A. M.-E., vol. 556". ... 20 mai
4. A. L. F. P. Légation de France en Chine, Pékin, 14 mai 1867.
LE SECOND PROCES DE BONGA
précurseurs, partout où ils sont accueillis, de la civilisation occidentale dans la Haute-Asie. A ce double point de vue, dont la justesse et l’élévation ne sauraient vous échapper, l’œuvre des missions est complexe et relève de la sagesse politique et de la prudence temporelle, presque autant que du zèle apostolique. C’est au nom de cette prudence, dont le premier élément est le discernement des moyens, des temps et des circonstances, et dont la légation de l’Empereur doit rester à vos yeux l’expression la plus naturelle et la plus autorisée, bien qu'elle ne soit nullement infaillible, dans ma personne surtout, c’est, dis-je, au nom de cette prudence que je me permets, Monseigneur, de vous adresser les recommandations ci-après comme dignes d’inspirer votre conduite :
User sobrement du traité qui consacre les droits des missionnaires et la situation de la religion catholique en Chine, notamment de l’article qui autorise certaines revendications très fondées en justice, mais assez périlleuses dans la pratique.
Ne pas se persuader que les derniers traités ont dû inaugurer en Chine le règne de la tolérance véritable, entière et constante, qui est dans le vœu de toutes les âmes religieuses, mais qui, partout où elle existe, ne s’est établie que fort lentement.
Ne pas trop s’étonner, par conséquent, des obstacles que rencontre encore la libre propagation de la foi parmi les sujets de l’Empereur de Chine. Celte disposition d’esprit deviendra plus aisée à conserver, si l’on se reporte, par la pensée, aux trois ou quatre premiers siècles de l’Eglise, où la foi chrétienne s’est répandue d'une manière si rapide et si merveilleuse, dans des circonstances autrement difficiles que celles au milieu desquelles s’accomplissent aujourd’hui les travaux des missionnaires.
Eviter avec soin de se mêler aux affaires civiles des chrétiens chinois, et de leur faire entendre ou de leur laisser espérer qu’un avantage temporel quelconque, une protection, par exemple, sera attaché à leur conversion, à leur foi et à leur qualité de chrétiens.
Enfin, rester toujours étranger, non seulement à tout mouvement dans le pays, mais encore aux dissensions et aux partis qui pourraient diviser la population en deux camps opposés.
Ces recommandations, Monseigneur, se justifient d’elles-mêmes, et je croirais faire injure à votre sagesse en y ajoutant un commentaire superflu. Je n'ajouterai que quelques mots sur un sujet délicat, mais que je ne puis tout à fait passer sous silence. J’ai remarqué, dans un petit nombre de jeunes prêtres, débutant dans la carrière de l’apostolat, quelques éclats d’un zèle indiscret qui ne respirait que le martyre le plus prochain, et dont je vous prie instamment, Monseigneur, de réprimer au besoin les écarts. Le martyre n’est point le but de l’apostolat : il n’en est que l’accident et le danger, qu’il est beau et nécessaire, sans doute, de braver avec courage et même avec joie, mais qu’on ne doit jamais affronter sans utilité positive et certaine. Lorsqu'un missionnaire tombe victime d’un zèle admirable dans son principe, mais quelquefois inconsidéré dans ses manifestations extérieures ou dans ses illusions, c’est pour la légation de l’Empereur un sujet d’aflliction, ce peut être aussi un grave embarras. Est-ce au moins un bien pour la mission? Pas toujours. Lorsque le pasteur a été frappé, le troupeau se disperse, et les semences de la parole qu’il a répandues ou se perdent, ou ne portent que peu de fruits.
Vous voyez, Monseigneur, à quelles conditions la protection, souvent réclamée, des agents de l’Empereur et de la légation me semble pouvoir être exercée efficacement en faveur des missionnaires qui y ont recours. Je ne doute pas que vous reconnaissiez la justesse de ces recommandations et la sincérité de mon bon vouloir.
Mgr Chauveau crut devoir répondre à cette lettre, qui ne l’avait pas
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
complètement satisfait. Après avoir fait des réserves sur la pensée qu’exprimait de Lallemand au sujet de l'union de la sagesse politique, de la prudence temporelle et du zèle apostolique, du discernement des temps, des moyens et des circonstances dont la légation de France devait être juge, et après avoir résumé les conseils que notre ministre donnait aux missionnaires, il disait avec une douceur où l’on serait tenté de voir l’ironie 1 :
Il est évident que les Vicaires apostoliques, au moins, devraient comprendre et reconnaître tout cela : ce sont des principes si clairs, si élémentaires^ anciens, si conformes à la doctrine de saint Paul et aux instructions cent fois réitérées du Saint-Siège, qu’il nous semble en avoir une parfaite intelligence. Je vous sais donc gré et je ne m’étonne pas, Monsieur le Ministre, si après nous avoir fait toutes ces recommandations, vous daignez ajouter qu’ elles se justifient d’elles-mêmes. Il n’y a rien de plus vrai. Un commentaire eût été superflu, et je vous prie de croire que telle a été la conviction de tous les missionnaires depuis la naissance du christianisme, sauf peut-être quelques rares exceptions ; pour ma part, je n’en ai jamais connu. Si, par le fait d’un zèle indiscret ou par suite de la haine idolàtrique et anti-européenne (cette dernière hypothèse est, pour le moins, aussi probable que l’autre), il arrive des malheurs, de cruels malheurs comme en Corée, que la légation veuille donc bien ne pas s’affecter trop péniblement. Les malheurs sont inévitables, il faut en prendre son parti. Si la légation ressent sa part d’affliction dans des faits qui ont le plus souvent un caractère bien défini de provocation, c’est sur nous principalement que l’humiliation retombe. On a quelquefois adressé à la légation des réclamations qui l’ont fatiguée, à une époque où l’on n’avait pas une idée aussi précise de la manière dont elle croit devoir exercer son action protectrice. Les lettres de vos prédécesseurs, Monsieur le Ministre, donnaient évidemment lieu de concevoir des espérances sur lesquelles on a peut-être trop compté. Sous ce rapport, votre circulaire de mai contraste d’une manière assez tranchante avec les communications officielles que nous recevions habituellement de la légation. Les conseils que vous nous donnez font assez comprendre que vous n’avez guère de promesses à nous faire. Quand on connaît l’état de l’Europe, on se demande si réellement la légation pourrait tenir ce qu’elle a promis autrefois.
Cependant, après cette acceptation à contre-cœur de la politique française, Chauveau s’efforcait d’obtenir un minimum de protection, dont il espérait encore tirer quelque profit pour sa mission, et surtout, conseil fort important s’il avait été suivi, il prémunissait le ministre contre une trop grande facilité à laisser voir sa pensée aux Chinois.
Une intervention officieuse de sa part est déjà quelque chose, beaucoup plus même qu’on ne le pense communément. L’année dernière, une des missions les plus éloignées du centre de l’Empire se trouvait, comme elle se trouve encore, dans de graves embarras ; M. de Bellonet en eut connaissance indirectement. Il fut assez généreux pour en parler, à titre officieux seulement, lui-même l’a écrit, au président Ouen-siang, et on a très bien remarqué, sur toute la ligne, un mouvement assez fréquent de courriers et un rapide échange de dépêches. Au reste, tous ces mouvements n’ont pas eu de grands résultats ; encore est-ce plus que rien dans les idées chinoises. Ce qui nous importe, surtout à l’heure qu’il est, c’est que le Tsong-li-yamen ignore le plus longtemps possible que l’action tutélaire