A. M.-E., vol. 556 c, 10 mars 18G
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
Le prince répondit, le 14 mars 1860, qu’il expédiait à ce sujet une lettre au premier commissaire impérial à Lhassa. Avant d’avoir reçu cette lettre, le commissaire, au mois de janvier 1806, avait écrit à sa manière le récit des événements de Bonga, et l’avait envoyé à son supérieur hiérarchique, le vice-roi du Su-tchuen, qui le fit parvenir à Pékin. Voici le texte de ce rapport, où l’imagination chinoise s’est donné libre carrière en revêtant, les faits de la couleur qui lui plaisait 1 :
Dans la 5e année de Tong-tche, des contestations s’élevèrent entre les lamas thibétains et les missionnaires français résidant à Bonga, territoire thibétain ; il en arriva des malheurs. Des plaintes furent portées devant les autorités du Su-tchuen, du Yun-nan et du Thibet, et avis fut donné au Dalaï-Lama pour qu’il fit ordonner une enquête sur les faits. Je reçois aujourd'hui du Dalaï-Lama la réponse suivante :
Les lamas s’opposent à ce que des missionnaires viennent au Thibet prêcher la religion chrétienne. 11 y a deux ans, il en est arrivé peu à peu quelques-uns; les lamas demandèrent à ce qu’ils fussent expulsés du Thibet et renvoyés chez eux, parce que, depuis leur arrivée, des maux terribles, tels que famine, invasion de sauterelles, peste, s’étaient introduits avec eux ; la population n’était pas tranquille. L’année dernière, le commissaire impérial Man s’en plaignit à l’Empereur, et l’entrée des missionnaires fut interdite. Ceux qui avaient acheté des propriétés à Bonga passaient leur temps à intriguer avec les gens des villages pour les faire entrer dans leur secte. Ils élevèrent bientôt une église sans permission, dans l’idée qu’ils arriveraient à détruire les lamaseries eL à faire disparaître leurs temples. Les lamas de l’endroit, se voyant menacés, se révoltèrent à cette idée, et chacun chercha à se débarrasser de l’autre. Quant à nous, nous ne pouvions agir autrement que de défendre aux Thibétains de se faire chrétiens, mais nous n’avons jamais tenté de faire du mal aux missionnaires par des moyens tels que le meurtre, le pillage, l'incendie.
Moi, Commissaire impérial Te, vois, par la supplique du Français Siao (Fage), que le capitaine commandant à Kiangka a été transféré à Chuopan-toen qualité de lieutenant seulement et loin de Bonga. Aussi l’assassinat d’un Européen et le pillage de leur maison doivent être l’objet d’une enquête sérieuse ; je dois donc écrire au vice-roi intérimaire du Su-tchuen et le prier d’envoyer sur les lieux des officiers civils et militaires pour s’en occuper, et cela avec tout le soin désirable, afin que le jour se fasse sur les événements passés, et qu’une décision soit prise pour qu’il y soit donné suite avec la coopération du vice-roi du Su-tchuen.
Remarquons ici que les autorités de Lhassa reconnaissent le meurtre de M. Durand, que, plus tard, elles nieront effrontément.
De plus, dans cette pièce, nous voyons la confirmation de ce que nous avons raconté précédemment, c’est-à-dire la demande faite par les lamas d’expulser les missionnaires du Thibet, la requête écrite dans le même sens par le commissaire impérial Man, et l’approbation de cette requête parle gouvernement de Pékin, enfin, la défense faite par le Dalaï-Lama aux Thibétains d’embrasser le christianisme : toutes choses qui révèlent bien clairement l’état des esprits, et expliquent, sans qu’il soit besoin de commentaires, les difficultés au milieu desquelles se débattaient les prédicateurs de l’Evangile.
1. A. M.-E., vol. 5ti6 “f. Copié aux archives de la Légation française à Pékin.
Mission du Thibet. — IL
LE SECOND PROCES DE BONGA
Les premières démarches, entreprises pour obtenir justice contre les persécuteurs de Bonga, n’eurent aucun résultat, et la situation demeura aussi précaire que les événements précédents l’avaient faite.
Quand Mgr Chauveau eut pris en main le gouvernement de la mission, il continua ou recommença les démarches faites par Goutelle, et s’adressa au vice-roi du Su-tchuen. C’était alors Lo-pin-tchang, qui a laissé, parmi certains missionnaires, la réputation d'un homme juste, et parmi d’autres, celle d’un ennemi des Européens.
Les pièces, envoyées par l’intermédiaire du Vicaire apostolique du Su-tchuen occidental, furent perdues d’une manière assez singulière :
« Mgr Pinchon, écrit Mgr Chauveau *, a été lâchement trompé par son interprète chinois, Joachim Lieou.Sous le patronage de ce traître, les mandarins de Tchen-tou ont publié deux brochures où nous sommes tous très maltraités, et surtout Mgr Destlèches et M. Delamare. Mgr Pinchon, seul, apparaît au côté lumineux du tableau. Quand il connut cette affaire, Mgr Pinchon chassa son scribe infidèle. Cet homme, irrité, se lève au milieu de la nuit, brûle tous les papiers qui lui avaient été confiés et disparaît avant le jour. Nos accusations étaient au nombre des pièces anéanties dans l’autodafé. »
Aussitôt que Mgr Chauveau connut ce regrettable accident, il expédia de nouvelles pièces, qui furent assez bien accueillies par le vice-roi ; cependant, disait l'évêque'1 2, « il ne faut pas compter sur un triomphe éclatant, ni surtout immédiat, mais j’espère une tolérance qui nous mettra en mesure de préparer nos petits plans pour l’avenir. »
La diplomatie française au Thibet en 1866.
Demandes de Mgr Chauveau. — Lettre de M. de Bellonet à Mgr Chauveau : le Thibet n’appartient pas à la Chine ; la France ne soutiendra pas les missionnaires du Thibet ; observations sur M. Durand ; allez en Corée. — Réponse de Mgr Chauveau. — Nouvelle attitude de M. de Bellonet. — Réponse du prince Kong. — Démarches de M. Dabry. — Le Tsong-li-yamen prie de traiter le procès. — Lhassa veut l'expulsion des missionnaires. — Ordres pour traiter le procès. — M. de Bellonet blâmé et rappelé. — M. de Lallemand. — Lettre de M. de Lallemand aux Vicaires apostoliques de Chine. — Mgr Chauveau à M. de Lallemand. — Conseils de Mgr Chauveau aux missionnaires.
Si le Vicaire apostolique du Thibet s’était d’abord adressé aux autorités chinoises, s’il avait mis moins de hâte que son prédécesseur, Thomine- Desmazures, ou que le supérieur intérimaire de la mission, Goutelle, à en
1. A. M.-E., vol. 556 . Mgr Chauveau à Mgr Thomine-Desmazures, 20 avril 18S6.
2. A. M.-E., vol. 556 L Mgr Chauveau à M. Osouf, 5 juillet 1866.
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
appeler à la légation française, c’est qu’éclairé par l’expérience, il craignait de se heurter à un refus qui, pensait-il avec raison, aurait rendu sa situation plus pénible. Cependant, voyant la mauvaise volonté des mandarins, il voulut essayer d’obtenir l’appui des représentants de la France, et il écrivit à M. Dabry, chargé du consulat français à Han-keou, dont il connaissait la sympathie pour les missionnaires, et lui raconta les événements de Bonga et de Kionatong, le meurtre de Durand, et lui répéta les quatre demandes suivantes faites par Goutelle :
1° Des passeports pour les missionnaires en pays chinois, mais jusqu’à Bathang et Lithang;
2° La reconstruction de la maison de Bonga avec ses dépendances, non pour y faire habiter des missionnaires, mais pour la conserver à la mission du Thibet à qui elle appartient ;
3° La réparation de tous les torts causés aux chrétiens et aux païens, amis des missionnaires et lésés à leur occasion ;
4° Des dommages-intérêts pour les pertes accidentelles éprouvées dans les voyages, les transports, par suite de l'augmentation du prix des denrées, la privation de récoltes, etc... La somme devra être déterminée lors du procès.
Notre consul répondit « en mettant tout son dévouement au service des missionnaires du Thibet », puis il envoya la lettre de Chauveau à son chef, le représentant de la France à Pékin.
Notre chargé d’affaires, de Bellonet, profita de l’occasion pour faire à l’évêque une déclaration très catégorique sur la manière dont il comprenait la situation de la mission du Thibet, et sur son impuissance à l’améliorer. La lettre vaut la peine d’être citée entièrement, puisqu’un diplomate semble y dire toute sa pensée, que sa pensée révèle la politique de la France, et que cette politique est l’arrêt de vie ou de mort d’un Vicariat apostolique 1 :
Monseigneur,
M. Dabry m’a communiqué la lettre que Votre Grandeur lui écrivait, le 17 avril dernier, au sujet des désastres qui ont frappé la mission du Thibet, et des indemnités morales et pécuniaires qui semblent nécessaires pour effacer les traces des malheurs passés. J’y réponds directement, car Votre Grandeur sait, comme moi, que l’autorité du consul de France à Han-keou ne peut s’étendre au delà des limites de la province dans laquelle il est accrédité, et que les affaires religieuses sont toujours portées au Tsongli-vamen et à la légation de Sa Majesté.
Permettez-moi, Monseigneur, de séparer tout d’abord les diverses manières d’envisager la question de la mission catholique au Thibet.
Il y a, en premier lieu, la question religieuse, la question de la propagation de la foi. A celle-là, je ne puis que contribuer par mes vœux et par mes offrandes, et je reconnais très bien que votre conscience ou les décisions du Saint-Siège peuvent seules vous inspirer une direction des hommes et des tempéraments.
Puis vient en second lieu la question de l’appui temporel qui peut être donné à votre œuvre spirituelle par la légation de Sa Majesté ou par le gouvernement chinois. Celle-là, vous me permettrez de la traiter.
1. A. M.-E., vol. 556^. M. de Bellonet à Mgr Chauveau, 25 juillet 1866.
LE- SECOND PROCES DE BONGA
Le gouvernement chinois, en 1861, après la prise de Pékin, et lorsqu’il avait une armée à ses portes, a signé des passeports qui lui avaient été demandés pour le Thibet. Depuis, il s'est formellement refusé à en délivrer d’autres, voyant que sa signature engageait sa responsabilité. Il nous a déclaré officiellement que le Thibet n'appartenait point à la Chine, et que, par conséquent, les prescriptions des traités ne pouvaient être invoquées à son égard ; que le Thibet était libre et indépendant, maître par conséquent d'admettre ou de repousser tels étrangers que bon lui semblerait; que la Chine n’avait sur le Thibet que des droits de suprématie fort vagues, et qui tenaient surtout à la position de « protecteur de la religion lamaïque » prise par les empereurs chinois. « Nous avons au Thibet, me disait Ouensiangje premier président du Tsong-li-yamen, la même position que vous avez à Rome. Si j’envoyais à Rome cent missionnaires boudhistes, vous chargeriez-vous de les y protéger? La Chine n’entretient pas au Thibet des gouverneurs, mais des ambassadeurs, qui n’ont pas plus de pouvoirs que vous n'en avez vous-même auprès du gouvernement chinois. Ils peuvent avoir de l'influence personnelle, certainement, mais il n’est pas probable qu'ils l'emploient en faveur des étrangers, et nous ne pouvons pas leur en donner l'ordre. Cette influence était autrefois appuyée par des garnisons chinoises que la pénurie du Trésor nous a forcés de supprimer ; donc, pas d’appui matériel. Cette influence ne s'appuie maintenant que surl’idée que les empereurs sont les prolecteurs de la religion lamaïque. C’est par cette idée que nous retenons encore sous notre obéissance elle Thibet etla Mongolie, où nous n’avons aucun moyen de régner par la force et qui nous fournit pourtant des troupes en cas de besoin. Or. cette influence disparaîtrait le jour où nous semblerions protéger une religion dont le but avoué est le renversement de la religion lamaïque. Vous devez comprendre qu’entre notre intérêt et le vôtre, nous n’avons pas à hésiter.»
Et comme tout cela était rigoureusement vrai, et que nous n’avons pas la permission d'appuyer nos raisonnements par la force, qui seule déciderait le gouvernement chinois à plier, nous sommes obligés de reconnaître officiellement que la Chine n’a rien avoir dans ce qui se passe au Thibet.
Partant de là, M.Rerthemy a écrit, il y a deux ans, à la mission du Thibet, pour l’inviter à rentrer en Chine, et il a prévenu le gouvernement françaisde cette démarche, qui mettait fin à une œuvre « commencée avec plus de courage que de prudence et de réflexion ». Et le gouvernement français a approuvé cetle manière de voir et a reconnu l’impossibilité de prêter son assistance aux missions du Thibet.
Vous n'ètes donc tenu sur ce point, Monseigneur, à aucune condescendance envers la légation. Le gouvernement chinois nous déclare officiellement que le Thibet ne lui appartient pas et qu'il ne peut vous protéger au Thibet. Par suite, nous qui ne pouvons pas ne pas accepter comme vraie une déclaration officielle du gouvernement chinois, qui ne pouvons opérer directement une pression matérielle sur le gouvernement thibétain, qui ne pouvons exercer de pression matérielle sur le gouvernement chinois pour qu’il en exerce une à son tour sur le Thibet, attendu que d’abord nous savons, par une expérience de cinq années, que le dit gouvernement chinois ne peut ou ne veut se faire obéir à dix lieues de Pékin, et que, d'autre part, nous avons Tordre de le ménager et de le conserver à tout prix, nous ne pouvons que dire aux missionnaires : « Allez au Thibet si votre conscience vous l’ordonne, mais allez-y à vos risques et périls. Vous êtes là bien véritablement en pays infidèle, et vous ne pouvez compter sur aucune protection temporelle. Si vous êtes martyrisés, vous aurez le sort après lequel vous courez, et vous ne serez point vengés parce que nous ne pouvons pas vous venger. »
Voilà, Monseigneur, pour la question du Thibet. C’est triste, mais il est impossible de faire autrement. Le gouvernement français ne veut plus
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d’expéditions lointaines, parce que l’opinion publique et, au premier rang, les députés du parti catholique ne veulent plus, sous aucun prétexte, de ces expéditions. Or, vous savez mieux que moi quel poids peut avoir ce raisonnement sur un cerveau de Chinois. Travaillez à changer l'opinion publique en Europe, qu’elle se prononce pour une intervention armée en Chine et qu’elle entraîne ainsi le gouvernement, et je serai ravi, et la légation de France vous donnera un appui sérieux. Mais, jusqu'à ce moment, qui peut encore se faire attendre longtemps, nous sommes tenus par nos instructions, et nous pouvons dire que nous sommes les serviteurs (malgré nous) de la paix à tout prix.
Passons à une autre question, celle des indemnités morales et matérielles que Votre Grandeur dit indispensables. J’en ai pris note, je les communiquerai même à l’occasion au gouvernement chinois, mais d’après ce que je viens d’exposer, Votre Grandeur peut voir qu’il n'y a aucune chance de les faire accepter, le gouvernement chinois ne pouvant exercer de pression sur le gouvernement thibétain, et le gouvernement français ne voulantpas presser le gouvernement chinois. Je vous dirai en plus que j'ai vainement cherché une lettre quelconque du gouvernement chinois qui engageât sa responsabilité au sujet de Bonga, que M. Kleczkowski prétend avoir été cédée aux missionnaires sous la double garantie des gouvernements chinois et thibétain. La dépêche dont parle M. Kleczkowski n’engage en rien les Chinois. Je ne sais, Monseigneur, si vous possédez des pièces plus sérieuses, auquel cas vous me feriez plaisir de m’envoyer des copies. Pour le moment, la question est soumise à M. Drouyn de Lhuys : ce qu’il me dira de faire je le ferai ; mais mon avis motivé est qu'il est impossible d’obtenir satisfaction autrement que par le canon.
Troisième question. Dans quelle limite pouvez-vous circuler, en vertu de nos traités avec la Chine ? Pour cela encore, Monseigneur, il est bien difficile de soutenir une thèse, quand les Chinois nous donnent officiellement l’assurance qu’elle est inexacte. Le Tsarong est-il ou n’est-il pas à la Chine ? Vous dites oui, et les Chinois disent non. Nous sommes forcés de croire les Chinois. Envoyez-moi une carte chinoise sur laquelle les pays que vous désirez parcourir seront marqués comme possession chinoise, et je vous promets que vous pourrez y circuler sans obstacles, sans obstacle officiel du moins, mais autrement nous ne pouvons rien faire.
Enfin, Monseigneur, je me permettrai de vous prier, au nom des intérêts de la religion, de veiller sur les lettres que vos missionnaires pourraient faire insérer dans « les Annales de la Propagation de la Foi ». Celle de l’abbé Durand a produit ici et ailleurs l’effet le plus désagréable, et ce pauvre missionnaire est considéré comme un énergumène. Aussi de telles excentricités ne pouvaient manquer d'amener une catastrophe. Promettre à tort et à travers l’appui de la France, qui ne peut pas étendre son bras si loin, s’amuser à faire des planches de cuisine avec les boudhas des pagodes, vouloir se poser en arbitre non pacifique entre oppresseurs et opprimés, tout cela peut paraître très agréable à faire et à écrire, mais pour nous qui avons ensuite à juger les résultats et à faire punir les coupables, nous sommes obligés de reconnaître que le missionnaire avait bien souvent semé la grêle qui l’a écrasé.
Si j’avais un conseil à vous donner, Monseigneur, ce serait d’abandonner entièrement cette mission du Thibet, où nous ne pouvons rien, où nous ne pourrons rien avant un demi-siècle, et de venir en Corée, où toule la mission vient d’être détruite d’un seul coup : deux évêques, sept missionnaires, et tous les chrétiens qu'on a pu saisir ont été tués. Comme la Corée est plus ou moins abordable, j’ai déclaré la guerre et lancé sur ce pays l’amiral Roze ; nous verrons si le gouvernement français veut poursuivre une entreprise dont j’ai pris toute la responsabilité. Quant au gouvernement chinois, il m’a dit que la Corée ne lui appartenait pas plus
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que le Thibet. Très bien. Alors j’ai déclaré à mon tour que j'en prendrais possession au nom de Sa Majesté.
Et maintenant, Monseigneur, que Dieu vous aide, parce que les hommes ne peuvent rien pour vous si vous restez au Thibet.
L’auteur de cette lettre, on le voit, répétait, en semblant y accorder créance, les motifs mis en avant par la Chine, dès 18G3,pour ne pas donner de passeports aux missionnaires du Thibet ; il appuyait fortement, trop fortement même, sur l'impuissance souvent plus feinte que réelle du gouvernement chinois; il allait jusqu’à affirmer ne pas connaître les six articles discutés et acceptés par M. Kleczkowski et le prince Kong, et, après avoir critiqué la conduite de M. Durand, il terminait en déclarant que, quels que fussent les sentiments personnels du chargé d'affaires, la France ne pouvait rien faire et qu’elle ne ferait rien pour le Thibet. C’était attristant, mais très clair.
Dans une très longue et très sérieuse réponse, du 18 novembre 1866, Mgr Chauveau étudia ligne par ligne toute l’argumentation de M. de Bellonet ; nous ne dirons pas qu’il se montre écrivain élégant et clair, imprimant à sa plume une allure vigoureuse ; ce ne sont là, en cette circonstance, que des qualités de second ordre, mais, ce qui importait davantage, il est bien informé, il a une logique serrée quand il parle des principes, large et modérée lorsqu’il arrive à la pratique. Tout d’abord, il explique les motifs qui l’ont engagé à écrire au consul de Han-keou plutôt qu’à la légation de France, et il indique en quelques lignes le rôle des consuls tel qu’il le conçoit et tel qu’il doit être réellement. Voici la première partie de cette lettre, qu’il termine en élevant vers Dieu ses espérances que les hommes ne soutiennent plus 1 :
C’est avec plus de joie que d’étonnement que j’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré le 2 juillet. Je dois à la vérité de vous dire que j’ai été agréablement surpris en recevant cette communication des agents français à Pékin ; je supposais à peine qu’ils se souvinssent encore de nous, et l’on m’avait écrit plusieurs fois que la légation regrettait de ne pouvoir nous être utile en rien. Pour ma part, dans un sentiment de discrétion que M. de Bellonet appréciera, je m’étais abstenu de toute relation avec Pékin, j’avais même défendu qu’on y écrivit, pour ne pas contraindre la légation à un aveu toujours douloureux d’impuissance. C’est donc avec bonheur que je vous vois prendre l’initiative, et je vous remercie grandement de l'occasion que vous me présentez d’offrir à la légation des renseignements auxquels elle semble tout à fait étrangère.
Lorsque j’adressai à M.Dabry ma réclamation au sujet de nos malheurs, je vous avoue, M. le Ministre, que je ne soupçonnais pas qu’il dût porter ces détails à votre connaissance.
Je savais parfaitement que M. Berthemy, à Pékin, et M. Drouyn de Lhuys, à Paris, avaient nettement déclaré qu’ils ne pouvaient nous protéger au Thibet. Alors, à quoi nous eussent servi des plaintes et des doléances à des hommes qui nous avaient fait prévenir qu’ils n’étaient pas en mesure de nous tendre la main ? J’écartais ainsi tout ce qui pouvait paraître toucher à la question politique ; la politique pour nous, pour tous les Français, pour tous les amis de la France au Thibet, la politique déclare qu’elle a une tête, mais qu’elle n'a pas de bras. L’action d’un
1. A. M.-E., vol. 556rf. Mgr Chauveau à M. de Bellonet, 18 novembre 1866.
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consulat est toute différente, et son influence dans ces pays beaucoup plus grande qu’on ne le pense communément ; je vous surprendrai peut-être, Monsieur le Ministre, en vous disant qu'il y a autour de moi 50.000.000 d’hommes qui savent à peine qu’il y a des légations européennes à Pékin, et qui savent parfaitement qu’il y a un consul, un Lin-se-kouan, à Han-keou. Après les énormités commises à notre égard, et celles qui ont été commises dans le Su-tchuen, il était impossible de ne pas recourir à ce Lin-se-kouan à moins de faire passer les Français pour des hommes dépourvus de bon sens, et les missionnaires pour des exilés, dont leur Empereur ne veut plus : tel est le langage des Thibétains. L’influence d’un consul est essentiellement protectrice ; il est consul pour défendre les biens, l'honneur, les droits et les personnes de ses nationaux. Régulièrement, sans doute, il n’a qu’une juridiction limitée ; mais cette juridiction s’étend d’elle-même, croyons-nous, lorsqu’il n'y a pas d’autre autorité pour protéger un homme du même pays, ce qui est notre cas au Thibet. M. Dabry, acceptant courageusement la belle mission qui lui était échue de prêter son concours à tous les Français qui sont dans l’ouest de la Chine et qui ont droit d’y être, n’a fait que son devoir ; il a prouvé qu’il avait un cœur français; je suis convaincu que si on soumettait le cas à l’Empereur, Sa Majesté répondrait : « Dabry a bien fait. » Ce que dirait Sa Majesté, nous le disons tous.
Les affaires religieuses doivent être portées au Tsong-li-yamen, ditesvous, et à la légation française de Pékin. Nous ne pouvons pas ignorer cette mesure, mais il serait à regretter qu’elle empêchât les consuls de communiquer directement avec les gouverneurs des provinces. Pour ce qui nous regarde, la légation ne croyant pas pouvoir nous prêter son concours, M. Dabry nous offrant généreusement le sien, nous l’avons accepté ; et nous lui en garderons une éternelle reconnaissance. Que les bénédictions de Dieu l’accompagnent partout. En reportant ses souvenirs vers le pays, il pourra au moins se dire qu’il a eu à cœur de soutenir ses compatriotes et la vérité.
La distinction que vous établissez du double point de vue sous lequel on peut considérer la mission du Thibet, ne nous est pas particulière, mais elle est parfaitement juste. J’y attache la plus grande importance et vous remercie d’une déclaration de principes aussi exacte. Oui, il y a le côté catholique et religieux de la question : le Saint-Siège peut seul nous guider en cette matière ; la brebis ne connait que la voix de son pasteur. 11 y a aussi le côté politique et temporel : celui-là nous le laissons complètement aux hommes chargés par Dieu de présider aux destinées des peuples. La légation et le ministre des Affaires Etrangères nous disent, depuis deux ans, qu’ils ne peuvent s’occuper de nous au Thibet. Cette déclaration, pénible au premier abord, ne nous a ni surpris, ni découragés, ni même mécontentés jusqu’à provoquer d’inutiles et bruyants murmures. A nos yeux c’est une position qui nous est faite par la divine Providence, c’est une nouvelle page dans l’histoire déjà ancienne de l’Eglise, et ces premières difficultés nous trouvent parfaitement résignés. Nous accepterions avec reconnaissance des protecteurs et des amis parmi les hommes, s’il plaisait à Dieu de nous en donner ; mais un abandon de leur part ne nous désolera pas, les secours humains n’étant point promis dans l’Evangile. Dieu suflit à ceux qui ne recherchent que lui, et l’homme le plus abandonné est bien fort quand il sait souffrir jusqu’à la mort.
Passant ensuite à l’affirmation que le Thibet n’appartient pas à la Chine, Mgr Chauveau relève assez vivement ces paroles :
Le gouvernement chinois vous a annoncé officiellement que le Thibet ne lui appartenait pas, et il y a longtemps que vous en avez averti M. le
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ministre des Affaires Etrangères. Le gouvernement chinois a déjà si souvent trompé la confiance de nos agents à Pékin, qu'on peut sans témérité élever des doutes sur ses paroles. En 1861, il signa des passeports pour le Thibet ; le Thibet lui appartenait donc alors ! Comment l’a-t-il perdu depuis? 11 répond aujourd’hui que la présence des armées européennes à ceLte époque lui inspirait une terreur si profonde qu'il perdit la connaissance de ses droits. Une pareille explication est-elle acceptable de bonne foi ? Est-ce assez enfantin ? La légation a-t-elle pu croire à des affirmations aussi puériles sur la parole de ces hommes que M. Berthemy lui-même appelait, en 1864, des magistrats ignorants et corrompus? Le gouvernement chinois essayant de tromper les étrangers, s’en faisant un jeu, s’en faisant une gloire, est conséquent avec lui-même, puisque, dans ses convictions, nous ne sommes que des barbares stupides et insolents. Permettezmoi donc, Monsieur le Ministre, d’établir ici brièvement et de prouver que le Thibet est une possession chinoise, fruit delà conquête maintenue parune occupation militaire et nécessitée par l’instinct de la conservation, tout en convenant qu’au Thibet comme ailleurs l'autorité impériale va en déclinant et menace ruine.
Mgr Chauveau développe ensuite quelques-unes des raisons que nous avons apportées en étudiant la question de l'autorité de la Chine sur le Thibet : pouvoirs des commissaires impériaux, dépendance du Dalaï-lama, du roi temporel et de tous les mandarins thibétains, établissement et conservation des postes militaires ; il cite l'ouvrage Sy-tsang-tou-lio (Géographie élémentaire du Thibet) dont nous avons parlé. Il compare la situation du Thibet vis-à-vis de la Chine à celle de l’Algérie vis-à-vis de la France, et il conclut par ces paroles :
Ce ne peut être que par dérision que le gouvernement chinois ose dire qu’en signant nos passeports, il craint d’engager sa responsabilité. Quoiqu'il aille s’affaiblissant de plus en plus, s'il disait cela de manière à être entendu par son armée, il provoquerait un rire universel, car il est certain qu'il ne craint pas d’engager sa responsabilité en faisant rouler les têtes.
Passant aux paroles du ministre Ouen-siang « que la Chine est au Thibet seulement à la condition d'y protéger la religion lamaïque, comme les Français sont à Rome pour y protéger le Pape », l’évêque réplique avec quelque vivacité :
Il faut un grand sérieux, il faut plus, il faut une dose remarquable d'audace pour qu’un Chinois ose parler ainsi, lui qui se moque également de toutes les religions. La Chine a bien pu se servir de la religion comme d'un prétexte, mais il est très faux qu’elle en ait fait une condition de son établissement au Thibet.
On vous dit à Pékin que les Chinois sont au Thibet comme les Français sont à Rome. Voilà une de ces plaisanteries telles que le premier président Ouen-siang ne s'en permettrait pas devant une de nos vieilles barbes, ni devant vous, si vous saviez parler sa langue. A Rome, nommons-nous le Pape ? Nommons-nous le cardinal-secrétaire d’Etat ? Nommons-nous les autres fonctionnaires publics? Nos caporaux président-ils aux Congrégations romaines? Levons-nous des contributions? Jugeons-nous les causes civiles et criminelles? Sommes-nous à Rome pour nous enrichir aux dépens des populations ? Nous avons peine à comprendre qu’un dignitaire chinois se serve de pareille comparaison devant le représentant de la
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France, et nous regrettons qu'on le lui permette ; c’est un outrage dans l’idée chinoise ; il n’y a qu’un mot qui rende bien ma pensée, c’est le mot anglais, sneer. 1 Le premier président demande si vous protégeriez à Rome cent missionnaires bouddhistes qu'il enverrait ? Oui, cent et mille; pourvu qu’ils offrissent les plus vulgaires garanties de probité, ils seraient protégés par nos officiers et nos soldats.
La lettre ne s'arrête pas encore ; elle continue en prenant une par une les affirmations de Ouen-siang, répétées par M. de Bellonet, sur le genre d’iniluence que les Chinois exercent au Thibet :
On vous dit à Pékin que les officiers ont une influence personnelle sur les Thibélains, mais qu’ils ne peuvent pas protéger les étrangers ? Il est rare, au contraire, que les mandarins aient une influence personnelle ; ils ne la méritent pas, du moins par leurs vertus, et s’ils n'avaient. pas fôs armés qui les défendent, il y a longtemps que l’indignation populaire aurait fait justice de cette influence prétendue. Les officiers chinois exercent une influence nationale, l'influence que nous exerçons sur les Arabes de Constantine ou d’Oran. Qui leur enlève donc le pouvoir de protéger les étrangers? Ils se protègent bien eux-mêmes, qui sont plus que des étrangers puisqu’on les regarde communément comme des ennemis. S’ils n’ont pas le droit de protection envers les étrangers, qui leur a donné le droit d’oppression qu'ils s’arrogent envers ces missionnaires français que la Chine a promis de respecter dans toute l’étendue de ses possessions ?
On vous a dit à Pékin qu’on ne peut donner aux mandarins chinois l’ordre de nous protéger au Thibet ! On le leur a donné cependant dans nos passeports et dans les six articles admis par le prince Kong. Et puis, s’il en était ainsi, on ne pourrait non plus leur ordonrier de nous persécuter. Pourquoi donc nous interdisent-ils le passage des fleuves, défendent-ils qu’on nous vende quoi que ce soit, qu'on nous loue des maisons, qu’on nous prête asile, même pour une nuit? pourquoi se mettent-ils à la tête des cabales dirigées contre nous, et prescrivent-ils de nous attaquer dans nos maisons? La haine se démasque ici, dans le langage et dans l’action ; le premier président s’interdit tous les droits d’influence protectrice, mais ses subordonnés ne s’en refusent aucun quand il s’agit de soulever contre nous les mauvaises passions et les violences.
On vous dit à Pékin que l’ancienne influence chinoise au Thibet était appuyée par des garnisons que la pénurie du Trésor contraint de supprimer. Demandez donc, Monsieur le ministre, quelles sont les garnisons qu’on a supprimées ; nous qui sommes sur les lieux, nous n’en avons pas entendu parler. Les garnisons sont en souffrance, il est vrai, mais il en est de même dans tout l’empire ; on nommerait des provinces où il n’v a pas dix soldats. Les garnisons au Thibet éprouvent des retards dans leur solde, mais on n'en a jamais supprimé. En résumé, l’argumentation de Ouen-siang se base non sur la vérité, mais sur cette haine secrète de la France qu’il cherche à dissimuler.
Et ici Mgr Chauveau repousse la conséquence que le ministre chinois a voulu tirer de la prédication de l’Evangile, et montre que la seule question à poser est celle du droit qu’ont, ou non, les missionnaires de rester au Thibet :
Le renversement du humanisme est le but que nous nous proposons, sans doute; il serait bien inutile d’en faire un mystère. Mais nous ne