Lettre au Directeur de la Sainte-Enfance, 5 octobre
TRAVAUX D'ÉVANGÉLISATION
à nous ; à l’aide de nos bonnes relations avec le mandarin, nous avons pu terminer heureusement son procès, qui mettait la fortune de plusieurs familles en danger. Cet homme, aujourd’hui, serait prêt, je n’en doute pas, à nous rendre service. »
Des catéchistes chinois, qui avaient quelque teinture de médecine, tenaient ces pharmacies ; ils y distribuaient gratuitement des remèdes et assez souvent ils pouvaient baptiser des enfants de païens en danger de mort. Les honoraires que la mission leur donnait variaient selon les individus et selon les postes qu’ils occupaient. A Ta-tsien-lou, le pharmacien recevait annuellement 14 taëls, celui de Oua-se 10, et plus tard celui de A-ten-tse en recevra également 14. Ces sommes étaient prélevées sur les allocations données par l’Œuvre de la Sainte-Enfance, qui, à cette époque, s’élevaient à 5.000 et 6.000 francs.
Outre les pharmaciens qui baptisaient des enfants païens, la mission entretenait également des baptiseurs et des baptiseuses qui, en distribuant des remèdes, parcouraient les campagnes, parfois franchissaient les limites de la mission du Thibet, et s’en allaient, avec l’autorisation de Mgr Pinchon, dans le Su-tchuen occidental, où la moisson était plus abondante. C’est ce qui explique le nombre assez élevé de ces baptêmes, qui, en 1870, par exemple, fut de 3468.
Dans les pays qu’ils habitaient, en effet, les missionnaires ne pouvaient faire qu’une récolte médiocre, car, disait M. Goutelle, « les païens, pour la plupart, ne veulent pas nous apporter leurs enfants. Ils aiment mieux les laisser mourir que de nous les montrer. Ils se sont imaginé que ceux de leurs enfants que nous avons visités, s’ils venaient à mourir, ne pourraient pas renaître et qu’ils ne les reverraient plus. Cela vient sans doute de l’imprudence de quelques chrétiens, qui auront dit que nous les baptisions et qu’ils allaient au Ciel ».
A propos de ces baptêmes d’enfants, nous nous reprocherions de passer sous silence une touchante histoire qui arriva à Mgr Biet, à cette époque simple missionnaire, et dont, après vingt-cinq ans, le prélat nous a fait le récit avec une émotion que malheureusement notre plume ne saurait rendre :
« Après M. Fage, je fus chargé de Bongmet ; j’allai de temps à autre y passer quelques jours ; un soir, le soleil allait disparaître, et je me promenais tranquillement dans la prairie en récitant mon chapelet, lorsque, par le plus grand des hasards, je veux dire par l’attention la plus aimable de la Providence, je me dirigeai vers les hautes herbes qui se dressaient au bord d’une petite excavation, creusée au milieu d’un champ voisin. Jamais je n’avais fait cette promenade et je n’avais aucune raison de la faire. Chose qui me parut extraordinaire à moi-même, je hâtai le pas, comme si j’avais eu un travail pressé. Arrivé sur les bords de l’excavation, j'entendis quelques cris inarticulés, des soupirs, des plaintes, des sanglots très faibles ; je m’avançai et j’entrevis dans le fond une petite forme humaine; je descendis précipitamment et je me trouvai en face d’une enfant de un à deux ans, à l’agonie. Je remontai sur-le-champ, je regardai autour de moi, je sondai l’horizon, je ne vis personne. Evidemment cette pauvre
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petite fille, près de mourir, avait été abandonnée par ses parents. Je descendis vers l’enfant qui râlait : près d’elle il y avait une flaque d’eau ; j’en pris quelques gouttes dans le creux de ma main et, élevant mon cœur vers Dieu avec une reconnaissance infinie, je les versai sur le front de la mourante, que je baptisai sous le nom de Marie. Quelques minutes plus tard, la petite Marie rendait le dernier soupir, et moi je remerciai la Providence qui m’avait accordé cette joie de purifier, de sauver l’âme de cette enfant. » Et avec des larmes dans la voix, l’évêque, que la maladie avait éloigné d’une mission qui lui était si profondément chère, ajoutait ces mots, dont tous les apôtres sentiront la vérité : « Ah ! ce baptême-là m’a payé de bien des peines et de bien des misères ; quel vrai bonheur j’ai éprouvé... »
Outre l’administration des chrétiens, les constructions de presbytères et d’églises, les achats de terrains pour établir leurs néophytes, les missionnaires faisaient quelques autres travaux.
Chauveau adressait à un journal de l’Inde, The catholic Herald , de longs articles sur le Thibet. Par une erreur de la poste sans doute, ces articles furent remis à un autre journal, The Indo-European Correspondance, qui les publia *.
Goutelle complétait un dictionnaire chinois commencé depuis longtemps, et Carreau le recopiait.
Desgodins faisait une traduction des prières de la Messe, du Memorare, des prières des agonisants, et Page revoyait son travail ; il adressait de nombreuses et savantes lettres à la Société de Géographie de Paris sur le cours du Mékong, sur celui de la Salouen et sur l’orientation des Himalayas.
Aussi, dans un rapport de 1870-1871, le secrétaire de la Société de Géographie, M. Maunoir, écrivait-il avec une sorte de complaisance 1 2: «M. Desgodins a pu fournir au bulletin de notre Société des renseignements, aussi intéressants qu’ils sont précis et consciencieux, sur les vallées supérieures de la Salouen, du Cambodge3 et du Fleuve Bleu. Ce zélé missionnaire n’a pas reculé devant l'emploi du sextant, et il est arrivé à déterminer avec une exactitude très convenable la latitude d’Yerkalo, fixant ainsi le premier point de repère exact que nous ayons dans cette zone, et qui permette de la rattacher avec certitude aux travaux cartographiques dont les régions voisines ont été l’objet. »
En 1872, il disait encore : « M. Desgodins aura eu l’honneur d’être le premier à donner des observations météorologiques sur cette partie du globe. »
Voulant récompenser les travaux du missionnaire et l’aider à les rendre plus exacts, la Société de Géographie lui décerna, cette même année, un compteur.
En résumé, les apôtres du Thibet marchaient très doucement, très
1. Le premier article fut publié dans le numéro du 28 octobre 1865.
2. Rapports annuels de la Société de Géographie, vol. 50. p. 327 et 328.