Ta-tsien-lou, mai
ÉTAT ACTUEL
leurs petites affaires, les fidèles acceptent plus volontiers ses conseils, et même, quand il y a lieu, ses remontrances. D’autre part, en se laissant prendre pour arbitre par les uns et par les autres, le missionnaire réussit à connaître très bien toutes les familles du district, même les plus isolées. » Parfois les ouvriers apostoliques se sont faits médecins du corps pour atteindre les âmes, et nous avons vu plusieurs d’entre eux soigner les malades et vacciner la population entière de nombreux villages.
Ils doivent aussi entretenir des relations avec les païens, chefs ou peuple ; en temps ordinaire, les rapports sont assez faciles : on échange des visites avec les mandarins, on s’offre de petits cadeaux, le missionnaire fait venir des curiosités d’Europe demandées par les chefs ; on se raconte les nouvelles. Ce n’est pas que la confiance du prêtre dans ses interlocuteurs soit bien grande ; il sait, à n’en pas douter, tout ce qui se cache d’hypocrisie dans un sourire et d'hostilité dans une parole aimable, mais il n’ignore pas non plus qu’il peut, par ces fréquentations, jeter une bonne semence, régler de menus procès entre païens et chrétiens, donner quelques aperçus de notre civilisation morale et matérielle et des bienfaits qu’on en peut retirer. A l’occasion, dans ses relations avec les gens du peuple, il prêtera quelqu’argent à de malheureux débiteurs pressés par leurs créanciers ; en un mot, il empêchera les préjugés de s’accroître ou il les diminuera, il fera apprécier la droiture de ses procédés et la loyauté de son caractère.
Enfin, et nous ne le savons que trop, les ouvriers apostoliques sont souvent obligés de réparer les ruines causées par les persécutions, de refaire les oratoires, les presbytères, les écoles, d’aider les chrétiens à se réinstaller dans les propriétés dont ils ont été chassés.
Le missionnaire de Bathang est chargé d’un travail spécial, la réception et l’envoi des courriers de Ta-lsien-lou à Yerkalo et aux postes situés dans le Yun-nan ; il y a en moyenne à peu près un courrier par semaine *.
En parlant de la vie des prédicateurs de l’Évangile, nous ne pouvons omettre leurs voyages, qui sont fatigants. Ces voyages se font quelquefois à pied, le plus souvent à cheval ou à mulet.
Pour les longues expéditions de Ta-tsien-lou à Bathang, à Yerkalo, à Tse-kou, qui durent des semaines, les missionnaires se joignent aux caravanes thibétaines et chinoises. Ils commencent par faire leurs préparatifs, placent ce qu’ils emportent : livres, vêtements, etc., dans des caisses de 60 à 70 livres chinoises, charge maximum d’un mulet. Ces caisses doivent être plutôt petites et enveloppées de peau, afin d’éviter les chocs contre les parois des montagnes ou de les mieux supporter.
Après avoir fait choisir par les lamas la date de leur départ pour que le voyage soit heureux, les chefs de la caravane se mettent en route. Les voies de communication sont des sentiers rocailleux et très étroits sou-
1. « Le premier janvier j’ai fait le relevé des courriers que j’ai envoyés et de ceux que j’ai reçus pendant l’année 1878. J'en ai envoyé 26 à Ta-tsien-lou et 29 à Yerkalo, soit 55. J’en ai reçu 23 de Ta-tsien-lou et 18 de Yerkalo, soit 41. — Les frais de courriers l’un dans l’autre donnent le chiffre de 2U 7fen environ par courrier reçu. J’ai envoyé un peu plus de 4 courriers par mois et reçu un peu plus de 3. » A. M.-E., vol. 556, M. A. Biet à M. F. Biet. Bathang, 9 janvier 1879.
ET QUESTIONS GÉNÉRALES
vent hérissés d’obstacles, pierres, quartiers de roc, arbres couchés, sans parler des ossements d’animaux; ces chemins abrupts courent sur le sommet des montagnes, s’enfoncent dans les vallées, s’arrêtent devant une rivière ou un fleuve que l’on franchit soit à gué soit sur des barques en bois ou en peau de yack, soit sur ces étranges ponts de corde, dont Krick et Renou, les premiers, nous ont donné la description.
L’ascension des hautes montagnes, 3.000 et 4.000 mètres, est rude, la végétation disparaît peu à peu, et l’on atteint la région des neiges. Munis de visières en soie et de lunettes noires, les missionnaires sont à peu près à l’abri des ophtalmies, mais les joues, le nez et les lèvres sont moins préservés, la peau se dessèche et se gerce ; la raréfaction de l’air donne le mal de montagne aussi pénible que le mal de mer, mais à cheval on peut le supporter. Par suite des accidents de terrain, l’altitude est très différente, et les voyageurs doivent en quelques heures supporter une température qui varie de 13 ou 20 degrés au-dessus de zéro à 13 ou 20 et davantage au-dessous.
Un peu avant midi ils s’arrêtent pour faire reposer les animaux et prendre quelque nourriture ; rapidement ils ramassent des broussailles plus ou moins sèches, des argols, ils y mettent le feu et font chauffer de l’eau pour boire une tasse de thé beurré et manger quelques boulettes de tsampa (farine d’orge grillée).
Si la halte a eu lieu dans une vallée, ils peuvent se distraire par la vue des Thibétains qui travaillent aux champs ou qui pêchent dans des ruisseaux tranquilles et limpides. Si au contraire elle s’est faite sur les montagnes, leur regard s’étend sur un immense horizon de pics neigeux, sur un océan de montagnes amoncelées comme des vagues en furie, sur les hauts plateaux que parsèment de points noirs les tentes des bergers.
Après une heure ou deux de repos, la caravane repart; la nuit, les missionnaires couchent sous la tente, sur le toit d’une maison thibétaine ou dans des espèces de caravansérails que, sans aucune ironie, mais bien à tort, les Chinois appellent des «palais publics», logements d’ofticiers en voyage.
Parfois les mandarins des villages que traverse la caravane envoient de petits présents, œufs ou légumes, aux missionnaires ; ceux-ci répondent par une écharpe de félicité, foulard rouge semé d’étoiles jaunes *, et par un pourboire aux satellites qui ont apporté les présents.
11 n’est pas rare aussi que l’on apprenne la présence de brigands dans le voisinage ; alors on prépare les armes, on se tient sur la défensive, on place des sentinelles ; ces préparatifs très apparents empêchent ordinairement toute attaque.
Dans les petites villes, on renouvelle les provisions pour les hommes et pour les animaux ; on loue aux lamas des mulets de renfort et le prix de cette location est parfois assez élevé 2.
Enfin après 15 jours, 20 jours, 30 jours de marche, les missionnaires arrivent à leurs postes dans la principauté de Bathang ou dans la province du Yun-nan.