporte moi-même en l’écrivant.
L’évêque marquait ensuite par un mot qu’il n’avait pas approuvé la marche faite si rapidement en avant, et résumait la situation :
On convient, généralement, que la mission du Thibet a été mal entreprise et a fait fausse route dès les premiers pas. Il y avait un côté brillant qui a séduit les plus habiles missionnaires que nous avons eus au Thibet. Si on eût pu acquérir une certaine influence à Lhassa, il était permis de croire que la nation, à peu près en masse, eût embrassé le christianisme; on visa donc à Lhassa. Mgr Thomine ne partageait pas cette opinion, dont la réalisation lui paraissait exposée à des obstacles insurmontables. Il céda, toutefois, dans un esprit de conciliation, dont il faut lui savoir infiniment gré ; l’entreprise échoua. Depuis ce temps, vous avez vu les événements
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se dérouler, les mandarins chinois se dresser contre nous, le gouvernement thibétain prendre l’alarme, la légation nous abandonner, je n'ose pas dire nous trahir ; vous avez vu les violences de Kiangka, les affronts essuyés par les confrères, le martyre de plusieurs chrétiens, la destruction de Bonga et cent autres faits qui ne peuvent plus nous laisser dans l’incertitude sur la position qui nous est faite au moins pour un temps.
Nous pensons que, dans ce blâme jeté sur les débuts de la mission du Thibet, il s’agit uniquement de la marche sur Lhassa, mais peut-être conviendrait-il d’ajouter que ce fait, éclairé par les événements qui l’avaient suivi, apparaissait à l’évêque sous un tout autre jour qu'à ses prédécesseurs, animés d’une espérance que légitimaient les victoires de la France et les traités de Tien-tsin et de Pékin.
Nous n’avons pas voulu passer sous silence ce passage de la lettre de Mgr Chauveau, mais nous sommes obligé de dire qu’il ne répond pas à l’appréciation que nous ont donnée les survivants de cette époque déjà lointaine. Les lignes qui suivent ont paru à tous plus exactes, et le plan qu’elles indiquent, parfaitement sage :
En attendant de plus heureux jours, je vous prie. Messieurs, je ne puis pas m’empêcher de vous dire : Je vous ordonne de ne pas chercher à vous établir sur le territoire thibétain proprement dit, mais de vous fixer aussi solidement que possible dans les pays où l’autorité chinoise exerce une influence plus ou moins décisive. En parlant ainsi, je contrarie peut-être des idées préconçues et des aspirations trop nobles pour être blâmées ; mais je reste d’accord avec la marche que les circonstances nous imposent, et avec les conseils qui nous viennent de toutes parts. Je conjure donc M. Fage de travailler à un établissement durable à Bathang ; je dis la même chose à M. Dubernard à Pamoutang; je dis la même chose à MM. Desgodins et Félix Biet-, à Gunra, où M. Fage a vu naguère des terrains qui nous offraient des avantages ; je dis la même chose, enfin, à M. A. Biet pour les pays où il se trouve.
Entourons le Thibet, mais ne l’entamons pas encore. Pour le bien ou pour le mal, nous sommes aujourd'hui sous une certaine dépendance de la légation française à Pékin. On attend le nouveau ministre, et M. Perny 1 est déjà parti au nom de Mgr de Si ni te pour saluer le successeur de M. Berlhemy, lui porter ses plaintes, et connaître les instructions qu’il a reçues en France. Ne nous pressons donc pas. Patientez, Messieurs et chers Confrères, dans la position pénible et périlleuse qui vous est faite en ce moment ; il faut absolument s’y résoudre. Il faut toujours du temps pour prendre une résolution sage. 11 y a d’heureuses imprudences, je le sais, mais ce n’est pas l’heure de risquer cette redoutable expérience. Après que vous aurez pris connaissance de cette lettre et mûrement réfléchi, veuillez donc me faire part de vos observations. Je vous promets le concours le plus empressé dans la mesure de nos forces et de nos ressources. Cette réflexion s’applique à tous les confrères et à tous les temps. Prétendre tout faire à la fois, ce serait une folie, sans doute, aussi bien n’est-ce pas là mon idée. Je veux dire seulement que les vues, les idées, les besoins de chacun une fois connus, il est plus aisé de distribuer les secours, et on les distribue avec plus de discernement. Sauf meilleur avis, je crois que nous devons savoir attendre, même dans les
1. Paul-Hubert Perny, né à Pontarlier (Doubs), le 21 avril 1818, parti pour le Kouytcheou le 3 juillet 1S17, a quitté les Missions-Etrangères en 1872.
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principautés intermédiaires. Brusquer ou briser, ce serait à peu près la même chose. Or, briser c’est détruire.
Quelques-unes des œuvres établies par Thomine-Desmazures avaient suscité des critiques. Chauveau ne l’ignorait pas, et, sans y répondre directement, il donne les motifs qui le décident à les conserver :
En acceptant l'héritage de Mgr de Sinople, comme je le disais tout à l’heure, je l’ai accepté tout entier depuis Ly-pin jusqu’au Kachemir. J’accepte tout ce qu’il a fait et me crois obligé de continuer son œuvre, entreprise du reste avec un concours de circonstances que les temps ont changées. Nous tirerons de ses petites propriétés le meilleur parti possible, mais je déclare formellement n’en abandonner aucune. Par respect pour la mémoire de Mgr de Sinople, moralement mort pour ces pays-ci, par respect aussi pour le sentiment de foi qui a guidé les trois pieuses vierges Lieou, Lo et Ouan, sur la parole d’un missionnaire européen, pour quitter leurs parents et leur patrie, et venir à Ta-lin-pin, et dans l'espérance, assez problématique d'ailleurs, des services qu’elles, ou celles qui viendront un jour, pourraient nous rendre en un temps donné, je ne puis pas me résoudre à les abandonner, et leur ai promis de leur servir de père, à la place de celui qu’elles ont perdu. Nous avons besoin de toutes nos forces, des services de tous, et ces bonnes filles peuvent en rendre. Quant aux autres domaines acquis par mon vénérable prédécesseur, nous devrons prendre conseil des circonstances. En tout cas, non est periculum in mora. Pour le revenu de l’année dernière, nous avons touché environ 300 taëls, somme qui peut nous être utile.
Si le nouveau Vicaire apostolique revendiquait le droit de garder les charges que le zèle de son prédécesseur avait créées, il ne refusait pas celles que les missionnaires avaient été obligés de s’imposer, et assurément le paragraphe suivant de sa lettre dut être fort bien accueilli :
J’accepte de même les charges qui pèsent sur vous, Messieurs, ainsi que les dettes que vous auriez contractées au nom de la mission, comme celles que la mission aurait contractées. D’après l’exposé de M. Goutelle, ce sont des sommes relativement minimes. Il va sans dire que je ne reconnais pas les dettes qui outrepasseraient les bornes, pas plus que celles qui seraient contractées sans ma participation. Usons en tout d’une prudence et d’une discrétion qui sont une garantie de succès, comme un signe non équivoque d'intelligence et de maturité.
Modéré dans sa marche apostolique, l’évêque l’était également dans l’administration intérieure de la mission, et répondant en quelques lignes à certaines idées émises par M. Page, il jugeait qu’un règlement détaillé serait à ce moment plus nuisible qu’utile ; il déclarait que les prescriptions du règlement général de la Société des Missions-Étrangères suffisaient et longtemps encore suffiraient au Thibet :
Jusqu’ici, la mission du Thibet n’a pas eu de règle particulière ; le règlement général a été la base de notre conduite et le code de nos droits respectifs. Je désirerais que nous en restions là, et que nous n’ayons pas la prétention d’être plus sages que nos pères. Sans oser blâmer celles de nos missions qui ont adopté des règles particulières (car enfin il est fort possible qo’elles aient eu de bonnes raisons pour agir ainsi), j’avoue franchement n’être guère favorable à l’introduction, parmi nous, de ce mode
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exceptionnel de gouvernement, si des motifs graves ne le justifient pas. Il conviendrait, au Thibet comme ailleurs, que chacun eût un district bien déterminé, avec ses attributions bien définies. Cela ne paraît guère possible en ce moment. Admettons jusqu'à nouvel ordre le principe du nautonier durant la tempête ; il ne peut pas y avoir des principes fixes dans le désordre des éléments.
Revenant sur lui-même, sur son ignorance des choses du Thibet, et sur l’affection que les missionnaires lui témoignaient dès la première heure, il disait :
On vous a donné pour pilote un homme qui n’a pas voyagé dans ces mers ; s’il heurtait contre quelques roches, il ne faudrait pas se presser de le jeter à l’eau ; on ne punit pas un innocent. Voilà six jours que M. Goutelle cherche à m’insinuer le Thibet dans la tète. L’excellent confrère n’a certainement pas eu de disciple plus docile, mais il en a eu sans doute de plus intelligent. Je ne suis pas encore à la hauteur de la question. Vous me faites faire là, Messieurs, un apprentissage que je ne souhaite pas à vos dernières années, et qui me fait toujours trembler pour vous, quand j’v pense. J’ai déjà dit qu’il n’était pas possible de répondre à chacune de vos lettres. Si vous jugiez à propos de m’adresser quelques questions, même de celles que vous avez déjà faites, je vous prierais de les renouveler dans un ou deux mois : je serai peut-être moins ignorant. Je remets à celte époque la réponse aux diverses questions précitées ; la première qualité d’un homme qui a le bon sens est de savoir ce qu’il dit et de comprendre ce qu’on lui demande.
Un sentiment qui perce dans toute votre correspondance, et que je me fais un véritable devoir de signaler ici, c’est l’extrême bienveillance avec laquelle vous me recevez au milieu de vous, et si j’avais éprouvé des peines en quittant un pays où j’ai vécu plus de vingt ans, vous comprendrez que l’accueil vraiment cordial que j’ai reçu dans ma nouvelle patrie, est de nature à dissiper tous les ennuis et à consoler bien des regrets. Soyez-en remerciés, Messieurs. Si nos rapports ultérieurs continuaient cette heureuse tradition, si je trouvais toujours dans vos lettres la même confiance et le même abandon, le jour de ma mort vous pourriez dire que l’on vient d’enterrer le plus heureux Vicaire apostolique qui ait existé dans la Société des Missions-Etrangères.
Enfin Chauveau terminait sa lettre en indiquant dans quelle sphère l’activité des missionnaires devait s’exercer, de quels pouvoirs spirituels chacun d’eux jouissait, et en exhortant une fois encore à la patience l’ardeur désireuse d’aller de suite au but le plus lointain :
Bien que je vous aie manifesté le désir de vous voir imposer des bornes à votre zèle, et de ne pas vous presser d’entrer dans le Thibet immédiatement, je dois cependant vous accorder tous les pouvoirs dans le cas toujours possible de circonstances heureuses qui vous ouvriraient une porte pour l’intérieur ; mais comme ce cas possible n’est pas le plus probable en ce moment, il vous faut aussi des pouvoirs pour les pays où vous êtes à cette heure. A qui appartiennent ces pays ? Cette question n’est pas facile à décider ; quoi qu’il en soit, qu’ils appartiennent à la mission du Thibet ou à celle du Su-tchuen méridional, par suite d’un arrangement que j’ai pris avec Mgr d’Helenopolis, considérez-vous comme ayant, soit dans le Thibet et même soit dans les principautés intermédiaires, tous les pouvoirs ordinaires à perpétuité et les deux facultés extraordinairespour deux ans, selon les ordres du Saint-Siège, à partir du 1er janvier
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1866. M. Alexandre Biet est investi des mêmes pouvoirs dansle Yun-nan, d’après conventions faites avec Mgr de Philomélie. J’ai cru devoir demander à Rome, parce qu'ils nous sont d’une nécessité absolue, les pays de Ouy-si, A-ten-tse, Tchong-tien, Ta-tsien-lou, Lythang, Bathang, et les 12 principautés situées au nord-ouest du Tong-lio, dont le Sutcliuen ne peut pas s’occuper utilement. Ce plan entraîne certains inconvénients ; il a ses avantages. Un de vous a proposé une nouvelle tentative par l'Inde ; un confrère d’une autre mission parle de l’entrée au Thibet par le nord, par Song-pan ; un autre, par le territoire de la reine de Somo. Toutes ces idées sont acceptables, à mon avis ; mais je pense que, pour le moment, il faut les mûrir et ne les exécuter que lors de leur parfaite maturité.
Je suis surtout frappé de l’obligation qui nous semble imposée par la Providence, de procéder avec lenteur et discrétion. De grands événements se préparent, c’est le sentiment universel ; suspendons un moment nos efforts et notre activité ; disons à nos plus beaux rêves que, malgré toutes nos agitations, ces beaux rêves ne deviendront une réalité qu’au jour marqué dans les desseins de la Providence. Pour ce qui me regarde, Messieurs, je reste à Ta-tsien-lou, bien déterminé à nous y créer un établissement honorable, durable et solide. Quoi qu’il arrive, que les Russes viennent au Thibet par le Koukounoor, que les Anglais l’abordent par le Kaehemir, par le Boutan, par le Yun-nan, d’après mille projets qui travaillent aujourd'hui toutes les tètes, Ta-tsien-lou sera toujours un point de communication important pour ces vastes pays et pour le Thibet lui-même.
Un peu plus tard, nous nous établirons à Bathang. Ceux de nous qui sont jeunes verront nos successeurs à Kiangka, leurs frères verront nos neveux à Tchamouto ; heureux celui qui ira mourir le premier à Lhassa.
La présence de M. Goutelle, ici, est un secours tout providentiel que Notre-Seigneur m’a ménagé. Sans lui, je serais comme l’aveugle de l’Evangile, qui voyait les hommes comme des arbres, ou plutôt je ne verrais rien. Nous parlons souvent de vous, nous y pensons sans cesse, et nous nous unissons pour vous présenter nos souhaits de bonne année. Veuillez les agréer, Messieurs et chers Confrères. Au milieu de vos embarras, de vos souffrances et de vos peines, pensez également à celui qui se trouve en rapports immédiats avec la plupart d’entre vous pour la première fois, et qui promet d’être, en union de prières et de saints sacrifices, votre dévoué et fidèle serviteur.
Cette lettre, dans la dernière partie surtout, répondait très bien aux sentiments des missionnaires; elle fut reçue avec joie et avec une obéissance entière, et, désormais, les prédicateurs de l’Evangile firent leur le plan de Mgr Chauveau : entourer le royaume du Thibet, le serrer afin d’être prêts à l’entamer à la première occasion. Elle satisfaisait également le désir exprimé, depuis longtemps, de rattacher à la mission plusieurs principautés thibétai nés, les pays d’A-ten-tse, de Ouy-si et le Tchongtien, désir dont nous allons voir la réalisation.
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Nouvelle délimitation.
Étude des limites. — Demande et indication de limites. — Décret de Rome.
La première condition nécessaire pour suivre le plan de Mgr Chauveau, était de rattacher au Vicariat apostolique de Lhassa les territoires et les principautés dont la lettre faisait mention. Sans doute, comme le disait l'évêque, Mgr Pichon, le Vicaire apostolique du Su-tchuen méridional, accordait à tous les prêtres les pouvoirs utiles pour l’administration des chrétiens, mais ce n’était là qu’une solution provisoire qu'il était bon de rendre définitive. Rome seule pouvait le faire.
La question, d’ailleurs, n’était pas nouvelle ; elle avait autrefois vivement préoccupé Renou, auquel il faut presque toujours revenir quand il s’agit d’avoir sur le Thibet des notions exactes et des vues justes. Dès le 8 juillet 1852, le missionnaire écrivait aux directeurs du Séminaire pour leur expliquer la situation géographique de ces régions, leur donner tous les renseignements nécessaires sur la population et sur le gouvernement, et il concluait par ces paroles 1 :
Il faudrait déclarer appartenant à cette mission tout ce que, dans le pays, on appelle Peu-long-ba ; c’est l’ancien vrai Thibet, qui. du côté du Su-tchuen, commence avec la principauté de Kiala, et du côté du Yun-nan, aux gouvernements de Ouy-si, A-ten-tse et Tchong-tien.
Le 3 décembre suivant, Renou revenait sur ce sujet, et donnait de plus amples explications 2 :
Si l’on pouvait s’entendre sur ce que l’on appelle Thibet, comme on s’entend sur les mots Tartarie mongole ou Tartarie mandchoue, sans s’inquiéter de quelle manière l’empereur de Chine les gouverne, toute difficulté de juridiction aurait bientôt disparu. Le Thibet ne serait pas plus le simple royaume actuel que les autres petits royaumes, principautés et tribus, démembrement pour la plupart de l’ancien ; ce serait simplement toute cette vaste étendue de pays que les indigènes désignent sous le nom générique de Peu, véritable nom du Thibet, qui a sa langue homogène, même écriture, mêmes mœurs, même religion ; qui, en tant que mission, ne pourra jamais être assimilée à celle de Chine, à cause surtout de la diversité d’idiomes ; qui devra nécessairement avoir ses livres de prières et de doctrine propres, son clergé propre, des prêtres et des évêques parlant sa langue qui n’est point celle de Chine. Cette définition une fois admise, vous n’aurez plus de difficulté à fixer les limites. Par exemple, du côté du Su-tchuen, lorsque l’on suit la grande route impériale qui conduit à Lhassa, dès que vous avez mis le pied dans la principauté de Kiala,