M. Goutelle le nomme Ivin
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
en négociation ; cela exige du temps et du savoir-faire, afin d’arriver à obtenir tout l’avantage désiré.
J’ignore quel aura pu être le résultat de cette enquête, et je me ferai un devoir de le communiquer au noble chargé d’affaires aussitôt que j’en aurai eu connaissance; j’envoie copie, à notre résident au Thibet, des quatre articles de l’évêque pour qu’il les communique au Dalaï-Lama et l’invite à s’y conformer.
En disant qu’il n’a pas été question de construire une église à Bonga, le prince Kong a raison, mais à la manière de ceux qui ergotent sur un point de détail, ne pouvant le faire sur le fond même. Il avait été expressément déterminé que Bonga était loué à perpétuité aux missionnaires ; tout Européen en concluait que, par ce fait même, les missionnaires avaient le droit de construire à Bonga une église aussi bien qu’une maison. Mais Kong aurait manqué aux traditions de la diplomatie chinoise, s’il n’avait élevé cette objection puérile et non justifiée : « que les mots de construire une église n’étant pas dans le texte, le droit n’y était pas davantage. » Quanta la difficulté et à la longueur des correspondances, le moyen le plus simple d’y remédier eût été de donner aux mandarins des ordres assez sérieux et assez précis pour qu’ils fussent exécutés. Le prince Kong s’en garda bien. Nous avons prouvé pièces en mains qu’il avait, comme les lamas, la volonté arrêtée de faire expulser les missionnaires du Thibet, et, assurément, il était fort heureux de voir son désir réalisé. Néanmoins, quelles que fussent les secrètes pensées du prince, sa lettre fut acceptée comme un témoignage de bon vouloir.
Informé de la nouvelle attitude de la légation française et des promesses du gouvernement chinois, notre consul à Han-keou ne s’en montra naturellement que plus dévoué : il proposa d’aller à Tchen-lou plaider, près du vice-roi du Su-tchuen la cause du Thibet, ensuite à Ta-tsien-lou, et, s’il le fallait, jusqu’à Bonga réinstaller les missionnaires. M. de Bellonet s’y étant opposé, il tenta d’autres moyens pour aider les prédicateurs de l’Evangile.
Le 15 mars 1807, il écrivait à Mgr Chauveau : « Je vais tâcher de prouver en termes généraux au vice-roi du Su-tchuen que je suis parfaitement dans mon droit en réclamant au nom du gouvernement de l’Empereur : 4° satisfaction pour le meurtre de M. Durand, assassiné sur une terre chinoise ; 2° liberté pour les missionnaires de prêcher la religion catholique dans le pays soumis directement à la Chine. »
D’autre part, les promesses du prince Kong eurent un commencement d’exécution, et nous croyons qu’il faut placer à cette époque la lettre suivante, écrite au commissaire impérial de Lhassa par le Tsong-li-yamen, et dont nous avons en mains une traduction sans date :
Nous avons reçu la dépêche dans laquelle vous nous informez du meurtre commis à Mong-kia sur la personne d’un (missionnaire) chrétien par des indigènes. Vous nous signalez la gravité de cet assassinat et nous remettez copie des quatre propositions que les missionnaires ont faites au sujet de la réparation qu'ils demandent, en profitant des circonstances pour en tirer bénéfice, ce qui se voit facilement. Les Thibétains sont des gens sans foi et sans jugement ; les missionnaires en revanche sont des
Mission du Thibet. — II. .
LE SECOND PROCES DE BONGA
intrigants. Nous craignons que le capitaine qui a été chargé de terminer l’affaire, n'ayant pas un grade assez élevé, ne puisse se faire obéir; Userait à propos de charger de cette négociation un tao-tai familier avec les affaires européennes. Nous venons d’écrire dans ce sens une dépêche au vice-roi intérimaire, l’engageant à prendre, parmi les membres du ministère des affaires étrangères établi dans la province, deux personnes ayant rang de tao-tai, pour aller à Mong-kia terminer ces affaires.
Etait-ce cette lettre dont Mgr Chauveau dit « qu’il a sur sa table unë dépêche assez favorable du Tsong-li-yamen ? »
J’en ai, tout à côté, continue-t-il *, une autre du légat impérial de Lhassa, qui a bien quelques épines ; mais, sur ces épines, il y a des roses. Ainsi, il dit au maréchal de Tchen-tou que le Dalaï-Lama est tout à fait étranger à l’incendie de Bonga et au meurtre de M. Durand ; mais il ajoute qu'il instruit et protège son peuple, et qu’il ne peut pas souffrir que le christianisme s'introduise au Thibet. Cette lettre nous prouve qu’on est fort embarrassé à Lhassa, et qu’on nous voudrait bien ailleurs. Les mandarins chinois ont l’air de nous soutenir chaleureusement. Les ordres venus de Lhassa sont qu’on ait à couper toutes les tètes que nous voudrons, à nous donner tout l’argent que nous demanderons, mais qu’on tâche de nous éloigner. Or, nous ne demandons pas de têtes, nous ne désirons que l’argent qu’on nous a volé et nos propriétés, mais nous voulons demeurer à tout prix dans les pays soumis au Su-tchuen.
Au mois de juin 1867, un nouveau colonel, nommé Ou, fut envoyé à Tchamouto ; avant de quitter Ta-tsien-lou, il rendit visite à Mgr Chauveau, et l’assura qu’il avait reçu du vice-roi du Su-tchuen l’ordre de s’occuper des affaires de Bonga. « Ce mandarin paraît décidé et fort entreprenant », remarque l’évêque, qui semble avoir en lui quelque espoir.
Au mois de septembre, des ordres furent donnés au trésorier-payeur de Bathang, Hia-pei-tien. Ce mandarin avait été concierge d’un des palais impériaux de Pékin ; un jour, au retour de la chasse, l’Empereur, ayant aperçu une de ses filles, fut frappé de sa beauté, et ordonna qu’on la conduisît aussitôt dans son harem ; puis, pour récompenser le père, il lui fit donner un bouton de cristal et le sceau de trésorier-payeur (îeangtay). Hia-pei-tien était un vieillard fort tranquille, aspirant, disait-il, à finir ses jours dans un couvent ; il n’avait aucune des qualités nécessaires pour mener à bien l’affaire dont il était chargé ; il trouva plus simple de ne pas s’en occuper.
A ce moment, un fait assez important changea les dispositions du gouvernement chinois. Nous avons dit plus haut son émoi à la nouvelle de l'expédition du contre-amiral Roze en Corée. Malheureusement, après quelques succès, nos troupes avaient subi un échec; aussitôt elles s’étaient rembarquées et nos vaisseaux s’étaient éloignés. Les Coréens et les Chinois transformèrent en une déroute le petit échec de nos soldats, et le départ de nos navires en une fuite honteuse.
Il y eut quelque chose de plus grave encore. M. de Bellonet fut blâmé par Napoléon III pour avoir ordonné l'expédition du contre-amiral Roze, et il fut changé de poste.
1. A. M.-E., vol. 656 Mgr Chauveau à Mgr Thomine, 20 avril 1867.
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
Naturellement, le gouvernement chinois connut ces faits, qui dénotaient clairement les intentions de notre politique, et ses craintes disparurent. Cependant, pour plus de sûreté, il voulut être renseigné sur les dispositions de notre nouveau ministre, M. le comte de Lallemand L Celui-ci n’était pas un diplomate sans valeur ; ses dispositions envers les missionnaires étaient plutôt bienveillantes qu’entachées de défiance. À l’ambassade de Constantinople, où il avait fait l’intérim, il avait soutenu les intérêts des catholiques, mais il arrivait en Chine avec des instructions qui lui recommandaient une grande prudence, et lui enjoignaient de ne pas sortir des notes diplomatiques. C’est ce que l’on écrivait de Shang-haï à Mgr Chauveau 1 2 :
J’ai vu le ministre à son passage ici ; il m’a semblé homme sérieux et grave, disposé à faire observer la lettre des traités ; quant à l’esprit hostile ou non, je n’ai aperçu aucune disposition de ce genre en lui, moins encore dans son premier secrétaire, son futur successeur, dit-on. En outre, je ne serais pas étonné que, partageant certains préjugés faux sur la conduite de quelques missionnaires qui ne joignent pas la prudence au zèle (ce sont ses propres expressions), il ne se tint en garde contre toute réclamation qui tendrait à une faveur qui n’est pas absolument due.
Une autre lettre, venue de Pékin, était plus explicite encore ; elle disait 3 :
L’idée de M. de Lallemand est claire et très arrêtée ; ses instructions, me dit le confident, se composent d’un mot : Paix à tout prix, mais toutefois en imposant de grands ménagements au gouvernement chinois.
La justesse de ces appréciations fut prouvée par la première lettre officielle que notre ministre adressa aux Vicaires apostoliques de Chine et du Thibet. A quelques mots d’éloge sur leurs travaux et sur la bienveillance de l'Empereur, le comte de Lallemand joignit de nombreux conseils de prudence 4 :
J’ai l’honneur de vous informer de mon arrivée à Pékin et de mon entrée en fonctions comme ministre de l’Empereur.
Vous pouvez compter, Monseigneur, sur l’entière sollicitude que j’ai vouée d’avance aux affaires religieuses, en tant qu’elles dépendent de la légation. Mais je ne crois pas inutile, à cette occasion, de vous faire connaître ma manière de les envisager.
Le gouvernement de l’Empereur, j’ai à peine besoin de le dire, n’a pas cessé de porter un vif intérêt à nos missionnaires et à leurs travaux. Il voit en eux, non seulement des ouvriers évangéliques, mais encore les
1. Marie-Charles-Henri-Albert, comte de Lallemand, né à Besançon (Doubs), le U mars 1822, entré au département des affaires étrangères au commencement de 1845, attaché à l'ambassade de Constantinople en 1845, et à la mission de M. Eugène Boré, dans le Liban, en septembre 1847, secrétaire à Saint-Pétersbourg en 1849, à Dresde en 1851, à Bruxelles en 1855, à Constantinople en 1859, chargé d’affaires spécial à Rome en 1862, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire en Chine, le 28 novembre 1866.