I. A. M.-E., vol. 506^. Ta-tsien-lou, 7 août
LE SECOND PROCES DE BONGA
de la France envers les missions catholiques ne peut guère dépasser la bienveillance diplomatique, qui s’inspire toujours de prudence et de ménagement. Autant nous vous avons d’obligations pour avoir clairement déterminé la ligne qui vous semble devoir être suivie, autant nous vous prions de dissimuler un peu, aux yeux du gouvernement chinois, la valeur réelle du traité pour ce qui nous concerne, et la modération invariable avec laquelle vous croyez devoir la maintenir.
Je fais des vœux pour que la nouvelle légation soit heureuse dans ses travaux, et que M. de Moutiers puisse lui dire, à son retour en France, qu’elle a été une des gloires du règne de Sa Majesté.
Que M. de Lallemand eût ou non caché ses intentions aux diplomates chinois, ceux-ci, pour employer l’expression de M. Dabry, « eurent bientôt fait de le tâter » et de reconnaître ce qu’ils pouvaient se permettre; aussitôt leur attitude changea. Le vice-roi du Su-tchuen refusa d’envoyer des délégués à Kiangka, donnant de son refus cette singulière et peu probante raison : « 11 n’y a que les Pan-houan qui aillent chez ces barbares i. »
A Mgr Pinchon, qui s’entremettait pour que le procès fût examiné, il répondit moins brutalement, mais aussi clairement, « que dorénavant, d’après des ordres récents venus de Pékin, il ne s’occuperait plus ni de ce procès, ni des affaires du Thibet, que tout était remis aux mains du premier légat impérial de Lhassa 1 2 ».
Cette parole diminuait les espérances que Chauveau avait pu concevoir ; quelle chance y avait-il, en effet, que le commissaire impérial, entouré par les lamas, pût traiter les missionnaires avec justice? Une lettre de M. de Lallemand les ruina complètement 3 :
Nous n’avons d’action sur le Su-tchuen, comme sur le reste, que par la main du gouvernement de Pékin, écrivait notre ministre. Or, lalégation n’a aucun moyen de contraindre ce dernier à exercer son action sur le Thibet et sur les territoires de Bonga et de Kiangka. Vous savez quelle est la mesure d’intervention ou de tutelle qu’on peut lui demander.
Sans vouloir ici blâmer notre diplomatie, ce qui n’est ni dans nos goûts, ni dans nos habitudes, et encore moins dans nos attributions, n'est-il pas permis de penser qu’elle prenait trop au pied de la lettre les instructions que lui donnait le gouvernement français ? De ce qu’on lui recommandait de se tenir dans la modération, elle en concluait qu’elle ne pouvait rien, qu’elle était désarmée en face de la Chine et qu’elle était obligée d’accepter les affirmations mensongères de ses ministres. N’était-ce pas pousser trop loin la logique, et montrer une connaissance bien médiocre du caractère des Célestes ? N’a-t-on pas vu très souvent, depuis quelque temps surtout, des diplomates français ou étrangers obtenir de la Chine des concessions importantes, sans l'emploi de la force, par la seule fermeté de leur attitude et de leur langage?
L’hostilié des autorités chinoises et la faiblesse de lalégation française
1. A. M.-E., Mgr Chauveau aux missionnaires du Thibet, 17 septembre 1867.
2. A. M.-E., vol. 556r. Mgr Chauveau à Mgr Thomine, 21 septembre 1867.
3. A. M.-E., vol. M56 r . Cité par Mgr Chauveau dans une lettre à ses missionnaires, le 17 septembre 1867.
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
Sri
inspirèrent des craintes à Mgr Chauveau, qui donna, le 17septembre 1867, à ses missionnaires les conseils suivants :
Jusqu’à nouvel ordre, Bathang me semble être assez protégé par le voisinage du Su-tchuen pour n'avoir rien de très grave à craindre, au moins immédiatement; Tse-kou me paraît à peu près dans la même position ; je crois donc qu’il est avantageux de maintenir un moment ces deux postes. M. Goutelle voudra donc bien rester à Bathang jusqu'à nouvelle information. MM. Desgodins et F. Biet étant plus avancés sont, par le fait, plus exposés ; d’ailleurs ils ne peuvent rien faire à Yerkalo maintenant. Puisque le procès n’est pas possible actuellement, je crois qu’il sera mieux, au risque d’y perdre un peu d’argent, d’abandonner Yerkalo, poste difficile à garder. M. Desgodins m’avait proposé, à A-ten-tse, un établissement que je renvoyais après le procès. Il faut reprendre cette idée, s’il y a moyen. A-ten-tse cependant, à cause du couvent de 500 lamas, n’est pas une position trop sûre : encore pourrait-on s’y maintenir quelque temps. M. Page, à Bongmet, devrait, si toutefois il y a moyen, écrire de nouveau au légat de Lhassa. De mon côté, je vais écrire aussi au maréchal, gouverneur par intérim du Su-tchuen, et au légat. Nos lettres ne parviendront peut-être pas à destination ou on n’en tiendra probablement pas compte, mais nous aurons, au moins, la consolation d’avoir fait tout ce que nous aurons pu.
Intervention du Népal.
Sir Shuggut Share. — Lettre du gouvernement népalien. — Craintes causées par la lettre du Népal. — Réponse du Thihet. — Échanges de lettres.
A ce moment, un secours arriva aux missionnaires du côté où, certes, ils ne l’attendaient pas. Le gouvernement anglais de l’Inde, ayant appris, par la voie des journaux, les malheurs qui avaient frappé la mission du Thihet, pria le roi du Népal, ou plutôt le régent Jung Bahadoor, défaire prendre des informations sur place par son ambassadeur, qui devait traverser le Thibet pour se rendre à Pékin, porter des présents et faire acte de vassal. A son arrivée à Bathang, cet ambassadeur, sir Shuggut Share, se mit en relations avec les missionnaires. Il savait l’anglais, et M. Desgodins, l’ancien voyageur de l’Inde, s’étant rendu près de lui, ils purent se parler sans avoir besoin d’interprète. Sur sa demande, M. Desgodins lui fit le rapport détaillé et très exact des événements qui s’étaient passés depuis l'entrée de Renou au Thibet, et, après l’avoir signé et fait signer par Goutelle et Fage, le 22 janvier 1867, il l’adressa au colonel Ramsay, résident anglais à Katmandou (Népal), en le priant, s'il le jugeait à propos, de le communiquer au vice-roi des Indes.
Par cet acte, il importe de le remarquer, les missionnaires ne faisaient nullement appel à l’Angleterre ; ils se contentaient de raconter leurs malheurs et d'exposer leur situation. Après avoir lu le rapport, le vice-roi
LE SECOND PROCES DE BONGA
répondit au colonel Ramsay « qu'il prenait une grande part aux misères des missionnaires catholiques du Thibet, et qu’il regrettait de ne pouvoir directement leur prêter assistance, que le seul moyen qu’il eût de les aider était de faire intervenir le roi du Népal et le ministre anglais à Pékin ; que, de plus, par l’ambassadeur d’Angleterre en France, le secrétaire d'Etat préviendrait S. M. l'Empereur des Français »
Nous ignorons ce qui se passa dans les ministères de Londres et de Paris ; mais le souverain du Népal écrivit au gouvernement thibétain et aux commissaires chinois à Lhassa, pour leur reprocher leur indigne conduite envers les prêtres européens, et les engager àleur rendre justice au plus Lût. Voici les principaux passages de cette lettre traduite sur le texte chinois, le texte thibétain n’étant pas venu entre les mains des ouvriers apostoliques 1 2 :
Les missionnaires français ont écrit le 25 de la douzième lune de l’année 1807 3, pour annoncer que leurs propriétés ont été saccagées, que leurs maisons ont été brûlées, que l’un d’eux, blessé déjà par un coup de feu, en s’élançant sur une corde pour traverser un fleuve, a été blessé de nouveau et est tombé dans l'eau, où il est mort 4; que d’autres missionnaires, bien qu’ils n’aient pas couru les mêmes dangers pour la vie, ont dû subir de cruelles vexations, des perquisitions désagréables et de mauvais traitements rigoureux. A l'heure qu’il est, ces faits sont manifestés à tout le monde, et ils ont été publiés par les journaux dans toute l'Inde. Il y a à Pékin, sous les ordres de l’empereur chinois, de grands mandarins chargés de régler les affaires avec les royaumes étrangers ; ils doivent connaître parfaitement toutes les circonstances de ces faits.
En l’année 1854, par un acte de sa clémence 5, l’empereur chinois a permis aux hommes des royaumes étrangers d’habiter dans ces lieux. Ensuite, en l’année 1861 6, il est arrivé que l’empereur chinois, les Anglais, les Français, et les représentants d’autres royaumes se sont assemblés en conseil et ont conclu un traité de paix et d’amitié. Il suit de là que les hommes de ces royaumes, en quelque lieu qu’ils aillent pour le commerce ou pour la prédication de la religion, doivent, d’après les écrits, être laissés libres d’avancer ou de revenir sur leurs pas ; on ne peut les arrêter sans violer les traités.
De 1854 7 à 1861, il n’y a jamais eu de querelle entre les missionnaires français et le peuple. Mais puisque, durant tant d'années, ils ont vécu en paix et en bonne harmonie ; puisque tous doivent obéir aux ordres de l'empereur et les observer partout, comment a-t-on pu, par sa propre témérité, refuser de se soumeltre?Tout le mal vient de l’insolence du peuple thibétain, qui ose faire violence aux missionnaires français ; insolence, si grande, dis-je, qu’ils sont allés jusqu’à violer les traités. Le Maharajali et son ministre, sir Jung Bahadoor, veulent examiner attentivement
1. Voir le journal The Bombay Cathollc Examiner, October , 1867.
2. A. P. F. Vol. 41, p. 217. — Dans le texte publié, on a corrigé les erreurs de dates qui se trouvent dans le texte primitif. Nous reproduisons le texte primitif et nous indiquons en note les dates telles qu’il faut les lire.