‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 17 sur 170 · Sarcasme · texte numérisé non relu

Sarcasme

LE SECOND PROCES DE BONGA

déclarons pas la guerre à la société Jamaïque. La question ne doit pas être une question de tendance ; il ne s'agit pas de savoir quel est le Dieu que j'apporte au Tliibet : il s'agit de savoir si j’ai le droit de vivre, d’habiter et d’exercer tous les droits du citoyen sur un territoire dépendant de la Chine. Que les lamas défendent comme ils le pourront leur vivante idole de Poutala, toujours est-il que le gouvernement chinois ne peut opposer que des raisons hypocrites à ma présence dans un pays où il se dit et où il est maître. S’il ne le dit pas toujours en paroles, il le dit par les faits, par les documents publics et par l’autorité qu'il fait peser si lourdement sur la malheureuse famille tliibétaine.

Après avoir cité les paroles du premier président, vous ajoutez : « Tout cela est rigoureusement vrai ! » Permettez-moi de répondre ce que je crois avoir prouvé : tout cela est rigoureusement faux. Trompé ou trompeur, Ouen-siang abuse de votre confiance, et la bonne foi avec laquelle vous accueillez ses documents, surprend et confond tous ceux qui connaissent le véritable état des choses.

Après avoir réfuté toutes les assertions du ministre chinois, Mgr Chauveau s'en prend aux paroles mêmes de M. de Bellonet :

A’ous dites encore, avec une espèce de regret, que vous n’avez pas la permission d’appuver vos arguments par la force. La légation n’est donc pas bien convaincue par les assertions des Chinois puisqu’elle approuverait les nôtres, si elle le pouvait, par la voix du canon?

Ce qui suit me surprend encore davantage. De ce que vous n’avez pas la force à votre disposition, vous paraissez conclure que vous êtes obligé de reconnaître officiellement que la Chine est étrangère à ce qui se passe au Thibet. On a lieu d’être extrêmement surpris de cette conséquence; vous sembleriez donc croire qu’on est obligé de reconnaître officiellement tout ce que l'on ne peut empêcher par la force. Le principe parait nouveau dans l’histoire. Quant à nous, nous ne faisons pas d’appel aux armes, mais nous croyons qu’une protestation énergiqne de la légation française, que des représentations vives et pressantes de sa part, que le maintien ferme et sévère des traités amèneraient la Chine à des ménagements qui lui déplaisent.

Le prélat déclare ensuite très nettement, comme il l’avait dit à ses missionnaires, que son intention est de rester en Chine et de ne pas entrer au Thibet dans les circonstances actuelles :

Pour ce qui regarde le Thibet, la légation a commis une erreur grave ; mais cette erreur est excusable, parce que la légation ne possédait pas les documents qui pouvaient éclairer sa conscience ; nous ne savons pas même si elle en a cherché ailleurs qu’auprès des mandarins chinois, ni si elle a bien voulu accueillir ceux qui lui ont été présentés ; elle en a suspecté peut-être l’authenticité.

D’ailleurs je vous supplie, Monsieur le Ministre, je supplie M. Berthemy, à son retour, de vouloir bien examiner la question telle que nous la posons aujourd’hui devant vous, et telle que nous l’avions posée devant M. Dabry. Comme je le disais en avril dernier, dans un esprit de conciliation, par respect pour M. Drouyn de Lhuys, par reconnaissance pour les services rendus aux Missions par la légation française à Pékin, nous ne demandons ni a la légation, ni au gouvernement chinois de passeports pour l’intérieur du Thibet. J’avais bien précisé la demande en écrivant à M. Dabry, et, puisqu’il vous a communiqué ma lettre, je m’étonne que vous ne fassiez pas même une allusion à la distinction qui y était établie.

LA DIPLOMATIE FRANÇAISE

Chargé par le Saint-Siège, malgré ma profonde incapacité, des intérêts religieux du Thibet, responsable de ses intérêts devant Dieu et devant l’autorité la plus sacrée qui soit pour moi sur la terre, je ne juge pas moimême opportun de pénétrer immédiatement au sein des pays qui me sont confiés. Pour le moment, en attendant des circonstances pius favorables, mes missionnaires et moi demandons seulement liberté et protection dans les provinces du Su-tchuen et du Yun-nan ; nous ne prétendons ni aux exemptions, ni aux privilèges, ni aux honneurs, ni aux profits matériels d’aucun genre. Je veux bien que, dans cette position, le lamanisme nous entoure de suspicions légitimes ; nous nous préparons à l’envahir plus tard, cela est parfaitement vrai, et nous ne le dissimulerions pas au Dalaï- Lama en personne. Mais nous ne devons être jugés, ce nous semble, que sur le droit qui nous protège en ce moment, et nous ne voyons pas pour quelles raisons la légation serait autorisée à nous refuser son concours dans les deux provinces désignées plus haut. Nous ne voyons pas sur quels motifs on s’appuierait pour nous mettre dans une catégorie à part, puisque nous restons en Chine et devons y rester probablement longtemps encore ; nous ne réclamons véritablement que notre place au soleil de la liberté, selon une façon de parler très courante. La légation a trop de cœur et d'intelligence pour ne pas convenir avec M. Dabry que nous restons là sur un terrain où l’on ne peut nous attaquer.

Le gouvernement français, dites-vous, veut à tout prix ménager et conserver le gouvernement chinois ; il ne veut ni ne peut exercer une pression matérielle sur le Thibet. C’est là, Monsieur le Ministre, une question politique et militaire dont le gouvernement français est juge. Vous suivez la ligne qui vous est imprimée, c’est parfaitement rationnel ; à ce point de vue, nous n’avons aucune observation à faire. Nous pensons cependant que l’intention du gouvernement français n’est pas d’accepter sans examen, ni même sans débats contradictoires, les assertions des fonctionnaires chinois. On voit là un grand danger : c’est le cri universel, et il est bien évident que c’est la voix de la raison. Vous ajoutez que si nous sommes martyrisés au Thibet, ce sera notre mérite peut-être, mais que la légation décline toute responsabilité. Nous ne disons pas autre chose, nous disons seulement que nous avons prévenu la pensée de M. Berthemy, puisque nous ne sommes pas au Thibet. Pourquoi faire une exception à notre désavantage? Encore une fois, nous sommes en Chine, dans les provinces du Yun-nan et du Su-tchuen.

Nous comprenons qu’il vous soit pénible, Monsieur le Ministre, de nous faire des communications comme celles contenues dans votre honorée lettre du 2 juillet ; nous savons que l’opinion publique en France est opposée aux expéditions lointaines ; personne mieux que nous n’apprécie le poids de ce raisonnement sur un cerveau chinois, pour me servir de votre expression ; nous croyons que la légation serait heureuse de nous prêter un appui sérieux, comme vous le dites encore : aussi lui tenons- nous compte de ses embarras. Vous êtes malgré vous le servi Leur quand même de la paix à tout prix, pour parler avec vous ; mais il n’entre dans la pensée de personne de vous en rendre responsable : on rend justice à une position qui ne manque pas de difficultés, et l’on sait faire en même temps la part de vos intentions et de votre impuissance. On comprend d’un autre côté que, vu l’état où se trouve l’Europe, les gouvernements hésitent à entreprendre de nouvelles guerres, et que les légations ferment, en quelque sorte, les yeux sur des abus qu’elles ne peuvent réprimer. Dans ces temps difficiles, au milieu de ces circonstances embarrassantes, nous demanderions qu’on réservât au moins énergiquement les principes, et qu’on renvoyât l'action a des temps plus heureux.

Une autre demande se joignait à celle-là : c'était que le représentant de

LE SECOND PROCES DE BONGA

la France voulût bien parler officieusement de la mission du Tliibet aux ministres chinois. Celte intervention, pour modeste qu'elle fût, faisait concevoir à l’évêque certaines espérances :

11 vous semble difficile d’obtenir du gouvernement chinois les indemnités morales et matérielles qui nous semblent indispensables, justes, tellement modérées que plusieurs personnes s’en étonnent. Il est fort possible que nous éprouvions plus cl’un embarras à ce sujet ; il y a tant d’injustices qui ne se réparent jamais ! Toutefois, puisque vous avez été assez bon pour prendre note de nos réclamations, s’il vous plaisait d’en parler au Tsong-li-yamen à titre officieux seulement, la chose ne souffrirait pas autant de difficultés que vous paraissez le croire. Je le prouve par un fait que la légation ne connaît peut-être pas, et qui ne peut que lui être agréable. Lorsque l'incendie de Bonga et le meurtre de M. Durand lui furent annoncés, M. de Bellonet en parla au Tsong-li-yamen ; ce n’était certainement qu’une démarche officieuse de sa part. Cette démarche; néanmoins, nous a été très avantageuse, et j’en remercie son noble auteur avec effusion. En effet, les hauts dignitaires de Pékin écrivirent immédiatement à Tchen-tou et à Lhassa, ordonnant d’examiner nos plaintes et de nous rendre justice entière. Une indiscrétion, très commune dans les tribunaux chinois, a fait passer cette pièce officielle sous nos yeux. En conséquence, quatre mandarins ont été nommés pour juger ce procès, deux par le vice-roi de Tchen-tou et deux par le légat impérial de Lhassa. Ces fonctionnaires se rassemblent en ce moment et ne tarderont pas à faire saisir les accusés. Voilà donc, Monsieur le Ministre, ce que fait un seul mot de votre part, un mot qui n’appartient pas même à la langue officielle ; ce n’est qu’une parole de complaisance que vous prononcez, et cette parole a mis en mouvement tout notre monde gouvernemental. Les païens euxmêmes nous en ont félicités. A cette parole nécessairement réservée, puisque vous n’agissiez qu’à titre officieux, est venue se joindre la protestation vive et énergique du brave et généreux M. Dabry. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que les indemnités réclamées fussent au moins reconnues en principe, ce qui serait déjà un triomphe.

Mgr Chauveau rappelait ensuite que le premier procès de Bonga avait été gagné, et concluait de cette première victoire à la possibilité d’une seconde, car enfin, puisqu’on avait naguère rendu justice aux missionnaires, pourquoi ne la leur rendrait-on pas de nouveau dans une affaire analogue et qui s’était passée dans le même pays? Il prévenait M. de Bellonet qu’il lui adressait la copie des six articles acceptés par le prince Kong et par M. Kleczkowski.

Puis il en venait aux observations assez dures du diplomate français, au sujet des lettres des missionnaires et, en particulier, de celles de M. Durand :

Vous désireriez, Monsieur le Ministre, que les évêques des missions exerçassent un certain contrôle sur les lettres adressées par les ouvriers évangéliques à la Propagation de la Foi ou ailleurs. La chose est extrêmement délicate, et dans notre Congrégation, elle est tout à fait impossible. Les supérieurs de certains Ordres religieux ont le droit d'ouvrir les lettres de leurs inférieurs ; c’est un droit de discipline reconnu entre eux. Je n’ai pas à le juger. Mais cette prétention chez nous est plus qu'exagérée ; elle serait regardée comme un abus de confiance ; on y verrait un genre d’oppression qui n’est pas sanctionné par notre règlement ; nous ne pouvons donc exercer aucune surveillance en cette matière, et pour ce qui me

LA DIPLOMATIE FRANÇAISE

regarde, lors même que j’aurais ce droit, j’y renoncerais absolument, tant les inconvénients peuvent devenir graves.

Quand on reproche aux lettres des missionnaires des indiscrétions fâcheuses, ce n’est pas eux qu’il faut blâmer. Ce que l’on écrit dans l'intimité revêt un certain caractère confidentiel qui ne comporte pas la publicité. Pourquoi lui en donner ? C’est donc l’imprimeur qu’il faudrait blâmer, et non le missionnaire, qui s’abandonne souvent à la spontanéité de son caractère, aux noires vapeurs de sa mélancolie ou à la gaieté de son humeur, sans prévoir, sans penser même que son écrit sera connu de toute l'Europe.

C’est à ce point de vue qu’il fallait se placer pour juger les lettres de M. Durand. Il était jeune, ardent, très impressionnable, d’une franchise rare, même parmi les élèves du Sanctuaire ; il laissait courir sa plume, comme nous le faisons tous quand nous écrivons à ces vieux amis de France si sensibles à notre souvenir. Si on publiait ces improvisations rapides, ces communications ingénues de l’intimité, on leur ferait perdre le caractère qui leur est propre. Il faut faire la part des circonstances dans lesquelles un homme écrit : autrement, on comprendra mal sa pensée, et l’on s’expose à n’être pas juste à son égard.

Aussi je trouve que vous traitez par trop sévèrement l’excellent confrère que nous avons perdu l’an passé. M. Durand était vif sans doute, mais il n’avait rien de ce qui fait fénergumène ; je regrette l’emploi que vous faites de cette expression. Les détails qu'il a racontés lui-même, ses vues, ses paroles, ses actes prouvent seulement qu’il s’exprimait dans toute la simplicité naïve des enfants ; il ne soupçonnait pas qu'on dût le juger avec la froide raison du philosophe. Quand il promet l’appui de la France, il n’y croit pas lui-même, mais il parle à des hommes qui y croient. Quand il s’amuse à faire des planches de cuisine avec les idoles des pagodes, ce n’est qu’une plaisanterie qu’il raconte; il avait trouvé une vieille idole en bois avec quelques planches brisées par la chute d’une muraille ; il s’était servi de ces bois vermoulus pour boucher un trou dans un grenier, du très libre consentement de ceux qui avaient bâti la pagode et qui l’aidèrent, non sans rire, dans son opération de menuiserie, sans songer surtout à lui en faire un crime. Quand il se pose en arbitre entre l’oppresseur et l’opprimé, il use d’une influence que l’on reconnaît partout à la vertu ; s’il paraît quelquefois parler avec empire, on doit deviner le mécanisme intérieur de son intention, si je puis m’exprimer ainsi ; il veut inspirer la terreur à des hommes qui abusent de leurs forces pour écraser le faible. Enfin, s’il écrit en France ce qu’il fait au Thibet, veuillez donc le juger avec la bienveillance qu’il connaissait aux yeux qui devaient lire sa lettre, et vous resterez dans le vrai.

Prétendre que l’exagération de ses idées ou la hardiesse de ses actes ont déterminé la catastrophe dont il a été victime, serait une pensée souverainement affligeante et certainement injuste. Tous les autres confrères suivaient une ligne à la modération de laquelle vous vous empresseriez de rendre hommage si elle vous était connue, et, cependant, même avant l’arrivée de M. Durand, longtemps avant, ils ont été chassés de Bonga ; plus tard, ils ont été chassés de Kiangka, où notre martyr n’avait fait que passer ; à Bonga, à Kiangka, ils ont été insultés, pillés, brutalement frappés, et par des Thibétains et par des Chinois. Les violences dont nous avons à nous plaindre ne nous sont pas plus imputables au Thibet qu’en Chine, et ce n’est pas sans une profonde amertume que nous avons appris, depuis longtemps déjà, l’opinion contraire émise, disait-on, par la légation française à Pékin. Quand on a souffert, pendant un quart de siècle, les injustices et les avanies que nous a prodiguées l’idolâtrie, il est pénible de lui voir décerner un diplôme de modération et d’innocence, et de recevoir pour soi la flétrissure d’une désapprobation en quelque sorte officielle.

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Enfin, Mgr Chauveau terminait par l'intervention de la France en Corée et les conséquences qu'on en pouvait tirer en faveur du Thibet.

Quand nous avons appris les événements de Corée, nul de nous ne s’est dissimulé que c’était un avertissement. Heureusement, vous avez pris la chose au sérieux, Monsieur le Ministre, car en fermant les yeux sur ce qui s’était passé à Séoul, vous auriez signé l'acte de notre condamnation à mort au Thibet et même en Chine. L’énergie que vous venez de déployer retardera l’exécution de quelques années. Une réflexion se présente ici involontairement. La Corée est un pays tributaire de la Chine mais, quant au reste, tout à fait indépendant ; la Chine n’y entretient ni ambassadeur, ni mandarins, ni soldats, et vous croyez devoir y venger la mort de neuf Français, qui ne vous paraît pas justifiée. Pourquoi n’appliquez-vous pas au Thibet les mêmes règles et les mêmes principes?

La seule raison que vous donnez, c’est qu’elle est plus abordable. Cette raison ne semble pas établir pour nous que nous soyons dans une position qu’on doit nécessairement abandonner; quelques paroles seulement à Pékin nous vaudraient un bien-être relatif dont nous vous serions reconnaissants, et dont vous seriez heureux vous-même un jour. Malgré votre invitation, il n’est pas en notre pouvoir d’aller remplacer en Corée les martyrs dont le sang crie vengeance à vos yeux. Si la même couronne doit être notre partage et notre récompense, nous devons l’attendre là où Dieu nous a placés. La légation est trop éclairée pour prétendre nous assigner des postes. Le Saint-Siège est le seul juge en cette matière, et notre conscience nous fait un devoir de lui obéir jusqu’à la mort.

La lettre de Chauveau resta sans réponse, du moins sans réponse que nous connaissions ; mais elle est demeurée dans les archives de la légation de France, où nous l’avons retrouvée, et nous savons qu’elle a été lue et approuvée au moins par un de nos représentants à Pékin, qui, sans s’appesantir sur ce qu'elle pouvait avoir de vif ou de pénible pour ses prédécesseurs, a jugé que notre diplomatie avait non seulement le droit, xnais le devoir d’en profiter.

D’ailleurs, elle n’était pas encore arrivée à Pékin, que de Bellonet prenait une attitude différente de celle qu’il avait présentée à Chauveau comme la seule possible, et, par la lettre suivante, du 22 août 1866, il réclamait du prince Kong, au nom de l’empereur Napoléon III, la punition des coupables, et affirmait les droits des missionnaires sur Bonga :

Monseigneur,

J’ai soumis à la décision du gouvernement de l’empereur la ligne de conduite que je devrai tenir pour obtenir réparation du meurtre de M. l’abbé Durand, assassiné, l’année dernière, par les lamas thibétains dans le Tsarong, et du pillage de la maison de Bonga qui appartenait à la Mission.

Le gouvernement de Sa Majesté a jugé que, bien que le Thibet n’appartienne pas à la Chine, il est incontestable que l’autorité des vice-rois du Yun-nan et du Su-tchuen s’étend suffisamment sur le Tsarong pour qu'ils puissent obtenir la punition des coupables. Nous avons même des raisons de croire que les autorités chinoises de l’endroit où notre compatriote a péri, ne sont pas étrangères à sa fin tragique. Le gouvernement de Sa Majesté a donc pris très au sérieux la promesse que Votre Altesse m’a faite en date du 14 mars, de poursuivre, au moyen du commissaire impérial

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à Lhassa, la punition des coupables, et m’a donné l’ordre d’en suivre et d’en presser l’exécution. Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Altesse que le gouvernement chinois serait rendu directement responsable, si nous nous apercevions que les promesses d’intervention n’ont été suivies d’aucune tentative pour en assurer le succès.

La propriété de la vallée de Bonga dans le Tsarong a été cédée aux missionnaires en 1861 ', sous la double garantie des gouvernements chinois et thibétain, et il ressort des dépêches de M. Kleczkowsld, qu’il avait précisément accepté cette garantie. Le gouvernement de Sa Majesté a donc pensé que ce serait au gouvernement chinois à réparer ou à faire réparer les dommages, et j’ai reçu l'ordre de poursuivre cette affaire d’indemnité, de la même façon que la réparation du meurtre de M. l’abbé Durand, c’està-dire de rendre le gouvernement chinois responsable, si la promesse d’intervention n’était pas suivie d’une action énergique auprès des autorités du pays 2.

Nous n’avons pas à faire remarquer la différence considérable qui existe entre cette lettre et celle que le même diplomate avait écrite à Mgr Chauveau le 25 juillet précédent, -c’est-à-dire un mois auparavant, et, sauf cette affirmation erronée que le Thibet n’appartient pas à la Chine, notre chargé d’affaires parle exactement comme le Vicaire apostolique de Lhassa, ses prêtres et le Séminaire des Missions-Etrangères. En même temps que cette lettre, de Bellonet avait fait remettre au prince Kong les demandes que Mgr Chauveau avait formulées dans la lettre à M. Dahry, et les avait appuyées.

D’où venait ce changement de notre légation entre le 25 juillet et le 22 août? Des ordres reçus du gouvernement français? De Bellonet le dit, et nous n’avons aucun motif de croire que c’est une manière diplomatique de parler. Mais cela n’explique pas pourquoi notre gouvernement, après avoir accepté les conclusions de Berthemy et prié le Séminaire des Missions-Etrangères d’abandonner le territoire du Thibet, juge bon de s’occuper du meurtre de Durand et de la ruine de Bonga. Evidemment, nous ne pensons pas qu’il ait tort de modifier sa politique ; mais nous n’en voyons pas bien clairement les motifs. Peut-être, mieux informé, voit-il que sa condescendance vis-à-vis de la Chine est exagérée ; peut-être la mort d'un Français F a-t-elle ému plus aisément que l’expulsion de Mgr Thomine ; ou bien, n’ayant d’autre intention que de réclamer des indemnités et des réparations pour le passé, et non des garanties pour l’avenir, juge-t-il qu’il reste dans sa ligne de conduitemt qu’il ne dément en rien les ordres précédemment donnés.

D’autre part, en voyant beffroi qui a envahi la cour de Pékin à la nouvelle de l’expédition du contre-amiral Roze, entreprise pour venger la mort de deux évêques et de sept missionnaires français décapités en Corée, au mois de mars 1866, de Bellonet a sans doute jugé le moment favorable pour parler avec fermeté. Quoi qu’il en soit, le fait de l’intervention de la légation française en faveur de la mission du Thibet est certain et, tout en nous en réjouissant, nous regrettons qu’il ne se soit pas produit plus tôt.

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