Padong, 18 mai
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rins ; ils élèvent des enfants auxquels ils apprennent à aimer Dieu et rachètent des esclaves qu’ils libèrent. Parfois, une guérison obtenue grâce au missionnaire détermine des conversions et même un mouvement en faveur du christianisme. Le cas s’est produit à Siao-ouy-si. Un des enfants d’un chef étant tombé malade, le prêtre, consulté par le père, répondit de faire venir le médecin. Mais c’eût été violer les traditions locales ; la religion des sorciers ordonne aux familles, où se trouve un malade, de ne recevoir personne, de peur qu’un visiteur n'irrite le génie du foyer par une propreté insuffisante. Le chef n’eut recours qu’au sorcier, et, quoique celui-ci eût, après avoir offert un sacrifice, formellement déclaré que l’enfant vivrait, ce fut le contraire qui se produisit. Bientôt les deux frères de cet enfant le suivirent dans la tombe et, peu après, leur sœur fut atteinte par la même maladie. On devine la douleur du chef ; il n’avait plus que cette enfant et l’aimait tendrement. Aussi se décida-t-il à lui faire prendre les remèdes prescrits par le médecin du missionnaire. La fillette guérit et aussitôt on en parla à plusieurs lieues à la ronde. Il en résulta très vite des demandes de baptêmes. Deux cent quatre enfants in arliculo mortis et vingt-cinq adultes reçurent, cette année-là, le sacrement de la régénération.
Hélas ! en face de ces petits moyens, combien grands sont les obstacles qui empêchent le succès des efforts apostoliques ! Si l’on examine la morale thibétaine, on la voit très relâchée, acceptant sans rien dire, ou plus exactement autorisant la polygamie et la polyandrie, indulgente à l’ivrognerie et au vol. Ce sont là évidemment des habitudes que le converti doit abandonner, et il trouve dur de le faire. Il y a aussi les croyances fausses, les superstitions dans lesquelles les Thibétains sont élevés, qu’ils pratiquent journellement, et redoutant la vengeance des dieux et des esprits qu’ils ont si souvent invoqués, ils n’osent les abandonner.
Pourtant ce ne sont là que des difficultés ordinaires, contre lesquelles, sous une forme ou sous une autre, le catholicisme se heurte partout. L’obstacle particulier que la prédication de l’Évangile rencontre au Tliibet, cette histoire en offre une série de preuves, c’est la lamaserie, c’est-à-dire l’ensemble de la puissance spirituelle, intellectuelle, morale des lamas. Diverses causes ont amené cette situation. La première est religieuse. Les Thibétains croient à la vérité du Bouddhisme, ou si l’on veut de l’enseignement bouddhique qu’on leur donne et des pratiques superstitieuses qu’on leur enseigne. Ils y croient d’autant plus qu’ils ont le sentiment religieux assez fort. Or les lamas sont des êtres consacrés à Bouddha, ils représentent son autorité, ils en possèdent en quelque sorte une partie. Ils ont donc, par là même, un très grand pouvoir sur le peuple, on pourrait dire, en un sens, un pouvoir théocratique. Peut-être qu’avec le temps, les circonstances et cet ensemble de choses qui fait que tout se détruit, les lamaseries auraient vu leur autorité s’amoindrir, si elles n’avaient pris des moyens très humains de la soutenir. Elles ont accaparé l’éducation des garçons, ou si l’on veut, elles obligent presque tous les jeunes Thibétains, et principalement les enfants de familles aisées, à passer chez elles un temps plus ou moins long. Elles ont acquis des richesses par les dons des fidèles, par
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leurs usures, par leurs rapines. Elles se sont attachées à recruter de nombreux sujets, ce qui leur était facile, puisqu’elles disposaient de la force religieuse, éducatrice et financière ; elles y sont rapidement parvenues, et l’on compte au Thibet, nous l’avons indiqué avec quelque précision dans notre Introduction, des centaines de couvents, et plusieurs d’entre eux renferment des milliers de lamas.
De là à dominer l’autorité civile même chinoise, il n’y avait qu’un pas ; les lamaseries l’ont franchi, non pas qu’elles osent toujours et en tout imposer leur volonté aux mandarins, mais elles le font très souvent en beaucoup de questions; elles ne cèdent guère que devant la force ou devant l’argent.
Ainsi, les lamaseries ont pour elles la religion de la population entière, elles ont l’éducation, la richesse, le nombre, l’influence politique et il en est ainsi depuis 20 générations, et c’est contre cette situation si forte que le catholicisme vient lutter.
Pour voir les deux côtés de la question, ajoutons que s’il n’est pas étonnant que les progrès de l’Évangile soient lents, il ne l’est pas davantage que la résistance du lamaïsme soit vive.
Ce que veut et cherche le catholicisme, c’est la destruction du Bouddhisme. Or, même en supposant que les lamas aient des convictions religieuses assez faibles, il leur reste le désir de défendre l’institution qui est leur gloire, la source de leur fortune, de leur autorité, la seule raison de leur existence. Le jour où le catholicisme triomphera, les populations n’iront plus à eux, leur fortune disparaîtra ; ils le savent et ils le disent dans leur langage vulgaire : « Ce jour-là notre écuelle sera brisée. »
A ce motif tout à la fois religieux et égoïste, il faut joindre la crainte de l’étranger qui parfois s’y mêle intimement. Voici un fait typique que raconte Mgr Chauveau ; on en pourrait citer cent autres analogues 1 ; « Dans la ville même de Bathang, il y avait un petit propriétaire gêné dans ses affaires : 100 ou 200 taëls l’auraient tiré de peine. Or il apprend que nous cherchons une maison, il en ajustement une à notre convenance. On entre donc en pourparlers, et comme on est pressé de part et d’autre, on tombe assez vite d’accord sur les conditions. On lève facilement quelques difficultés relatives au pays, et le marché est conclu. La maison est immédiatement disponible et l’argent ne se fera pas attendre. Tout paraît aller bien. Soudain, le bon Thibétain se rappelle qu’il a omis une formalité essentielle : Que penseront ses dieux de la location qu’il va consentir? Est-il bien sûr qu'on approuvera cet arrangement, là-bas, parmi les immortels? La chose lui semble grave et il doute. 11 y a, dans la lamaserie du lieu, un lama de ses amis, en qui il a confiance. Il va le trouver et lui soumet son cas de conscience. « Je n’oserais te répondre, fait le lama, c’est une question sur laquelle il faut consulter les esprits. Jetons les sorts. — Soit, réplique notre homme, je le désirerais aussi. » On se prépare à jeter les sorts et comme la chose est d’une importance exceptionnelle, on apporte aux opérations les soins les plus
1. A. M.-E. vol. 556 d. Lettre aux directeurs du Séminaire des Missions-Étrangères. Ta-tsien-lou, 1875.
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minutieux. Les sorts déclarent, et à plusieurs reprises, que la convention dont il s’agit est mauvaise, qu’on ne doit point passer outre ou qu’il s’ensuivra des malheurs : « Écoute, dit alors le lama à son ami, je puis te dire maintenant toute ma pensée, je me sens plus hardi. Remarque donc que le Dieu de ces Français est grand, terrible et beaucoup plus fort que le nôtre ; s’il vient à bout de s’établir dans ces pays, que deviendront nos dieux ? Et quand nos dieux ne seront plus là pour nous protéger, que deviendra la nation qui n’existe de toute éternité que par leurs bienfaits ? Vois à présent, ce que tu dois faire ! »
» Le pauvre Thibétain ne fut pas longtemps embarrassé ; les raisonnements du lama étaient écrasants pour son intelligence et ils allaient droit à son cœur. Il revint donc chez nous, un peu honteux, sans doute, mais décidé ; il s’excuse tant bien que mal, retire sa parole avec la contenance la plus humble, dans les termes les plus polis ; et il rompt le marché d’une façon absolue. Il reste avec ses dettes, mais il garde sa maison, et il garde surtout, au fond du cœur, la satisfaction d’avoir accompli ce qu’il croit un sacrifice agréable aux dieux de la Patrie. »
Cependant en mêlant aux sentiments religieux et patriotiques une dose d’égoïsme aussi forte que l’on voudra, on n’aura pas trouvé, du moins il nous semble, une explication complète de l’état d’esprit des Thibétains chefs, lamas ou peuple ; il faut pénétrer plus intimement encore dans le caractère des uns et des autres et analyser leurs préjugés avec plus d’attention.
La civilisation au Thibet est moins avancée qu’en Chine, la crédulité y est donc encore plus grande, ce qui n’est pas peu dire; aussi les préjugés les plus invraisemblables, pour ne pas dire les plus risibles, y ont droit de cité et les imaginations les plus extravagantes y sont admises comme des vérités. N’a-t-on pas dit et cru à Ta-tsien-lou, que le coq venu d’Europe et qui servait de girouette à l’évêché, avalait des filons d’or pendant le jour, et que les missionnaires retiraient cet or de son estomac pendant la nuit, et le roitelet de Kiala ne vint-il pas fort sérieusement en parler à Mgr Biet ' ? N’a-t-on pas accusé les missionnaires d’arrêter la pluie, de créer des rats, de causer des épidémies ? Bien certainement, plusieurs lamas ne croyaient pas à ces sottises qu'eux-mêmes répandaient, mais beaucoup en étaient persuadés. N’y en eut-il pas qui assurèrent avec une conviction, qu'on pouvait juger sérieuse, que les prêtres européens possédaient des caisses pleines de petits bonshommes en papier pouvant se changer en soldats vivants et bien armés, qu’ils comprenaient le langage des corbeaux, celui des pigeons et même celui des ours? Naturellement, dans le Thibet, courut la calomnie qui a été générale en Chine, que les prêtres en baptisant les enfants ou en donnant l’Extrême-Onction aux moribonds, leur arrachaient
1. Le prélat, de qui nous tenons le fait et qui n’était pas très sûr que son interlocuteur ne partageât pas quelque peu les idées de ses administrés, crut excellent de lui offrir l’animal, cause de tant d’inquiétudes. Mais le roitelet refusa, craignant que les accusations de la foule ne se reportassent sur lui. — Eh bien ! reprit Mgr Biet, faites venir de France des girouettes analogues et placez-les sur votre palais ; vous en répandrez ainsi l'usage et cela mettra fin à toute rumeur. Le roitelet agréa cette proposition et il paraît que depuis lors les rumeurs ont cessé.
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les yeux. Et ee n’est pas là de l'histoire ancienne, ces calomnies existent encore, on les colporte et elles sont trop souvent acceptées. Au sujet de la dernière, voici ce que raconte Mgr Biet, dans une lettre datée de 1883 : « Celte année je me suis trouvé présent à l'enterrement d’un chrétien, un bon vieux, en paix avec l’Église, pour lequel on était venu me chercher trop tard. Ma présence pouvant confirmer les soupçons des païens, j’évitai très ostensiblement d’aller près du mort, d’entrer même dans l'appartement où était déposé son cercueil. Toutefois, les parents du défunt ne jugèrent pas encore ces précautions suffisantes, ils me demandèrent de leur permettre de faire ouvrir le cercueil au moment même, où, après mon départ, on le descendrait dans la fosse, afin de faire constater aux païens présents, que le mort avait bien encore ses deux yeux, pour dormir son dernier sommeil. »
Si la superstition est crédule, le patriotisme ne l’est pas moins. Lorsqu’en 1883, il fut question d’envoyer à Bathang M. Bourdonner, pour remplacer M. Brieux, le chef du tribunal des affaires ecclésiastiques de Tchen-tou, lvouang-kin-tchong, menaça de faire reconduire le missionnaire à Shang-haï, sous le fallacieux prétexte, que le chemin de fer partant de l’Inde arrivait déjà à quatre journées de Bathang, et que le prêtre européen aiderait les Anglais à pénétrer à Lhassa. Assertion ridicule, Bathang se trouvant via Lhassa à plus de deux mois de Darjeeling et les Anglais n’ayant pas encore, à leur grand regret sans doute, fait franchir les Himalayas à leurs locomotives.
Outre le sentiment de crainte et d’hostilité que toutes ces calomnies développent, il y a des obstacles d’une autre nature provenant de l’état social et des habitudes du pays.
Un grand nombre de Thibétains sont fermiers des lamas dont les propriétés territoriales sont énormes; s’ils se font chrétiens, ils sont immédiatement chassés de leur maison. Autre chose encore : tous les Thibétains doivent payer les droits de prières ; catholiques ils ne le peuvent plus; ils ne peuvent pas davantage prendre part aux sacrifices, aux réjouissances publiques, aux cérémonies familiales, et ce sont là autant de causes d’incessantes vexations.
Que des misères de cette sorte se produisent aux Indes ou en Indochine, on en appelle aux autorités anglaises ou françaises et les coupables sont punis ; pas toujours, nous le savons, mais assez souvent pour que les dispositions malveillantes n’osent pas s’affirmer habituellement ou même pour qu’elles cessent. Dans les pays thibétains, il en est autrement et si une fois la justice est respectée, elle est violée vingt fois.
Ainsi à la religion et au patriotisme, s’unissent l’ignorance, la superstition, la sottise et l’intérêt pour dresser des obstacles en face des missionnaires et des catholiques, et pour exciter contre eux une hostilité toujours prête à éclater.
Dans cette situation, ni les ouvriers apostoliques n’ont la liberté de prêcher et de convertir, ni les païens la liberté d’embrasser la vraie foi ; quels que soient les traités, les conventions, les édits, les proclamations, la liberté religieuse n’existe pas dans le Vicariat du Tliibet, pas
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même, quoique la situation soit incomparablement meilleure, pas même dans la partie méridionale sous l’autorité du gouvernement anglais, puisque les missionnaires ont eu à plusieurs reprises défense de s’établir dans les mêmes lieux que les ministres protestants. Mais sur ce point spécial n’insistons pas et ne parlons que du Thibet oriental. Sans doute, on ne massacre pas les prédicateurs de l’Évangile, on n’emprisonne pas les fidèles ; les uns et les autres ne sont pas traduits devant les tribunaux, pour subir la torture ou la mort, mais est-ce là toute la liberté ? Qui oserait le dire ? Et que de précautions il faut pour que leur tranquillité relative ne soit pas troublée ! Et combien de temps dure-t-elle ? Les pillages et les expulsions de Bonga, de Yerkalo, de Bathang, d’A-ten-tse, de Tse-kou, qui ont eu lieu en 1838, en 1803, en 1873, en 1887 sont là pour nous répondre. Et que d’années, que de peines, que de négociations exigent le relèvement des ruines !
En présence de cette position douloureuse dans les pays thibétains dépendant du Su-tchuen et du Yun-nan, les missionnaires ont depuis longtemps jugé que, par leurs seules forces, ils ne pourraient pénétrer dans le royaume même du Thibet; pour y réussir, il faudrait un miracle ; Dieu en fait encore assurément, et son bras demeure tout-puissant ; mais si l'on en juge par le passé du monde, la Providence fait bien rarement des miracles de cette nature. Elle laisse les événements suivre leur libre cours et leurs conséquences se développer, dans une mesure et selon une forme, que sa patience et son éternité rendent bien longs pour notre vie si courte.
Alors, se tournant vers les forces humaines, les prédicateurs de l’Évangile ont cherché quel serait leur appui. Les tentatives individuelles faites par les explorateurs n’ont pas réussi et leurs insuccès répétés ont inspiré aux lamas la conviction qu’ils les pourraient repousser toujours. Elles ont créé aux ouvriers apostoliques de grands périls et même elles leur ont causé de graves dommages.
Faut-il attendre mieux de l’intervention des puissances occidentales? Les missionnaires ont longtemps espéré dans l’Angleterre ; ils ont même compté sur la Russie. « La persistance des Anglais au sud et l’action de la Russie au nord, écrivait Desgodins en 1884 *, sont des forces convergentes qui ne peuvent manquer d’ouvrir un jour le Thibet au commerce et à la civilisation. »
Jusqu’à ce jour, l’Angleterre n’a pas activement travaillé à atteindre ce but, est-elle disposée à le faire ? Et la Russie, serait-elle favorable à l’Église catholique, si elle conquérait la prépondérance au Thibet ? Si jamais la France prenait pied au Yun-nan et dans la vallée du fleuve Bleu, pourraitelle être amenée à entreprendre quelque chose au Thibet ?
De plus ces puissances devront compter avec la Chine, la véritable souveraine actuelle du Thibet ; et la Chine, finira-t-elle par consentir à ouvrir ce pays, même si on lui parle avec fermeté, même si elle sent devant elle des hommes résolus ?